Le Japon depuis l’ouverture de ses ports (Rudolf Lindau)

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Le Japon depuis l’ouverture de ses ports
Rodolphe Lindau


LE JAPON
DEPUIS L'OUVERTURE DE SES PORTS

LE GOUVERNEMENT DE YEDO, LES PRINCES JAPONAIS ET LES EUROPEENS AU JAPON.

L’intérêt que porte l’Europe à l’extrême Orient s’est accru singulièrement depuis quelques années. Il y a un quart de siècle, la Chine et le Japon nous étaient à peu près inconnus. On possédait alors sur ces vastes et riches contrées des récits de voyageurs et des lettres de missionnaires qu’on lisait aux heures de loisir, par désœuvrement, sans y attacher une attention bien sérieuse ou même sans, y donner une croyance entière. À part quelques rares savans, personne ne se souciait beaucoup de ce qui se passait dans ce monde lointain. C’est que jusqu’au commencement de ce siècle les intérêts matériels de l’extrême Orient se trouvaient complètement séparés des nôtres ; aucun lien ne les unissait, aucun besoin ne les rapprochait encore. Il existait sans doute des relations commerciales entre la Chine et l’Angleterre, et, depuis une époque assez ancienne, entre le Japon et la Hollande ; mais elles étaient irrégulières et sans importance. Le grand, l’unique intérêt qui appela jusqu’à nos jours l’attention de l’Europe sur la Chine et le Japon, ce fut l’étude trop souvent stérile de la religion, des. mœurs et de la littérature des deux empires.

La navigation à vapeur a changé complètement la situation de l’Europe vis-à-vis des sociétés de l’extrême Orient ; elle nous a en quelque sorte placés aux portes de cette grande et mystérieuse région. Les affaires qui s’y agitent n’appellent plus désormais la curiosité les savans, mais la sollicitude des hommes d’état. Il n’est plus permis aux générations nouvelles d’ignorer ce qui se passe en Chine et au Japon : l’histoire contemporaine de ces empires commence à faire partie de notre histoire ; leurs richesses forment des élémens essentiels de notre commerce. Cette révolution dans la nature de nos relations avec l’extrême Orient n’a pas été fort sensible pour nous : elle s’est faite peu à peu, elle a détruit quelques vieux préjugés, dévoilé quelques faits nouveaux ; mais nos mœurs, notre état social, nos constitutions politiques n’en ont subi aucune altération. Il n’en a pas été ainsi en Chine et au Japon. L’arrivée des étrangers y a excité une émotion profonde, elle y a porté de graves atteintes à la vie civile comme à la vie intime, et le trouble général dont elle est la cause y conduira dans des temps peu éloignés à une rénovation complète. Quand deux sociétés hétérogènes viennent à se heurter, c’est la moins civilisée qui doit souffrir le plus de ce rapprochement imprévu.

Les événemens relatifs à l’histoire contemporaine de la Chine, et qui sont étroitement liés au développement de ses progrès, ont été soumis plus d’une fois, et dans la Revue même, à un examen sérieux ; mais tout reste encore à dire sur l’effet immense qu’a produit au Japon l’intrusion de l’élément européen. Ce pays, presque aussi étendu et aussi peuplé que la France, est le dernier qui en Orient ait été ouvert au commerce étranger ; il sort d’un isolement à peu près absolu, et présente à l’observateur un spectacle étrange et souvent incompréhensible. Aussi l’Européen qui veut faire une étude sérieuse de la situation politique du Japon rencontre-t-il des difficultés qui au premier abord lui paraissent insurmontables. L’impossibilité presque absolue de se procurer les documens officiels, l’absence de toute relation intime avec la classe éclairée, le penchant inné des Orientaux à cacher aux profanes ce qui se passe chez eux, sont les principales barrières qui s’opposent à tout projet d’investigation. Quelques faits récens de cette étrange histoire ont eu cependant trop d’éclat pour que l’opinion européenne ne s’en soit pas émue ; mais ce qui reste encore plus ou moins hypothétique, c’est la corrélation qui existe entre ces événemens. Des voyageurs, des agens des principales nations occidentales se sont appliqués à découvrir le lien qui les unit les uns aux autres, et à établir sur des bases solides l’histoire contemporaine du Japon. Ainsi s’est produit un ensemble de renseignemens qui, sans être complets, permettent déjà de former un récit logique, et c’est ce récit que j’essaie d’écrire à l’aide de ces documens et de ceux que j’ai pu recueillir moi-même pendant un long séjour dans l’empire japonais.


I

Il y a environ deux cent soixante-dix ans que le général Faxiba, plus connu dans l’histoire sous le nom de Taïkosama, fut chargé par l’empereur légitime du Japon, le mikado, de faire rentrer dans l’obéissance plusieurs grands vassaux qui s’étaient révoltés. Faxiba, ait lieu d’exécuter les ordres de son souverain, profita des pouvoirs dont il était investi pour se mettre lui-même à la tête du gouverner ment. Il relégua le mikado dans son sérail ; l’entoura de dignitaires auxquels il donna des titres pompeux et de faibles revenus, en fit une sorte de roi fainéant, et ne lui laissa que l’apparence de l’autorité. Le fils de Faxiba, Fide-Yori, était trop jeune pour recueillir impunément les fruits de cette audacieuse usurpation : il périt bientôt, assassiné par son propre tuteur, le général Hieas. Celui-ci, laissant le mikado en possession de ces vains titres, alla s’établira Yédo, dont il fit la seconde capitale de l’empire, et fonda cette dynastie de chefs militaires qui, sous le nom de chiogouns ou taîkouns, ont régné depuis au Japon. L’organisation féodale du pays s’opposait toutefois à la réalisation immédiate de ses plans ; un grand nombre de princes refusèrent de reconnaître le pouvoir du général Hieas : il soumit quelques-uns de ces mécontens, et força les autres à adhérer aux lois de Gongemama, espèce de pacte politique qui depuis cette époque forme la base de la constitution [1].

En vertu de ces lois, les princes insoumis, les dix-huit grands daïmios ou gok’chis, restaient maîtres à peu près absolus dans leurs principautés respectives ; seulement ils devaient, à certaines époques, se rendre à la cour de Yédo et y résider pendant un temps déterminé. Hieas voulut, par cette obligation, marquer leur état de dépendance ; mais il les abaissa surtout par la création d’une nouvelle et puissante noblesse. Ces nouveaux nobles furent les jeunes daïmios, au nombre de trois cent quarante-quatre, et les hattomotos (capitaines), au nombre de quatre-vingt mille. Vassaux du taïkoun, les nouveaux nobles devaient lui rendre hommage, lui payer tribut, se soumettre à une conscription militaire, et restituer dans certains cas, si leur suzerain l’exigeait, les fiefs dont ils avaient été investis. Une assemblée de grands daïmios était chargée de proposer les mesures d’intérêt général ; le taïkoun avait à les exécuter lorsqu’elles avaient reçu la sanction du mikado. Le taïkoun était donc en réalité le chef du pouvoir exécutif, pouvoir représenté par le gorodjo, ou conseil des cinq, siégeant en permanence à Yédo.

Hieas mourut en 1616, après dix-huit ans de règne. Il avait fait reconnaître un de ses fils pour son successeur ; trois autres de ses enfans, les gosankés (princes du sang royal), reçurent l’investiture ; des riches principautés de Kousiou, de Mito et d’Owari. Le mikado avait été forcé de sanctionner une loi en vertu de laquelle le taïkounat devait être maintenu dans la descendance directe de l’héritier, choisi par Hieas ou dans les familles gosankés.

Le nouveau taïkoun, appuyé par les trois cent quarante-quatre ; jeunes daïmios et par les quatre-vingt mille hattomotos, s’établit sans difficulté sur le trône de Yédo. Les grands daïmios s’habituèrent peu à peu à un ordre de choses qui leur assurait la jouissance tranquille de privilèges achetés par leurs ancêtres au prix de leur sang et de leurs richesses ; Quant au mikado, gardant toujours, ses prétentions au pouvoir absolu, mais réduit à l’impuissance, ils vécût d’une pension que lui octroyait le taïkoun. Depuis cette révolution, une paix profonde a régné au Japon jusque vers le milieu de notre siècle ? le mikado résidait à Kioto (Miako) [2] et n’exerçait qu’une influence morale sur les affaires de l’état ; le taïkoun avait sa cour à Yédo ; il entretenait une nombreuse armée ; possédait d’immenses revenus ; et c’était lui qui exerçait en réalité le pouvoir.

Vers l’année 1840, sous le règne du taïkoun Minamoto Yeoschi, le conseil des cinq avait pour chef le ministre Midzouno Etkisenno-Kami, homme fort instruit et supérieur à la plupart de ses compatriotes. Après la conclusion du traité de Nankin, qui termina en 1842 la première guerre des Européens contre la Chine, en ouvrant aux étrangers une partie de l’empire du milieu, ce ministre eut la hardiesse de proposer à ses collègues d’ouvrir le Japon aux hommes de l’Occident. Cette proposition fut accueillie froidement, et, il se hâta de la retirer ; mais il n’avait pas soulevé en vain cette question : beaucoup de Japonais distingues s’en occupèrent activement. À leur tête se trouvaient le prince de Kanga, le plus riche des gok’ chis, le prince de Mito, un des trois gosankés, et Ikammonort-Kami, daïmio très influent, qui a joué plus tard, comme régent, un grand rôle dans l’histoire de son pays.

Le prince de Kanga, apportant dans l’appréciation des faits si graves qui tendaient à rapprocher l’Occident de l’Orient le même esprit libéral qui animait le ministre Midzouno, publia un écrit remarquable [3], où il cherchait à prouver combien le Japon avait intérêt à ouvrir ses ports avant que les étrangers vinssent demander d’une manière trop pressante la suppression des anciennes entraves. L’écrit du prince de Kanga, dirigé contre une des opinions les plus anciennes et les plus enracinées dans l’aristocratie japonaise, causa, une sensation profonde. Le daïmio Ikammono-Kami, appelé plus tard à devenir régent, approuva le langage et les idées du prince ; le vieux gofsanké de Mito blâma au contraire énergiquement ses conclusions. Descendant d’une famille souveraine, connu par sa bravoure, sa prudence et sa force physique, le prince de Mito était regardé comme le vrai type du noble japonais, et jouissait d’une grande popularité. Ses vassaux lui étaient aveuglément dévoués à la cour même du mikado, parmi les adversaires naturels de sa famille, il comptait de nombreux amis. Le respect et l’affection dont il se voyait entouré poussaient jusqu’à l’exaltation l’ardeur de son patriotisme. Il n’y avait, selon lui, qu’un pays civilisé, le Japon ; en dehors de cet empire vivaient les barbares ; si la race affaiblie et dégénérée des Chinois n’avait pu résister à l’agression des hommes, de l’Occident, il n’en pouvait être ainsi des Japonais, qui gardaient, encore le même courage et la même force qu’à cet âge héroïque où ils avaient repoussé l’invasion des Mongols ; ils ne repousseraient pas moins vaillamment les chrétiens, s’ils osaient se présenter, et les chasseraient comme ils les avaient chassés une première fois sous le règne du taïkoun Hieas.

