Le Héros du fossoyeur

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LE HÉROS

DU FOSSOYEUR

(SEXTON’S HERO)




Sur l’épais gazon du cimetière, le soleil de l’après-midi, projetant ses rayons splendides, semblait épaissir, par l’effet du contraste, l’ombre répartie autour du vieil if sous lequel nous étions assis. Les insectes ailés que l’été fait éclore par myriades, nous berçaient délicieusement de leur incessant murmure.

Je donnerai difficilement une idée du tableau que nous avions sous les yeux. Au premier plan, le mur de l’enclos vicarial, où, sur un fond de pierre grisâtre, s’étendaient d’innombrables lichens, de menues fougères, des lierres du vert le plus tendre, et du dessin le plus compliqué, parmi lesquels éclatait le vif écarlate des géraniums insérés dans tous les recoins et toutes les crevasses ; puis, le long de sa crête, la vieille muraille servait de support aux longs sarments non émondés de quelques vignes, aux touffes de roses grimpantes que les espaliers intérieurs avaient amenées jusque-là. Par delà, les vertes prairies, les montagnes grises et l’azur éblouissant de la baie Morecambe, placée entre nous et le paysage intérieur dont elle traçait les limites.

Pendant un certain temps nous gardâmes le silence, vivant par les yeux et les oreilles emplies du bourdonnement monotone. Puis Jeremy reprit l’entretien au point même où nous l’avions laissé tomber un quart d’heure plus tôt, soudainement distraits par l’aspect de l’asile ombreux que le hasard offrait à notre fatigue.

« Il faut compter parmi les bénéfices du jour consacré au repos, que nos pensées et nos paroles, au lieu de nous être violemment enlevées par les secousses de la vie et des affaires, se détachent naturellement de nos lèvres sous la bénigne influence du loisir qui nous est fait. Le fruit n’est peut-être ni bien rare, ni bien savoureux ; mais, à tout prendre, il est mûr, et c’est quelque chose.

— Alors, demandai-je, et puisque telle était la question agitée entre nous, comment définirez-vous un héros ? »

Suivit un long silence, et j’avais presque oublié ma question en suivant des yeux la cours d’un gros nuage vers les collines lointaines, lorsque Jeremy se donna la peine de me répondre.

« Selon moi, le héros est un homme qui réalise, au pris de n’importe quel sacrifice, le plus haut idéal du devoir, tel qu’il le conçoit. Il me semble que cette définition, dans son ampleur, comprend toutes les variétés de l’humain héroïsme, voire ces personnages primitifs qui mettaient leurs prouesses personnelles au-dessus de toute autre grandeur, et payaient à coups de massue leur dette sociale.

— Vous iriez donc, demandai-je encore, jusqu’à reconnaître l’héroïsme du soldat ?

— Sans doute, mais avec une sorte de pitié pour celui à qui les circonstances ne permettent pas un idéal plus élevé, des notions plus larges en fait de devoir. Néanmoins, s’il y a eu dévouement, sacrifice de soi-même à ce que, très-sincèrement, on croit être la cause du droit, je ne pense pas qu’on leur puisse marchander le titre de héros.

— Triste héroïsme, héroïsme antichrétien qui se manifeste par le dommage fait à autrui, » répondis-je avec un peu d’impatience.

Ici le bruit d’une troisième voix nous fit tout à coup tressaillir.

« Oserai-je me permettre, monsieur ?… »

Et la phrase resta inachevée.

C’était le fossoyeur-sacristain, ou le sacristain-fossoyeur, que nous avions naturellement aperçu, à notre arrivée, comme un détail épisodique, mais pour l’oublier ensuite ni plus ni moins que s’il eût compté parmi les dalles moussues relevées à la tête de chaque sépulture.

« Oserai-je me permettre ?… répéta-t-il, attendant la permission de poursuivre. Jeremy salua, par déférence pour les cheveux blancs que nous laissait voir sa tête découverte. Ainsi encouragé, notre homme continua.

