Le Jardin des dieux/Pour le schah de Perse/Le Poète

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 221-224).



LE POÈTE



Sous la luisante soie et sous la laine molle
Le poète au milieu de son étroit jardin
Où le papillon rouge au miel des fleurs se colle
Écoute son jet d’eau, une rose à la main.

Il regarde pâlir les furtives nuances
Dont l’heure, tour à tour, farde son horizon
Jusqu’à ce que la lune épanchant le silence
Vienne d’un lait d’azur enchanter sa maison.


Le papillon posé sur la rouge tulipe,
La grenade qui s’ouvre aux couteaux de midi,
Le liseron fermé que le matin défripe,
Animent seuls le fond de son rêve engourdi.

Tout gagne à son regard une étrange fortune :
Qu’il écrive, on entend le frelon bourdonneur,
Le nénuphar qui songe est un grand bol de lune,
Et l’œil de la princesse est un puits de bonheur.

On voit se dérouler de merveilleuses fables,
Pleines de cruauté, d’amour et de désir,
Qu’il déroule au milieu de jardins ineffables
Comme la robe à fleurs qu’arbore le vizir.

Des arbres à poison versent d’âpres délices,
Des bourreaux, des bouffons et de rouges soldats
Entourent en riant l’estrade des supplices
Où les calmes héros se haranguent tout bas.


La mer gronde et ruisselle au fond de ses histoires.
Il sait dire la guerre avec ses chars de faux,
Et l’averse des dards sur la montagne noire
Des éléphants portant les princes triomphaux.

L’amour est dans sa voix si profond et si triste
Qu’en l’écoutant s’émeut l’ermite émacié
Et que le dur calife à qui nul ne résiste
Sent son cœur s’amollir sous son corset d’acier.

Ainsi fumant la pipe où se jaunit son pouce,
Assis devant ses fleurs il compose en rêvant,
Auprès de son jet d’eau, qu’éparpille ou rebrousse,
Parfois, dans le silence, un coup brusque du vent.

Souvent, il s’interrompt et sa main artisane,
Balançant le verset qu’il scande et qu’il redit,
Fait briller en glissant sur sa barbe persane
La pierre où dort le feu des jardins interdits.


Et toute la beauté du monde qu’il reflète
Semble se recueillir quand il prend près de lui,
Pour moduler ses vers, sa flûte de poète,
Rivale au bec d’argent du rossignol des nuits !