Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 74

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F. Roy (p. 396-403).
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XXIX

LE SACRIFICE HUMAIN


L’armée commandée par le général Fuentès se composait de deux mille hommes d’infanterie, huit cents cavaliers et six pièces de canon.

Forces imposantes pour ces pays où la population est très faible, et où souvent on a des peines infinies à réunir des armées la moitié moins nombreuses.

Aussitôt le passage effectué et la plage débarrassée des fuyards, le général fit camper ses troupes, résolu à leur donner quelques heures de repos avant de reprendre sa marche et opérer sa jonction avec don Tadeo de Leon.

Au moment où, après avoir donné ses derniers ordres, le général entrait sous sa tente de campagne, un Indien se présenta à lui.

— Que voulez-vous, Joan ? lui demanda-t-il.


Ils reprirent à grands pas le chemin de la montagne suivis par César.

— Le grand chef n’a plus besoin de lui, Joan veut retourner auprès de celui qui l’a envoyé.

— Vous êtes libre de le faire, mon ami ; pourtant je crois que vous feriez mieux d’accompagner l’armée.

L’Indien secoua la tête.

— J’ai promis à mon père de revenir immédiatement, dit-il.

— Partez donc, je ne puis ni ne veux vous retenir ; vous rapporterez ce que vous avez vu, un ordre écrit pourrait vous compromettre en cas de surprise.

— Je ferai ce que me commande le grand chef.

— Allons, bonne chance, surtout prenez garde d’être pris en traversant la ligne ennemie.

— Joan ne sera pas pris.

— Adieu donc, mon ami, dit le général en faisant un signe de congé à l'Indien et en entrant dans sa tente.

Joan profita de la permission qui lui était donnée pour quitter le camp sans retard.

La nuit était sombre, la lune cachée derrière d’épais nuages.

L’Indien ne se dirigeait qu’avec difficulté dans les ténèbres.

Souvent il était obligé de revenir sur ses pas et de faire de grands détours pour éviter des endroits qu’il supposait dangereux.

Il marcha ainsi en tâtonnant jusqu’au point du jour.

Aux premières lueurs de l’aube, il glissa comme un serpent dans les hautes herbes, leva la tête et frissonna malgré lui.

Dans les ténèbres, il avait donné juste dans un campement araucan.

Il s’était fourvoyé au milieu du détachement du Cerf Noir, qui était enfin parvenu à rallier sa troupe, et qui formait en ce moment l’arrière-garde de l’armée araucanienne, dont on apercevait à deux lieues au plus les feux de bivouac fumer à l’horizon.

Mais Joan n’était pas homme à se démoraliser facilement.

Il reconnut que les sentinelles ne l’avaient pas encore éventé, et ne désespéra pas de sortir sain et sauf du mauvais pas dans lequel il se trouvait.

Il ne se faisait pas d’illusions et ne se dissimulait nullement ce que sa position avait de critique ; mais comme il l’envisageait de sang-froid, il résolut de tout faire pour s’en tirer, et prit ses mesures en conséquence.

Après quelques secondes de réflexion, il rampa en sens inverse à la direction qu’il avait suivie jusque-là, s’arrêtant par intervalles pour prêter l'oreille.

Tout alla bien pendant quelques minutes.

Rien ne bougeait.

Un profond silence continuait à planer sur la campagne.

Joan respira.

Encore quelques pas et il était sauvé.

Malheureusement, en ce moment, le hasard amena en face de lui le Cerf Noir lui-même, qui en chef vigilant venait de faire une ronde et de visiter ses postes.

Le vice-toqui poussa son cheval de son côté.

— Mon frère est fatigué, car il y a longtemps qu’il glisse dans l’herbe comme une vipère, lui dit-il d’une voix ironique, il est temps qu’il change de position.

— C’est ce que je vais faire, répondit Joan sans s’étonner.

Et bondissant comme une panthère, il sauta sur la croupe du cheval en saisissant le chef à bras le corps, avant que celui-ci pût seulement soupçonner son intention.

