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Le Héros/12

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Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 57-60).


XII

SE CONCILIER L’AFFECTION
DE TOUT LE MONDE



C’est peu de gagner l’esprit, si l’on ne gagne pas le cœur ; mais c’est beaucoup de savoir se concilier tout ensemble et l’admiration et l’affection. Plusieurs héros obtiennent l’estime des peuples par leurs hauts faits, et ne s’en attirent point l’amour. Sans doute que le fonds du caractère sert beaucoup à s’acquérir cette affection générale ; certaines attentions cependant et certains soins y contribuent encore davantage. Je sais que ce n’est pas le sentiment de ceux qui veulent que l’applaudissement doive toujours répondre au seul mérite en qui que ce soit que ce mérite se rencontre. Mais, malgré leur raisonnement spéculatif, il arrive tous les jours que le mérite, quoique à juste égalité, plaît en ceux-ci et déplaît en ceux-là, est aimable dans les premiers, et odieux même dans les autres. Ainsi, je maintiens qu’il est de l’avantage essentiel d’un grand homme de posséder l’art de se faire aimer. Non, il ne lui suffit pas d’avoir les qualités de l’esprit éminentes ; il faut avec cela qu’il sache mettre en jour les belles qualités du cœur : alors l’affection se joignant à l’estime, celle-ci croît à mesure de l’autre.

Le héros qui connut et employa peut-être mieux les moyens de se faire aimer des peuples, ce fut le fameux duc de Guise, que sa naissance, son mérite, et la faveur de son roi élevèrent à un haut rang, mais à qui un rival plus puissant que lui fut opposé. Le roi dont je parle était Henri III, nom fatal aux souverains en plusieurs monarchies de l’Europe. Car les noms[1] ont quelquefois à l’égard des princes, ainsi qu’à l’égard du vulgaire, je ne sais quoi d’heureux ou de funeste qui semble leur être attaché. Quoi qu’il en soit, Henri, dont le duc de Guise n’avait pas gagné l’affection, comme celle des peuples, dit un jour à ses courtisans : « Mais que fait donc Guise, qu’il charme et se lie tous les cœurs ? » Un courtisan plus sincère que politique (apparemment le seul de son espèce en ces temps-là) répondit au roi en ces termes : « Sire, le duc de Guise fait du bien à tout le monde sans exception, soit directement et par lui-même, soit indirectement et par ses recommandations ; il n’y a point de noces où il n’aille, point de baptême où il refuse d’être parrain, point d’enterrement où il n’assiste ; il est civil, humain, libéral ; il a toujours du bien à dire de tout le monde, et ne dit jamais du mal de personne ; voilà pourquoi il règne dans les cœurs, de même que Votre Majesté règne dans son royaume. » Héros trop heureux, s’il eût su plaire au maître, ainsi qu’il était agréable aux sujets ! Car ce sont deux choses qui doivent marcher ensemble. Cette maxime n’était pas du goût de Bajazet qui prétendait que plaire au peuple était une raison de lui déplaire et de lui faire prendre de trop justes défiances. Politique ottomane, qui ne compte pour rien la disgrâce ou la mort d’un vizir.

Mais le point de la perfection en cette matière est de se rendre agréable, et à son Dieu, et à son roi, et à tout le monde. Les trois Grâces si vantées par les Anciens, que sont-elles en comparaison de ces trois avantages, qui se prêtent comme la main pour nous élever au sommet du vrai héroïsme ? Si l’un d’eux néanmoins venait à manquer, que ce soit toujours avec subordination : que l’on cesse plutôt de plaire au prince qu’à Dieu, et plutôt au sujet qu’au prince, dans la conjoncture de l’incompatibilité. Je reviens à l’affection du peuple.

Le charme infaillible pour être aimé, c’est d’aimer. Le peuple lent, quoique ensuite furieux dans sa haine pour les grands, est prompt et facile dans son amour pour eux : son premier mobile pour les aimer, c’est leur affabilité généreuse ; tous les cœurs enchantés volent après un héros populaire et bienfaisant. Ce furent ces qualités aimables qui firent nommer l’empereur Titus les délices du monde entier. Une parole gracieuse d’un supérieur vaut un service rendu par un égal ; et une honnêteté du prince excède le prix d’un bienfait qui viendrait de la main d’un particulier.

Don Alphonse le Magnanime voulut bien une fois oublier pour un moment qu’il était roi, et descendit de cheval, afin d’aller lui-même secourir un paysan qui se trouvait mal. Cette action, divulguée dans Gaète, valut à Don Alphonse la conquête de cette ville, que le canon, les bombes et les troupes les plus aguerries n’eussent pu forcer en plusieurs jours. Ainsi ce prince entra d’abord dans le cœur des habitants, et puis dans leur ville, où ils le reçurent avec mille cris d’allégresse. Des critiques outrés ne reconnaissent en Don Alphonse pour tout mérite que l’amour universel des peuples, qu’il eut l’art merveilleux de se concilier. Sans m’étendre ici sur ses autres belles qualités que les gens raisonnables et bien instruits ne lui disputent point, je me contente de répondre que celle qu’on lui accorde avec moi fut au moins la plus heureuse de toutes : et je n’en demande pas davantage, en preuve du sujet que je traite.

Mais il y a une sorte de public, dont il importe qu’un héros ne néglige pas non plus l’affection. Ce public, le plus petit pour le nombre, est le plus considérable pour le mérite : c’est le corps des gens de lettres célèbres dans un royaume. Ces hommes sont comme les organes dont la renommée a besoin pour se faire entendre : elle ne parle, du moins à la postérité, que d’après eux. Le pinceau peut bien offrir aux yeux la ressemblance de la personne, mais il est réservé à leurs plumes de représenter à l’esprit le héros même. Le grand homme de la Hongrie, Mathias Corvin, disait que l’héroïsme consistait en deux choses : à se signaler par des actions dignes de l’immortalité, et par des largesses capables d’intéresser les plumes à perpétuer la mémoire de ces actions.



  1. « Il semble y avoir dans la généalogie des princes certains noms fatalement affectés comme des Ptolomée à ceux d’Égypte », etc. Montaigne, Essais. (N. d. A.)