Le prince de Kanga et Ikammono-Kami n’osèrent pas faire une opposition ouverte au prince de Mito ; mais celui-ci ayant conseillé à son cousin, le taïkoun Minamoto, d’expulser de sa cour le ministre Midzouno, qui le premier avait eu l’audace de parler de réformes, Ikammono-Kami usa de son influence avec beaucoup d’habileté, et parvint à maintenir à la présidence du conseil des cinq le chef du parti progressiste. À la suite de cet insuccès, Mito quitta Yédo, et son adversaire Ikammono-Kami, profitant de son absence, le perdit dans l’esprit du taïkoun en le représentant comme un homme dangereux, dont la popularité pouvait porter atteinte au pouvoir du souverain. Il y eut dès lors guerre ouverte entre lkammono-Kami et Mito, c’est-à-dire entre le parti progressiste et le parti conservateur. Qu’on nous permette d’employer ces dénominations, qui peuvent paraître étranges, appliquées à une société si peu connue, et qui n’en sont pas moins exactes.

Malgré ses sympathies avouées pour la cause du progrès, le taïkoun Minamoto-Yeoschi se trouva bientôt dans un. extrême embarras. On était en 1853, et on venait d’apprendre l’arrivée de la flotte. américaine sous les ordres du commodore Perry. Le taïkoun se voyait forcé de prendre ouvertement parti, aux yeux du Japon entier, pour ou contre les amis des réformes. Le prince de Mito, étant accouru en hâte à Yédo, fit tous ses efforts pour renverser Ikammono-Kami ; mais le taïkoun resta fidèle au parti qu’il avait d’abord embrassé, et après une courte hésitation reçut avec bienveillance les communications du président des États-Unis. Quelques jours plus tard, il mourut. Le mystère qui entoure sa mort n’est pas encore éclairci. Nous pouvons donner cependant le récit qui courut à ce sujet parmi la population de Yédo [4].

Le prince de Mito, après une dernière audience du taïkoun, était rentré fort agité dans son palais. Plusieurs membres de sa famille et quelques-uns de ses amis les plus intimes s’y étaient réunis et l’y attendaient. Sans prendre garde à la présence des domestiques et des officiers subalternes, il s’était écrié à différentes reprises : « Honte sur Ikammono-Kami, qui a trahi l’empire ! » Un de ses fils l’avait entraîné dans un appartement intérieur, et à la suite d’une longue conversation le prince était allé conférer secrètement avec ses amis. Tout semblait indiquer que la mort du taïkoun et d’Ikammono-Kami avait été résolue dans cet entretien, puisque le taïkoun avait été assassiné secrètement par un domestique, proche parent d’un des confidens du prince de Mito ; mais, le meurtrier s’étant tué après avoir consommé son crime, on n’avait pu établir sa complicité avec qui que ce fût [5].

Yesada, le fils de Minamoto-Yeoschi, qui lui succéda en qualité de taïkoun, était idiot et incapable de gouverner. Ikammono-Kami, dont la famille garde héréditairement le droit à la régence, fut nommé régent (gotaïro). À peine en possession du pouvoir, il força le prince de Mito à sortir de Yédo en le menaçant de le traduire devant la justice comme meurtrier de Minamoto. Le départ de son rival laissa Ikammono-Kami maître suprême, et lui permit, s’il le voulait, de se tourner complètement vers le parti du progrès. Malheureusement ce prince, s’il n’avait rien conservé des préjugés japonais, ce qu’il est bien difficile d’admettre, avait trop de ruse et d’ambition pour ne pas modifier, une fois au pouvoir, ses opinions libérales. Afin de lutter avec avantage contre Mito, le chef du parti réactionnaire, il s’était montré ami des réformes ; Mito vaincu et éloigné, le régent songeait à revenir au système contraire, qui lui assurait la popularité. La marche rapide des événemens le trompa dans ses desseins. Le commodore Perry reparut au Japon en 1854, et tous les efforts du régent pour le renvoyer sans lui faire de nouvelles concessions furent inutiles. Le commodore, qui se savait invincible à bord de ses navires de guerre, demeura inébranlable dans ses demandes, et les Japonais furent contraints de signer un premier traité de commerce, par suite duquel M. Townsend Harris, nommé consul-général des États-Unis, s’établit dans la petite ville de Simoda. Homme d’une rare intelligence, habile autant que patient, M. Harris, tout en s’appliquant à gagner les bonnes grâces des hauts fonctionnaires, sut tirer adroitement parti des événemens pour arracher à la cour de Yédo de nouvelles concessions. Aussitôt qu’il connut le résultat de la seconde guerre de Chine, il se rendit auprès du gouverneur de Simoda et lui expliqua, dans un sens favorable à ses projets, ce qui venait de se passer. La Chine, lui dît-il, était complètement vaincue ; il avait suffi que l’Angleterre et la France envoyassent une faible partie de leur puissante flotte et de leur nombreuse armée pour subjuguer l’empire du milieu, dix fois plus grand et plus peuplé que le Japon. Le gouvernement chinois était avili aux yeux de ses propres sujets et humilié devant le monde entier ; il subissait ainsi la conséquence de son mépris pour l’esprit de progrès ; un pays riche et civilisé ne pouvait plus, dans les temps modernes, se condamner à un isolement stérile ; il était obligé de se rapprocher des autres nations ou devait s’attendre à ce que celles-ci vinssent lui imposer leur présence. On ne pouvait plus, dans l’état où se trouvaient les choses, séparer les intérêts généraux du Japon de ceux de la Chine ; la présence des flottes étrangères dans les mers chinoises était à la fois un conseil et une menace pour le gouvernement du Japon ; Les Anglais désiraient nouer des relations avec ce gouvernement ; entre ce désir et des tentatives pour le satisfaire, il n’y avait qu’une faible distance, et il était impossible de dire si ces tentatives n’allaient pas amener des complications de la nature la plus sérieuse. Les Américains étaient pacifiques, ils n’avaient aucun désir de conquête, et, comme ils étaient riches et puissans, leur amitié devenait une garantie de paix et de prospérité. Il était donc évident que l’intérêt du Japon conseillait à son gouvernement de se, rapprocher des États-Unis.

Le régent et le conseil des cinq, fort inquiets des événemens et des paroles de M. Harris, convoquèrent à Yédo les gok’chis et les daïmos. Les séances de cette assemblée furent très orageuses. Le régent se prononça pour une alliance intime avec l’Amérique, et ne recula point devant les conséquences qu’elle pouvait amener. Il n’eût d’abord qu’une minorité assez faible ; mais l’attitude exaltée de ses adversaires gagna chaque jour, des partisans à son opinion. Le prince de Mito, qui parlait sous l’influence de sa haine contre le régent, s’abandonna aux plus violens transports, jurant qu’il chasserait les barbares du sol sacré de l’empire, et qu’il préférait une mort glorieuse à la honte de se soumettre aux étrangers. Les Japonais sont en général fort sensés, et les déclamations ont peu de prise sur leur esprit. On se contenta de répondre au prince qu’il ne s’agissait pas de se soumettre ou de mourir, mais de conclure un traité qui placerait le Japon sur un pied d’égalité parfaite avec les premières nations de l’Occident. Le régent s’exprima avec calme et sagesse ; il fit comprendre la puissance extraordinaire de ces nations de l’Occident ; il parla de leurs bateaux à vapeur, qui les rendaient pour ainsi dire maîtresses du temps et de la distance ; il raconta ce qu’il savait de la portée redoutable des armes à feu européennes ; il rappela la victoire facile et complète que la France et l’Angleterre venaient de remporter sur la Chine. D’après les affirmations des Hollandais de Décima et des Américains de Simoda, il devenait impossible, dit-il, de révoquer en doute le projet des Anglais et des Français de pénétrer au Japon, et il était à craindre de leur voir arracher par la force les concessions qu’ils se croyaient en droit d’exiger. La conscience occidentale était autre que la conscience orientale, et l’on ne pouvait juger de ce que les étrangers se croyaient permis. Après avoir vanté la puissance du Japon, le régent fit ressortir ce qui lui manquait ; il regretta que les côtes fussent mal défendues et ne pussent résister à une attaque sérieuse, et que les belles provinces de Satzouma, de Fisen et de Schendei, situées au bord de la mer, fussent en quelque sorte ouvertes à l’ennemi ; il déplora les désastres et la misère qui allaient, en cas de guerre, atteindre ces contrées si florissantes ; il témoigna de son profond respect pour ces loi, de Gongensama relatives à l’expulsion des étrangers, mais il n’oubliait pas qu’en vertu de ces mêmes lois, les gok’chis et les daïmios réunis avaient le droit de proposer des réformes. Il termina en rappelant que c’était au mikado seul de sanctionner ces réformes, et au taïkoun de les exécuter.

Après ce discours du régent, le prince de Mito quitta aussitôt la salle du conseil, suivi de quelques amis ; mais une grande majorité resta en séance : elle approuvait la politique du régent, et déclara qu’il semblait nécessaire de faire volontairement certaines concessions aux nations de l’Occident. Toutefois, pour empêcher le régent de s’aventurer trop dans ces idées nouvelles et en même temps pour tâcher de ramener le prince de Mito, l’assemblée plaça à la tête du conseil des cinq le prince Vakisakou-Nakatsou-Kasano- Taïro, ami intime de Mito, ennemi juré des étrangers ; et défenseur tardent de la politique conservatrice. Ce dernier, n’accepta, qu’après avoir pris conseil de ses amis, et dans l’espérance, dit-il, de détourner de sa patrie les maux que la conduite du régent menaçait d’attirer sur elle. Par suite des délibérations de l’assemblée des daïmios à Yédo, un nouveau traité fut conclu avec l’Amérique au mois de juillet 1858. Au mois d’août ou de septembre suivant mourut Yesada, le taïkoun idiot. On crut généralement qu’il avait été empoisonné par le prince de Mito ; cependant des personnes bien renseignées d’ordinaire sont d’avis que sa mort fut naturelle.

Lorsqu’un taïkouri meurt sans descendance directe, l’élection de son successeur est toujours une occasion de troubles. D’une part, les trois familles gosankès de Kousiou, d’Owari et de Mito font chacune valoir leurs droits, et divisent les suffrages de ceux qui restent fidèles à la race de Hieas. D’autre part, les dix-huit gok’chis ou pairs du Japon s’efforcent, malgré la loi de succession, de se créer des partisans pour arriver au pouvoir, et il est bien certain aujourd’hui que les plus puissans d’entre les gok’chis, les princes de Kanga, de Satzouma et de Schendei par exemple, ont tenté plus d’une fois de parvenir au trône depuis deux cent cinquante ans qu’il est occupé par les descendans de Hieas ; Pour empêcher autant que possible les troubles, qui pourraient résulter de ces mille intrigues, la cour de Yédo a depuis longtemps défendu, sous les peines les plus sévères, aux fonctionnaires du palais de faire connaître à qui que ce soit la mort d’un taïkoun avant la nomination de son successeur. Aussitôt le taïkoun mort, c’est au conseil d’élection de Yédo de choisir un nouveau souverain, et.de soumettre son choix à la sanction du mikado, sanction que l’élu n’a jamais manqué d’obtenir en appuyant sa requête de cadeaux considérables. Pour obvier aux conséquences d’une indiscrétion possible, la ville de Kioto, où réside le mikado, est entourée d’un réseau de postes militaires qui en interdit l’approche à tout Japonais de la haute classe, à moins qu’il ne donne de son voyage des motifs qui ne laissent point de doute sur ses projets.