— Ce que vient de dire ce gentleman (allusion à mes dernières paroles), m’a rappelé quelqu’un depuis bien des années mort et disparu… Peut-être, messieurs, n’ai-je pas bien saisi la portée de vos discours, mais, autant que je puis le comprendre, vous vous seriez trouvés d’accord pour décerner le titre de héros à Gilbert Dawson. Du moins, ajouta-t-il, en réprimant un long soupir frissonnant, du moins ai-je quelques raisons de le considérer comme tel.

— Veuillez vous asseoir, monsieur, et nous conter ce que vous savez de lui ? » dit très-sérieusement Jeremy, qui resta debout jusqu’à ce que le vieillard eût pris place…

J’avoue que son interruption m’avait contrarié.


Il y aura quarante-cinq ans vienne la Saint-Martin, dit le sexton assis à nos pieds sur un monticule revêtu de gazon, que, mon apprentissage terminé, je vins m’établir à Lindal… Vous pouvez voir Lindal, soir et matin, par delà la baie, de ce côté, messieurs, un peu à droite de Grange… Du moins l’ai-je ainsi vu mainte et mainte fois, avant que mes yeux se fussent affaiblis. J’ai passé bien des quarts d’heure à contempler de loin ce petit village, à rêver des jours que j’y ai vécu, jusqu’au moment où mes yeux remplis de larmes me refusaient service… Ni de près ni de loin je ne le reverrai maintenant ; mais vous, c’est une autre affaire… Vous pourrez le voir des deux façons, et je vous y engage, car l’endroit est terriblement agréable.

En mon jeune temps, lorsque j’allai m’y fixer, il y avait là une aussi riche collection de mauvaises têtes que vous en ayez jamais pu trouver nulle part… un tas de gamins, batailleurs, querelleurs, fraudeurs, et tout ce qui s’ensuit. Je fus moi-même tout stupéfait quand je vis en quelle compagnie il me faudrait vivre ; mais peu à peu je me familiarisai avec leurs allures et je devins aussi franc luron que pas un d’eux.

J’étais là depuis environ deux années, et pas mal de gens me regardaient comme le coq du village, quand ce Gilbert Dawson, dont je vous parlais, vint, lui aussi, s’établir à Lindal. C’était un gaillard, à peu près de ma taille — et tout réduit, tout courbé que vous me voyez, je ne mesurais pas alors moins de six pieds, — puis, comme nous faisions le même métier, consistant à fournir d’osiers et de menu bois les tonneliers de Liverpool, nous nous trouvions ainsi en fréquents rapports et une sorte d’intimité s’établit entre nous. Pour marcher de pair avec Gilbert, il me fallait mettre toutes voiles dehors, car mon séjour à Lindal m’avait fait oublier en grande partie ce que j’avais naguère appris à l’école, et je m’abstins pour un temps de certaines extravagances que j’avais honte de lui laisser connaître. Mais ceci dura peu. Je commençai à le soupçonner de quelque attachement pour une jeune fille que j’aimais beaucoup, mais qui jusqu’alors m’avait tenu à distance… C’était, dans ce temps, la plus jolie du pays. On n’en voit plus qui lui ressemblent. Il me semble parfois la guetter encore de l’œil, sur la route, marchant comme à la danse, et rejetant en arrière, par un mouvement de tête, ses longs cheveux dorés, pour me lancer, à moi, ou à tout autre, quelques paroles railleuses… Comment Gilbert ne s’en serait-il pas épris, elle si gaie, lui si sérieux et si volontiers pensif ! Mais quand je m’avisai que peut-être bien l’aimait-elle aussi, cette idée me mit du feu dans le sang. Je commençai à le haïr, toute action de sa part m’étant un nouveau motif de lui en vouloir. Naguère je l’admirais pendant nos jeux, en extase devant son agilité, devant ses exploits au cricket ou aux palets ; et désormais je grinçai des dents, malgré moi, chaque fois qu’il se signalait aux yeux de Letty par quelque tour de force ou de dextérité. Bien qu’elle lui tînt la dragée tout aussi haute qu’aux autres, je devinais bien, à certains jeux de physionomie, les progrès qu’il faisait dans son affection. Le Seigneur Dieu me pardonne… quelle haine je portais à cet homme !…


Il parlait comme si cette haine eût daté de la veille, tant lui étaient encore présentes les ressouvenances de sa jeunesse. Mais ensuite, baissant la voix :