— À moi ! cria le Cerf Noir d’une voix forte.

— Un mot de plus et tu es mort ! lui dit Joan d’un ton de menace.

Mais il était trop tard. Le cri d’alarme du chef avait été entendu, une foule de guerriers accouraient à son secours.

— Chien poltron ! fit Joan qui se vit perdu mais ne désespéra pas encore, meurs donc !

Il lui planta son poignard empoisonné entre les deux épaules, et le jeta sur le sol, où le chef se tordit dans les convulsions de l’agonie et expira comme frappé par la foudre.

Joan enleva son cheval avec les genoux et le lança à toute bride contre ceux qui lui barraient le passage.

Cette tentative était insensée.

Un guerrier armé d’un fusil le coucha en joue, le cheval roula sur le sol le crâne brisé, en entraînant son cavalier dans sa chute.

Vingt guerriers se ruèrent sur Joan et le garrottèrent avant qu’il pût faire un mouvement pour se défendre.

Seulement il avait caché le poignard que les Indiens ne cherchèrent même pas, convaincus qu’il avait jeté ses armes.

La mort du Cerf Noir, un des guerriers les plus respectés de la nation, jeta la consternation parmi les Araucans.

Un Ulmen avait immédiatement pris le commandement à sa place.

Joan et un soldat chilien, fait prisonnier dans un précédent combat, furent expédiés de compagnie au camp de Antinahuel.

Celui-ci éprouva une grande douleur en recevant la nouvelle de la mort du Cerf Noir : c’était plus qu’un ami qu’il perdait, c’était un séide.

Les événements de la nuit avaient semé l’épouvante dans les rangs des Indiens.

Antinahuel, afin de raffermir le courage des siens, résolut de faire un exemple et de sacrifier les prisonniers à Guecubu, le génie du mal.

Sacrifice qui, nous devons l’avouer, devient de plus en plus rare parmi les Aucas, mais auquel ils ont encore parfois recours lorsqu’ils veulent frapper leurs ennemis de terreur et leur prouver qu’ils sont déterminés à leur faire une guerre sans merci.

Le temps pressait, l’armée devait marcher en avant.

Antinahuel décida que le sacrifice aurait lieu de suite.

À quelque distance en dehors du camp, les principaux Ulmènes et les guerriers formèrent un cercle au centre duquel fut plantée la hache de commandement du toqui.

Les prisonniers furent amenés.

Ils étaient libres, mais par mépris montés chacun sur un cheval sans queue et sans oreilles.

Joan, comme le plus coupable, ne devait être sacrifié que le dernier et il lui fallait assister à la mort de son compagnon, afin de prendre un avant-goût du sort qui l’attendait.

Mais si en ce moment fatal tout semblait abandonner le valeureux Indien, lui ne s’abandonnait pas et était loin d’avoir perdu tout espoir de salut.

Le prisonnier chilien était un rude soldat, fort au courant des mœurs araucaniennes, qui connaissait parfaitement le sort qui lui était réservé et qui était résolu à mourir bravement.

Il fut placé près de la hache, le visage tourné du côté des frontières chiliennes, afin qu’il éprouvât plus de regret en se reportant par la pensée dans sa patrie, qu’il ne devait plus revoir.

On le fit descendre de cheval et on lui mit dans la main un paquet de baguettes et un bâton pointu, avec lequel on l’obligea à creuser un fossé dans lequel, au fur et à mesure, il plantait l’une après l’autre les baguettes, en prononçant les noms des guerriers araucans qu’il avait tués dans le cours de sa longue carrière.

À chaque nom que prononçait le soldat en y ajoutant quelque épigramme à l’adresse de ses ennemis, les Aucas répondaient par des imprécations horribles.

Lorsque toutes les baguettes furent plantées, Antinahuel s’approcha :

— Le Huinca est un brave guerrier, dit-il ; qu’il recouvre cette fosse de terre afin que la gloire et la valeur dont il a fait preuve pendant sa vie, restent ensevelies à cette place.

