Le Haut Nil et le Soudan/02

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LE
HAUT-NIL ET LE SOUDAN

SOUVENIRS DE VOYAGE


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II.

LA VIE EUROPÉENNE ET LA TRAITE.


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Les causes des souffrances qui pèsent depuis quelques années sur les populations soudaniennes ont été indiquées dans une précédente étude[1]. On a vu se dessiner déjà deux périodes dans cette douloureuse histoire. Avant que les armées égyptiennes fassent la conquête de ces pays, on assiste au développement libre et varié, parfois tumultueux, de l’énergie et des aptitudes spéciales de chaque race. Vient la conquête, et l’ordre matériel se crée par l’effacement de toute tradition d’indépendance, l’égalité s’établit sous une oppression commune. Vers 1856 enfin commence une phase nouvelle qu’il nous reste à raconter, et qui ne semble malheureusement pas toucher à son terme. Le caractère principal de cette situation, qui menace de se prolonger, c’est un énorme développement commercial qui a son foyer dans la ville de Khartoum, où tend à se concentrer désormais la vie européenne au Soudan. Avant d’aborder le récit des faits qui caractérisent si tristement ces dernières années, il importe donc de se placer dans cette ville même et au milieu des hommes audacieux qui n’entretiennent la vie commerciale sur les bords du Nil qu’au prix de la liberté des populations soudaniennes.


I. — LES EUROPÉENS À KHARTOUM. — LE COMMERCE DES ESCLAVES SUR LE NIL.

En compulsant tout récemment un commentaire anglais de géographie ancienne, je suis tombé, à ma grande surprise, sur une boutade humoristique que je ne puis résister au plaisir de citer, parce qu’elle est presque aussi vraie aujourd’hui qu’en 1854, et d’ailleurs elle indique bien quelques-uns des obstacles que rencontre l’influence de la civilisation européenne dans une des régions les plus importantes de l’Afrique. « Les gentlemen qui sortent des universités anglaises ou américaines pour faire leur tour d’Orient ne se contentent plus d’étudier les rues du Caire et de fumer de merveilleuses pipes au pied des Pyramides. On s’arme d’un grand courage, on frète une barque que l’un charge de classiques, on est parti. Après Thèbes, la vaillance se refroidit déjà : les moustiques s’abattent sur le touriste, les mouches sur les vivres. Aux cataractes, cela va mieux : la vigueur musculaire que l’on a jadis exercée sur la Cam et sur l’Isis s’emploie ici d’autre façon, elle aide une escouade de sauvages de mine sinistre à faire remonter les rapides aux barques. Puis l’ennui revient,… un nuage de pourpre se montre au sud ; on se hâte d’affirmer que ce sont les montagnes de Dongola, et de retourner à des régions plus civilisées. » L’écrivain que nous citons, M. Wheeler, regrettait avec raison l’habitude moutonnière qu’ont presque tous les voyageurs de remonter le Nil jusqu’à la frontière nubienne, et de borner leur excursion au point précis où elle cesse d’être banale comme un voyage à Carlsbad. Depuis sept ou huit ans, les touristes cependant s’enhardissent : de frêles et vaillantes Anglaises affrontent, abritées par les nattes de la chebriè (palanquin) ou par une simple ombrelle, cette « mer sans eau » de Nubie, redoutée par les colons de Khartoum eux-mêmes. À Berber, je me suis croisé avec sir William B… de l’armée de Ceylan, qui allait, suivi de sa femme, chasser la panthère dans les forêts de l’Atbara. À Khartoum enfin, on trouve l’Européen déjà familiarisé avec la nature, avec la vie orientale, et ardent à les exploiter.

Des récits attrayans nous ont fait pénétrer dans la vie de cette étrange cité, notamment ceux d’un noble et ardent jeune homme qui cherchait à oublier, dans la contemplation de l’Orient, les déceptions de son patriotisme[2]. Un autre voyageur non moins compétent nous a parlé de cette reine du Fleuve-Blanc en homme qui l’a intimement connue : je veux parler d’un homme énergique, aventureux pourtant et singulier, que la mort a saisi au moment où il allait porter dans le domaine scientifique l’ardeur qu’il avait mise à s’enrichir. C’est le Savoisien Brun-Rollet. Né sans fortune, destiné au séminaire, il sent, sous l’action des lectures assidues auxquelles il se livre, son esprit se diriger vers un autre but : la France lui paraît la seule patrie que puisse adopter son âme ; il arrive à Marseille. Quelques embarras d’argent qu’il n’a pas prévus le disposent à accepter des ouvertures qui lui sont faites pour l’Égypte, il se rend à Alexandrie, passe au Soudan, devient commis d’un traitant français qui y faisait des affaires lucratives, s’associe plus tard avec un autre traitant d’ivoire, fonde une maison à son compte, établit des comptoirs sur le Fleuve-Blanc, guerroie contre les Baggara tout en vendant des bijoux à leurs femmes, fait même quelques bonnes actions, rachète des noirs, marie des négresses orphelines, gagne quelques centaines de mille francs, vient à Paris, se fait recevoir à la Société de géographie, et publie un livre[3] et une carte qui lui assurent presque aussitôt une réputation dans le monde savant. Riche de guinées et de gloire, il revient à Marseille, et bientôt retourne à Khartoum avec la jeune fille qu’il vient d’épouser, et qui succombe à une sorte de nostalgie occasionnée par les grossières habitudes du lieu. Il cherche une diversion à sa douleur dans de nouveaux voyages sur le fleuve, découvre le Bahr el Gazal, et meurt au moment même où l’Europe apprend cette conquête géographique. Son livre, rempli d’excellens renseignemens de détail, est écrit toutefois avec un enthousiasme et un optimisme qui le rendent un guide quelque peu dangereux pour le voyageur au Fleuve-Blanc. Il est vrai qu’obligé de vivre dans ce monde exceptionnel de Khartoum, il lui était difficile de dire franchement une série de vérités qui eussent formé un vrai réquisitoire, et il a dû se contenter de quelques demi-mots qui, bien qu’inintelligibles pour le lecteur européen, ont suffi pour lui créer à Khartoum des haines vivaces. Cependant le portrait qu’il n’a pas tracé, un observateur impartial a le droit de l’entreprendre sans blesser aucune convenance.

On compte à Khartoum trois élémens distincts, représentant trois groupes de cultes et de nationalités : les musulmans, les Coptes, les Européens. Quant aux premiers, qui forment plus des neuf dixièmes de la population, il n’y a rien à en dire qui ne puisse s’appliquer à toute cité musulmane d’Égypte. Les Coptes occupent le quartier de l’ouest, groupés autour d’un monument que son triple dôme fait aisément reconnaître pour une kenisé (église) ; ils sont assez nombreux pour avoir un évêque de leur rite, mais il m’en coûte d’ajouter que leur manque absolu d’énergie et de moralité les met à peu près au même niveau que leurs voisins musulmans. Malgré la partialité du régime actuel pour les employés islamistes, les Coptes, nés scribes, encombrent les immenses bureaux de la mudirie ou préfecture de Khartoum. Dans toute la bureaucratie égyptienne, le calendrier copte a supprimé celui de l’hégire. Rien d’original comme une visite au bureau central de la mudirie khartoumienne : c’est une longue galerie bordée de divans sur les nattes desquels sont accroupis quatre-vingts ou cent écrivains travaillant activement au milieu d’un brouhaha inouï, dodelinant de la tête et chantant sur des airs dramatiques : « trois fois sept vingt et un, et trois fois deux tiers vingt-trois. » Je défie un Copte de faire une addition sans la chantonner avec ou sans vocalises. De temps à autre, un négrillon apporte à un commis un modeste plat de bamieh, à son chef de bureau une succulente asida ou un pilaf bien doré ; un autre prend le café. Mallem Todros (le docteur Théodore) promène un regard majestueux sur la salle ; ce mallem Théodore est aujourd’hui l’autocrate des bureaux, « le premier écrivain. » Il a la carrure et le visage des rois assyriens du musée du Louvre, et les plus beaux yeux que jamais femme ait eus ; au demeurant, le plus doux des hommes. Il eut le malheur, il y a quelques années, de s’engager sur le Nil pour faire la traite de l’ivoire. Son équipage se révolta, lui lia poings et pieds, sa femme fut violée sous ses yeux, et, arrivé à Khartoum, il ne gagna rien à porter plainte : les coupables jurèrent qu’il était fou par tous les prophètes du monde, et tout fut dit. N’était-il pas un chrétien, un raïa ?

Les Coptes eurent, pendant mon séjour à Khartoum, ce qu’on pourrait appeler leur affaire Mortara. Un Copte donne une paire de soufflets à son fils, jeune garnement de onze ans, qui lui avait volé quelques piastres. Le drôle, pour se venger, va chez un musulman du voisinage et lui déclare qu’il se fait croyant. Ses parens apprennent le fait, vont le réclamer, et sont mis à la porte. Tout éplorés, ils vont se plaindre au consul des États-Unis, Chenouda fils, jeune mulâtre, dont le père était le membre le plus riche et le plus influent de la colonie copte. M. Chenouda était un garçon de cœur, et n’hésita pas. Il passa son paletot, prit son chapeau gris, se rendit chez le mudir et réclama impérieusement le petit transfuge. « Mais, dit ingénument le préfet, maintenant qu’il a vu la religion de la lumière (din en nour), il ne peut rentrer dans le culte des ténèbres M. Chenouda profita de cette maladresse pour menacer le mudir d’un procès-verbal d’outrage public à un culte reconnu, au hatti-houmayoun, et le malheureux mudir ne savait plus à qui se vouer, quand le vieux Chenouda, averti par la rumeur publique, arriva en tempêtant. Il était en train depuis quelques jours de passer au gouvernement une fourniture de sel très avariée, opération délicate que l’intervention de son fils allait compromettre. « Comment, cria-t-il, fils de la débauche, vaurien maudit, tu te mêles d’affaires d’église, et tu veux me brouiller avec le très glorieux bey ! Quand sauras-tu faire des affaires, ô père de la sottise ? » L’autorité paternelle est sans limite aux bords du Nil, et le consul des États-Unis fut lancé dans l’escalier.