Parmi les prétendans à la succession de Yesada, deux rivaux avaient des chances presque égales : le fils du prince de Kousiou et l’un des fils du prince de Mito. Pour le premier luttaient le régent, pour le second le ministre Vakisakou. Après de longs et violens débats, qui n’ont été divulgués que plus tard, le régent l’emporta, et le fils du prince de Kousiou monta sur le trône de Yédo, vers la fin de l’année 1858, sous le nom de Minamoto-Yemotschi. Ce choix fut approuvé par le mikado, et le vieux prince de Mito ne put que, se soumettre aux décisions des deux cours du Japon ; mais sa haine contre le régent grandit en raison de son insuccès. Vers cette époque, les représentant de l’Angleterre, de la France et de la Russie, lord Elgin, le baron Gros et le comte Poutiatine, arrivèrent à Yéde et exigèrent du gouvernement les mêmes concessions qu’avait obtenues l’envoyé des États-Unis [6]. Le premier ministre Vakisakou s’étant retiré des affaires à la suite de l’élection du taïkoun, Ikammono-Kami, qui conservait la régence pendant la minorité du jeune prince de Kousiou, fut seul chargé de traiter avec les étrangers. Nous avons fait remarquer combien son libéralisme était subordonné à ses intérêts, comme il inclinait vers les vieilles idées japonaises lorsqu’il n’avait pas à faire des idées de progrès une arme contre Mito, son ennemi ; mais les événemens étaient plus forts que son habileté : le traité conclu avec l’Amérique tendait impossible un refus aux autres nations de l’Occident. Le régent se plia d’assez bonne grâce à la nécessité, et les traités entre le taïkoun d’une part, les États-Unis, l’Angleterre, la France, la Hollande et la Russie d’autre part furent signés en 1858 et ratifiés dans les premiers mois de l’année suivante. En vertu de ces traités, les villes de Nagasaki, de Yokohama et de Hakodadé, faisant partie du domaine particulier du taïkoun, furent ouvertes au commerce étranger le 1er juin 1859.


II

La rivalité du prince de Mito et du régent se réveilla avec une nouvelle violence à l’arrivée des premiers négocians européens au Japon. C’était le régent qui les avait appelés, c’était donc lui qu’on devait rendre responsable des troubles que les nouveau-venus allaient exciter. Les agens de Mito, répandus dans tout le pays, déployèrent un zèle fanatique pour soulever le peuple contre les todjins (hommes de l’Occident), et ceux-ci, il faut l’avouer, rendirent leur tâche assez facile.

Les premiers étrangers qui s’établirent au Japon étaient pour la plupart des agens des grandes maisons commerciales que les Anglais, les Américains et les Hollandais possèdent en Chine ou dans les Indes néerlandaises. C’étaient des hommes parfaitement sûrs, et non point des aventuriers dangereux, des chevaliers d’industrie, comme on en trouvait, à l’âge d’or de la Californie, dans l’ouest de l’Amérique ; mais, s’ils avaient les qualités de la race blanche, ils en avaient aussi les défauts, et surtout cette vanité blessante qui nous rend aussi fiers de notre couleur que peut l’être de sa naissance le gentilhomme le plus infatué. Beaucoup d’entre eux, anciens résidens des Indes et de la Chine, avaient pris l’habitude, de considérer les indigènes comme infiniment au-dessous d’eux ; les plus éclairés et les plus tolérans n’auraient jamais consenti à reconnaître pour leurs semblables des Chinois, des Malais ou des Indiens. Il ne put donc leur entrer dans l’esprit que les Japonais eussent des prétentions fondées à se croire leurs égaux, et qu’ils ne voulussent pas être traités comme l’étaient impunément Indiens et Chinois. En supposant même que les étrangers eussent consenti à se conduire envers les Japonais comme envers des égaux, ils n’auraient pourtant pas réussi à s’en faire des amis. Les idées et les mœurs de l’Occident et de l’Orient diffèrent trop entre elles pour que de leur contact il ne résultât pas une collision. On ne doit donc pas s’étonner qu’après avoir satisfait un premier mouvement de curiosité les indigènes et les étrangers s’éloignassent froidement les uns des autres. Le parti réactionnaire du Japon sut habilement exploiter cet état de choses. Les déclamations de Mito contre les todjins et contre le régent, qui les avait introduits, furent bientôt dans le cœur et sur Ie£ lèvres d’un grand nombre de Japonais. Le bas peuple, c’est-à-dire. les marchands, les artisans, les domestiques, ne prenait pas grand souci de ce qui se passait, ou, s’il se trouvait en relations avec les étrangers, il ne pouvait manquer d’être satisfait de ces nouveaux arrivans qui lui apportaient travail et richesse ; mais la nombreuse aristocratie du Japon, les princes et les serviteurs des princes, les fonctionnaires, soldats et prêtres, en un mot la caste des samouraïs, qui pendant des siècles avait opprimé le peuple et était habituée a recevoir les marques du plus grand respect, cette caste s’indignait de voir son autorité méconnue par des intrus dont le mauvais exemple menaçait de corrompre tous ceux avec lesquels ils se trouvaient en contact.


« Les étrangers, — disaient-ils, et nous ne faisons ici que résumer plusieurs écrits japonais,— ne sont pas les chers amis que MM. Dunker, Elgin, Gros et Harris nous avaient annoncés, ce sont des fonctionnaires orgueilleux et froids, des marchands intéressés et rapaces, des matelots grossiers et débauchés. Il est vrai que tous paraissent forts, hardis, habiles, que beaucoup d’entre eux se montrent d excellens artistes et artisans ; mais à part quelques rares et honorables exceptions ils semblent totalement dépourvus de mansuétude, de bienveillance, de politesse, d’égalité d’humeur, de toutes ces grandes et belles qualités qu’on doit considérer comme les attributs essentiels d’un homme vraiment civilisé. Toujours occupés, agités, passionnés, ils veulent entraîner tous ceux qui les approchent dans ce rapide tourbillon si contraire aux goûts d’un homme bien élevé.

« Malgré leurs beaux navires, leurs machines merveilleuses, leurs armes excellentes, il faut partager l’opinion des Chinois, qui les regardent comme des démons ou des barbares. Depuis le jour néfaste où ils ont foulé le sol japonais, c’en a été fait du bonheur et de la paix de l’empire. Périls, craintes et souffrances naissent où ils posent le pied ; tout ce qui a été cher et sacré aux Japonais risque de périr où règne leur désastreuse influence. Dans leurs propres maisons, les Japonais ne sont plus les maîtres. Les étrangers s’y introduisent selon leur bon plaisir, touchent à tout ce qui excite leur indiscrète curiosité, et ne prennent point garde aux ennuis que cause leur présence. Si on les accueille poliment, ils regardent cette manière de les traiter comme une invitation à revenir, et finissent par changer en établissement public la maison d’un paisible citadin. Si on tente de les éconduire, ils se fâchent. En vérité, un Japonais de la plus basse classe a plus de tact et de délicatesse que n’en montre un étranger.

« Dans les établissemens publics, les mauvaises façons des Européens les rendent encore plus désagréables. Leur présence suffit à rendre le séjour d’une maison de thé (lieu de plaisir) insupportable à tout Japonais bien élevé. Il n’y a pas une de ces maisons, soit à Nagasaki, soit à Yokohama, dans laquelle les étrangers ne se soient battus entre eux ou avec les gens du pays. Plusieurs personnes innocentes ont été blessées, quelques-unes tuées au milieu de ces rixes.

« La présence des étrangers n’est pas seulement un défi constant à la dignité des Japonais, elle porte aussi gravement atteinte au bien-être du pays. La paix profonde qui, durant des siècles, a fait le bonheur de l’empire va se rompre. Guerre civile et guerre étrangère deviennent inévitables. Grâce à la politique du régent, le Japon se trouve dans la même situation où s’est, en 1842, trouvée la Chine, situation qui a exposé le Céleste-Empire à tant de désastres. Déjà l’avenir sombre qui se prépare anéantit toute confiance ; les bonnes et faciles relations d’autrefois n’existent plus, les créanciers pressent leurs débiteurs, les capitalistes retirent leurs fonds, le commerce languit, et les rares affaires conclues avec les gens d’Europe lui ont plutôt nui que profité. Ceux-ci ont importé de l’argent qui a servi seulement à augmenter la richesse de marchands déjà riches et à corrompre quelques-uns des fonctionnaires en relations avec eux. ils ont exporté de grandes quantités de soie, de thé, d’étoffes, de meubles, et ont par là rendu deux et trois fois plus chers des articles de première nécessité. Des personnes accoutumées à l’aisance se voient réduites à la gêne, et les Officiers subalternes s’imposent les plus dures privations pour soutenir en public le rang qu’ils occupent.

« Un autre danger pour l’empire, c’est que les relations avec les étrangers n’ont lieu que dans les provinces du taïkoun. Celui-ci accroît ainsi ses revenus de telle façon que sa puissance devient dangereuse pour tous les autres princes ; il réunit des forces militaires en donnant pour raison la nécessité de s’opposer à une attaque de la part des étrangers, mais il est plus probable qu’il se prépare à achever l’œuvre de son ancêtre Hieas : réduire les gok’chis à une impuissance complète après avoir contenu le mikado dans l’inaction. On doit s’attendre à tout de la part du régent, même à le voir mendier l’assistance des étrangers pour subjuguer les meilleurs patriotes. »


Ces plaintes amères de l’aristocratie japonaise retentissaient dans le pays tout entier. Il devint pour ainsi dire de bon goût d’abhorrer les étrangers ; le peuple suivit l’exemple qui lui venait d’en haut. Quant aux étrangers, ils ne tentèrent aucun effort pour ramener à eux les esprits irrités, et, peu de semaines après l’ouverture des ports de Nagasaki et de Yokohama, il lut évident que les Japonais et les Européens étaient séparés par des barrières infranchissables. Le prince de Mito triomphait ; il ne songea plus qu’à perdre entièrement de réputation le régent Ikammono-Kami et à expulser les étrangers. De graves événemens allaient être le résultat de ce double dessein.