Or donc, reprit-il, je ne pensais plus qu’à lui chercher noise, tant me tourmentait l’envie de me mesurer avec lui. Si je l’emportais (et dans ce temps-là j’étais un boxeur comme il y en a peu), il me semblait que sa défaite le rendrait plus indifférent à Letty. De sorte qu’un soir, pendant la partie de palets (comment, à propos de quoi, je l’ignore, mais de petites paroles il sort de grands faits), je trouvai moyen de me fâcher contre lui, et je lui proposai le combat. À sa rougeur, à sa pâleur alternées, je voyais bien qu’il était fort en colère, — et comme je vous l’ai déjà dit, c’était un vigoureux compagnon, un vigoureux athlète… Tout d’un coup pourtant, il recula, disant qu’il ne voulait pas se battre… J’entends encore le hurlement que poussèrent alors les gas de Lindal, attentifs au résultat de ma provocation.

Il me fut impossible de ne pas souffrir pour lui du mépris qu’il venait de s’attirer : je voulais croire, à toute force, qu’il ne m’avait pas bien compris, et, pour lui laisser une chance de plus, je le défiai en termes aussi clairs que possible de vider notre querelle comme il convient à des gens de cœur.

Il me dit alors qu’il n’avait aucun motif de se quereller avec moi ; que peut-être avait-il tenu quelques propos de nature à m’offenser ; que c’était sans le savoir ; mais que, cela étant, il m’en demandait pardon… Quant à se battre, jamais il n’y pourrait consentir.

Ce nouveau refus me donna un tel mépris de lui que regrettai de lui avoir donné une seconde chance, et, cette fois, je mêlai ma voix aux clameurs qui retentirent encore bien plus insultantes que les premières. Il les affronta debout, les dents serrées, le visage très-pâle, et lorsque, à bout d’haleine, nous fûmes réduits à nous taire, il dit très-haut, mais d’une voix rauque, tout à fait différente de celle que nous lui connaissions :

« Je ne saurais me battre, parce que je crois mal de se quereller et d’employer la violence. »

Puis il tourna sur lui-même pour se retirer. Le mépris et la haine m’avaient mis si hors de moi, que je lui criai :

« Voyons, mon camarade, il faudrait parler franchement… Tu as peur de te battre ; pourquoi te mettre à l’abri derrière un mensonge ? Le cher bébé de ta bonne maman s’effraye d’un œil au beurre noir ?… Pauvre petit mignon !… Eh bien, soit, on ménagera sa peau, mais pourquoi ment-il ? »

L’assistance se mit à rire ; mais moi, je ne riais point. Il me semblait si étrange, si avilissant, qu’un beau grand jeune homme, robuste et dru comme celui-là, se montrât couard à ce point !…

Avant le coucher du soleil, notre aventure était la fable de tout Lindal. On savait comment j’avais appelé Gilbert en duel, et comment il avait refusé la partie. Les gens qui, du seuil de leur porte, le virent passer ce soir-là, le regardaient gravir la montée qui le ramenait chez lui, comme ils auraient fait pour un singe ou pour un étranger… Pas un ne lui souhaita le bonsoir. On n’avait jamais entendu parler, à Lindal, d’un combat ainsi décliné. Le lendemain, cependant, on s’en exprima plus nettement. Les hommes lui jetaient en passant l’épithète de « lâche » et se détournaient à son approche. Les femmes se contentaient de rire à petit bruit ; quant aux gamins et gamines, ils ne se gênaient pas pour crier à tue-tête : — « Dis donc, l’ami, depuis quand t’es-tu fait quaker ?… Bonjour, Jonathan aux larges bords [1] !… » et vingt autres plaisanteries du même calibre.

Ce soir-là, je le rencontrai avec Letty, qui marchait à côté de lui, revenant tous deux du côté des grèves. Au tournant du sentier où nous nous croisâmes, je crus m’apercevoir qu’elle était sur le point de pleurer, et, les yeux levés sur lui, elle avait l’air de lui demander avec instance une chose ou l’autre… J’ai su plus tard, d’elle-même, ce qu’elle sollicitait ainsi. Car elle l’aimait, en effet ; elle ne pouvait se faire à l’idée qu’il resterait sous le coup du mépris de tous. — Si réservée, si timide qu’elle fût en général, elle venait, ou peu s’en faut, de lui avouer son penchant pour lui : en conséquence elle le suppliait de ne point la déshonorer, mais de répondre comme il le devait à mon sauvage défi.