Bien que la colonie, comme on appelle le groupe des Européens établis à Khartoum, ne compte que vingt-six membres, dont trois femmes, ce n’est pas sans quelque hésitation que j’aborde ce point délicat. Je ne sais sur quelle autorité s’appuie l’auteur d’un ouvrage sur l’Égypte, M. Charles Didier, quand il dit que Khartoum possède des hôtels où l’on peut trouver le comfortable européen, si l’on paie en conséquence, La vérité est qu’il n’y a pas même dans cette ville immense le moindre caravansérail arabe. L’étranger qu’y attirent les affaires ou l’amour des voyages peut compter sur l’hospitalité de ses compatriotes, et, je suis heureux de le constater, dans cette pratique de l’hospitalité, les Européens sont au premier rang. Les côtés suspects de cette société n’apparaissent que peu à peu, et le voyageur est déjà un peu l’hôte et l’obligé de tout le monde avant de s’être aperçu que certaines relations sont compromettantes autant qu’embarrassantes pour celui qui veut conserver son droit de franc-parler à son retour. Si les voyageurs qui ont raconté la vie européenne au Soudan semblent s’être donné le mot pour garder le silence, je comprends cette réserve, et suis loin de la blâmer, tout en me croyant le droit de faire autrement. Pour résumer mon impression, il m’a semblé que les vices de la colonie tenaient à trois choses : l’action démoralisante d’un commerce gros de haines sourdes et de hasards périlleux, l’abus des spiritueux, que le climat rend presque nécessaire, et surtout l’absence de femmes européennes.

Le voyageur que j’ai nommé, M. Didier, a dit que la présence des Européens a engendré dans cette ville une licence qui approche fort de la vie sauvage ; le mot est dur, mais juste. Cette licence a une cause facilement appréciable : c’est l’absence presque complète de femmes européennes. En habitant très honorable et très distingué de ce pays me disait : « Si j’avais trouvé une Européenne qui eût voulu me suivre à Khartoum, croyez-vous que je me serais acoquiné avec des négresses ? » Malheureusement il n’y a en Europe qu’une seule femme qui sache, par goût et par devoir, suivre au bout du monde sans objection l’époux qu’elle a librement choisi : c’est l’Anglaise. À part de courageuses exceptions, la jeune Française a une invincible répugnance à sortir, pour suivre son mari, d’un milieu souvent futile ou dangereux. Elle ne sera guère entraînée que par la vanité, le prestige d’un consulat brillant ou d’un gouvernement colonial. Cependant, loin de son foyer natal, l’homme a besoin de se créer un semblant de famille. La traite des négresses a suffi aux riches musulmans, coptes ou chrétiens syriens des villes du Soudan ; quant aux Européens, il s’est trouvé fort à propos, pour les préserver de cette dégradation, un élément nouveau, supérieur et civilisable : c’est l’Abyssinienne.

On nomme ainsi abusivement une classe d’esclaves que les caravanes ont de tout temps versées sur les marchés du Nil, et qui viennent toutes des plateaux où sont cantonnés les Gallas. Ces redoutables envahisseurs, qui ont fini par rejeter les Abyssins au-delà du Fleuve-Bleu, et que contient aujourd’hui la main vigoureuse d’un Charlemagne éthiopien[4], sont en hostilité perpétuelle et acharnée avec le peuple dominateur et chrétien d’Abyssinie, les Amhara, bien que l’on s’accorde à représenter les Amhara comme un rameau galla qui aurait, avant le Xe siècle, conquis les plus belles provinces de l’Ethiopie, et adopté la civilisation, la langue et le culte des vaincus. « Entre le Galla et l’Amhara, m’a dit M. Werner Munzinger, un voyageur allemand des plus compétens en pareille matière, je n’ai jamais pu saisir la moindre différence de type ni même de couleur. » On dirait deux frères ennemis, dont le moins heureux n’a jamais pu pardonner à l’autre son succès. Jusqu’à ces dernières années, où un décret de Théodore ier a supprimé la traite sur le territoire éthiopien, les esclaves amenées sur les marchés du Nil venaient en grand nombre de l’Abyssinie. Presque toutes ces jeunes filles, fantasques, indociles, mais intelligentes, étaient aptes à devenir des ménagères actives et capables. Une aventure qui se rattache à cette période de la traite eut pour héros un brave officier français au service du vice-roi. Il avait reçu de l’ancien negus d’Abyssinie, à qui il avait rendu quelques services, une mule de prix, en même temps qu’un de ses collègues recevait de la même façon une belle captive. Le Français s’éprit de celle-ci, et eût bien voulu prier l’effendi de la lui vendre ; mais l’autre était riche. Un jour l’amoureux s’arme de courage, va trouver son confrère, et amène la conversation sur sa mule, en demandant à l’Égyptien s’il ne cherche pas à s’en procurer une. « En effet, dit celui-ci ; mais vous ne songez peut-être pas à vendre la vôtre ! — La vendre, non : je n’ai aucun besoin d’argent ; mais on pourrait s’entendre. Entre nous, tenez-vous beaucoup à Mlle Adjemiè ? — Ma foi ! elle m’a beaucoup plu ; mais aujourd’hui j’aimerais autant la mule. Si nous troquions ?… — J’étais venu pour vous le proposer, » dit le Français. Une heure après, son domestique conduisait la mule chez l’Égyptien et ramenait la perle d’Éthiopie. Le roman a fini comme beaucoup de romans, par un mariage, et l’époux ne s’en est jamais plaint. J’ai connu quelques-unes de ces femmes, et je dois dire que souvent, par l’aménité, la dignité, le bon ton, elles m’ont laissé une impression plus favorable que tels de leurs époux ou de leurs maîtres. Dernièrement un philanthrope qui a fait quelque bruit en Europe en prêchant pour la civilisation à propager chez les Africains s’y est marié et est retourné au Soudan, précédé d’une lettre de faire part à l’adresse de son Abyssinienne, jeune femme d’excellentes manières qui, depuis dix ans, gérait sa maison avec intelligence et probité. Du reste, il s’est conduit en galant homme : il a fait dire à l’Abyssinienne qu’elle pouvait rester, à la condition de devenir la camériste de sa femme. Ceci nous ramène à cette question principale de la traite et de l’esclavage dans la région du Nil, soulevée par des circonstances déjà connues et aggravée par une liberté du commerce sans contrôle qui a trop brusquement succédé au régime militaire.

On a vu par quelle suite rapide de maladresses, d’imprévoyances et d’actes odieux les traitans de Khartoum avaient empiré leur situation commerciale au point de ne pouvoir échapper à la banqueroute que par la traite des noirs ; mais, pour se généraliser et se consolider jusqu’à ce jour, cette hideuse industrie a dû surmonter de grands obstacles : un des premiers était l’organisation sociale des noirs du Nil, qui repousse partout l’esclavage et le trafic de chair humaine. Cette organisation enlevait tout prétexte et tout faux-fuyant à un « commerce légal et honnête. » Les Chelouks, en particulier, punissaient de mort cette espèce de traficans, et vers 1843 un proche parent du roi, convaincu d’avoir vendu un de ses administrés, avait été condamné à être noyé dans le Nil. Si durant les atroces famines de 1856 à 1860 les Bary vendirent souvent leurs enfans, qu’ils ne pouvaient plus nourrir, c’était un fait anomal destiné à cesser avec la cause qui l’avait produit. On entra donc franchement dans la voie des violences et des enlèvemens, et ici on peut parler au présent, car ce qui s’est fait depuis dix ans se fait encore aujourd’hui dans les mêmes conditions. Le 20 décembre 1861, les négriers les plus expéditifs étaient depuis quinze jours sur le terrain, et l’on pouvait jurer que quelques barques chargées de noirs à couler bas avaient déjà dépassé l’embouchure du Saubat et l’île inhospitalière de Denab.

Rien de si simple que l’armement d’une barque négrière en Egypte. On loue au port de Khartoum une dahabié à quatorze avirons ou un simple negher pour un prix mensuel qui varie de 300 à 1,000 piastres égyptiennes (80 à 260 fr.). L’équipage est d’une dizaine d’hommes, y compris le reïs et le mustammel (capitaine en second). Il faut y ajouter les gens armés appelés indifféremment soldats ou domestiques ; leur paie, comme celle des matelots, est d’environ 45 piastres tchourouq (9 francs) par tête et par mois. Il y a cinq ou six ans, on remontait aisément le Fleuve-Blanc avec huit ou dix soldats ; mais depuis les violences des dernières années et les représailles qui en ont été la suite inévitable, nul ne s’y aventure, même dans l’intention la plus pacifique, sans une troupe dont l’effectif varie de vingt-cinq à quatre-vingts hommes. Ces soldats sont tous pris dans la population flottante des Nubiens appelés Barbarins par les Européens du Soudan, nommés indifféremment en arabe Barabra ou Danagla[5], et qu’attirent à Khartoum un bien-être relatif, la vie désordonnée des grandes villes et les bénéfices rapides qu’offrent aux aventuriers les expéditions de plus en plus militaires du haut du fleuve. On évalue à quatre mille le chiffre des Barbarins employés chaque année par le commerce khartoumais : près d’un dixième périt sous la lance des noirs ou sous l’atteinte meurtrière des fièvres ataxiques, surtout vers le 9e degré de latitude nord.

Habitans d’une zone de terres arables étranglée des deux côtés par les accores du désert, les Danagla n’ont jamais passé pour posséder les vertus et la stabilité des populations agricoles : ils se sont répandus comme commerçans dans toutes les régions voisines jusqu’au Darfour, et il n’est pas de grande cité qui ne renferme, sous le titre de Hellet ed Danagla, un vaste quartier dont les maisons affichent la prétention de représenter un Caire en miniature, et dont les habitans, montrant sous un turban d’une blancheur de neige un visage d’un brun foncé et luisant, des yeux vifs et doux, et les flocons crépus d’une courte barbe qui n’a rien d’arabe, ont conservé en tous lieux l’indolente gravité d’une aristocratie chassée de l’historique plage de Dongolah par le canon, la politique ou la misère. Quant aux gueux, il se sont rejetés sur Khartoum, et des arrivages quotidiens, en comblant rapidement les vides faits dans les rangs des anciens, accroissent sans cesse et sans mesure une classe dangereuse à tous égards, oisive, vicieuse, dépourvue de tout frein moral et religieux.

La barque, frétée, armée et approvisionnée de dourrah (maïs) et de banieh sèche (bamia esculenta) pour toute la campagne, part avec les premiers vents du nord, en octobre ou novembre, et remonte le fleuve en essayant d’échanger ses verroteries contre l’ivoire des indigènes. On l’a dit, les traitans ont sottement tué cette poule aux œufs d’or. Le commerce légal de l’ivoire ne les enrichissant plus, ils sont entrés dans une voie de violences auxquelles les nègres ont répondu par des vengeances assez légitimes. Aujourd’hui qu’on les a irrités, on ne sait plus comment s’y prendre pour ramener l’ancienne concorde, et de fait on n’y tient guère. Les Nubiens se sont si bien accoutumés à ce régime sauvage, en tout point digne d’eux, que les armateurs disposés à réprimer les excès auraient plus à lutter contre leurs hommes que contre l’ennemi et le climat coalisés. Il en est résulté que pour dépasser avec sécurité les blancs d’Abou-Zeit, vers le 13e degré de latitude, il faut avoir trente hommes Là où le tiers de ce chiffre suffisait en 1855 ; puis, pour équiper et entretenir ce minimum de trente hommes, pour « faire ses frais » en un mot, il faut tuer, voler et razzier plus que jamais. C’est un cercle vicieux où roule la colonie négrière, emportée par la fatalité d’une situation qu’enfièvrent deux laides perspectives : une débâcle financière qu’on cherche en vain à retarder à force de crimes, et le texte sec et glacé des lois européennes, entrevu dans le sombre horizon des cours d’assises.