Le 25 août 1859, deux officiers russes furent assassinés en plein jour dans une des plus grandes rues de Yokohama. Le 6 novembre suivant, on massacra le domestique du consul de France dans la même ville. Le 29 janvier 1860, Den-Kouschki, l’interprète dit ministre anglais, fut poignardé à la légation de Yédo, au pied même du mât qui portait le pavillon britannique. Quelques jours plus tard, le 20 février, MM. Vos et Decker, capitaines hollandais, furent hachés en morceaux dans la rue de Yokohama où avaient péri les officiers russes. Tous ces crimes demeurèrent impunis. La voix publique désignait comme les meurtriers des agens du prince de Mito. C’était lui en effet qui pouvait en retirer le plus grand bénéfice, car il espérait que l’Angleterre, la France, la Hollande et la Russie rendraient la cour de Yédo responsable des crimes qui s’étaient commis sur les domaines du taïkoun. Il se trompait : l’Angleterre et la France, comprenant ce qui se passait et ne se souciant pas d’entreprendre une guerre coûteuse tant qu’il restait un prétexte honorable de maintenir la paix, se contentèrent d’ordonner à leurs ministres, MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt, de faire entendre d’énergiques protestations. Le prince de Mito résolut alors de prendre la voie la plus courte pour se débarrasser de son antagoniste. Peu de jours après l’assassinat de MM. Vos et Decker, et lorsqu’il parut démontré que ce nouveau crime ne susciterait pas plus que les autres des embarras au gouvernement du taïkoun, le prince de Mito réunit quelques-uns de ses confidens et leur fit comprendre qu’ils mériteraient bien de la patrie ; s’ils parvenaient à la délivrer du régent. Ces insinuations furent aisément comprises. Les confidens du prince choisirent parmi ses sujets quelques mécontens auxquels ils transmirent les désirs de leur maître ; un certain nombre de fanatiques, entre lesquels se distinguait particulièrement un ancien officier du prince de Satzouma, s’unirent aux premiers conjurés, et bientôt ils se trouvèrent en nombre suffisant pour exécuter leur projet. Ils se rendirent alors à Yédo, où ils arrivèrent le 20 mars 1860, et s’établirent dans une maison de thé [7] du faubourg mal famé de Sinagava. Ayant appris que le régent irait le 24 mars rendre visite au taïkoun, ils résolurent de l’attaquer au moment où il traverserait la rue qui séparait son palais de celui du souverain. Bien qu’ils ne fussent que dix-sept, ils ne reculèrent pas devant la crainte d’avoir à combattre son escorte, composée de cinq cents hommes bien armés. Le matin du 24, réunis de bonne heure dans la grande salle de la maison de thé, ils firent un repas solennel, jurèrent d’aller sans hésitation jusqu’au bout de leur entreprise, et chacun d’eux accepta le rôle qui lui fut assigné ; puis ils se donnèrent rendez-vous sous le portail d’un palais devant lequel devait passer le cortège, et s’y rendirent par petits groupes de deux ou trois hommes.

La journée était froide et sombre ; la neige et la pluie ne cessaient de tomber, et dans les rues presque désertes qui entourent le château on ne rencontrait que quelques soldats et fonctionnaires marchant à la hâte, enveloppés de leur grand manteau en papier huilé. En s’arrêtant dans le lieu convenu d’avance, les conjurés parurent chercher un abri contre le mauvais temps et n’éveillèrent pas de soupçons. À onze heures, voyant arriver les porteurs de piques et de hallebardes qui précèdent d’ordinaire les cortèges princiers, ils se préparèrent à l’attaque. Le norimon, grand palanquin du régent s’avançait lentement, porté par seize hommes, entouré d’une double file de gardes du corps et suivi par les écuyers ainsi que par les officiers de la maison du prince. À l’instant où il arrivait à la hauteur du portail, le chef des conjurés donna le signal, et les dix-sept se ruèrent sur le norimon, enfonçant la ligne des gardes et renversant les porteurs. Le palanquin tomba lourdement à terre, et le régent passa la tête par la portière pour demander son épée ; mais au même instant un premier coup de sabre le renversa sur les coussins, d’autres coups achevèrent de lui ôter la vie, et l’officier de Satzouma, lui ayant coupé la tête, s’enfuit avec ce trophée pendant que ses complices protégeaient sa retraite. L’escorte du régent n’avait rien pu pour le défendre ; les gardes, embarrassés dans leurs grands manteaux, n’avaient pas encore eu le temps de tirer leurs épées que déjà le crime était consommé. Aussitôt remis de leur surprise, ils attaquèrent les meurtriers avec fureur ; un sanglant combat eut lieu, une vingtaine de soldats furent tués, cinq conjurés périrent les armes à la main, deux s’ouvrirent le ventre pour éviter d’être prisonniers, et quatre furent pris vivans ; les autres s’échappèrent, et parmi eux l’officier de Satzouma, qui porta la tête du régent au prince de Mito. Celui-ci la fit exposer pendant tout un jour sur une place publique avec cette inscription : « Ceci est la tête du traître Ikammono-Kami. » Il l’envoya ensuite à Kioto, la capitale du mikado, où elle fut également exposée pendant plusieurs heures sans que les officiers de la ville osassent mettre obstacle à cette cruelle bravade ; Rapportée ensuite à Yédo, la tête du régent fut lancée dans la cour de son palais pendant une nuit obscure. On l’y ramassa le lendemain matin, décomposée et méconnaissable, entourée d’un linge sur lequel se trouvait reproduite l’inscription : « Ceci est la tête du traître Ikammono-Kami.

La nouvelle de l’assassinat du régent se répandit promptement dans le pays ; beaucoup blâmèrent l’attentat, mais fort peu plaignirent celui qui en avait été la victime. C’était Ikammono-Kami qui avait appelé les étrangers, cause des troubles présens et des dangers à venir ; son ambition et sa puissance l’avaient fait en général craindre ou haïr, il était peu estimé, il n’était aimé que de ses proches parens et de ses amis intimes : ceux-ci jurèrent de venger sa mort et ne tardèrent pas à tenir leur serment. Quelques mois plus tard, le prince de Mito fut assassiné par un officier d’Ikammono-Kami qui avait pénétré dans son palais déguisé en ouvrier, et qui l’abattit d’un coup de hache un jour qu’il se promenait seul au jardin. Le meurtrier s’ouvrit immédiatement le ventre, et l’on trouva son cadavre auprès de celui de sa victime.

Ainsi se termina la longue rivalité du dernier régent et du grand gosanké, les représentans les plus éminens des partis progressiste et conservateur du Japon contemporain [8].


III

Après la mort du régent, la politique libérale eut un chaleureux défenseur dans le ministre Ando-Tsousimano-Kami, membre du conseil des cinq ; mais le parti opposé, quoique compromis par les violences du prince de Mito, resta le parti populaire, et conserva une influence assez grande pour faire rentrer au conseil le ministre réactionnaire Vakisakou, un allié intime, comme on le sait, du prince de Mito. Vakisakou justifia la confiance de ses amis en supposant à toutes les mesures présentées par son collègue Ando. Afin de fortifier sa situation, il appela auprès de lui un homme d’une rare intelligence, d’une admirable habileté et d’un patriotisme à toute épreuve : c’était l’un des signataires du traité conclu avec le gouvernement britannique, Hori-Oribeno-Kami. Descendant d’une des plus anciennes familles du Japon, attaché aux idées et à la fortune de Mito et de Vakisakou, Hori avait dans plusieurs occasions servi leurs desseins ; s’il était entré au comité des négociations, chargé spécialement de préparer les traités avec les puissances étrangères, il n’avait eu d’autre but que de se faire l’instrument de la politique hostile aux Européens, et, grâce surtout à son adresse, les traités conclus renfermaient certaines clauses restrictives qui devaient plus tard causer des embarras sans fin aux représentans des puissances occidentales.

Depuis l’ouverture du port de Yokohama, Hori avait rempli dans cette ville les fonctions de gouverneur, et s’était trouvé en relations constantes avec les ministres et les consuls étrangers. Voyant toujours en eux des adversaires et non des amis, il s’était étudié à lasser leur patience par son calme et par sa froideur dédaigneuse, qui s’alliaient du reste à une exquise politesse. On pouvait le voir passer chaque jour dans les rues de Yokohama, lorsqu’il se rendait à la salle du conseil, monté sur un cheval magnifiquement harnaché ou étendu dans sa grande litière. C’était un homme âgé de quarante ans environ, d’une taille ramassée, mais bien proportionnée ; il avait le teint bilieux ; ses yeux noirs et perçans brillaient d’un éclat extraordinaire. Il était impossible de le voir sans reconnaître en lui tous les signes d’un caractère inflexible. Il affectait un soin extrême de sa personne, et se faisait remarquer par l’élégante simplicité de son costume et le choix de ses armes [9].

Quelle que fût cependant l’attitude polies et calme du ministre japonais, les rapports des représentans de l’Europe avec lui devinrent de plus en plus difficiles lorsque sa haine contre les étrangers, qui n’avait été en principe que l’effet de son patriotisme, se fut encore accrue de ses griefs particuliers. Après l’assassinat de Den-Kouschki, l’interprète de la légation anglaise, M. Alcock voulut que des funérailles solennelles témoignassent de ses regrets pour la perte de ce fidèle serviteur, et il exigea que Hori assistât au convoi. Den-Kouschki était un Japonais de basse extraction, et l’idée de lui rendre les derniers devoirs blessait au plus vif de son amour-propre le noble Hori [10] ; mais M. Alcock, dans sa juste irritation, ne tint pas compte de ces susceptibilités. La présence du gouverneur de Yokohama devait témoigner de l’horreur que la cour de Yédo ressentait pour le crime dont la légation anglaise avait été le théâtre. Hori fut obligé de céder et d’accomplir un acte qui l’abaissait aux yeux de l’aristocratie et du peuple ; sa haine contre les hommes de l’Occident grandit de toute l’humiliation qu’il venait de subir. Tel était l’allié que Vakisakou appelait auprès de lui pour l’opposer, en qualité de gouverneur des affaires étrangères, à Ando, le ministre du même département.

Les représentai de l’Europe ne traitent directement avec les membres du conseil des cinq que lorsqu’il s’agit d’affaires importantes ; pour les transactions ordinaires, ils se mettent en relations avec les gouverneurs des affaires étrangères, qui ont rang de sous-secrétaires d’état et qui peuvent être considérés comme les envoyés plénipotentiaires du conseil. Hori voyait donc très fréquemment les fonctionnaires étrangers, et à Yédo, comme à Yokohama, il se conduisit avec eux de façon à empêcher tout rapprochement intime et sérieux. MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt, de leur côté, observèrent envers lui, comme il convenait à leur position, la froide politesse dont Hori ne s’écartait pas ; mais, parmi les fonctionnaires plus jeunes, il s’en trouva un qui ne fit aucun cas de la réserve que Hori mettait dans ses rapports avec les étrangers, et qui l’accueillit invariablement avec une familiarité blessante pour la raideur du personnage japonais, bien que cette familiarité ne fût jamais poussée jusqu’à l’oubli des convenances. Ce fonctionnaire était Henri-Jean Heusken, secrétaire de la légation américaine à Yédo [11]. Dès sa première conférence avec Hori, sa constante bonne humeur déplut au gouverneur des affaires étrangères, qui, comprenant l’impossibilité de pousser à l’irritation ou à l’impatience un homme aussi maître de lui-même, évita autant qu’il le put de se retrouver en sa présence.

Vers la fin de l’année 1860, Heusken reçut une lettre de Hori, ou plutôt un avis impérieux, qui lui enjoignait de cesser ses promenades nocturnes dans Yédo. Les rues de la Capitale, prétendait Hori, n’étaient pas parfaitement sûres, et puisqu’on rendait le gouvernement japonais responsable de la sécurité des étrangers, c’était à eux de se soumettre aux mesures de précaution que le gouvernement croyait nécessaires. Cette demande était juste, mais le ton en était si acerbe que Heusken fut entraîné à y faire une vive réponse, disant qu’il sortirait quand bon lui semblerait, et qu’il saurait se défendre seul contre quiconque oserait s’en prendre à lui. Avant d’expédier sa lettre, il la communiqua à son ami M. Polsbroeck, consul de Hollande à Yokohama, qui, la jugeant trop violente, lui conseilla de la supprimer [12]. Malheureusement ce sage conseil ne fut pas écouté, et peu de jours après, le 19 janvier 1861, M. Heusken était mortellement frappé en sortant le soir de l’ambassade prussienne.