— Soit, dit le soldat ; mais bientôt vous verrez à vos dépens que les Chiliens possèdent encore de plus valeureux soldats que moi !

Et il jeta insoucieusement de la terre dans la fosse.

Ceci terminé, le toqui lui fit signe de se placer auprès de la hache.

Le soldat obéit.

Antinahuel leva sa massue et lui fracassa le crâne.

Le malheureux tomba.

Il n’était pas complètement mort et se débattait convulsivement.

Deux machis se précipitèrent sur lui, ouvrirent sa poitrine et lui arrachèrent le cœur qu’ils présentèrent tout palpitant au toqui.

Celui-ci en suça le sang, puis il le donna aux Ulmènes qui, à tour de rôle, imitèrent son exemple.

Pendant ce temps, les guerriers se jetèrent sur le cadavre qu’ils dépecèrent en quelques minutes ; ils firent des flûtes avec ses os décharnés, se prirent par la main, et portant la tête du prisonnier au bout d’une pique, ils dansèrent en rond en entonnant une effroyable chanson qu’ils accompagnèrent du son de ces flûtes affreuses.

Les dernières scènes de ce drame barbare avaient enivré les Aucas d’une joie féroce ; ils tournoyaient et hurlaient en délire, paraissant avoir oublié le second prisonnier destiné, lui aussi, à subir le même sort.

Mais Joan avait l’œil et l’oreille au guet, malgré son maintien impassible ; au moment où l’épouvantable saturnale était à son apogée, il jugea l’instant propice, piqua son cheval et s’enfuit à toute bride à travers la plaine.

Il y eut quelques minutes d’un désordre indescriptible dont l’Indien profita habilement pour augmenter encore la vélocité de sa course ; mais les Aucas, revenus de la stupeur que leur avait causée cette détermination désespérée de leur prisonnier pour sauver sa vie, se précipitèrent à sa poursuite.

Joan fuyait toujours.


Il glissa comme un serpent dans les hautes herbes.

Il s’aperçut avec épouvante que la distance diminuait d’une façon effrayante entre lui et ceux qui le poursuivaient.

Il était monté sur une misérable haridelle qui n’avait que le souffle, tandis que les guerriers aucas avaient, eux, des coursiers rapides.

Il comprit que s’il continuait à galoper ainsi dans la plaine il était perdu.

Il côtoyait alors une colline dont la pente abrupte ne pouvait être gravie par des chevaux ; avec cette vivacité de conception des hommes braves, il devina que là était sa seule chance de salut et se prépara à tenter un dernier effort.

Il dirigea son cheval de manière à passer, à raser la colline le plus près possible et se mit debout sur sa monture.

Les Aucas arrivaient en poussant de grands cris.

Encore quelques minutes et il retombait dans leurs mains.

Tout à coup, saisissant une forte branche d’un arbre incliné sur la plaine, il grimpa après avec l’adresse et la vélocité d’un chat-pard en laissant son cheval continuer seul sa course.

Les guerriers poussèrent un cri d’admiration et de désappointement à la vue de ce tour de force.

Leurs chevaux lancés à fond de train ne purent être arrêtés de suite, ce qui donna à l’intrépide Indien le temps de s’enfoncer dans les broussailles et de gravir en courant la crête de la montagne.

Cependant les Aucas n’avaient pas renoncé à reprendre leur prisonnier.

Ils abandonnèrent leurs chevaux au pied de la montagne, et une dizaine des plus agiles et des plus animés se mirent sur la piste de Joan.

Mais celui-ci avait maintenant de l’espace devant lui.

Il continua à monter en s’accrochant des pieds et des mains, ne s’arrêtant que le temps strictement nécessaire pour reprendre haleine.

Un frisson de terreur parcourut ses membres ; il vit que cette lutte surhumaine qu’il soutenait si énergiquement allait se terminer par sa captivité.

Ses ennemis avaient modifié leur tactique : au lieu de courir tous sur ses traces ils s’étaient dispersés, s’élargissant en éventail, et formaient un large cercle, dont le malheureux Joan était le centre et qui se rétrécissait de plus en plus autour de lui ; tout était fini, il allait infailliblement être pris comme une mouche dans une toile d’araignée.