La chasse au noir revêt du reste bien des formes et se couvre de nombreux prétextes. Le plus souvent une bagatelle, une poule volée, une rixe entre les Barbarins et les nègres amène le prétexte cherché. Le sauvage lésé réclame, on lui répond par une fusillade ; il tue un homme en se défendant, il faudra pour vengeance l’incendie de dix villages et la dévastation de dix lieues carrées de pays. On se borne souvent à enlever aux noirs leurs parcs à bestiaux, certain que, pour recouvrer leurs vaches, leurs seules bêtes nourricières pendant presque toute l’année, ils se dépouilleront de tout l’ivoire caché dans leurs réserves. C’est un dicton du Fleuve-Blanc, « qu’une tribu aime bien mieux sacrifier quatre hommes qu’une vache. » Quand on enlève des esclaves, on aime mieux prendre les femmes et les enfans que les adultes : les négriers savent par expérience que celui qui a été un homme libre, un guerrier, se plie malaisément aux qualités passives qui font un esclave modèle. Les femmes encore jeunes sont un article assez demandé par les acheteurs musulmans ; ils leur trouvent avec raison plus de propension vers le plaisir qu’à leurs propres femmes et une aptitude toute particulière à faire de la bonne cuisine. L’amour physique et la gourmandise, voilà les deux côtés faibles du musulman, et quand on connaît ce détail, on s’étonne moins de voir une femme de vingt-cinq ans (c’est la vieillesse pour bien des négresses), si elle est connue pour ses talens de cordon-bleu, se vendre au bazar 10 talaris de plus qu’une charmante fille de quatorze ans nouvellement arrivée du Nyambara.

Quant aux barbaries qui accompagnent ces razzias, le mot de négriers comprend tout et explique tout. Je ne citerai qu’un fait. J’avais remarqué chez un de mes bons amis de Khartoum une petite fille de la tribu des Denkas de sept à huit ans, fort bien traitée d’ailleurs dans la maison, et qui attirait les yeux par une certaine gentillesse timide et triste qui n’est pas rare dans sa race. Elle aussi avait sa petite histoire à raconter, et j’écris presque sous sa dictée. « Je suis du village de Fatouar, auprès de la grande eau, dans la tribu de Faouër. Mon père n’était pas au toukoul quand les blancs vinrent et prirent ma mère et moi et mon petit frère, qui tétait encore, et ils nous poussèrent dans leur barque, qui partit aussitôt. Mon petit frère était malade et criait, ce qui gênait les blancs : ils menacèrent ma mère et lui ordonnèrent de le faire taire. Mamma fit ce qu’elle put ; mais comme le petit criait toujours, un homme se leva avec son fusil, tua ma mère et les jeta tous les deux à l’eau. »

Un chargement obtenu par ces moyens étant une fois complété (et on se bornait généralement à une vingtaine de captifs par barque), il s’agissait, pour les négriers, de descendre prestement le fleuve et de placer assez promptement leur cargaison humaine pour pouvoir en refaire une autre avant la saison des pluies, qui rend presque toute circulation impossible. En général, on n’aimait guère à descendre jusqu’à Khartoum, où l’on se trouvait en présence de l’Europe, représentée par des consuls qui n’étaient pas toujours des complaisans. Deux marchés étaient ouverts en amont de la capitale : celui des Baggara et celui des villages échelonnés sur la rive droite du fleuve, Eleis, Ouad-Chelaï, Kitena, Salahié et autres, gouvernés par des fonctionnaires égyptiens assez peu soucieux des décrets lancés par les bureaux ministériels du Caire. Ces braves gens prêtaient la main à des opérations dont le résultat était d’approvisionner d’esclaves la presqu’île assez populeuse de Sennaar et la zone du Fleuve-Bleu. Les Baggara, d’autre part, forment un groupe de tribus reconnaissables à leur teint de brique et à la façon étrange et coquette à la fois dont ils tressent leurs longs cheveux. La chasse aux esclaves, dont ils ont longtemps vécu, est devenue la cause providentielle de leur ruine en attirant sur eux les forces disciplinées de l’Égypte ; mais cette ruine n’a été pour le Soudan qu’un malheur de plus, car, pour payer la taxe considérable à laquelle ils sont soumis, leurs propres razzias ne suffisaient plus ; il a fallu recourir au commerce, et les Baggara sont devenus les courtiers de la traite entre les barques qui descendent le fleuve avec un gros chargement et les djellab qui approvisionnent le Darfour et le Kordofan. Bien que cette dernière province soit soumise aux lois égyptiennes, l’esclavage y fleurit aussi souverainement qu’au fond du Maroc, et comme la production de ce pays est presque entièrement agricole, la vie de l’esclave y devient un enfer, car il n’a pas un jour de relâche. Que de fois, en traversant ces belles campagnes voisines de Lobeid à l’heure où le bétail lui-même, brûlé par les rayons verticaux du soleil, n’a plus la force de pâturer, j’ai vu au milieu d’un champ poudreux de maïs un pauvre nègre à cheveux gris, nu, courbé sur un terrain qu’il égratigne du fer ébréché de son molod, et osant à peine lever un œil terne sur le voyageur qui passe !

La gaîté africaine ne perd pas toujours ses droits. Un soir, à Lobeid, un soldat noir de planton aux portes de la préfecture est saisi par de noirs et vigoureux gaillards, désarmé et emmené. Trois ans plus tard, le colonel commandant de la province assiste à une livraison de conscrits qu’avait à livrer un petit chef des environs, et ne peut en croire ses yeux en reconnaissant parmi les recrues le soldat volé avec armes et bagages, que l’on essayait de lui glisser dans le bloc. Je ne sais comment cela finit pour le fournisseur ; mais je suppose qu’il dut payer 200 fr. au colonel et que tout fut dit. Malheureusement le comique était ce qu’il y avait de plus rare en tout ceci, et les populations soudaniennes ne pensent guère qu’en frémissant à certains héros de la chasse aux noirs, à un Français par exemple, de famille honorable, qui s’était acquis parmi elles une triste célébrité, et que j’appellerai M. X… Une fois arrivé à Khartoum, ce Français prit le Fleuve-des-Gazelles pour base d’opérations, et son premier soin fut d’organiser une armée qui lui permît de maîtriser le pays, occupé par plusieurs tribus très divisées entre elles, les Roi, les Gok, les Angach et beaucoup d’autres. Pour cela, il s’entoura de Barbarins, dont il se fit des complices aveugles au moyen de salaires exorbitans. Ses soldats, que l’on appelait à Khartoum a les gens à montres et à ceintures de soie, » étaient cités partout pour leur insolence et leur férocité. L’intérêt les attachait à leur chef, le seul qui eût trouvé le secret de prélever sur les tribus l’or qui alimentait ses orgies et les hautes paies qu’il comptait par mois à ses hommes. Son procédé était fort simple : il tombait sur un village, enlevait tous les bestiaux, et quand les noirs venaient en tremblant offrir de racheter le bétail dont la perte les eût condamnés à mourir de faim, le conquérant le leur rendait en échange de leur provision d’ivoire.

Un Italien qui avait fait la traite de l’ivoire dans ces régions me racontait un souvenir intime des campagnes de ce sinistre personnage. « J’avais formé le projet de marcher dans une direction où l’on m’avait signalé de l’ivoire ; mais le pays était agité, je n’avais que trente hommes : impossible, avec si peu de monde, de m’éloigner des établissemens. J’appris tout à point que M. X… se mettait en marche dans le même sens, et je me dis : « Partout où il aura passé, il ne sera pas resté un nègre vivant. Je serai donc bien sûr, en le suivant à un jour ou deux de distance, de ne pas être inquiété par les indigènes. » Et je me mis en route, précédé de l’armée de M. X…, deux cents hommes à peu près. Le premier jour, vers midi, je vis au-dessus des arbres une multitude de vautours et d’autres oiseaux volant et tourbillonnant autour d’un point que je ne distinguais pas encore. « Il y a là de l’ouvrage de X…, » me dis-je en hâtant le pas, et quelques minutes après j’entrais dans un village denka. Je ne m’étais pas trompé : il n’y avait pas dans le village un être vivant, mais des cadavres partout, et au seuil des huttes, dans des flaques de sang, des enfans égorgés pressés sur le sein de leurs mères massacrées. Un autre jour, il prépare une expédition secrète contre une tribu voisine : on lui amène deux nègres saisis dans un village des environs où ils sont inconnus ; ils ne veulent ou ne peuvent expliquer leur présence. « Ce sont des espions, dit le maître ; qu’on les pende ! » Et il les abandonne à ses Nubiens. Les deux malheureux ont les oreilles et les poignets coupés ; ils sont pendus à un arbre, et leurs cadavres, encore chauds, sont souillés par la plus immonde des orgies… »

Le témoin de qui j’ai recueilli ces faits, ancien vekil de X…, me faisait remarquer que les environs de son établissement offraient sur une surface de quelques milles plus de nègres mutilés, privés d’un œil, d’une oreille, d’une main, que tout le reste des villages du Fleuve-Blanc. « Ils portent la marque de X…, ajoutait-il ; il appliquait autour de lui un code correctionnel dont les Denka garderont longtemps le souvenir. » Le plaisant de toute cette odieuse histoire, c’est que ce même homme adressait au consulat général de France à Alexandrie des rapports triomphans où il parlait de la civilisation qu’il essayait d’introduire chez les noirs et de l’état florissant des écoles qu’il avait fondées.

On sera peut-être curieux de savoir ce que devint cet étrange civilisateur. Sa mort fut digne de sa vie. Il descendait périodiquement à Khartoum pour dissiper dans des orgies sans fin l’or amassé par les moyens que l’on sait. L’opinion publique lui était fort indulgente, et se résumait dans cette réponse que fit à mes questions un négociant d’ailleurs très probe : « X… était un scélérat, mais je lui aurais prêté de préférence à tout autre, parce qu’il était, grâce à ses rapines, le plus solvable de nous tous. » Au retour d’une de ces excursions, il s’enivre comme d’habitude, et apprend alors qu’un de ses hommes vit conjugalement avec une négresse qui était sa favorite du moment. Il se fait amener l’homme pieds et poings liés, et sur son aveu il lui envoie d’une main que l’ivresse rend incertaine trois balles de revolver qui ne le tuent pas sur le coup : le malheureux trouve même encore la force de pardonner à son meurtrier ; mais les bandits, que révolte cette scène, se jettent sur leur chef, le garrottent, et vont le livrer à Khartoum à ses juges naturels. Des complications internationales le sauvent du châtiment. Pour oublier ses sombres préoccupations, il se plonge plus que jamais dans une ivrognerie dégradante que suit la fièvre, et il meurt presque subitement (avril 1860). La mission, qui lui refuse la sépulture ecclésiastique, voit presque toute la colonie se soulever contre elle, et comme le grand chasseur des noirs ne peut mourir obscurément dans une ville qui s’enrichit du sang des noirs, l’autorité, sur je ne sais quelle réquisition, fait rendre au négrier les mêmes honneurs militaires qu’à un haut fonctionnaire européen.