Tout ce qu’on a pu apprendre depuis lors sur cet infâme guet-apens tend à prouver que Hori en fut l’instigateur. Au commencement de janvier, dans une conférence avec son chef, le ministre Ando, à laquelle assistaient, selon l’habitude, un grand nombre d’officiers subalternes, il avait montré une irritation qui contrastait étrangement avec son calme habituel. Ando, mettant à profit cette disposition d’esprit de son antagoniste, s’était appliqué par ses réponses, à l’irriter encore davantage. Hori avait parlé avec violence contre les étrangers et surtout contre Heusken, le plus dangereux de tous, parce qu’il savait la langue du pays et qu’il possédait sur la situation actuelle des connaissances qui pouvaient devenir funestes au Japon ; il avait regretté que, suivant le conseil du prince de Mito, l’on n’eût pas exterminé les étrangers lorsqu’ils étaient encore en petit nombre, et il avait demandé que le conseil des cinq avisât aux moyens de mettre hors d’état de nuire ceux qui étaient le plus à craindre : le ministre anglais et le secrétaire américain. À ces paroles, Ando s’était levé ; il avait vivement blâmé celui qui venait de les prononcer, en ajoutant que ces actes violens dont on osait parler précipiteraient le pays dans une guerre désastreuse, et qu’il fallait être mauvais patriote, mauvais Japonais, pour s’exprimer comme Hori venait de le faire. Hori n’avait rien répliqué, il s’était levé sombre et silencieux, et avait quitté la salle sans avoir demandé la permission de se retirer. Revenu dans son palais, il avait fait connaître à ses amis rassemblés son dessein bien arrêté de mettre fin à une vie déshonorée ; puis il s’était revêtu de ses habits de cérémonie, avait fait retourner les nattes de sa maison, dicté ses dernières volontés, et, ces préparatifs de son suicide étant terminés, entouré de ses femmes, de ses enfans et de ses meilleurs amis, il s’était ouvert le ventre [13].

La mort de Hori avait eu lieu le 10 janvier. Quelques jours plus tard, Ando avait été assailli par cinq bandits, et ne leur avait échappé qu’en mettant l’épée à la main et en se défendant vaillamment. Le 19 suivant, M. Heusken avait été tué. La coïncidence de ces événemens fit présumer que Hori avait recommandé aux siens de le venger.


IV

Le meurtre de M. Heusken marque une nouvelle phase dans l’histoire des relations entre les puissances étrangères et le Japon. La patience de nos représentans était à bout. En quelques mois seulement, plusieurs personnes avaient péri assassinées dans les grandes rues de Yédo ou de Yokohama, et soit complicité, soit impuissance, le gouvernement japonais n’avait pas découvert ni puni les meurtriers. Qu’il fût complice des crimes, ou qu’il n’eût pas la force de les empêcher, il était coupable. « Aux yeux du monde entier, lui écrivait M. Alcock, chaque gouvernement est responsable du maintien des lois qui protègent la vie et la propriété. » La cour de Yédo ne pouvant ou ne voulant pas maintenir ces lois, les représentans de l’Angleterre, de la France et de la Hollande, MM. Alcock, du Chesne de Bellecourt et de Wit, se crurent autorisés à changer la nature de leurs rapports avec le gouvernement japonais : ils quittèrent la capitale, dans laquelle ils avaient résidé jusqu’alors, et se rendirent à Yokohama, où, protégés par les canons de leurs vaisseaux, ils pouvaient vivre dans une. sécurité relative. Le ministre américain, M. Townsend Harris, resta à Yédo, protestant ainsi contre les mesures adoptées par ses collègues. Sa conduite amena entre lui et M. Alcock une violente discussion, à la suite de laquelle les représentans des puissances étrangères se partagèrent en deux camps [14]. Cette division rendit plus difficile encore notre attitude vis-à-vis du gouvernement japonais. MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt accusaient-ils le taïkoun, M. Harris semblait se faire un devoir de le défendre. Cet état de choses eut ses conséquences naturelles : les Japonais ne tardèrent pas à regarder M. Alcock comme leur adversaire le plus acharné, et M. Harris comme un défenseur et un ami. Tandis que le ministre anglais, malgré ses éminentes qualités, malgré les nombreuses preuves qu’il donnait de son impartialité dans le règlement des différends survenus entre les Anglais et les indigènes, voyait de jour en jour s’accroître contre lui l’animadversion générale, son collègue d’Amérique gagnait la popularité, en même temps qu’il faisait de rapides progrès dans la confiance des hauts fonctionnaires.

M. Alcock ne fit rien pour ramener à lui l’opinion. Vivement blessé dans son orgueil national et dans ses sentimens personnels, car il avait eu pour le malheureux Heusken une affection toute particulière, il insista avec une fermeté impérieuse afin que satisfaction fût donnée aux nations occidentales pour les nombreuses-offenses qu’elles venaient de subir. MM. du Chesne de Bellecourt et de Wit appuyèrent ses demandes, et le gouvernement japonais fut obligé de s’y soumettre. On convint donc que les temples de To-dengi, Saï-Kaïgi et Chiogi, sièges des légations anglaise, française et hollandaise, auraient à l’avenir une garde nombreuse de soldats japonais, payés et entretenus par la cour de Yédo, afin de protéger la vie de nos ministres. On convint aussi que le taïkoun inviterait les envoyés étrangers à revenir dans la capitale, leur préparerait une entrée solennelle, et leur ferait rendre le salut royal par les canons des forts.

Nos ministres avaient beaucoup insisté sur cette dernière condition. Ils voulaient ainsi, par une démonstration extérieure, prouver à la population que les puissances européennes étaient assez fortes pour contraindre le gouvernement à les traiter avec respect ; mais l’astuce de la cour de Yédo rendit illusoire cette partie dû programme. La veille du jour où devait avoir lieu l’entrée solennelle, l’exercice du canon commença dans les forts désignés pour rendre le salut à nos ministres ; il continua le lendemain, et pendant vingt-quatre heures on entendit les salves répétées de l’artillerie. Les coups de canon tirés au moment où MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt entraient dans Yédo se confondaient, pour les habitans de la capitale, avec les feux d’artillerie qui les avaient précédés, tandis que nos représentans y voyaient un honneur, et en supputaient le nombre pour juger si rien ne manquait à l’exécution de la convention arrêtée. Au prix de quelques livres de poudre, le gouvernement japonais leur avait donné satisfaction sans se compromettre devant ses sujets, et M. Alcock put écrire au cabinet britannique : « Je suis persuadé que les circonstances qui ont accompagné ma rentrée dans Yédo sont très favorables au maintien de relations pacifiquement amicales avec le Japon, et que ma sécurité personnelle ainsi que celle de mes collègues ne courront plus les mêmes risques que par le passé. » les ministres européens ne connurent que beaucoup plus tard la supercherie dont ils avaient été dupes, et il n’était plus temps alors d’en obtenir réparation.

Cependant la cour de Yédo commençait à comprendre que ses intérêts étaient liés avec ceux des étrangers ; elle les avait admis au Japon, et se trouvait obligée de les y maintenir. le parti réactionnaire, dont elle avait brisé le système politique, était resté son irréconciliable ennemi, et, après avoir hésité quelque temps entre lui et le parti progressiste, le taïkoun reconnut la nécessité de revenir aux idées libérales inaugurées par le gotaïro. Dès lors se forma contre lui, et en même temps contre les étrangers, une vaste conspiration qui avait pour chefs le prince de Satzouma et le jeune prince de Kanga. Leur but, ouvertement avoué, fut de renverser le gouvernement en suscitant la guerre civile ou la guerre étrangère. Ils avaient l’espoir de soulever entre les Occidentaux et les Japonais des querelles si graves, qu’un conflit deviendrait inévitable. Ils regardaient comme facile de chasser les étrangers après avoir détruit le gouvernement qui les protégeait. La cour de Yédo fut donc placée dans la position la plus embarrassante deux années après nous avoir ouvert le Japon. Elle agit dans ces circonstances avec sagesse, et si l’orgueil national l’empêcha d’abord de se mettre sous la protection de ses alliés occidentaux et d’arborer franchement le drapeau du progrès, la violence de ses ennemis la força bientôt de renoncer à tout subterfuge et de se déclarer tout haut contre le parti réactionnaire.

Au nombre des mécontens qui fourmillaient alors au Japon se distinguaient, par leur sauvage fanatisme, les anciens serviteurs du prince de Mito et du gouverneur Hori-Oribeno-Kami. Ils parcoururent l’empire dans tous les sens, excitant les populations à la révolte contre le gouvernement du taïkoun, exagérant ses fautes, lui prêtant des intentions hostiles à l’indépendance des princes japonais, et montrant la nécessité de le renverser. Le moyen le plus prompt pour atteindre ce but était, selon eux, de l’engager dans une guerre contre les étrangers. Ceux-ci devenant tous les jours plus exigeans et plus impérieux, il fallait leur porter des coups sensibles, et ils demanderaient alors une satisfaction telle que le taïkoun serait obligé de la refuser ; ce refus ferait infailliblement éclater la guerre.

Sans doute la cour de Yédo eut connaissance de ce qui se passait, car elle prit des mesures extraordinaires de précaution pour protéger la vie et la propriété des étrangers qui, sur la foi des traités, étaient entrés en rapport avec le Japon. Yokohama fut entouré de fossés et de canaux, destinés à isoler du reste de l’empire les établissemens où résidaient les commerçans occidentaux. À chaque entrée de la ville, on vit s’élever des postes occupés par des gardes japonais, et devant lesquels personne ne pouvait passer sans faire connaître l’objet de son voyage à Yokohama. La surveillance s’exerçait avec un soin particulier lorsqu’il s’agissait d’un samouraï [15] ; pour circuler dans la ville étrangère, tout samouraï était obligé de se munir d’un fouddé, espèce de passeport, qu’il devait attacher à la garde de son épée ; celui qui négligeait de prendre ce sauf-conduit s’exposait à être immédiatement arrêté par la police de Yokohama. À Yédo, foyer de la conspiration anti-étrangère, on poussa les mesures de précaution plus loin encore. Le taïkoun ne se contenta pas de mettre pour ainsi dire les légations en état de siège ; tous les membres de ces légations devinrent l’objet d’une surveillance incessante. Ils ne pouvaient faire un pas dans la rue, dans les cours même de leurs habitations, sans se trouver entourés d’hommes armés, qui, à pied ou, à cheval, les accompagnaient partout et ne les perdaient pas un instant de vue.