Quand il s’obstina dans son refus, — répétant qu’il était mal de se battre, — elle regretta tellement de s’être ainsi laissé entraîner, de n’avoir rien obtenu, qu’elle lui adressa au sujet de sa lâcheté des reproches cent fois plus poignants que ceux de toute notre jeunesse. C’est elle-même, monsieur, qui par la suite me l’a raconté. Sa conclusion fut que de sa vie elle ne lui adresserait plus la parole… Et pourtant elle l’a fait… Et la dernière parole humaine qu’aient entendue ici-bas, les oreilles de Gilbert, a été la bénédiction que lui adressait Letty.

Mais, auparavant, bien des choses se passèrent. Depuis le jour où je les avais rencontrés ensemble, Letty manifesta une certaine préférence pour moi. Je m’aperçus bien qu’elle voulait par là vexer Gilbert, car elle était d’autant plus affectueuse, d’autant plus démonstrative quand il était à portée de nous voir ou de nous entendre ; cependant elle en vint enfin à m’aimer pour mon propre compte, et tout s’arrangea pour notre mariage. Gilbert ne parlait plus à personne ; il se laissa peu à peu tomber dans le découragement et l’abandon de soi-même. Jusqu’à ses allures, qui avaient changé. Son pas, jadis vif, ferme, sonore, ne frappait plus le sol comme autrefois. Il traînait le pied lourdement. J’avais essayé à plusieurs reprises de lui faire baisser les yeux sous mon regard hautain, mais il m’opposait une physionomie impassible, sérieuse et calme, autre changement en lui survenu. Nos gas ne voulaient plus jouer avec lui. Quand il se vit en passe d’être accueilli avec dédain chaque fois qu’il venait se mêler à leurs jeux, il cessa de paraître soit au cricket, soit aux palets.

Le vieux clerc de paroisse était maintenant la seule personne qui le souffrît en sa compagnie, la seule par conséquent avec laquelle on le vît causer de temps en temps. Ils se lièrent peu à peu assez intimement pour que le vieux Jonas prît le parti de Gilbert. « Après tout, disait-il, l’Évangile lui donne raison… Il ne fait qu’obéir au précepte évangélique. » Mais nous ne prenions pas garde à ces radotages du vieux Jonas, d’autant que le vicaire de la paroisse avait un frère colonel dans l’armée, et nous tenions là une objection triomphante : « Prétendez-vous interpréter l’Évangile mieux que le vicaire ?… Ce serait, comme les révolutionnaires français, mettre la charrette avant les bœufs. Or si le vicaire trouvait coupables les querelles et les batailles, s’il y voyait une transgression de la loi biblique, il n’exalterait pas si fort les victoires dont la nouvelle arrive chaque jour et qui tiennent en branle continuel les cloches de sa chapelle. Puis, s’il était de votre bord, ferait-il tant de cas de mon frère le colonel, qu’il ne perd jamais l’occasion de citer ? »

Une fois que Letty fut ma femme, je cessai d’en vouloir à Gilbert. J’eus même, en quelque sorte, pitié de lui, — tant il était méprisé, honni, foulé aux pieds. Et bien qu’il opposât un front tranquille à tous ces dédains, comme s’il n’en eût tenu aucun compte, il n’en souffrait et n’en dépérissait pas moins. C’est une assez triste position que de se voir au ban de son espèce, et le pauvre Gilbert n’eut que trop à s’en convaincre. Les petits enfants, néanmoins, lui étaient restés fidèles. Ils lui couraient après comme un essaim d’abeilles — trop jeunes pour connaître encore la valeur du mot lâche, — et comprenant seulement qu’il était sans cesse disposé à les aimer, à leur être compatissant et doux, jamais à les gronder ou à les maltraiter, si méchants qu’ils pussent être.

Après un certain temps nous eûmes, nous aussi, notre enfant, une petite fille bénie de Dieu et que nous chérissions à l’envi l’un de l’autre, — Letty surtout, à qui vint subitement, dès qu’elle eut son baby à soigner, toute la réflexion qui jusque-là, salon moi, lui faisait faute.

