Le Jardin des dieux/Le Clair de lune dans les ruines/Ville morte

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 197-202).



VILLE MORTE



I

Comme vous m’éprouvez, marbres mélancoliques,
Bains par l’herbe envahis, temples abandonnés,
Grands théâtres déserts, blanchis ou calcinés
Comme les ossements de géantes reliques.

Ô grave voyageur, c’est là que tu t’appliques
À peser le néant des siècles ruinés.
Tu rêves, le vent passe où tant d’hommes sont nés.
Seul, le chacal aboie aux fontaines publiques.


Les grillons patients liment la nuit d’été.
La Ville semble faire un long rêve argenté
Que le vent berce au loin de son murmure immense,

Tandis que sa rumeur aux innombrables voix
Vient d’un grand bruit de foule emplir comme autrefois
Le cirque débordé de lune et de silence.


II

Les chardons ciselés et les pavots velus
Se dressent au milieu des colonnes brisées…
Seul, un chacal errant parmi le colisée
Anime le silence où la Louve n’est plus.

Voici donc, voyageur, l’ombre où tu te complus,
Rien ne bouge, et sur toi répandant sa rosée,
La lune vient bleuir les pierres apaisées
Comme aux premières nuits des siècles révolus.


As-tu jamais vécu, ma Ville imaginaire ?
Tes marbres pleins de lait sous le songe lunaire
Mêlent à leur pâleur ton silence ennobli,

Et, lentement gonflé de leur sève nocturne,
Ton rêve immense puise, ô Ville taciturne,
Au suc de tes pavots un éternel oubli !


III

Tes pavots sous la lune, ô Ville immaculée,
Je les ai, dans ma halte, arrachés, et j’ai pu
Voir, tout à coup, ainsi qu’un philtre corrompu,
Jaillir de leur blessure une blême coulée.

Sève dont la pâleur semble toute gonflée
Et sang mystérieux des grands marbres rompus,
De toi, leur suc livide abonde comme un pus,
Ô Ville morte, immense et triste mausolée !


Inerte, toute entière adonnée au poison,
Tu rêves dans l’extase et dans la pâmoison
Et le pâtre, au créneau des montagnes lointaines,

Fils ignorant de ceux dont les bâtons armés
Ont pourchassé la Louve au milieu de tes plaines,
Contemple sans savoir tes temples exhumés.