On jugera par un seul fait des résultats meurtriers de ces guerres sans trêve. La tribu des Angadj, limitrophe de divers établissemens européens, écrasée par plusieurs razzias successives, a passé le Fleuve-Blanc, pour aller s’établir bien loin des blancs dans la direction du Saubat. On peut s’étonner que les malheureux noirs, tant décimés, n’aient pas songé à réunir leurs forces contre des établissemens éparpillés sur une surface immense ; mais d’une part une coalition au nom du salut public est à peu près impossible chez les nègres de cette région, dont l’intelligence n’a jamais pu s’élever jusqu’à la conception d’une organisation par tribu ; en second lieu, une tentative de résistance collective, faite en 1857 au Bahr-el-Gazal, n’avait abouti qu’à un échec. Le consul d’Angleterre à Khartoum, M. John Petherick, qui s’était avancé jusque chez les Djour avec une force assez respectable, fut averti que trois ou quatre petites tribus avaient formé le projet de lui couper la retraite. Cette levée de boucliers avait été provoquée, dit-il, par les excès de ses confrères. Il voulut par un coup d’éclat dissoudre la ligue, et envoya une partie de ses hommes attaquer le premier village des coalisés qu’ils rencontreraient. Ceux-ci assaillirent au hasard une zeriba (parc à bétail) d’une tribu amie, les Djeroui, y tuèrent trente-trois hommes, et parmi les morts se trouva précisément le vieux Mekuandjid, chef des Nianglar, l’âme de la ligue. Celle-ci se désorganisa sous l’influence de cette défaite, et M. Petherick fit sa paix particulière avec les Djeroui en leur rendant le butin et les prisonniers saisis dans la zeriba.

Les noirs avaient donc pour premiers ennemis leur propre imprévoyance et leur ignorance de leur intérêt collectif. Il semblait que leur besoin le plus essentiel fût, non de vivre et d’assurer la sécurité de leurs familles, mais de se couvrir de verroteries. Il s’ensuivait que les guerres les plus sanglantes dégénéraient forcément en luttes locales, et que les traitans étaient accueillis à bras ouverts à cinq ou six heures d’un mechera ensanglanté par quelque odieux massacre. Au contact des blancs, mais surtout des Nubiens, les plus corrompus des hommes, les qualités natives du nègre faisaient place à une dépravation éhontée et grotesque. Quand je visitai Ulibo en janvier 1861, mon vekil me parla d’un chef du lieu qu’il avait vu cinq ans auparavant, et me le vanta comme un parfait gentleman africain. L’homme vint à mon bord : je vis un mendiant impudent et ivrogne dont j’eus peine à me débarrasser. « Comme ces messieurs l’ont changé ! » me disait le vekil tout penaud. Un peu plus loin, je cherchai en vain ce fier peuple des Bary dont les voyageurs et les missionnaires nous tracent un si beau portrait. Il n’est resté autour de Gondokoro que des maraudeurs, des ivrognes et des courtisanes.

Toutes les tribus n’acceptaient pas les fils du ciel avec la même confiance. Les Nouer, si rudement traités en 1840 par l’expédition du chef égyptien Sélim, les Bor, tribu denka qui habite les bords du Nil vers le 6e degré nord, refusaient toute relation avec les blancs. Un chasseur d’éléphans qui avait pénétré chez les Bor, derrière le rideau de forêts qui sépare leurs villages des marais, leur avait demandé leur coopération pour la chasse de l’éléphant : ils lui déclarèrent formellement qu’ils ne voulaient avoir rien de commun avec lui, mais qu’il était libre de chasser sur leur territoire sans être molesté. Peut-être cette attitude de hautaine défiance s’expliquait-elle surtout par un fait qui remontait à quelques années : des traitans français en quête d’ivoire avaient eu une rixe avec les Kir (tribu voisine des Bor, mais située en amont) pour la dépouille d’un hippopotame revendiquée par les uns et par les autres, et, repoussés par les nègres vers leur barque, nos deux compatriotes avaient descendu le fleuve en tirant des coups de fusil à tous les noirs qui se rencontraient sur les deux rives. La vengeance était digne du misérable prétexte qui la couvrait. Or en 1857, à la gauche du fleuve, il y avait un établissement fondé par un chrétien de Syrie nommé Habibi. La moralité des chrétiens d’Orient est le plus souvent par malheur au niveau de celle des Arabes. Cet homme avait remarqué avec envie, sur la rive en face, une zeriba de Bor bien approvisionnée en bestiaux, et l’avait jugée de bonne prise. Sans autre prétexte, il passa le fleuve avec ses bandits, tomba sur les nègres à l’improviste, les battit aisément, et les chassa vers un marais séparé du fleuve par une île habitée. Très peu atteignirent ce dernier refuge, et la plupart des femmes, des enfans et des vieillards furent engloutis dans la vase et les herbes. Habibi rentra triomphant avec quelques centaines de têtes de bétail. Quant aux Bor, ils laissèrent passer quelques mois sans paraître songer à tirer vengeance de la razzia du chrétien. On les crut atterrés par ce désastre, et Habibi, rassuré, retourna à Khartoum, où une maladie honteuse, grande destructrice de blancs au pays soudanien, ne tarda pas à le mener au tombeau. L’établissement qu’il avait laissé au Fleuve-Blanc fut vendu par ses héritiers et acquis par un chrétien de Syrie nommé Cheho, qui partit en 1858 pour le gérer. Cheho était innocent de l’agression de l’année précédente, au moins de fait, car il est fort douteux que sa conscience l’eût empêché d’en faire autant ; l’expiation ne l’en atteignit pas moins comme ses compagnons. Un jour les Bor passèrent le fleuve, tombèrent sur l’établissement, emmenèrent le bétail, et ne laissèrent pas derrière eux un Arabe vivant. Ce coup de main si bien conduit alarma vivement les autres négriers du voisinage. Impuni, il créait un précédent fort désagréable pour eux, qui avaient plus ou moins de peccadilles à expier à l’endroit des noirs riverains : il y avait là un exemple qu’il ne fallait pas leur laisser suivre. Les traitans établis en amont du poste de Cheho, sur la rive gauche, étaient l’Arménien Serkis, les Syriens Chenouda et Ibrahim-Baz, tous trois chrétiens, et un Arabe dont j’ai oublié le nom. Ils se hâtèrent de réunir leurs hommes disponibles, en formèrent une armée de près de deux cents hommes, et passèrent sur le territoire des Bor, précédés d’un drapeau autrichien (Ibrahim-Baz était un protégé de cette puissance), dont le double aigle héraldique était probablement destiné à terrifier les sauvages. Ils rencontrèrent les Bor en effet ; mais ce fut la flèche qui eut raison du fusil. La petite armée fut taillée en pièces ; les chefs, voyant l’affaire mal tourner, laissèrent leurs hommes s’en tirer comme ils purent, et retournèrent à Khartoum, poursuivis par la risée de divers Européens peu amis du drapeau jaune-noir. On n’a jamais su ce qu’en firent les vainqueurs ; mais depuis cette équipée aucun négrier ne s’est mêlé de donner une leçon aux Bor.

D’ailleurs tout n’est pas bénéfice dans les exécutions de ce genre. Le nègre, en face du soldat négrier, a presque tous les avantages : il a pour lui la bravoure, la vigueur, l’agilité, la connaissance du pays ; il n’a contre lui que la supériorité de l’arme à feu. Depuis qu’il sait que le fusil ne lance pas la balle à jet continu et qu’il faut un temps d’arrêt pour charger l’arme, il s’est enhardi, et de nombreux succès lui ont souvent donné un dédain exagéré pour les armes européennes. Dans une mêlée, si les noirs essuient le premier feu sans se débander, le blanc est perdu. Pendant qu’il recharge, le nègre le couvre de flèches barbelées et empoisonnées, le harcèle à coups de lance, et s’il cherche à se sauver parmi les herbes, les papyrus et les amhadja (arbustes) des marais, ce n’est plus qu’une chasse individuelle où le Barbarin expie cruellement tous ses méfaits. Quatre cents slavers périssent ainsi chaque année.

D’une situation aussi exceptionnellement illégale devaient naître au premier jour des complications trop prévues. Il y avait au mois de juin 1861 à Khartoum deux voyageurs occupés d’explorations scientifiques ; l’un, Français, pour le compte de son gouvernement, l’autre, le marquis A…, de Pérouse, pour son compte personnel. Un jeune commerçant français, avec lequel ils n’avaient eu jusque-là que des relations très courtoises, leur annonça un jour qu’il allait remonter le Fleuve-Blanc jusqu’à Duem, et leur proposa de l’accompagner, ce qui fut accepté avec reconnaissance, chemin faisant, le négociant dit à ses hôtes qu’il avait reçu de mauvaises nouvelles de ses hommes, alors en train de descendre à Khartoum, qu’il avait appris que, contre ses ordres formels, son vekil avait commis des actes de brigandage sur sa route, pillé une île des Chelouks, enlevé beaucoup de noirs qu’il vendait çà et là au retour, qu’il ne voulait pas être compromis dans ces affaires de traite, et qu’il allait au-devant de lui pour le surprendre. Ils le crurent assez volontiers ; cependant l’impression qui leur en resta et qui se fortifia plus tard fut celle d’un homme préoccupé de surprendre son agent en faute avant que celui-ci eût eu le temps de détourner à son profit le produit de ses opérations illégitimes. On trouva le vekil à Ouad-Chelaïe ; il avait huit esclaves à bord, presque tous femmes et enfans ; d’autres avaient été vendus en route. Le délit était flagrant, car on rencontra au débarcadère une femme qui était venue par terre d’un village situé à une heure plus haut pour réclamer un esclave adulte qu’elle avait payé quatre-vingts kairies (environ 200 francs), mais qui ne lui avait pas été livré. Le patron garda l’homme sous prétexte qu’il n’était pas négrier, et l’argent « pour apprendre à cette femme à respecter les lois qui prohibent la traite. » L’argument parut singulier à ses compagnons, qui ne furent pas moins scandalisés de la vente d’un autre esclave faite par le vekil quelques lieues plus loin sous les yeux de son chef.