Ma famille tout entière habitait à côté de la baie, — un peu plus haut que Kellet. Ma sœur Jane (celle-là même qui est enterrée à côté de ce rosier blanc) allait bientôt se marier, et pour rien au monde n’aurait voulu que nous manquassions à sa noce, Letty et moi ; — car toutes mes sœurs aimaient Letty, dont les manières engageantes gagnaient le cœur d’un chacun. Letty cependant ne pouvait se résoudre à quitter son baby, ni moi consentir à ce qu’elle l’emmenât, de sorte qu’après avoir débattu le pour et le contre, il fut décidé que l’enfant resterait pendant la soirée avec la mère de ma femme. Celle-ci ne me dissimula pas ses angoisses, — car c’était la première fois qu’elle perdait de vue son enfant, et Dieu sait tout ce qu’elle redoutait pour ce précieux dépôt, y compris une descente de l’armée française qui viendrait tout exprès nous l’enlever.

Enfin nous empruntâmes un de ces tombereaux appelés shandries auquel j’attelai ma vieille jument grise, habituée à traîner la charrette, et nous partîmes vers les trois heures de l’après-midi à travers les Sables, dans un appareil digne du roi Georges. Il faut remarquer, en effet, que la marée montante avait eu lieu à midi, et que nous avions à revenir dans l’intervalle d’un flot à l’autre, attendu que Letty ne pouvait s’abonner à quitter plus longtemps son cher baby. En fait de beau temps, cette après-midi ne laissait rien à souhaiter ; alors, pour la dernière fois, j’ai entendu rire Letty de bon cœur et sans arrière-pensée ; c’est aussi la dernière fois que je me suis senti complètement gai. Nous partions en somme un peu tard, puisque la dernière traversée devait avoir lieu à neuf heures. De plus les horloges n’allaient pas très-bien, et ce ne fut pas une mince affaire que d’attraper un jeune pourceau que mon père avait donné à Letty. Nous finîmes pourtant par le mettre dans un sac, et tandis qu’il criait et criait encore à l’arrière du tombereau, nous éclations de rire, chacun s’égayant autour de nous. Pendant toutes ces gaietés, le temps passait et le soleil descendait à l’horizon, ce qui nous rendit un peu plus graves, car nous nous aperçûmes de l’heure qu’il était. Je pressais du fouet la vieille jument, mais elle était beaucoup moins leste que le matin, et ne voulait plus ni gravir ni descendre vite les inégalités du terrain, qui ne sont point rares entre Kellet et la côte.

Sur les Sables, ce fut bien pis. Après les pluies que nous avions eues, les fraîcheurs n’avaient pas manqué ; les Sables par conséquent tenaient ferme. Bon Dieu, comme je fouettai la pauvre jument pour tirer le meilleur parti possible des clartés rougeâtres qui duraient encore !… Peut-être bien, messieurs, ne connaissez-vous pas les Sables ?… Du côté de Bolton, notre point de départ, il y a jusqu’à Cartlane un peu plus de six milles, et deux canaux à traverser, sans parler des trous et des dunes mobiles. Au second canal, en comptant selon notre itinéraire de ce jour-là, — un guide attend les voyageurs, du lever au coucher du soleil, pendant tout le temps où on peut risquer la traversée ; mais trois heures avant et trois heures après le flux, naturellement, il n’est plus là. Il demeure après le coucher du soleil, s’il est prévenu qu’on aura besoin de lui, mais non pas autrement. Vous voyez maintenant d’ici en quelle passe nous étions, lors de cette terrible soirée. En effet, nous avions franchi deux milles à partir du premier canal ; au-dessus et au-dessous de nous l’obscurité se faisait, et, sauf une ligne pourpre à la crête des hauteurs, tout devenait de plus en plus noir, quand nous arrivâmes à un bas-fond (car, si plats que paraissent les Sables, il y a, par-ci par-là, certains creux d’où le rivage est parfaitement invisible). La traversée de ce bas-fond nous fit perdre bien plus de temps au retour qu’à l’aller, le sable étant beaucoup plus tenace ; et quand nous en fûmes hors, que vîmes-nous si ce n’est, se détachant sur un fond de ténèbres, la ligne blanche de la marée montante, qui justement, se précipitait dans la baie !… Elle ne semblait pas éloignée de plus d’un mille, et quand le vent souffle dans la même direction, elle arrive plus vite qu’un cheval au galop.