Ces dispositions, adoptées par le gouvernement du taïkoun, n’avaient d’autre cause sans doute que d’excellentes intentions à l’égard des Occidentaux ; cependant elles offusquèrent ceux-là mêmes qu’elles voulaient protéger. Les commerçans de Yokohama se plaignirent de ce que la surveillance aux portes de la ville, s’exerçait moins sur les personnes que sur les marchandises ; ils ajoutèrent, à tort ou à raison, que le gouvernement levait des impôts arbitraires et irréguliers sur tous les objets de commerce étranger, et que celui-ci en souffrait considérablement. Les résidens à Yédo ne furent pas satisfaits non plus de se voir traités comme des prisonniers d’état, et ils flétrirent du nom d’espionnage les mesures que le gouvernement appelait moyens de protection. Fatigués à la fin de voir constamment autour d’eux les visages attentifs et inquiets de leurs gardes japonais, ils renoncèrent, autant qu’il était possible, à leurs résidences officielles, et se rendirent pour quelque temps, M. du Chesne de Bellecourt à Yokohama, M. de Wit à Décima, et M. Alcock en Chine, où l’appelaient du reste ses affaires personnelles.

Vers la fin de juin 1861, M. Alcock revint de la Chine au Japon, et dans les premiers jours du mois suivant il partit du port de Nagasaki., situé au sud de l’empire, dans l’intention de se rendre par la voie de terre à Yédo. Son voyage, qui dura trente jours et dont il a écrit une relation intéressante [16], le conduisit à travers une grande partie du Japon. Il constata que le pays était admirablement cultivé, les villes animées et propres, les grandes routes bien entretenues ; partout il lui sembla voir régner l’ordre et l’aisance. Son escorte japonaise suivit sans opposition le chemin qu’il avait tracé, si ce n’est dans deux occasions : on le pria une première fois de faire un détour afin de ne pas traverser Kioto, résidence du mikado, et il céda ; on voulut une seconde fois lui faire quitter sa route pour éviter une autre ville : il résista et força l’escorte à lui obéir. Ces faits sans importance apparente précédèrent immédiatement un événement fort grave, dont on cherche encore en vain l’explication complète.

Le 3 juillet, M. Alcock arriva à Yédo, où il reprit possession de son ancienne résidence, le temple de Todengi. Dans la nuit qui suivit le jour de son arrivée, il fut attaqué dans cette demeure par une vingtaine d’hommes qui tuèrent plusieurs de ses gardes, blessèrent deux Anglais attachés à sa suite, et ne renoncèrent à leur projet de le massacrer lui-même qu’après avoir vaillamment soutenu un combat des plus inégaux contre une troupe nombreuse [17]. Plusieurs des assaillans furent tués ; on trouva sur l’un d’eux un papier portant quatorze signatures, et dans lequel il était dit que quelques bons patriotes japonais avaient résolu de faire le sacrifice de leur vie dans l’intention d’expulser les étrangers, de « rendre le repos à l’empire, à son empereur le mikado, et au lieutenant de celui-ci, le taïkoun. » Il était évident que l’attentat avait été commis par quelques-uns de ces hommes intrépides et redoutés connus sous le nom de lonines ; mais il est probable qu’ils n’avaient été que les instrumens du parti fanatique. MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt se livrèrent à de longues et actives recherches pour découvrir à quelles instigations ils avaient obéi : il n’en résulta rien de précis. Quelques personnes accusaient les anciens serviteurs du prince de Mito et de Hori-Oribeno-Kami ; d’autres attribuaient le crime à des émissaires du prince de Kanga ou du prince de Satzouma. Personne n’osa désigner comme complice le gouvernement du taïkoun. Le papier saisi sur l’un des lonines insinuait à la vérité que les coupables comptaient parmi eux des partisans de la cour de Yédo ; mais on attribua cette insinuation aux ennemis de cette cour, qui s’étaient flattés ainsi de la brouiller avec les nations européennes.

L’attaque de la légation anglaise causa de grands embarras aux ministres étrangers résidant à Yédo. Après l’assassinat de M. Heusken, MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt avaient manifesté leur indignation en termes trop énergiques pour se contenter d’une simple protestation en présence d’une insulte nouvelle et beaucoup plus grave. Ils résolurent donc d’opposer, en cas de besoin, la force à la violence, et s’entourèrent de corps de garde anglais et français. Cette démonstration leur donna une certaine sécurité personnelle, mais fournit en même temps la preuve évidente qu’ils n’avaient point réussi à établir avec le gouvernement japonais des relations vraiment amicales. À qui était la faute, à ce gouvernement ou aux envoyés européens ? Tous ceux qui avaient quelque intérêt à résoudre cette question s’en préoccupèrent assez longuement, et leurs investigations finirent par amener un résultat tout à fait imprévu. Elles prouvèrent que le gouvernement avec lequel les étrangers avaient traité jusqu’alors n’était pas le véritable gouvernement du Japon, que la cour de Yédo ne pouvait prendre des engagemens au nom de l’empire, enfin que le taïkoun, en concluant des traités avec les nations occidentales, en usurpant ainsi le pouvoir du maître suprême, s’était placé dans une situation illégale, et qu’il n’avait ni la force ni le droit d’accomplir les promesses faites aux alliés. C’est dans l’erreur où nous étions relativement à la puissance du taïkoun qu’il faut voir le germe de toutes nos difficultés avec le Japon. Il est nécessaire ici de compléter par quelques détails les observations générales que nous avons déjà faites sur le gouvernement japonais, et de donner ainsi à cette étude sa conclusion véritable.


Le mikado est l’empereur légitime du Japon. Le chiogoun ou le taïkoun, comme l’appellent plus communément les étrangers, n’est qu’un de ses grands dignitaires ; il occupe la position d’un maire du palais, chargé de l’administration de l’empire, sans avoir en aucune façon le pouvoir législatif. Quoique sa puissance réelle soit plus grande que celle du mikado, il se trouve cependant placé, dans la hiérarchie politique, non-seulement au-dessous de lui, mais encore au-dessous de plusieurs hauts fonctionnaires que le mikado a le droit de nommer, et même au-dessous des dix-huit grands daïmios ou pairs du Japon. Si les taïkouns n’en sont pas moins restés, pendant des siècles, tranquilles possesseurs d’un pouvoir qui devait inévitablement susciter contre eux des jalousies et des haines, il faut chercher l’explication de ce curieux état de choses dans les lois par lesquelles Hieas, le fondateur de la dynastie actuelle, avait lié sa cause à celle des divers princes japonais, en subordonnant la position et l’indépendance des daïmios à la position et à l’indépendance du taïkoun. Les dix-huit grands daïmios sont en effet des usurpateurs au même titre que le taïkoun. Originairement les daïmios étaient des gouverneurs ou des préfets que le mikado envoyait dans les différentes provinces pour en être les administrateurs responsables. Leur puissance, dans ces positions, a fini par grandir de telle sorte que leur maître n’a plus eu sur eux une autorité suffisante pour les destituer, et que la dignité préfectorale est devenue héréditaire dans leurs familles. À partir de cette époque, ils ont considéré les provinces qu’ils gouvernaient comme leur propriété, et ont conquis une situation tout à fait indépendante vis-à-vis du mikado. Ils ont guerroyé les uns contre les autres pour étendre leurs principautés ; souvent aussi plusieurs d’entre eux se sont unis afin de résister aux tentatives réitérées du mikado pour les réduire à l’obéissance. De longues et sanglantes guerres civiles ont alors désolé le Japon. De ces guerres est née la puissance des chiogouns, généraux que le mikado avait l’habitude d’employer contre ses sujets révoltes. Les chiogouns, abusant à leur tour du pouvoir dont ils étaient investis, manquèrent à cette fidélité qui les caractérisait depuis plusieurs générations, et firent la guerre pour leur propre compte au lieu de la faire au bénéfice de leur maître. C’est ce qu’avait fait Taïkbsama, le prédécesseur de Hieas.

Hieas, qui parvint à la dignité du taïkounat en 1598, sortait d’une nouvelle famille de préfets. Son père avait été gouverneur de Mikana, et lui-même administrait cette petite principauté lorsque le chiogoun Taïkosama le nomma tuteur de son fils. À cette occasion, Hieas avait obtenu l’administration de cinq autres provinces, dont Taïkosama venait de chasser les anciens préfets au nom du mikado. Il se trouvait ainsi maître de six provinces, mais il ne tenait du mikado, par son père, que la principauté de Mikana ; cette principauté était de fort peu d’importance, et donnait à son gouverneur une position très inférieure à celle des daïmios qui occupaient de grandes provinces comme celles de Kanga, de Satzouma, de Fosokava. Les daïmios refusèrent de voir dans Hieas leur égal ; à leurs yeux, la puissance réelle que lui donnaient les cinq provinces reçues de Taïkosama n’ajoutait rien à sa dignité. En effet, malgré leurs fréquentes rébellions contre le mikado, ils prétendaient n’avoir jamais méconnu ses droits légitimes. Au nombre de ces droits, l’un des plus importans, selon eux, était celui de donner l’investiture des fiefs, et, s’ils avaient combattu le mikado, ils l’avaient fait légalement, pour soutenir leurs propres droits à la possession permanente des fiefs dont ils avaient été investis. Or Hieas, qui tenait la plus grande partie de sa puissance, non pas du mikado, mais du chiogoun, n’était à leurs yeux qu’un noble de fraîche date, prince seulement de Mikana, et ils ne pouvaient en aucune manière le regarder comme leur égal, eux qui descendaient des anciens et puissans préfets, eux qui représentaient la véritable noblesse japonaise !

Hieas leur fit la guerre pendant treize ans et chassa plusieurs d’entre eux de leurs provinces, qu’il partagea entre ses parens, ses officiers et, ses soldats. Les princes qu’il n’avait pas soumis, au nombre de dix-huit, se liguèrent pour lui résister, mais avec peu d’espoir, de réussir, tant sa puissance et son habileté étaient devenues redoutables. Cependant ils parvinrent à rassembler une armée considérable. C’est en présence de cette armée que Hieas s’arrêta dans sa marche triomphante. Il était alors au déclin de sa vie, et il appréhenda justement de compromettre dans une bataille le prix de sa longue, et glorieuse carrière. Assez fort d’ailleurs pour faire quelques concessions, il put, sans que son orgueil eût à en souffrir, inviter les alliés à entrer en pourparlers avec lui. Ceux-ci s’empressèrent d’accueillir ses ouvertures et signèrent le fameux pacte qui porte le nom de lois de Gongensama. Le texte complet de cette constitution n’est pas encore connu. Pour expliquer la diversité qui existe dans les relations du taïkoun avec chacun des grands daïmios, il faut admettre que Hieas traita séparément avec chacun d’eux, et que la constitution actuelle du Japon s’appuie sur dix-huit traités particuliers.

