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Le Jardin des dieux/Sous l’œil des hublots/Horizons

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 253-258).
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HORIZONS



I

Nous allions vers la nuit, las du morne Occident.
Je ne sais quel fardeau glissait de nos échines
À chaque bond du pouls fiévreux dont les machines
Ébranlaient le bordage et l’entrepont grondant.

De l’or brûlait aux yeux des femmes, cependant
Que la carte du ciel que le soir imagine
Évoquait le Brésil, les Antilles, la Chine
Et les terres de cuivre et les terres d’argent.


Muets, nous appuyant au bord des bastingages
Nous retenions les mots impuissants des langages
Devant tant de splendeur et tant de majesté,

Lorsque, croulant, tragique, aux limites du monde,
Nous vîmes, tout à coup, dans le ciel exalté
Le soleil monstrueux crever la mer profonde.


II

Ô capitaine, ouvre tes cartes maintenant !
Voici les régions profondes du silence,
Après les Hyades d’or la Grande Ourse s’élance
Et la nuit a rompu les pourpres du ponant.

Quel ordre au pavillon du porte-voix tonnant
Jeter dans cette halte où le rêve balance ?…
Là-bas, la chair plus neuve a tant de succulence
Et les fruits ont un goût étrange et surprenant.


Je songe à de grands lacs dont le calme s’étale
Dans la touffeur des solitudes végétales
Où les panthères et la fièvre vont rampant,

Où, dans les courtes nuits, entre les fleurs vireuses,
L’éclair illuminant les jungles ténébreuses
Révèle au fond de l’eau le sommeil des serpents.


III

Ou plutôt non, promène-moi de seuil en seuil,
Allons du ciel polaire à la mer la plus chaude
Et que ce fier vaisseau qui, d’aube en aube, rôde
Ignore à tout jamais la douceur de l’accueil.

As-tu pour cinquante ans de vivres et d’orgueil
Et des soutiers tannés que plus rien ne corrode ?…
Je ferai devant Dieu brûler la plus belle ode
Tandis que l’océan roulera mon fauteuil !


Les gouffres délivrés des frayeurs anciennes
Nous berceront au long des nuits musiciennes,
Et, par les soirs hantés de fièvre et de typhons,

Aventuriers guéris de la vieille épouvante,
Sans fin, nous traquerons les horizons profonds
De cette solitude éternelle et mouvante.