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Le Héros/08

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Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 40-43).


VIII

PRÉFÉRER LES QUALITÉS ÉCLATANTES
À CELLES QUI FRAPPENT MOINS



J’appelle qualités éclatantes celles dont les nobles fonctions sont plus exposées aux yeux de tout le monde, plus conformes au goût général, et plus universellement applaudies. Deux villes célèbres ont donné la naissance à deux héros différents, Thèbes à Hercule, et Rome à Caton. Le premier fut l’admiration de l’Univers, et le second fut la censure de Rome. À la vérité, Caton eut sur Hercule un avantage qu’on ne saurait lui disputer, puisqu’il le surpassa du côté de la sagesse. Mais il faut convenir aussi que, du côté de la renommée, Hercule l’emporta sur Caton. Celui-ci s’occupa sans relâche à détruire les vices qui déshonoraient sa patrie, et l’autre à exterminer les monstres qui désolaient la terre : l’entreprise du Romain eut quelque chose de moins facile en un sens ; l’entreprise du Thébain eut quelque chose de bien plus éclatant. Aussi, le nom de Caton ne passait guère les enceintes de Rome, au lieu que celui d’Alcide volait dans toutes les parties du monde, et que sa réputation ne pouvait aller plus loin, à moins que l’un et l’autre hémisphère ne se reculassent pour ainsi dire.

Cependant quelques-uns, et ce ne sont pas les moins judicieux des hommes, préfèrent aux actions, lesquelles paraissent et frappent davantage, certaines occupations qui supposent un mérite très profond, quoique connu de peu de gens. L’approbation et l’estime du petit nombre touchent plus ces personnes sensées que le suffrage et les applaudissements du grand nombre : les choses plausibles et à la portée de l’admiration générale, ils les qualifient merveilles des ignorants : le parfait, l’excellent dans une chose particulière qui est d’un ordre supérieur, ne s’aperçoit que de peu de gens, disent-ils ; et ainsi l’honneur en est renfermé, ce semble, dans des bornes bien étroites : mais ces approbateurs rares sont après tout le nombre choisi, et comme l’élite du genre humain : ce qui se rend sensible à tous reçoit des éloges publics, il est vrai ; mais n’entre-t-il rien de populaire dans ces éloges ? Le fonds du mérite en est-il pour cela plus étendu ? D’ailleurs, le suffrage plus limité des premiers connaisseurs peut entraîner enfin celui de la multitude.

Ainsi raisonnent certains esprits dont le sentiment nous paraît trop subtil pour être ici d’usage. Oui, les belles qualités qui sont au goût et au gré de tous doivent être toujours préférées aux autres : le point essentiel est qu’elles se produisent par des effets qui leur soient assortis, car alors on s’empare à coup sûr de l’attention générale ; et cette attention est bientôt suivie d’un concert universel de louanges, parce que l’excellence du mérite est d’une espèce qui se fait connaître et goûter à tout le monde. Et n’est-ce donc pas le plus sage parti de s’assurer de la sorte l’approbation publique ? Se proposer au contraire l’approbation de quelques particuliers, avec l’espérance que leur estime gagnera peu à peu le grand nombre, n’est-ce point un dessein qui approche fort de la chimère ? Au reste, j’ai défini les qualités éclatantes, celles dont les nobles fonctions sont plus mises en jour, plus palpables et plus applaudies : et je suppose que, par les termes de nobles fonctions, j’exclus suffisamment certaines professions publiques, dont l’exercice est ignoble et bas. Car il est vrai que l’on bat des mains aux gestes expressifs d’un excellent pantomime, aux tours surprenants d’un baladin habile et vigoureux : mais, ces personnages aussi vides de belles qualités que bouffis de vanité pour l’ordinaire, quelle réputation ont-ils ? Ce sont tout au plus des héros en grimaces et en cabrioles.

Quels sont les héros véritables, dont les noms se trouvent écrits les premiers, et avec plus de pompe sur la liste de la déesse à cent bouches ? Ce sont sans doute les grands hommes de guerre, auxquels l’héroïsme semble appartenir d’une manière plus propre, et comme primitive. Tout l’Univers en effet retentit de leurs louanges : chaque siècle rappelle successivement à la postérité leur triomphante mémoire ; l’histoire languit et tombe des mains au lecteur endormi, si le récit de leurs exploits ne la relève : leurs malheurs mêmes sont le fonds et l’âme de la poésie la plus sublime. Et d’où vient cela ? C’est que les hauts faits de ces illustres heureux ou malheureux dans la guerre sont comme de grands traits dont tous les esprits peuvent être également frappés. Je n’ai garde pourtant de vouloir que la guerre soit préférable à la paix ; à moins que ce ne fût une paix honteuse et préjudiciable. Je m’imagine seulement que les qualités guerrières ont plus d’éclat, plus de lustre et plus de réputation que les autres. Quoi qu’il en soit, dans toutes les professions nobles de la vie, pour oser se promettre une approbation générale, il faut consulter et suivre le sentiment unanime. La justice publiquement exercée sans partialité et sans délai immortalise un magistrat, comme les lauriers de Bellone éternisent un général d’armée. Un homme de lettres illustre son nom à jamais, lorsqu’il sait traiter des sujets intéressants, plausibles, et accommodés au goût universellement établi, au lieu que des ouvrages secs, abstraits, formés sur le goût d’un très petit nombre de gens, laissent leur auteur dans l’oubli, et ne servent qu’à remplir tristement un vide parmi des livres achetés au volume.