Ce que celui-ci avait de mieux à faire en pareille circonstance était de se taire, puisqu’il était décidé à garder cet or mal acquis. Aussi le consul d’Autriche fut-il fort surpris, dès son retour, de recevoir de lui un acte formel d’accusation contre le vekil d’abord pour fait de traite, puis contre presque tous les commerçans du Fleuve-Blanc, qu’il accusait de vivre principalement de la traite des nègres. Le vekil, étant sujet égyptien, fut d’abord jeté en prison ; il reconnut avoir fait la traite comme tout le monde, mais sur les ordres formels de son patron. Malheureusement pour celui-ci, les présomptions de véracité étaient en faveur de l’indigène ; le consul ouvrit sur-le-champ une enquête et appela comme témoins les deux touristes européens. Ceux-ci, ne pouvant sans indélicatesse déposer officieusement contre leur hôte de dix jours, attendirent une sommation du consul faisant fonctions de juge d’instruction, et leur déposition, faite sous la foi du serment, fut très compromettante pour l’accusé. Une déposition bien autrement accablante encore fut celle d’un négociant européen très estimé. Il déclara que le traitant lui avait avoué, avant le départ du vekil, qu’il avait donné l’ordre à ce Nubien de « faire comme les autres, » c’est-à-dire de razzier de brûler et d’enlever des noirs, parce que la hausse de l’ivoire avait rendu impossibles les bénéfices légaux sur le Fleuve-Blanc. Cet étrange incident mit en émoi toute la colonie. On pourrait supposer que les négriers dénoncés par le traitant lui en gardèrent rancune, mais l’intérêt par la chez eux plus haut que le ressentiment ; ils se contentèrent de l’accuser de maladresse et réussirent, en se concertant, à étouffer l’affaire.

Quand la lumière commence à se faire sur une institution abusive, il est rare qu’elle ne se fasse pas de plusieurs côtés à la fois. Presque en même temps le consul d’Autriche se voyait mis en demeure de poursuivre un négrier arabe nommé Lagat et le sujet anglais D… Lagat bravait assez cyniquement les lois, assuré qu’il était d’une protection officielle, et voici comment. Il y avait au Caire une maison de commerce dirigée par un frère de ce Lagat, lequel était un peu ce qu’on nommait au moyen âge un argentier de la couronne, c’est-à-dire qu’il était en relations suivies d’affaires avec le vice-roi, et il avait avec l’état un traité pour la fourniture, à 1,000 piastres par tête, d’un certain nombre de noirs destinés au recrutement de l’armée. Saïd-Pacha, à coup sûr, n’entendait point qu’on lui fournît des captifs provenant de razzias, mais bien des engagés volontaires moyennant une prime, et à cette condition la maison Lagat pouvait encore réaliser de beaux bénéfices. Toutefois le Lagat de Khartoum jugeait qu’il y avait encore plus de profit à enlever des hommes qu’à payer des enrôlemens. Ses barques couvraient le haut du fleuve, et, pour ne pas heurter trop vivement la susceptibilité des consuls européens chargés d’assurer le respect des lois, c’est clandestinement qu’on dirigeait sur la ville les troupeaux de captifs, fourche au cou et menottes aux poignets. Arrivés à la mudirie (préfecture), ils étaient enrégimentés, équipés et expédiés à destination. Ce n’étaient plus des esclaves, mais des soldats, et toute enquête devenait impossible. Cependant en mai 1861 M. Binder, un négociant transylvain, ennemi résolu des négriers, constatait une fournée de quatre-vingt-quatorze noirs expédiés subrepticement à la préfecture, et n’hésitait pas à mettre en cause le préfet lui-même. Ce préfet était un certain Hussein-Bey, administrateur assez intelligent aux yeux des Arabes, mais ennemi passionné des Européens, fanatique au point de baiser les pieds d’un faki crasseux qu’il nourrissait chez lui, et qui prêchait en plein bazar une seconde édition du massacre de Djeddah. Hussein étouffa l’affaire de Lagat, dont, en bon courtisan, il était le complaisant le plus soumis, et chercha à exploiter contre les consuls d’Autriche et d’Italie, MM. Natterer et Lanzoni, les ressentimens des propriétaires d’esclaves. Ceux-ci assiégeaient le divan du mudir de leurs réclamations, et parlaient avec toute l’exagération arabe de leurs maisons dépeuplées par l’arbitraire européen. Hussein répondait avec bonhomie : « Que voulez-vous, amis croyans ? Je n’y puis rien, ni l’effendina (le vice-roi) non plus. Tout le mal vient des consuls, qui sont les vrais maîtres du pays. » Quelques insinuations de ce genre eussent suffi, surtout quand on reçut à Khartoum la nouvelle des égorgemens de Syrie, pour faire sanctifier la reine du Soudan par un massacre lucratif ; mais les Européens étaient bien armés, et tout se borna heureusement à quelques vaines menaces.

Ainsi s’était terminée l’affaire du négrier Lagat ; le consul d’Autriche ne fut pas plus heureux dans une autre tentative. Un matin, le consul voyait arriver chez lui une grande fille, esclave de confiance du sujet anglais D… Elle venait réclamer sa liberté, et montrait à l’appui de sa réclamation ses jambes cruellement brûlées au moyen d’un fer rouge ou d’un tison ardent. Le consul fit droit à sa demande, et elle se retira chez une dame génoise qui avait été autrefois sa maîtresse ; c’est là que la police vint l’arrêter sous l’accusation portée contre elle par le sujet anglais d’un prétendu vol qu’il ne précisait pas, et dont le chiffre flottait de 16 piastres à 2,000. Dans le public, nul ne croyait au vol ; des bruits sinistres circulaient. Le vol n’était pas prouvé, la mutilation l’était. Ce ne fut pourtant pas sur D…, mais bien sur la plaignante, que les portes du karakol se fermèrent. D… se réfugia derrière ses immunités britanniques, et en effet l’honorable consul n’avait aucune juridiction sur lui. L’agent anglais, M. Petherick, était absent et avait laissé les sceaux consulaires à son vekil (commis), un chrétien, un Syrien nommé Halil-Chami, ferme et résolu comme peut l’être un raïa. N’importe, c’était un abri. D… et ses amis triomphaient. « Que nous veut l’homme aux deux coucous ? disaient-ils par une allusion irrévérencieuse aux armes d’Autriche. Nous sommes sujets loyaux de la reine Victoria, et ne reconnaissons que son drapeau. » Il était assez étrange de voir un Européen invoquer l’habeas corpus et les lois de la libre Angleterre pour abriter son droit de rôtir les jambes d’une jeune fille. De guerre lasse, il y eut une transaction, et la victime sortit de prison après avoir promis de ne plus réveiller cette affaire.

Au moment même cependant où les négriers triomphaient ainsi, les rangs de leurs adversaires se grossissaient, et de nouveaux témoignages allaient être recueillis contre eux, grâce au concours d’un jeune et courageux voyageur prussien, M. le docteur Robert Hartmann. Un soir j’appris l’arrivée à Khartoum de M. Hartmann, revenu mourant d’une excursion au Fazokl, où il avait vu périr d’une insolation un jeune homme d’illustre naissance confié à ses soins. J’allai le voir au premier étage d’une maison du bazar, et je le trouvai couché sur un azgareb, tout émacié par la fièvre, sans parole et sans connaissance. Le docteur Peney, qui le soignait, doutait fort qu’il passât la nuit. La crise heureusement suivit un cours régulier. Deux jours après, quand je retournai le voir, le danger était passé. Le consul d’Autriche lui ayant dit qui j’étais, il me regarda et me remercia d’un signe. Je ne l’ai plus revu. Quelques jours après, je partais pour le sud, et j’appris plus tard que, sa santé s’étant améliorée, il s’était fait porter à bord d’une barque qui descendait le Nil, et qu’il avait regagné l’Europe. C’est ce mourant sauvé par miracle des fièvres du Sennaar que la Providence semblait avoir choisi et réservé pour être l’énergique accusateur des crimes commis sur le Nil-Blanc. Tout le monde scientifique en Allemagne connaît le terrible réquisitoire publié par lui à Berlin en 1861. sur les marchés d’hommes au Fleuve-Blanc[6]. L’effet des accusations du docteur Hartmann est d’autant plus puissant qu’il s’est abstenu de toute déclamation. Son écrit est un tissu serré de faits inattaquables, et l’auteur ne recule pas devant les noms propres. Les révélations du docteur Hartmann semblent avoir été le signal d’une sorte d’enquête générale sur les faits qu’il dénonçait[7], et qui ne pouvait commencer plus à propos qu’à la suite de cette année 1861, où, comme on va le voir, les négriers ont redoublé d’audace.


II. — LES ÉVÉNEMENS DE 1861 DANS LE SOUDAN. — LES MISSIONS.

La campagne de 1860-61 a été l’une des plus néfastes dans les annales du Soudan. Les slavers, persuadés que leur industrie avait fait son temps et n’en avait peut-être plus que pour une année, avaient résolu de prendre des avances sur l’avenir en tentant des coups de filet capables de les enrichir avant l’émission des décrets dont ils se voyaient menacés. Une puissante compagnie se forma sous les auspices des plus riches traitans, disposant d’une flottille assez nombreuse et de quatre cents hommes environ. Son but apparent était le commerce de l’ivoire ; mais les noms du Circassien Kourchid et de quelques autres hommes non moins compromis par des peccadilles antérieures donnaient à l’expédition une couleur non équivoque. « Si les consuls nous poursuivent, disait Kourchid, moi, qui ai commencé par être esclave, je finirai peut-être galérien. Dieu est grand ! » Le pavillon anglais était celui de l’entreprise, vu la nationalité du principal associé.

Amené par mon programme de voyage à suivre à peu près la même route que les traitans, je fus témoin, dès les premiers pas, de la célérité qu’ils apportaient dans leurs affaires. Dès le milieu du Fleuve-Blanc, je me croisai avec des barques qui descendaient chargées de nègres, d’enfans surtout. La plupart portaient le pavillon rouge et le croissant égyptien ; plusieurs avaient les couleurs britanniques, une ou deux le pavillon français. Au mechera (débarcadère) des Reks, où je m’arrêtai près d’un mois, je fus rejoint par l’équipage d’une barque aux couleurs françaises, commandée en l’absence du propriétaire par un certain Ali-Dyab et par un jeune Italien, qui passaient le temps à s’injurier et donnaient à leurs hommes un exemple d’anarchie suivi avec une fâcheuse émulation. L’Italien vint me trouver et s’empressa de me dicter une protestation contre des faits dont il avait été le témoin involontaire et impuissant, mais dont il n’entendait pas accepter la charge. Voici cette pièce en abrégé :


« M. B… nous a nommés tous deux ses vekils (lieutenans), Ali pour le commerce et moi plus spécialement pour la chasse. Il nous a défendu de chercher querelle aux Kitch, parmi lesquels nous nous sommes établis, et de faire la traite. Nous avons pris terre au mechera d’Abou-Hamed, chez les Nouer, et nous avons choisi Roueï, chef de ce village, pour nous guider, moyennant salaire, dans l’intérieur, où nous voulions chercher de l’ivoire. Dans divers villages où nous avons passé, Roueï nous a fait rançonner par ses compatriotes pour nos achats de lait et de provisions. De retour au mechera, nos hommes, pour se venger, ont enlevé trois femmes et les ont portées à bord. Des nègres, qui semblaient les maris de ces femmes, sont venus les réclamer, mais sans menaces. Ali-Dyab leur a fait répondre par une fusillade, deux morts sont restés sur la berge, le reste s’est enfui ; mais il a dû y avoir d’autres victimes, car nous avons vu de longues traces de sang, et il nous a semblé voir de loin des blessés tomber épuisés. Roueï ayant paru vouloir se sauver, Ali l’a fait mettre à terre et fusiller ; puis les hommes sont sortis pour dépouiller les trois cadavres. J’ai vu sur la berge une main coupée qui traînait dans la poussière ; on l’avait coupée pour enlever les bracelets que le nègre avait aux poignets. Cette vue m’a causé un tel effroi que je suis rentré malade dans ma cabine, et depuis ce temps (il y a vingt jours) la fièvre ne m’a pas quitté. »


Quelques jours après cette protestation, les trois femmes réussirent à se sauver à la nuit tombante à travers les hautes herbes d’une savane, et à se cacher dans un village voisin appartenant à la tribu de Faër. Grand émoi parmi les négriers. Le lendemain matin, après une battue infructueuse, Ali-Dyab, suivi de trente Barbarins armés jusqu’aux dents, se jette sur le village le plus proche, y trouve une des fugitives ; mais, ne pouvant mettre la main sur les deux autres, il enlève au hasard une femme et ses deux jeunes filles et les emmène au mechera.