Les lois de Gongensama, qui réunirent pour la première fois, depuis longues années, l’empire divisé par tant de troubles, furent soumises à la sanction du mikado, qui ne put refuser de se rendre à la volonté unanime de ses redoutables vassaux. Ces lois d’ailleurs ne portaient pas atteinte à sa majesté extérieure ; elles le laissaient en possession indiscutée de son titre et lui donnaient tous les dehors de la puissance royale. Il perdait à la vérité le droit de destituer aucun de ses feudataires, mais il, gardait celui d’accorder à chaque daïmio l’investiture de son fief, et jamais taïkoun ne pouvait entrer en fonction avant d’avoir obtenu confirmation de son pouvoir. De plus, il fut convenu qu’aucune réforme altérant la constitution ne serait exécutoire, si le mikado ne l’avait sanctionnée. La cour du Japon resta à Kioto. Quant au gouvernement, il fut transféré à Yédo, et le taïkoun en prit les rênes en qualité de chef du pouvoir exécutif. Le mikado, y fut représenté par le corps réuni des dix-huit daïmios, gardiens naturels de la constitution japonaise. Ces derniers s’étaient astreints, afin de contre-balancer la puissance du taïkoun, à résider à des époques fixes dans la seconde capitale de l’empire. Sujets du mikado et non du taïkoun, s’ils avaient des obligations à remplir envers celui-ci, il était de son côté responsable envers eux de toute mesure touchant à l’intérêt général. Représentons de l’ancienne noblesse, pairs du Japon, souverains indépendans par la volonté et la grâce du mikado, ils ne continuaient à voir dans le taïkoun, chef du pouvoir exécutif, qu’un des grands officiers de l’empereur ; ils le regardaient comme un parvenu chargé temporairement d’administrer les affaires, et dépourvu de cette dignité personnelle que dans les pays féodaux donné seule une haute et antique lignée. Qu’on s’imagine la dédaigneuse déférence qu’aurait pu témoigner dans la France du XVIIe siècle un Montmorency pour Mazarin ! Cette comparaison n’a pas la prétention d’être absolument exacte, mais elle montrera plus clairement que de longues considérations ne pourraient le faire de quelle nature sont les relations qui existent entre le mikado, les daïmios et le taïkoun. Les étrangers ne peuvent d’ailleurs saisir de ces relations que les lignes générales ; nous avons montré quelles difficultés insurmontables les arrêtent. Il ressort toutefois des observations qu’on a pu faire deux points importans : c’est d’abord que la puissance du taïkoun est strictement limitée, et en second lieu qu’il en a dépassé les bornes en concluant des traités avec les étrangers sans avoir obtenu l’autorisation du mikado.

L’arrivée des Européens au Japon, les rivalités qui en étaient résultées entre le régent Ikammono-Kami et le prince de Mito, entre le ministre Ando et le gouverneur Hori, avaient divisé l’empire en deux partis prêts à se déclarer la guerre. La nouvelle de ces troubles était naturellement arrivée à Kioto. Le mikado chargé aujourd’hui des affaires du Japon, et que l’on représente comme un homme jeune et énergique, avait suivi avec le plus grand intérêt les phases successives des événemens. Pour la première fois peut-être s’offrait à l’empereur légitime l’occasion de rentrer en possession de sa pleine autorité, d’abaisser la puissance et la richesse du gouvernement de Yédo, de secouer l’injure d’en recevoir une pension, de reprendre l’influence, de cesser enfin d’être un simulacre de roi. Des deux factions qui partageaient le Japon, la plus forte et la plus populaire était la faction hostile aux réformes inaugurées par le taïkoun. Il ne s’agissait pour le mikado que de se mettre à la tête du mouvement réactionnaire et de personnifier en lui-même le principe patriotique dont Mito et Hori avaient été les plus éminens martyrs. Des agens secrets du mikado se rendirent auprès des daïmios que la voix publique désignait comme opposés à la cour de Yédo, et les exhortèrent à s’unir à l’empereur légitime en leur démontrant que leurs intérêts se confondaient avec les siens. En même temps on fit circuler divers pamphlets avec l’intention évidente de pousser les daïmios à la guerre contre le taïkoun.

« Depuis des siècles, écrivait-on, les taïkouns, oubliant l’origine de leur pouvoir, ont porté atteinte à la dignité et a la puissance du mikado, leur maître, et la conduite du taïkoun actuel prouve qu’il ne faut attendre de lui ni équité ni bonne foi. Les choses en sont venues à ce point que les puissances étrangères considèrent le taïkoun comme le maître du Japon, et traitent l’empereur légitime comme un être sans force et sans influence. C’est au taïkoun que les barbares se sont adressés lorsqu’ils ont voulu conclure des traités avec le Japon ; le mikado n’a pas même été consulté, et son approbation, qui est indispensable pour introduire des réformes dans la constitution, n’a pas été sollicitée. Cependant ces traités sont en vigueur comme s’ils avaient une valeur légale. Le taïkoun a donc commis un crime de trahison contre la majesté de son maître et contre la sainteté de la constitution en vertu de laquelle il se trouve placé à la tête du pouvoir exécutif. On ne peut nier que la cour du taïkoun s’efforce de concentrer toute la puissance du Japon à Yédo. Là sont les armes et les navires étrangers, là, s’élèvent des écoles où l’on enseigne les arts et les sciences de l’Occident. Le commerce avec les barbares n’a lieu que dans les domaines du taïkoun ; les grands daïmios n’ont pas le droit de lui ouvrir leurs ports ; il n’enrichit que les sujets du taïkoun, et celui-ci en tire pour lui-même des bénéfices considérables. Le but que poursuit le gouvernement de Yédo n’est-il pas facile à prévoir ? Il s’arme, il se prépare à subjuguer tous ceux qui voudront un jour se soustraire à son autorité. Au temps de Hieas, les dix-huit grands daïmios réunis ont pu opposer une résistance formidable ; mais alors les armées des princes n’avaient vis-à-vis celle de Hieas qu’une infériorité, celle du nombre. Aujourd’hui les chances ne sont plus aussi égales : les bateaux à vapeur du taïkoun, les armes à feu qu’il a achetées ou qu’il a fait fabriquer d’après les modèles étrangers, la connaissance d’un art tout nouveau de faire la guerre, lui donnent une supériorité dangereuse sur les autres princes japonais. Ceux-ci, pour éviter d’être attaqués isolément, doivent se réunir au plus tôt, et entraver par leur alliance la politique tortueuse du taïkoun. Le mikado est prêt à donner à la bonne cause l’appui de son nom ; mais, pour qu’il le fasse, il est nécessaire qu’une requête officielle lui soit adressée. Il n’est pas douteux qu’il ne l’accueille favorablement, et qu’il ne rétablisse l’union de la vieille noblesse avec l’empereur légitime. De cette union, qu’il a toujours ardemment désirée, naîtra le retour à l’antique et vénérable état de choses. »


Les daïmios, que la puissance sans cesse croissante du taïkoun tenait depuis longtemps en jalousie et en défiance, écoutèrent favorablement les paroles des agens du mikado. Plusieurs d’entre eux, et à leur tête Kanga, Satzouma, Schendei et Kforoda, se liguèrent et se rendirent en corps à Kioto, où ils arrivèrent le 26 mai 1862. Ils déposèrent publiquement une plainte contre le taïkoun, serviteur infidèle de l’empereur légitime, l’accusèrent d’avoir violé les lois de Gongensama et supplièrent le mikado d’instruire l’affaire, et, le cas échéant, de punir le coupable. Le mikado, qui s’attendait à recevoir cette plainte des principaux daïmios, dépêcha aussitôt un de ses officiers, qui arriva à Yédo le 12 juin 1862, porteur d’une lettre par laquelle il était enjoint au taïkoun de se rendre dans le plus bref délai à Kioto pour se justifier devant son maître de l’accusation portée contre lui.

Le taïkoun Minamoto-Yemotschi essaya d’abord de décliner cet ordre, et chargea un de ses fonctionnaires, le ministre Kouzé-Yamatono-Kami, membre du conseil des cinq, d’aller à Kioto et de porter au mikado une réponse hautaine ; mais Yamatono demanda avec instance de n’être pas choisi pour cette mission, et, le taïkoun ayant insisté, il se suicida. Un autre grand dignitaire, Sakkaï-Vakassano-Kami, fut nommé à sa place et partit sans hésitation ; mais, à peine à Kioto, au milieu des fidèles serviteurs du mikado qui lui reprochèrent son obéissance au taïkoun comme une trahison contre l’empereur légitime, il perdit courage. Après une courte conférence avec les plénipotentiaires du mikado, qui le contraignirent à demander pardon pour avoir suivi les ordres du taïkoun, il rentra chez lui et s’ouvrit le ventre, afin d’épargner à sa famille la honte de sa disgrâce. Le suicide de ces deux fonctionnaires fut suivi d’un nouvel attentat contre la vie du ministre Ando, l’un des principaux chefs du parti libéral. La cour de Yédo comprit alors que le parti du mikado était devenu puissant, et que le moment de lui faire une opposition ouverte était passé. Déjà plusieurs daïmios avaient osé écrire une lettre dans laquelle ils déclaraient formellement qu’ils cesseraient à l’avenir d’aller résider à Yédo ; on violait ainsi les lois de Gongensama, on s’affranchissait tout à fait du pouvoir et de le surveillance du taïkoun.

En présence d’une situation si critique, le taïkoun se vit obligé de faire de grandes concessions. Il désigna un nouvel ambassadeur, Mazdaïri-Hokino-Kami, ancien gouverneur d’Osaka, homme fort habile, et l’envoya à Kioto avec un message pacifique. Le taïkoun se déclarait prêt à déférer aux ordres de l’empereur, mais il demandait que ces ordres lui fussent communiqués par un haut fonctionnaire, véritable ambassadeur du mikado, qu’il n’y fût fait aucune allusion à l’accusation portée contre lui par les daïmios, et qu’on donnât à son voyage, l’apparence d’une visite de cérémonie. Cette visite avait un prétexte naturel, puisque le taïkoun venait d’épouser une sœur du mikado, et que, d’après l’étiquette japonaise, le nouveau marié va rendre ses devoirs à la famille de sa femme. Le mikado consentit à ces demandes ; il considéra sans doute qu’il était dangereux de pousser trop loin ses exigences contre un prince aussi puissant que le taïkoun, et qu’il fallait se contenter pour le moment de l’avoir humilié en le forçant à reconnaître la suprématie de l’empereur légitime. Un très haut fonctionnaire de la cour de Kioto, Oharra-Saïemmono-Kami, partit donc pour Yédo, où il arriva au commencement de juillet 1862. Il eut de nombreuses conférences avec les membres du conseil d’état, et retourna à Kioto après avoir obtenu la promesse formelle que, dans le délai d’une année, le taïkoun se rendrait auprès du mikado.

Sans attendre le résultat de cette visite, on peut déjà, d’après les faits qui viennent d’être exposés, reconnaître que si l’entrevue du taïkoun et du mikado doit exercer une grande influence survies affaires du Japon, elle ne tranchera cependant pas toutes les difficultés. Le taïkoun est en effet trop puissant pour abdiquer volontairement un pouvoir que lui et ses ancêtres ont exercé pendant plus de deux siècles ; le mikado de son côté ne laissera pas échapper sans une lutte opiniâtre l’occasion qui s’offre à lui de ressaisir la puissance dont sa famille a été dépossédée depuis le temps de Taïkosama. Un fait reste acquis néanmoins : c’est que les difficultés actuelles du Japon tourneront à l’avantage de l’Europe. Quel que soit le maître que les éventualités de cette lutte donneront au Japon, il devra se mettre résolument à la tête du parti qui veut assurer par une politique nouvelle le progrès de l’empire. L’élément étranger qui a pénétré au Japon ne pourra plus en être expulsé. Qu’il le veuille ou non, le gouvernement japonais devra rester en relations avec les Occidentaux, et de ces relations naîtra inévitablement une situation meilleure. Ce que l’amour des conquêtes a fait dans les temps primitifs des sociétés humaines, ce qu’a su faire aussi l’amour de la foi au moyen âge, c’est le commerce qui le fait aujourd’hui. Principal agent civilisateur des temps modernes, il procède d’une manière différente que n’ont fait à d’autres époques l’orgueil national et la croyance religieuse ; mais il tend au même but. Si la dévorante activité de nos marchands n’excite pas toujours les mêmes sympathies que l’héroïsme des guerriers et le dévouement des apôtres, ces hommes n’en servent pas moins avec une ardeur intelligente et féconde la cause de la civilisation occidentale ; ils vont répandre au loin la lumière dont leur patrie est le foyer ; ils portent l’influence du travail européen dans les contrées les plus éloignées ; les plus barbares, et peut-être la meilleure garantie de vitalité qu’offre en ce moment la société japonaise est-elle dans la présence des commerçans européens parmi elle, dans la part de plus en plus grande qu’elle-même sait faire aux idées et aux tentatives venues de l’Occident.