« Le Seigneur nous assiste ! » m’écriai-je, et tout aussitôt je me repentis d’avoir laissé mes lèvres prononcer de telles paroles, qui devaient effrayer Letty ; mais la peur les avait fait jaillir, comme malgré moi, de ma poitrine oppressée. Je sentis la pauvre femme, frissonnant à mes côtés, se cramponner désespérément à moi. Et l’odieux petit goret (qui avait fini par s’enrouer et se taire à force d’avoir crié), comme s’il eût eu conscience du danger imminent que nous courions, se prit à pousser des gémissements aigus qui eussent troublé le cœur le plus ferme. Je le maudissais entre mes dents, pour l’infernal tapage dont il nous crevait les oreilles, et pourtant, — aveugles pécheurs que nous sommes, — c’était en quelque sorte la réponse de Dieu à ma fervente prière… Ah ! je vous vois bien sourire, monsieur, mais Dieu sait, pour arriver à ses fins, employer l’aide des agents les plus méprisés.

La jument, sur ces entrefaites, ruisselait d’écume, et tremblante, haletante, donnait tous les signes d’un mortel effroi ; car, bien que nous fussions sur la dernière banquette en avant du second chenal, l’eau commençait à lui monter aux jambes, sans compter qu’elle était si lasse ! Arrivée tout contre le chenal, elle s’arrêta court, et j’eus beau m’escrimer du fouet, il n’y avait plus moyen de la faire avancer. Elle hennissait et s’ébrouait convulsivement, avec des soubresauts terribles. Jusqu’alors, Letty n’avait point ouvert la bouche, se contentant de tenir serré dans sa main le pan de ma veste. J’entendis qu’elle murmurait quelques paroles et penchai la tête pour les mieux saisir :

« Je crois bien, John,… je crois bien que je ne reverrai jamais plus mon baby. »

Et alors elle poussa une clameur aiguë, si pénétrante, si pleine d’angoisses !… C’était à devenir fou. Je tirai mon couteau pour aiguillonner la jument, bien décidé que j’étais à voir, de manière ou d’autre, la fin de tout ceci ; car l’eau, montant toujours à sa façon sournoise, atteignait déjà l’essieu des roues, sans parler de ces impitoyables vagues blanches qui n’épargnent personne dans leur progrès effréné. Ce quart d’heure, monsieur, me parut à lui seul plus long que toutes les années écoulées depuis lors. Pensées sérieuses ou folles, caprices d’imagination, affreux cauchemars, souvenirs lointains, passaient en tumulte, l’un effaçant l’autre, dans mon cerveau fiévreux. Le brouillard, ce lourd, cet épais brouillard qui s’étendait entre nous et la terre comme un rideau fantastique tiré tout exprès pour nous livrer à la mort, semblait nous apporter le parfum des fleurs rustiques écloses au seuil de notre cottage ; — et pourquoi nous refuser à cette idée ? Pour nous c’était un sombre et fatal linceul ; pour elles une rosée bénie, qui prolongeait leur éphémère existence.

Letty m’a conté, par la suite, qu’à travers le gargouillement sinistre des eaux montantes, elle avait entendu tout aussi nettement qu’aucun autre bruit eût jamais frappé ses oreilles, la plainte de son baby qui l’appelait. Quant à moi, probablement assourdi par la clameur des oiseaux marins et les déchirantes lamentations de notre jeune pourceau, je n’ouïs rien de semblable. Dans tous les cas, il y avait bien des milles entre nous et le berceau de l’enfant.

Juste au moment où j’ouvrais mon couteau, un autre bruit s’éleva près de nous, se mêlant au frémissement des eaux voisines et à la rumeur des vagues lointaines (pas si lointaines, en somme). Nous pouvions à peine voir, mais il nous sembla distinguer une forme noire sur la teinte plombée qu’avaient uniformément revêtu les flots, la brume et le ciel. Cette forme se rapprochait, lentement, constamment, de plus en plus distincte… Enfin nous la vîmes traverser le chenal au bord duquel nous étions arrêtés…

Dieu du ciel !… C’était Gilbert Dawson sur son robuste cheval bai.

