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Le Héros/Préface du traducteur

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Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 7-9).


PRÉFACE[1]


Le Héros est le premier de tous les ouvrages de Gracian, c’est-à-dire et de ceux que nous avons de lui et de ceux qui nous manquent, lesquels sont en plus grand nombre qu’on ne l’a peut-être cru jusqu’ici. Amelot n’a point appris au public ces pertes considérables, bien que, dans la Préface de L’Homme de cour, il prétende donner une liste complète de toutes les œuvres de son auteur. Il n’en compte que trois que nous n’ayons point, et qui sont Avisos al Varón Atento, Galante, Arte para bien morir, néanmoins il s’en trouve doutée dans la Préface de El Discreto qu’il cite, et dont il oublie ces paroles : muchos faltan, hasta doze. Il est vrai que Lastanosa ne nomme pas ces douze traités, mais il était pourtant de l’exactitude d’un traducteur zélé, et de la justice due à son auteur, que l’un fît connaître tous les soins et toutes les veilles de l’autre pour le service du public.

Quoi qu’il en soit, Lastanosa parle ainsi du Héros dans la Préface de El Discreto qu’il appelle en un autre endroit l’émulateur du premier : Emulo es de Heroe. « La plus grande gloire du Héros, dit-il, ce n’est pas d’avoir été tant de fois imprimé et traduit en différentes langues, ce n’est pas d’avoir été applaudi des nations les plus polies et les plus éclairées, ce n’est pas d’avoir été assez estimé de quelques célèbres écrivains, pour qu’ils en aient inséré dans leurs excellents ouvrages quelques chapitres entiers, comme on le voit dans le Privado Christiano. J’ajoute, dans nos meilleurs auteurs, et surtout dans Saint-Evremont. La véritable gloire du Héros, c’est le jugement qu’en porta Philippe IV après l’avoir lu avec beaucoup d’attention : Ce petit ouvrage est très agréable, je vous assure qu’il contient de grandes choses. »

La haute idée qu’en conçut ce monarque, à la première lecture qu’il en fit, augmenta dans la suite, bien loin de diminuer, et se changea en admiration : il le plaça dans son cabinet parmi certains livres choisis qu’il goûtait davantage, et qu’il lisait plus souvent : El Heroe se admiro en la mayor esfera del selecto Museo Real. Ce sont les termes de Lastanosa dans son Épître Dédicatoire à Don Baltasar-Carlos, Prince des Espagnes et du Nouveau-Monde.

Aussi Gracian dès le premier essai de son génie supérieur se propose de former un prince, un grand homme, semblable à un jeune aigle, dont le premier vol s’élève jusqu’au soleil, dit un auteur espagnol : Dió las primeras luzes de su idea, a la enseñança de un Principe en el Heroe, etc. Mais il ne se borne pas aux qualités propres d’un héros guerrier, il s’étend encore à celles qui font les héros en tout genre.

Le but de Gracian est de porter les hommes à l’hêroïsme dans les conditions distinguées de la vie, auxquelles les autres dont elles font la gloire et l’appui se réduisent. Il appelle héros tous les personnages illustres, les grands hommes de guerre, les grands esprits pour la politique, les grands hommes dans la magistrature, les génies extraordinaires pour les lettres, etc. En effet, on peut bien dire que tous les grands hommes se ressemblent en un sens, et c’est que la nature les a comme marqués à un même coin. Quelque différents que puissent être les talents qui les distinguent, la supériorité de leur mérite met entre eux un rapport commun. C’est la pensée de M. l’Abbé Massieu.

Au reste, si l’on veut encore chicaner Gracian sur le peu de liaison que l’on croit découvrir entre le titre de ses ouvrages et les matières qu’il traite, et chicaner aussi son traducteur sur quelques expressions trop hardies, je n’ai point d’autre réponse à faire que celle de Mademoiselle de Gournay dans sa Préface des Essais de Montaigne qui l’appelait sa fille, et que Juste-Lypse appelait sa sœur.

« Pour le regard de quelques-uns qui veulent étendre les effets de cette prétendue ignorance de l’esprit jusqu’aux changements de quelques termes usités en l’art vulgairement, libertinage de sa méthode, suite décousue de ses discours et manque même de relation de ses chapitres avec leurs titres parfois, s’ils sont capables de croire qu’une tête de ce calibre ait manqué par capacité à faire en cela, ce que tout écolier de quinze ans peut et fait, je trouve qu’ils sont si plaisants à parler, que ce serait dommage de les faire taire. Ces messieurs avec leurs belles animadversions ont volontiers cueilli l’une des branches de l’ignorance doctorale, laquelle mon père nous avertit en quelque lieu, que la science fait, et défait la populaire. La vraie touche des esprits, c’est l’examen d’un nouveau livre, et celui qui le lit se met à l’épreuve plus qu’il ne l’y met… »


Joseph de Courbeville.



  1. Le jésuite Joseph de Courbeville traduisit, en 1723, El Discreto (L’Homme universel) de Baltasar Gracian, et, en 1725 son premier traité, El Heroe (Le Héros), accompagné d’un important appareil de « remarques », retirées de la présente édition.

    Son travail, où l’érudition se mêle à la volonté de polémiquer avec ses prédécesseurs — Amelot de la Houssaie surtout — et avec les adversaires des jésuites, dont l’abbé Guyot-Desfontaines, ami de Voltaire, contribua à faire connaître la pensée de Gracian en France et dans le reste de l’Europe. Un rédacteur des Nouvelles Ecclésiastiques n’écrivait-il pas en 1731 : « On sait l’empressement qu’ont eu les jésuites de traduire en français les ouvrages de ce bel esprit espagnol leur confrère, tout occupé à traiter de la politique dans le goût d’une morale profane… » ?

    J. de Courbeville traduisit aussi El Politico (Le Politique Dom Ferdinand le Catholique), qui parut en 1732. (N. d. E.)