RODOLPHE LINDAU.


  1. Gongensama est le nom sous lequel on rend aux mânes de Hieas des honneurs presque divins.
  2. L’ancienne capitale dû Japon est indiquée sur nos cartes géographiques sous le nom de Miako, traduction verbale du mot capitale. Le véritable nom propre de cette résidence impériale est Kioto.
  3. C’est à l’obligeance de M. l’abbé Menuet de Cachou, missionnaire apostolique Hakodadé (île de Yesso), que je dois la communication de cet écrit du prince de Kanga. On retrouve dans ce curieux document tous les argumens dont les ambassadeurs européens se servirent, dix ans plus tard, pour engager les Japonais à entrer en relations avec les puissances occidentales.
  4. Je tiens les détails de ce récit de M. A. Gower, attaché a la légation anglaise de Yédo, un des hommes qui ont avec le plus de fruit étudié la situation actuelle du Japon.
  5. Les Japonais n’ont pas pour la vie le même attachement que les Européens. Dans aucun pays, on ne rencontre aussi facilement des hommes prêts à mourir pour un principe politique. Il n’y a pas un village au Japon où ne se puissent trouver des exaltés qui prennent pour devise : Je tue et je meurs ! comme les forcenés qui assaillirent M. Alcock. En général, les Japonais semblent attacher aux biens de la terre beaucoup moins de valeur que les chrétiens. La perte de leurs richesses, celle du parent le plus aimé, ne leur causent en apparence qu’une douleur légère. Le lendemain du grand incendie qui détruisit la moitié, de Yokohama et condamna des milliers d’habitans à la misère, les étrangers ne purent découvrir aucune figure abattue parmi les nombreuses victimes de ce désastre.
  6. Le traité outre la Hollande et le Japon, préparé par M. Dunker Curtius dès 1859, fut ratifié en même temps que les autres traités avec le Japon.
  7. Les étrangère ont pris l’habitude de comprendre sous la dénomination de maisons De thé la plupart des lieux publics où se réunissent les Japonais. Les maisons de thé proprement dites ou tcha-ïas sont des établissemens qui ressemblent à nos cafés. Les djoro-ïas de Sinagava au contraire sont des lieux de débauche qui servent ne rendez-vous à la jeunesse désœuvrée de Yédo. Les rixes y sont très fréquentes, et c’est, là que se trament d’ordinaire la plupart des crimes commis dans la capitale.
  8. Je dois faire observer que quelques personnes assez bien informées prétendent que le prince de Mito n’est pas mort, et qu’il se cache pour se soustraire à la vengeance des amis du régent. Cette opinion peu vraisemblable ne peut pourtant être tout à fait rejetée. Quoi qu’il on soit, depuis la mort du régent, on n’a plus entendu parler de Mito ; ses soldats, débandés et répandus par tout le Japon, y sont connus et redoutés sous le nom de Lonines de Mito (hommes sans emploi). La plupart des renseignemens relatifs à la rivalité entre le prince de Mito et le régent Ikammono-Kami ont été, avec une rare complaisance, mis à ma disposition par M. du Chesne de Bellecourt, ministre de France au Japon. Ce fonctionnaire ; qui habite Yédo et Yokohama depuis quatre ans y a travaillé avec une ardeur infatigable à réunir tous les documens relatifs au système féodal et à l’histoire contemporaine du Japon. Il possède à ce sujet des renseignemens très curieux dont la publication jettera quelque jour une vive lumière sur la situation politique du Japon.
  9. Les Japonais attachent un grand prix à leurs armes. Un noble ruiné vendra tout ce qu’il possède avant de se priver de ses deux sabres, héritage glorieux qui lui vient de ses pères et signe distinctif de sa naissance. Dans beaucoup de maisons, on trouve de vieilles armes qui pendant plusieurs générations ont passé de père en fils, et pour lesquelles chaque membre de la famille professe un culte presque religieux. On montre ces armes enveloppées d’étoffes précieuses, on en raconte avec orgueil la sanglante histoire, et un ami de la famille considère la permission de les toucher comme une marque de haute confiance. En recevant l’arme des mains de son propriétaire, il se mettra à genoux, s’inclinera profondément, et la portera respectueusement à son front avant de l’examiner. C’est une grave insulte que de dire à un noble que ses armes sont mauvaises, et toucher celles qu’il porte d’une manière irrévérencieuse est un outrage qui ne peut être lavé que dans le sang de celui qui l’a commis.
  10. Les différentes classes de la société japonaise, sans être aussi rigoureusement séparées les unes des autres que le sont les castes dans l’Inde, ne se rapprochent cependant pas autant que les diverses classes de la société européenne. Si un homme du peuple parle à un noble, c’est à genoux ; il doit le saluer partout où il le rencontre, qu’il le connaisse, ou non. Il est interdit sous des peines sévères aux mendians aux hettas et aux christans d’entrer dans la maison d’un laboureur ou d’un marchand. La société japonaise comprend plusieurs subdivisions ; voici les principales qu’il suffira d’indiquer brièvement :
    Les nobles (samouraïs), — Sous ce nom se rangent : la maison du mikado, — les hauts fonctionnaires de la cour de Kioto, — les dix-huit grands daïmios, gok’chis, ou pairs du Japon, — le taïkoun, — les gosankés, et les, gosankios, membres de la famille du taïkoun, — les trois cent quarante-quatre petits daïmios, vassaux du taïkoun, — les o-bounjos ou hauts fonctionnaires des cours des daïmios et du taïkoun, — les yakounines, fonctionnaires et soldats de la maison des princes ; — les tounines, hommes nobles qui se trouvent sans emploi. — Un o-bounjo est en même temps un yakounine ; mais tous les yakounines ne sont pas des o-bounjos. Un o-bounjo de même qu’un yakounine, en perdant sa place, devient un lonine. Tous les nobles, depuis le mikado jusqu’au lonine, portent deux épées.
    Les lettrés (bo-san).— Dans ce groupe figurent les prêtres, qui ont le droit de porter doux épées, et les médecins. — On trouve parmi les médecins des hommes nobles de naissance et qui conservent alors le droit de porter deux épées. — Les médecins d’extraction bourgeoise ne portent des armes quo lorsqu’ils sont en voyage.
    La bourgeoisie. — On range parmi les bourgeois les agriculteurs et fermiers, les artisans, les marchands, les pêcheurs et matelots.
    Ainsi se composent les trois classés qui forment l’ensemble de la société japonaise : les nobles, — les lettrés, — les bourgeois. On en exclut comme des parias les mendians ou kotsedfikis, les hettas et les christans. Il faut dire cependant quel est le sens de ces dénominations.
    Les kolsedjiki (mendians) sont divisés en quatre classes dont chacune reconnaît un chef qui demeure à Yédo. — Les hettas, hommes du peuple qui travaillent le cuir et versent par état le sang des animaux, demeurent en dehors des villes, sont regardés comme impurs et sont gouvernés par un roi, dan-saï-man, qui réside à Yédo et paie un fort tribut au taïkoun. — Les christans, descendans des anciens chrétiens, sont confines dans un quartier de Yédo, à peu près comme les Juifs l’étaient dans les villes du moyen âge.— Les mendians, les hettas et les christans ne peuvent se marier qu’entre eux.>
  11. La mort tragique de M. Heusken a été racontée dans la Revue du 1er décembre 1861.
  12. M. Polsbroeck, le plus ancien résident étranger au Japon, et qui, dans ses relations si difficiles avec le gouvernement de ce pays, a toujours fait preuve d’un tact parfait ; me répéta à plusieurs reprises qu’après avoir lu la lettre de Heusken il lui dit ces propres paroles : « Hori deviendra votre ennemi mortel, si vous lui envoyez une telle lettre. Écrivez-lui tout ce que vous voudrez, mais faites-le d’une manière conforme au code de la politesse japonaise. »
  13. Ce serait une erreur de croire que le suicide est bien fréquent au Japon. Il y est peut-être plus rare qu’en France ; mais, loin de se cacher, il s’y entoure d’un éclat solennel. Un Japonais ne se tuera pas par chagrin d’amour, par désespoir, à la suite d’un revers de fortune ou d’un mécompte d’ambition ; mais-a-t-il été gravement insulté, s’est-il rendu coupable d’une action qui pourrait entraîner son déshonneur ou celui de sa famille, il se décide à mourir, soit pour appeler la vengeance sur la tête de son ennemi, soit pour faire voir que, s’il a été assez faible pour commettre un crime, il lui reste la force d’accepter une expiation héroïque. Souvent le suicide doit être considéré comme une sorte de justification, d’un acte que la loi condamne. Ainsi l’assassin du prince ne Mito se tue non parce qu’il a commis un crime, mais pour montrer qu’au nombre des amis du régent il se trouve des hommes qui ne craignent pas de payer du prix de leur sang la vie de leur ennemi. Un homme qui veut s’ôter la vie rassemble sa famille et ses amis, et leur communique son dessein. Rarement on essaie de l’en dissuader. Puis il fait retourner en signe de deuil les nattes de sa maison, revêt un costume d’apparat, dicte ou écrit ses dernières volontés, prend au milieu des siens un repas solennel, et se rend à la grande salle de sa maison. Là il se met à genoux. Ses femmes et ses enfans se tiennent derrière lui, son fils aîné et son meilleur ami sont à sa droite et à sa gauche. Il tire son sabre, le porte d’un geste lent et réfléchi à son front, et entonne un chant lugubre auquel se joignent ceux qui l’entourent ; enfin il saisit l’arme des deux mains, et d’un seul coup il s’ouvre les entrailles. Un tel acte, accompli avec une telle fermeté, n’a rien de commun avec le suicide tel que le connaissent les sociétés occidentales. J’ai vu au grand théâtre de Nagasaki la représentation de la scène que je viens de décrire, et qui, au dire des assistans japonais, donnait une idée exacte des procédés suivis pour cette grande expiation, nommée hatra-kiri ou sep-kou.
  14. Un document anglais, le Blue Book de 1861, a donné les détails de cette discussion.
  15. Noble qui a, on le sait, le droit de porter deux épées.
  16. Cette relation, intitulée the Capital of the Tycoon, a paru à Londres, cette année même 1803, en 2 vol. gr. in-8°.
  17. Voyez la Revue du 1er décembre 1861.