Nous fûmes sobres de paroles : le temps manquait à la causerie. Je n’avais, pour le moment, aucune notion du passé ou de l’avenir, — perdu dans le sentiment de la nécessité présente, — et me demandant si je pourrais sauver Letty, puis, au besoin, me sauver moi-même. Tout ce que je me suis rappelé des propos haletants tenus par Gilbert, c’est que, voyant combien le serein tombait avec force, il s’était inquiété pour nous de la traversée, et qu’empruntant un coussinet à mettre en croupe, il avait, de bonne, heure, sellé son cheval pour venir à Cartlane, guetter notre retour.

Si tout s’était bien passé, nous n’aurions jamais entendu parler de quoi que ce soit. Ainsi, du moins, nous l’assurait par la suite le vieux Jonas, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues flétries.

Le cheval de Gilbert fut amarré au shandry. Nous installâmes Letty sur le coussinet. Les eaux continuaient à monter avec un clapotement de mauvais augure. Un peu plus, elles allaient déborder dans le tombereau. Letty s’était cramponnée aux poignées du coussinet, mais elle baissait la tête, comme si l’espoir de survivre n’était pas rentré en elle.

Plus prompt que la pensée (il avait eu le temps de réfléchir, monsieur, et la tentation dut être forte… En partant avec Letty, sans nul doute il se sauvait, et j’étais perdu…) Gilbert sauta dans le shandry, à côté de moi.

« Dépêchons ! dit-il d’une voix nette et terme. Montez devant elle… Emmenez-la ! Le cheval est en état de nager… Dieu aidant, je vous suivrai… Je puis couper les traits, et la jument, une fois débarrassée du chariot, me tirera d’affaire, on peut du moins l’espérer. En tout cas, vous êtes marié, père de famille,… et personne ici-bas ne s’inquiète de ce qui pourrait m’arriver. »

Messieurs, ne m’en veuillez point !… J’ai fréquemment désiré que cette nuit si triste ne fût qu’un songe… Elle a bien souvent hanté mon sommeil, comme un rêve pénible…, mais ce n’en est pas moins une réalité… Je pris sa place sur la selle ; des bras de Letty j’entourai mon corps, et je sentis sa tête se poser sur mon épaule. Je me fie à Dieu pour les quelques mots de remercîment que j’ai dû adresser à notre sauveur ; mais je n’en ai gardé aucun souvenir bien net. Je me rappelle seulement que Letty releva la tête, et que s’adressant à lui :

« Dieu vous bénisse, lui dit-elle, Gilbert Dawson, pour avoir empêché que mon baby ne devînt orphelin cette nuit même !… »

Puis elle se laissa tomber contre moi, comme chose inerte et n’ayant plus conscience de son être.

Je la fis passer à travers tout… ou plutôt ce fut le robuste cheval qui fendit du poitrail les vagues sans cesse accrues. Nous étions trempés à tordre quand nous parvînmes à la limite des terres inondées par le flux ; mais nous ne pouvions avoir, nous n’avions effectivement qu’une pensée : Où est Gilbert ? L’épais brouillard, l’eau massive et lourde nous entouraient encore… Où était-il ? Nous criâmes. Si affaiblie qu’elle fût, Letty, forçant sa voix, trouva des sons qui devaient porter au loin… Mais de réponse, point ; la mer roulait toujours son perpétuel tonnerre. Je poussai mon cheval vers la maison du guide. Il était au lit et ne voulut point se lever, bien que je lui offrisse au delà même de ce que j’aurais pu lui donner. Peut-être bien le vieux ladre s’en doutait-il. Je me serais pourtant acquitté, eût-il fallu travailler dur jusqu’à ma mort. Il me permit d’emporter son cor, si cela pouvait me convenir. Je m’emparai de l’instrument, et la terrible sonnerie que j’envoyai parmi les ténèbres immobiles me fut rapportée par l’écho des invisibles espaces ; mais aucun bruit humain ne suivit, aucune voix ne s’éleva dans la nuit ; — cet appel insensé ne pouvait réveiller les morts.

