Le Hibou et le Pigeon

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 138-140).


FABLE IV

Le Hibou & le Pigeon


Que mon sort est affreux ! s’écrioit un hibou :
Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère,
      Je suis isolé sur la terre,
Et jamais un oiseau n’est venu dans mon trou
Consoler un moment ma douleur solitaire.
     Un pigeon entendit ces mots,
     Et courut auprès du malade :
     Hélas ! mon pauvre camarade,
     Lui dit-il, je plains bien vos maux :
Mais je ne comprends pas qu’un hibou de votre âge
     Soit sans épouse, sans parents,
     Sans enfants ou petits-enfants.
N’avez-vous point serré les nœuds du mariage
     Pendant le cours de vos beaux ans ?


Le hibou répondit : Non vraiment, mon cher frère,
     Me marier ! & pourquoi faire ?
     J’en connoissois trop le danger.
Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette
     Bien étourdie & bien coquette,
Qui me trahît sans cesse ou me fit enrager ;
Qui me donnât des fils d’un méchant caractère,
     Ingrats, menteurs, mauvais sujets,
Désirant en secret le trépas de leur père ?
     Car c’est ainsi qu’ils sont tous faits.
     Pour des parents, je n’en ai guère,
Et ne les vis jamais : ils sont durs, exigeants,
     Pour le moindre sujet s’irritent,
     N’aiment que ceux dont ils héritent ;
Encor ne faut-il pas qu’ils attendent longtemps.
Tout frère ou tout cousin nous déteste & nous pille.
     Je ne suis pas de votre avis,
     Répondit le pigeon. Mais parlons des amis ;
     Des orphelins c’est la famille :
Vous avez dû près d’eux trouver quelques douceurs.
    — Les amis ! ils sont tous trompeurs.
J’ai connu deux hiboux qui tendrement s’aimèrenl
     Pendant quinze ans, &, certain jour,


     Pour une souris s’égorgèrent.
Je crois à l’amitié moins encor qu’à l’amour.
     — Mais ainsi, Dieu me le pardonne !
    Vous n’avez donc aimé personne ?
     — Ma foi, non, soit dit entre nous.
— En ce cas-là, mon cher, de quoi vous plaignez-vous ?