Il comprit qu’une plus longue lutte était inutile, que cette fois il était bien réellement perdu.

Sa résolution fut prise aussitôt.

Il s’adossa à un arbre, sortit son poignard de sa poitrine, déterminé à tuer le plus d’ennemis qu’il pourrait et à se tuer enfin lui-même lorsqu’il se verrait sur le point d’être accablé par le nombre.

Les Aucas arrivaient haletants de cette rude course, brandissant leurs lances et leurs massues avec des cris de triomphe.

En apercevant l’Indien qui fixait sur eux des yeux ardents, les guerriers s’arrêtèrent une seconde comme pour se consulter, puis ils se précipitèrent vers lui tous à la fois.

Ils n’étaient qu’à cinquante pas au plus.

En ce moment suprême, Joan entendit une voix basse comme un souffle qui prononça à son oreille ces trois mots :

— Baissez la tête.

Il obéit, sans se rendre compte de ce qui se passait autour de lui, ni d’où lui venait cette recommandation.

Quatre coups de feu éclatèrent avec fracas et quatre guerriers indiens roulèrent sans vie sur le sol.

Rendu à lui-même par ce secours inespéré, Joan bondit en avant et poignarda un de ses adversaires, tandis que quatre nouveaux coups de feu en couchaient quatre autres sur la terre.

Ceux qui survivaient, épouvantés de ce massacre, se ruèrent en désordre sur la pente de la montagne et disparurent en poussant des cris de frayeur et de détresse,

Joan était sauvé.

Il regarda autour de lui afin de reconnaître ceux auxquels il devait la vie.

Valentin, Louis et les deux chefs indiens étaient à ses côtés.

César finissait d’étrangler un Aucas qui se débattait encore dans les dernières convulsions de l’agonie.

C’étaient les quatre amis qui de loin surveillant le camp des Araucans, avaient été témoins de la fuite désespérée de Joan et étaient venus bravement à son secours, juste lorsqu’il croyait n’avoir plus qu’à mourir.

— Eh ! notre ami, lui dit en riant Valentin, vous l’avez échappée belle, hein ? un peu plus vous étiez repris.

— Merci, dit Joan avec effusion, je ne compte plus avec vous !

— Je crois que nous ferons bien de nous mettre en sûreté, observa Louis, les Araucans ne sont pas hommes à se laisser battre sans chercher à prendre leur revanche.

— Don Luis a raison, appuya Trangoil Lanec, il faut partir sans retard.

Les cinq hommes s’enfoncèrent dans la montagne.

Ils avaient tort de tant redouter une attaque.

Antinahuel, sur les rapports exagérés que les guerriers échappés aux rifles des Français lui firent du nombre d’ennemis qu’ils avaient eu à combattre, se persuada que cette position était occupée par un fort détachement de l’armée chilienne ; jugeant en conséquence que le poste qu’il occupait n’était pas propice pour accepter la bataille, il fit lever le camp et s’éloigna dans une direction tandis que les aventuriers s’échappaient dans une autre.

Curumilla, demeuré à l’arrière-garde, avertit ses amis de ce qui se passait.

Ceux-ci revinrent alors sur leurs pas et suivirent de loin l’armée indienne, en ayant soin cependant de se tenir hors de sa vue.

Dès qu’ils eurent établi leurs bivouacs de nuit, Valentin demanda à Joan par quel concours de circonstances extraordinaires ils s’étaient trouvés appelés à lui rendre un service aussi signalé.

Celui-ci les mit au courant des événements qui s’étaient passés depuis qu’il les avait quittés pour se rendre à Valdivia auprès de don Tadeo.

Au point du jour, muni d’une lettre de Louis pour le Roi des Ténèbres, il quitta ses amis afin de rejoindre le plus tôt possible l’armée chilienne, et de faire part à don Tadeo des nouvelles que celui-ci attendait pour combiner ses mouvements avec ceux du général Fuentès.