Vers dix heures du matin, quelques hommes de Toura (c’était le nom du village où cette visite avait eu lieu) vinrent redemander les captives. Elles étaient accroupies par terre au milieu du campement, les menottes aux poignets et la tête nue, sous les rayons perpendiculaires d’un soleil de plomb. Les parlementaires furent repoussés brutalement. Celui qui portait la parole, probablement le père des jeunes filles, repassa devant ma case en allant rejoindre ses compagnons, qui, appuyés sur leurs lances, luttaient entre l’émotion et l’impassibilité obligée du guerrier noir. Le pauvre homme, lui, pleurait franchement, et ses larmes traçaient de larges sillons noirs à travers la couche de cendre qui est la peinture de guerre du Soudanien. C’était une scène à la fois émouvante et homérique. Elle se renouvela le soir, lorsqu’il s’agit d’embarquer les captives à bord du négrier. Il y eut un palabre tumultueux ; mes hommes ajoutèrent au tapage en y prenant part. Mon cuisinier Hussein et mon vekil Hadj-Abdallah, saint en sa qualité de hadji et brigand en sa qualité de Chaghié, poussaient Ali à garderies prisonnières, même dans le cas où les fugitives lui eussent été rendues. J’arrivai sur ce beau propos. Je n’étais pas en veine de patience, et, allant droit à Ali-Dyab, je lui commandai, au nom de l’empereur (bismou sultân Fransaoua) d’amener le pavillon français arboré sur sa cange, s’il persistait à vouloir embarquer ses prises. Le Nubien, rogue jusque-là, me suivit presque en rampant jusqu’à ma hutte, en me jurant qu’il ne songeait pas du tout à garder ces femmes, mais que les nègres étaient bien perfides, et le reste. Je ne sais comment cela aurait fini, si les fugitives n’avaient été ramenées cinq minutes après, et les négriers se hâtèrent de rendre les otages. Je ne pouvais songer à délivrer les premières de vive force, j’aurais eu contre moi mes propres hommes, et je dus me résigner tristement à voir pour la seconde fois le drapeau français couvrir des atrocités impunies.

Des faits bien autrement graves se passaient au même moment à deux cents lieues de là, au pays des Chelouks. J’ai déjà parlé de ce peuple énergique et fier qui punissait de mort la vente des hommes libres. Il n’y avait guère à gagner, pour les négriers, dans les relations avec cette race, sauf sur quelques points où les barques s’approvisionnaient de maïs ou de moutons. La capitale des Chelouks était Fachoda, mais leur village le plus important était Kaka, où les Arabes Kinana avaient obtenu l’autorisation de résider pour leur commerce, et où ils s’étaient accrus au point de former les quatre cinquièmes de la population. Cet accroissement avait fini par inquiéter le roi des Chelouks, et dès septembre 1860 les Kinana avaient été expulsés de Kaka. Il y avait parmi eux un ex-faki ou moine nommé Mohammed-Her, homme sans scrupules et à vue moins courte que la plupart de ses compatriotes. Ses commencemens avaient été fort humbles, et il avait obtenu en 1860 du roi l’autorisation de chasser l’éléphant sur les terres des Chelouks du Saubat ; puis, cette autorisation lui ayant été retirée, il s’occupait à se créer sournoisement un parti parmi les Kinana mécontens. Vers février 1861, une collision eut lieu : je n’en sais que ce que m’en a dit Mohammed lui-même, et j’ai quelques raisons de me défier de sa version. Cette réserve faite, la voici. Un de ses hommes avait été tué par les noirs, et il n’avait pu en obtenir justice. Une nuit, les Chelouks assaillirent sa case : il sortit, abattit de deux coups de feu les premiers qui se présentèrent, rallia son monde, repoussa les noirs et courut au secours des Kinana, que les Chelouks venaient de piller. Il recouvra les deux tiers des captifs, mais le reste demeura aux mains de l’ennemi. Alors, n’ayant plus rien à ménager, il réunit tous les aventuriers du pays et jusqu’à des nègres tagalis, se fit une troupe bien armée d’un millier de fantassins et de deux cents cavaliers baggara, fut rallié par des barques de Khartoum, qui allaient vers le sud, et marcha sur Fachoda en brûlant soixante villages et en battant les nègres dans deux sanglantes affaires où ils perdirent plusieurs centaines d’hommes. Après deux mois de repos, il repartit pour Fachoda, et s’en empara malgré une résistance vigoureuse, grâce à l’impétuosité de ses Baggara, qui pillèrent le palais du roi, et y prirent, dit-on, une petite gazelle en or massif.

Dans l’intervalle de ces deux coups de main, j’eus occasion de voir le célèbre aventurier à son quartier-général, près de Kaka. Je m’étonnai de n’y trouver qu’un petit nombre de captifs, qui, le cou engagé dans de lourdes fourches, étaient à demi couchés au pied d’un arbre et regardaient leurs vainqueurs avec ce dédain ennuyé dont le Chelouk ne se départ jamais, même dans la plus mauvaise fortune. Je compris tout le lendemain, quand, ayant levé l’ancre et descendant le Nil, je vis sur la rive gauche un long convoi de bestiaux et de captifs qui marchaient lentement sous la chaleur et sous le fouet des Arabes chargés de les conduire à Khartoum. C’était, disait-on autour de moi, un présent destiné au mudir pour l’engager à fermer les yeux sur les inconvéniens de la traite.

Le faki d’ailleurs fit son possible pour me donner le change : il se posa en conquérant civilisateur, ne me par la que de son désir d’augmenter l’ascendant de la race blanche, d’assurer les relations commerciales, la sécurité des voyageurs, « à la condition toutefois que les missionnaires n’en profitassent pas. Là où s’élève une église, tout est perdu,… » pour les négriers, aurait-il pu ajouter. Je savais parfaitement que son entreprise n’avait été qu’une impudente spéculation de pirate, et je le laissais dire. En attendant, cette sécurité qu’il promettait à la navigation était un mensonge grotesque, car les Chelouks exaspérés s’étaient concentrés autour de la forêt de Fachoda, et attaquaient toutes les barques qui passaient. On dressait déjà la liste de celles qui avaient payé le sanglant tribut, et parmi les plus maltraités se trouvait un négrier dont le malheur n’excitait presque partout qu’une hilarité impitoyable. C’était un tailleur de Khartoum nommé Medani, qui, se sentant capable de s’enrichir par un bon coup de main comme les autres, avait capitalisé sa petite fortune, frété une barque avec une trentaine de bandits et couru sus aux nègres. Je l’avais rencontré revenant tout triomphant et avec un beau butin vivant ; mais il n’alla pas bien loin. Au pays des Chelouks, il eut l’imprudence de descendre à terre pour y passer la nuit, et, selon l’usage arabe, il se garda bien de s’entourer de sentinelles. Il arriva naturellement que les Chelouks tombèrent sur nos dormeurs, et que tout fut expédié en quelques minutes. Pareille mésaventure arriva, vers la même époque, près de Toura, aux sources du Fleuve-des-Gazelles, au goum du traitant Hadj-Ahmedani. Les nègres s’étaient concertés pour enlever successivement trois établissemens créés parmi eux. Celui d’Ahmedani, surpris le premier, contenait trente hommes et dix femmes ou enfans. Il n’échappa que deux hommes, qui allèrent donner l’alarme aux autres postes. Ceux-ci, assiégés à leur tour, purent résister, et furent dégagés au bout de quelques jours par un petit corps d’armée envoyé à leur secours.

Cet état de guerre ralentit à peine le va-et-vient de plus en plus accéléré des barques négrières sur le Fleuve-Blanc. C’était même une bonne chance de plus, et quelques slavers y voyaient une excellente occasion de faire des bénéfices en mettant leurs troupes au service de l’heureux routier, ou en lui vendant des munitions de guerre qu’il payait bien. Dès mars et avril 1861, la plupart des canges étaient en route vers Khartoum, principalement chargées de femmes et d’enfans. Cette année, comme la précédente, la petite vérole sévit sur ces malheureux et les décima horriblement. En 1860, pour éviter la contagion parmi ceux qui étaient encore sains, on avait jeté au fleuve pêle-mêle les morts et quelquefois les malades. D’autres avaient été déposés au premier mechera venu, victimes vouées d’avance à une agonie sans nom, aux tortures de la faim, aux hyènes ou aux crocodiles. J’avais rencontré le 13 décembre une malheureuse fille jetée ainsi sur la savane des Nouers quelques mois auparavant, et qui avait guéri presque miraculeusement en perdant la vue. En 1861, les enfans atteints par le fléau étaient déposés par centaines dans une île déserte, un peu en aval du village de Kaka. Une dame française qui passa par là en mai. Mme B…, recueillit humainement deux de ces victimes innocentes : l’une était aveugle. Mme B… me fit un tableau déchirant de l’aspect de ce dépôt, et m’assura qu’un millier peut-être de petits nègres y avaient été jetés dans le courant d’un mois.