Je ramenai Letty près de son baby, sur le berceau duquel, toute la nuit durant, elle pleura. Puis je retournai sur le rivage, du côté de Cartlane ; çà et là, surmontant la fatigue qui ralentissait ma marche au bord des eaux, je jetais inutilement le nom de Gilbert au silence implacable de la vaste plage. Les eaux, en se retirant, ne laissaient, derrière elles, aucun vestige.

Deux jours après, seulement, les flots le jetèrent sur la grève, près de Flukeborough. On retrouva le shandry et la pauvre vieille jument, à demi enfouis sous une dune, dans le voisinage d’Arnside-Knot. Autant qu’on a pu le conjecturer, Gilbert, en essayant de couper les traits, avait laissé tomber son couteau, et perdu par là même toute chance d’échapper à la mort. Du moins, le couteau fut-il retrouvé dans une des fentes du brancard.

Ses amis arrivèrent de Garstang pour assister à ses funérailles. J’aurais bien voulu mener le deuil, mais ce n’était pas mon droit, et il fut impossible d’arranger ainsi les choses ; il n’en est pas moins vrai que, ce deuil, je n’ai pas encore fini de le porter. Lorsque sa sœur vint recueillir les hardes du défunt, je demandai avec insistance quelque chose qui lui eût appartenu. Elle ne voulut me donner aucun de ses vêtements (c’était une bonne ménagère, fort éveillée sur ses intérêts) attendu qu’elle avait des garçons qui, venant à grandir, pourraient fort bien s’accommoder de la défroque de leur oncle. Mais elle me jeta sa Bible, ses petits en ayant déjà une, et le volume étant fort usé. Au total, il lui avait appartenu, et ceci lui donnait un grand prix à mes yeux. C’était un bouquin relié en cuir noir, avec des poches sur chaque garde, comme on les faisait jadis. Dans l’une d’elles était un bouquet, depuis longtemps fané. Letty crut reconnaître une poignée de fleurs sauvages qu’elle lui avait données autrefois.

Plusieurs passages des saints Évangiles étaient soulignés de gros traits où on reconnaissait son crayon de charpentier : à ces textes, lus et médités avec soin, il avait dû le courage de se refuser au combat… Et de vrai, monsieur, le service de Dieu requiert assez de bravoure, joint à la charité, qu’il faut garder envers son prochain, pour que les querelles et les batailles soient proscrites.

Je vous remercie, messieurs, de l’attention que vous m’avez prêtée. Vos paroles m’avaient rappelé cet homme, et son souvenir a fait déborder mon cœur. Il faut maintenant réparer le temps perdu ; j’ai une fosse à creuser pour un petit enfant qu’on portera ici demain matin, juste à l’heure où ses camarades se réunissent à l’école.


« Un mot, cependant. Letty vit-elle encore ? » demanda mon compagnon.

Le vieillard secoua la tête et comprimant de son mieux un soupir qui l’étouffait, il répondit après un instant de silence :

« Elle mourut moins de deux ans après cette triste nuit. Jamais elle ne s’était complétement retrouvée. Bien souvent je l’ai guettée, assise et rêvant… rêvant à Gilbert, je le devine… Aurais-je pu la blâmer ? Nous eûmes un garçon, auquel on donna les prénoms de Gilbert-Dawson-Knipe. C’est celui qui est chauffeur au chemin de fer de Londres. Notre petite fille nous fut enlevée par le travail de la dentition, et Letty, qui semblait avoir tranquillement accepté ce malheur, se mit tout aussitôt à dépérir. Six semaines après, elle était morte. Toutes deux avaient reçu ici même leur sépulture. Je suis donc venu m’y établir pour rester près d’elles, et aussi pour ne plus habiter Lindal, qui, depuis que Letty n’était plus, me devint un séjour intolérable. »

Ce brave homme alla reprendre son labeur interrompu ; et nous, suffisamment reposés, nous nous levâmes pour continuer notre excursion.




fin


  1. Jonathan Brodd-Brim. Allusion à la forme de chapeau qu’affecte spécialement la secte des Amis. N. du T.