La campagne de 1860-61 fut encore marquée par deux incidens funestes pour les noirs : la mort de M. Vayssière, l’abandon des missions. M. Alexandre Vayssière, ancien officier de hussards, plus tard naturaliste, puis chasseur d’éléphans et traitant d’ivoire, écrivain à ses heures, comme il l’a prouvé par ses études sur l’Abyssinie[8], était de cette minorité française qui fait aimer et respecter le drapeau français dans l’Afrique égyptienne. Sa petite taille, qui le faisait familièrement surnommer le rat, contrastait avec une âme énergique, chevaleresque et passionnée. Accoutumé par ses antécédens à suivre et à imposer une discipline militaire, il y avait plié les quatre-vingts hommes qu’il commandait, et qui étaient cités dans tous les établissemens pour leur bonne tenue. Il faisait loyalement le commerce de l’ivoire, et ne perdait aucune occasion d’exprimer énergiquement le mépris que lui inspiraient les négriers. M. Vayssière ne se bornait pas à une opposition verbale ou écrite : les négriers savaient par expérience qu’il n’était pas prudent de venir exercer dans son rayon. À la suite d’une journée passée dans la savane, il était rentré un soir à son poste d’Akorber, chez les Toutch, quand il trouva le village en deuil, et apprit qu’un négrier égyptien avait passé par là, razzié la bourgade en l’absence des hommes qui étaient partis pour la pêche, et enlevé vingt et un enfans, après quoi il s’était remis en route en descendant le fleuve. M. Vayssière eut vite pris son parti. Il savait qu’au-dessous d’Akorber le Nil dessine à peu près les mêmes circuits que la Seine entre Paris et Meulan, que les barques arabes ne vont jamais très vite, et qu’il avait toute chance de rattraper son négrier à une heure de là. Avec un peloton de ses hommes et suivi des nègres ses protégés, il se mit en route et rejoignit l’Egyptien au premier mechera venu. Il faisait nuit noire. M. Vayssière le héla et lui réclama les captifs. Dénégations du brigand, qui affirmait n’en avoir aucun à bord. « C’est ce que je vais vérifier, » dit Vayssière, et, le revolver au poing, il monta seul à bord de la barque sans s’effrayer des mines suspectes qui l’entouraient. Le pont et les cabines, bien explorés, étaient parfaitement en règle. Le visiteur ne se tint pas pour battu, et, s’adressant aux mères des captifs qui bordaient la rive, il leur commanda d’appeler leurs enfans à haute voix. Une mère appela sa fille : celle-ci répondit du faux pont du négrier. « Tu vas mettre à terre tous les enfans que tu as cachés là-dessous, dit le Français au flibustier, et s’il en manque un seul, mes tireurs, qui sont là, sur la berge, ne te manqueront pas. » L’homme effrayé obéit, et quand M. Vayssière se fut assuré que pas un enfant ne manquait à l’appel, il rentra à Akorber au milieu des plus bruyantes bénédictions.

La mort devait brusquement interrompre cette carrière remplie par tant d’actes courageux. En mai 1861, après une laborieuse campagne chez les Djour, M. Vayssière revenait à Khartoum quand il fut saisi, à la hauteur des îles des Chelouks, d’une maladie qui le tua en quelques heures. Un de ses chasseurs, devenu quelques jours après mon domestique, m’a dit qu’une partie de sa cargaison avait été pillée immédiatement par l’équipage, accident trop fréquent à Khartoum pour qu’on s’en émeuve ; mais que sont devenus ses notes, ses croquis, ses cartes, ses collections, tous les élémens enfin du travail qu’il préparait laborieusement depuis huit ans sur ces pays inconnus à l’Europe et qu’il connaissait si bien ?

La mort de M. Vayssière coïncidait, je l’ai dit, avec un autre événement fâcheux pour la cause des noirs, la rupture des tribus nubiennes avec les missionnaires. J’ai fait plus d’une allusion à un établissement fort diversement jugé, même par les plus ardens partisans de la propagande catholique : je veux parler de la mission de Khartoum. Depuis qu’un certain groupe européen s’était formé dans la métropole du Soudan, des missionnaires isolés l’avaient visitée dans des desseins de conversion bien vite découragés[9]. Ce ne fut qu’en 1849 qu’un comité créé à Vienne, sous le patronage de l’archiduchesse Sophie, songea à envoyer une mission catholique au Nil-Blanc, que le livre de M. Werne venait de mettre en faveur auprès du public allemand. On prit quelques prêtres séculiers, principalement choisis en Illyrie ; on mit à leur tête un curé des environs de Laybach, dom Ignatius Knoblecher, prêtre d’une éducation superficielle, mais pratique, parlant plusieurs langues, plein d’entregent, et qui, en arrivant au Soudan, fonda à Khartoum une mission mère dont les succursales furent, dans le pays des nègres, Sainte-Croix-de-Pantentoum (village des bois) et Notre-Dame-de-Gondokoro. La construction coûteuse de Khartoum et de Gondokoro fut moins en rapport avec les résultats probables qu’avec des espérances prématurément conçues. Pour des raisons trop longues à développer ici, il ne fallait guère songer à agir sur les blancs ou sur les Africains musulmans. Si, parmi leurs coreligionnaires, les missionnaires parvinrent à régulariser par des mariages certaines situations équivoques, la morale y gagna quelque chose ; mais la vie intime ne se trouva pas mieux de ces unions presque forcées entre des hommes plus ou moins cultivés et des créatures inférieures aux yeux des sauvages eux-mêmes. Par cette imprudente intervention dans la vie privée, les missionnaires déposèrent dans les esprits le germe des ressentimens qui n’éclatèrent que trop violemment plus tard. En s’établissant parmi les nègres, il ne paraît pas qu’ils eussent conscience de l’élément moral sur lequel ils comptaient opérer. Le nègre du Nil est un enfant, vieilli à certains égards, entièrement esclave de la vie matérielle, qui est assez dure pour lui, dépourvu d’idées religieuses et n’éprouvant guère le besoin d’en avoir. M. Brun-Rollet, qui le connaissait bien, affirmait qu’il était à peu près athée : cela est vrai pour la foule ; mais quand on a appris la langue des noirs et inspiré une certaine confiance aux vieillards, on obtient d’eux certaines demi-confidences, réminiscences obscures d’une tradition qui s’efface dans la nuit. Les Denka, la plus nombreuse des tribus niliennes, rendent un culte ou plutôt un hommage fort théorique à l’Etre tout-puissant, habitant du ciel d’où il voit tout, et appelé Dendid (la Grande-Pluie, c’est-à-dire la bénédiction universelle). Dendid peut tout ; mais comme il est tout bien, il ne peut faire que le bien ; aussi, comme on ne le craint pas, on ne le prie jamais. Le domaine du mal appartient à Ghiok, le mauvais esprit, qui habite dans la forêt ou le désert (ror). C’est lui qui donne la sécheresse ; aussi, quand la pluie tarde à tomber, on s’adresse au koudjour (prêtre ou sorcier) pour lui sacrifier un ou plusieurs bœufs. Ghiok est le contraire du bon esprit ; « mais celui-ci, qui parlait jadis aux chefs des nègres, ne veut plus leur parler, et il ne converse qu’avec les blancs. Voilà pourquoi les blancs en savent plus long que nous. » Les Denka ont sur la création un chant antique et singulier :

Au commencement, quand Dendid créa toutes choses,
            Il créa le soleil ;
Et le soleil naît, et meurt et revient.
            Il créa la lune,
Et la lune nait et meurt et revient.
            Il créa les étoiles,
Et les étoiles naissent, et meurent et reviennent.
            Il créa l’homme,
Et l’homme naît, et meurt et ne revient plus… [10].

Les missionnaires tombaient donc fort mal au milieu de ces utilitaires. Ils venaient parler de mystères et de sacremens, et on leur demandait des recettes pour augmenter le lait des vaches. Tant qu’ils purent accorder des primes aux convertis, distribuer des verroteries ou du dourrah, tout alla bien ; mais du jour où les distributions cessèrent, adieu les catéchumènes. On maltraitait les missionnaires de Gondokoro, on ouvrait les portes de l’église, et on sonnait les cloches à toutes volées pendant des heures entières. On avait suivi, comme on le fait trop souvent dans les missions catholiques, une voie fausse, celle de la pratique avant tout. Au lieu de distribuer des médailles miraculeuses et d’apprendre le chant d’église aux noirs, il valait mieux faire entrer dans leur cervelle rétive quelques préceptes de morale épurée, et, par une participation à la civilisation matérielle, les préparer à recevoir les idées de la civilisation morale. C’est là, j’en suis convaincu, le secret des succès durables obtenus par la propagande protestante dans l’Océanie et tout le sud de l’Afrique. Le missionnaire protestant, français, anglais ou américain, ayant généralement sa femme et ses enfans près de lui, agit sur les sauvages par l’exemple incessant d’un type de cette famille civilisée à l’idée de laquelle il veut les convertir. Pendant qu’il apprend aux hommes de la tribu à cultiver la terre, à ne pas s’entr’égorger, à se contenter d’une seule épouse, sa femme réunit autour d’elle les jeunes filles et les façonne à cet ensemble de vertus et d’idées acquises qui rend la plus humble paysanne d’Europe si supérieure à toutes les reines africaines. La parole, tombant sur un terrain ainsi fécondé, y pénètre d’elle-même et n’en sort plus. Les plus intelligens des missionnaires catholiques sont déjà entrés dans cette voie ; je citerai en première ligne D. Kircher, provicaire apostolique de Khartoum, et D. Stella, l’apôtre des Bogos.

Partout où la traite des noirs existe, il faut constater, à la louange des missions de toutes les nuances chrétiennes, qu’elle les a pour ennemies acharnées. On sait combien Livingstone a été persécuté par les Boers, ces colons demi-brigands qui avaient si plaisamment réussi à se poser aux yeux de l’Europe comme des victimes de la persécution anglaise. Sur le Nil, les missionnaires, voyant leurs ouailles décimées par les négriers jusqu’aux portes de leurs églises, ont résolument pris en main la cause des victimes et fait parvenir coup sur coup à leur consulat général des réclamations qui sont restées sans résultat par suite de considérations politiques, mais qui forment un dossier de la traite utile à consulter.

En 1861, la congrégation autrichienne a repris possession de ces missions dévorantes où, depuis douze ans, trente-trois prêtres ont péri et quatre seuls ont survécu. L’humanité doit regretter que, du fond de leurs comfortables résidences de tienne, les directeurs de l’œuvre envoient froidement et obstinément à la mort des hommes qui obéissent en silence, mais qui savent bien que leur énergie serait mieux employée ailleurs. Je rencontrai chez les Kir le père Franz Morlang, qui allait réoccuper Gondokoro, d’où je revenais. Je ne lui cachai pas que je n’y avais trouvé aucune trace de catholicisme, « Ce n’est pas étonnant, me dit-il : quand, à force de peines, nous étions parvenus à civiliser un noir, les négriers le trouvaient bon à prendre. Le peu de néophytes que nous avons faits chez les Bary ne sont pas ici : ils ont été fusillés ou sont esclaves à Khartoum. »

Tel était le bilan de la traite sur le Nil à la fin de 1861. On nous rendra cette justice que nous avons raconté impassiblement, trop impassiblement peut-être, une histoire lugubre, bien faite pour indigner les hommes de cœur. La traite a cependant ses avocats parmi les Européens d’Afrique : à les entendre, ce n’est là qu’une question de budget et une branche du commerce national. Il n’y a que peu de mots à leur répondre : « Pour élever hâtivement des fortunes sans consistance, pour établir un crédit si fictif que l’intérêt de l’argent était en octobre 1860, sur la place de Khartoum, de 36 pour 100, on a fermé le Fleuve-Blanc au commerce pacifique, on a détruit ou déplacé des tribus, dépeuplé des cantons fertiles, dépravé des populations civilisables, jeté depuis dix ans soixante mille nègres sur tous les marchés musulmans des environs, tué par la balle ou la faim de cent à cent cinquante mille malheureux. Quel résultat pour tant de crimes ! »

J’ai exposé le mal. On me demandera si j’ai quelque remède à offrir. Je me garderai bien d’indiquer à la diplomatie européenne dans le Levant, gardienne vigilante des droits de l’humanité, des solutions qu’elle est plus capable de trouver que moi. Les négriers comptent sur son indifférence : ils ont grand tort. Rien ne m’a plus rafraîchi l’âme, à mon retour de cet enfer du Soudan, que de trouver dans les chancelleries consulaires d’Égypte un écho de mes propres sentimens sur ce point. Les consulats de France et d’Autriche en particulier ont prouvé qu’ils ne transigeaient pas sur une pareille question, en réclamant du gouvernement égyptien les derniers décrets sur la traite. Malheureusement ces décrets se réduisent, dans la pratique, à une visite des barques qui touchent à Khartoum ou aux grands ports de Nubie et d’Égypte, visite que les délinquans rendent vaine en débarquant leur bétail humain à deux kilomètres des villes habitées par des préfets trop scrupuleux et en le rembarquant la nuit. J’ai eu dans le grand désert de Nubie le mot de la légalité égyptienne. Dans la vallée nue et rocheuse de l’Hagabet-el-Homr (désert de l’âne), je rencontrai une grande caravane qui traînait à sa suite une nuée de négrillons, âgés de sept à douze ans, nus et trottant dans les sables brûlans. Quelques femmes d’aspect misérable et sordide, esclaves ou favorites des conducteurs de la djellaba, se prélassaient comme ceux-ci à dos de chameau. Un de nos hommes m’expliqua que cette djellaba, partie de Khartoum, se dirigeait vers le Caire avec le projet d’écouler sa marchandise de ville en ville. « Mais, lui dis-je, ils vont se jeter dans la gueule du loup : ils tomberont au Caire entre les mains de la douane, qui ne les épargnera pas. — Vous ne me comprenez pas, haouaga. Ils vont d’ici, par exemple, à Assouan ; là, ils vont camper hors de la ville, et ils avertiront sous main les marchands du bazar : ceux-ci se concerteront, viendront voir leur marchandise, achèteront cinq ou six têtes, puis la caravane partira pour en faire autant à Esné, à Keneh, à Farchout. Arrivée au Caire, elle aura tout écoulé, et la douane ne passera en revue que des peaux ou des ballots de café. — Mais s’il se trouve sur le parcours quelques mudirs vigilans ? — Oh ! le haouaga sait comment cela s’arrange : la djel- laba donne 50 talaris au mudir, 20 talaris à un simple kachef (sous- préfet), et passe sans être inquiétée. »

Je laisse à mon Arabe la responsabilité de son opinion sur la moralité des mudirs et de leurs inférieurs. L’affaire de Keneh en juillet 1861 prouve qu’il peut y avoir des exceptions. Le plus sûr, en somme, est de ne pas trop s’y fier. Je sais que le vice-roi d’Egypte, quelle que soit sa manière personnelle de voir, est très préoccupé de ce que peut penser de lui l’Europe civilisée ; mais un gouvernement obéit toujours plus ou moins à la pression de l’opinion publique, et l’opinion dans toute l’Afrique musulmane est franchement esclavagiste. Un sakol-agassi égyptien (c’est à peu près le grade d’adjudant chef de bataillon), homme d’ailleurs personnellement honorable, me disait un jour : « Monsieur, la suppression de l’esclavage ruinerait tout le monde ici, sauf peut-être les gens qui ont soixante mille piastres de revenu. Ma femme et moi, nous avons quatorze esclaves, qui ne nous coûtent que le prix d’achat et un entretien à peu près nul, et nous ne pouvons en avoir un de moins. Comptons plutôt… » J’étais bien tenté de lui répondre : « Un officier de votre grade en France est un homme vingt fois plus instruit que vous, six fois plus instruit que tous vos généraux réunis ; il est payé quatre fois moins que vous, et il a, pour sa femme et lui, deux domestiques qu’il paie, mais qui à eux deux lui rendent plus de services que ces quatorze misérables qui remplissent votre maison de leur paresse impudente et de leurs criailleries. »

Voilà les mœurs, et il n’est pas probable que le gouvernement du vice-roi soit de force à combattre avec succès un pareil courant. S’il est nécessaire de respecter son autonomie et de lui laisser faire la police de son fleuve, l’Europe est parfaitement en droit, après tous les exemples de vénalité et de barbarie donnés par l’administration égyptienne au Soudan, de surveiller elle-même cette police intérieure. Des postes fixes sur le Fleuve-Blanc, comme ceux du Saubat et de Gondokoro, établis il y a environ cinq ans et bientôt abandonnés, seraient parfaitement dérisoires. Les officiers seraient les premiers à faire la traite pour suppléer à leur paie, fort incertaine, et les soldats en feraient probablement autant. On a proposé l’établissement d’un croiseur entre Eleis et le Saubat, et cela vaudrait mieux ; mais qui nous garantira, parmi les officiers chargés de ce service, l’homme inaccessible à l’appât d’un bakchich de cinq ou de dix talaris ? Je crois cependant à l’utilité d’une croisière égyptienne, mais avec la surveillance d’un agent européen ferme et incorruptible. Ce dernier ne serait pas difficile à trouver. On peut faire bien des reproches à la bureaucratie occidentale ; mais, grâce à Dieu, la vénalité, qui est la plaie incurable de l’Orient administratif, n’est qu’une exception chez nous. L’honneur, ce mot intraduisible dans toutes les langues des pays musulmans, est encore l’égide d’une classe d’hommes qui lutte sans se lasser contre des tentations nombreuses. Quant aux moyens matériels, l’Égypte ne peut nier qu’elle ne les ait sous la main. Khartoum possède un petit steamer appartenant à Halim-Pacha, oncle du vice-roi, et un jeune Français, M. Louis de Tannyon, l’a guidé à travers les cataractes par un tour de force qu’ont admiré les indigènes. Un tour de force plus admirable serait d’opposer une digue à ce débordement de barbaries qui rend la race blanche exécrable à deux millions de nègres libres et inoffensifs. Ce ne sera pas l’œuvre d’un jour ; mais elle se fera. L’Occident est devenu le grand justicier de l’humanité, et il y a longtemps qu’il emploie son influence à maintenir dans le bien les bonnes volontés impuissantes, comme à enrayer et à châtier les mauvaises.


Guillaume Lejean.

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  1. Voyez la Revue du 1er mars.
  2. Le comte Emilio Dandolo, Voyage au Soudan, Milan 1857.
  3. Le Nil-Blanc et le Soudan, Paris 1856.
  4. Théodore ier (negus Todros).
  5. Barabra, pluriel de Berberi, Nubien ; Danagla, pluriel de Dongolaoui, homme de Dongolah.
  6. Die katholischen Missionen und der Menschenhaudel am Weissen Flusse (les Missions catholiques et les Marchés d’hommes au Fleuve-Blanc), dans le Zeitschrift fur Allgemeine Erdkunde, livraison de décembre 1861.
  7. La Revue belge vient de publier un intéressant travail auquel nous ne reprochons que sa brièveté, le Nil-Blanc par M. Ph. Gilbert, professeur à la faculté des sciences de Louvain. Je ne parle pas des faits dénoncés par deux ou trois livres publiés depuis quelques mois, des nouveaux documens qui vont bientôt paraître ; mais on avouera qu’il y a quelque chose de providentiel dans ces révélations inattendues, émanant à la fois d’écrivains qui ne se connaissent pas entre eux, et qui viennent sans s’être concertés apporter la lumière sur les faits odieux dont le spectacle attristait, depuis dix ans, tous les voyageurs attirés dans la région du Haut-Nil.
  8. Voyez, dans la Revue du 1er octobre 1850, son étude sur l’Hedjas et l’Abyssinie.
  9. Le climat fit parmi les premiers missionnaires venus au Nil-Blanc beaucoup de victimes. Citons entre autres le père Ryllo, jésuite polonais qui n’a fait que passer au Soudan, mais qui a laissé une trace profonde dans l’âme de tous ceux qui l’ont connu. Sa vie semblait écrite sur sa figure mâle et un peu dure. Son vrai nom était le prince M… ; il avait débuté comme officier d’artillerie dans la campagne de 1831, s’était brillamment comporté à Ostrolenka, et avait brûlé ses dernières gargousses dans les lignes de Praga ; puis, proscrit, il était entré chez les jésuites pour trouver dans leur ordre un point d’appui à son inimitié contre la Russie. Il était à Rome lors de la visite du tsar au pape, et il ne tint pas à lui que le persécuteur de la Pologne ne reçût dans cette ville un accueil plus que glacé. Ryllo, moins apôtre que soldat et conspirateur, s’ennuya de l’Europe, passa en Orient, se compromit dans les troubles du Liban, et se rendit en Égypte, puis au Soudan, à la suite de je ne sais quelle conspiration manquée. Il vivait à Khartoum dans une fièvre morale qu’il cherchait à communiquer aux autres, associant dans ses improvisations brûlantes le Christ à « l’aigle blanc crucifié sur la Vistule. » Le soleil éthiopien eut bientôt mis aux portes du tombeau ce fils de la brumeuse Lithuanie. C’était à la fin de 1848 : il y avait de passage à Khartoum un officier polonais, ingénieur des mines de l’Oural au service russe, le major Kovalevski, que le tsar avait envoyé au vice-roi pour diriger la recherche des mines d’or du Fazokl. Le major apprit qu’un de ses compatriotes était gravement malade à la mission, et crut de son devoir de lui rendre visite. En reconnaissant l’uniforme russe, le mourant se redressa galvanisé par la colère. « Comment ! s’écria-t-il, un patriote polonais ne peut pas venir mourir ici sans qu’un valet de Nicolas vienne épier ses derniers momens ! Sortez, monsieur, vous n’êtes pas digne d’assister aux derniers momens d’un homme de cœur ! » Cette sortie hâta sa mort. Ses dernières paroles à son ami le docteur Peney résument sa vie : « Faut-il que je meure avant d’avoir vu la Pologne libre ! »
  10. D.-G. Beltrame, Dizionario della lingua denka (inédit).