Le Jour et la Nuit

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LE JOUR ET LA NUIT


san lorenzo


 
Au-dessus du tombeau trône un guerrier nu-tête
Qui dresse un front de roi sur un buste d’athlète.
Tuniques et manteaux jusqu’aux hanches tombés
Laissent voir la poitrine aux grands muscles bombés,
Virils témoins d’un âge où la force est bien-mûre,
Et, sous le beau travail d’une opulente armure,
Les épaules, malgré le fardeau de l’airain,
Gardent l’aplomb tranquille et le contour serein.
Mais, un pied, retiré, l’autre en avant du siège,
Toujours prêt à surgir comme un dieu qui protège,
Et sans quitter le sceptre en paix sur ses genoux,
Tournant la tête, il parle à de plus forts que nous.

Plus bas, sur le versant d’une corniche étroite,
Un géant, c’est le Jour, couché, la tête droite
Et de face, le front brutal et soucieux,
Remonte son épaule au niveau de ses yeux.

Il s’accoude en arrière et par devant ramène
L’autre bras ; et telle est sa pose surhumaine
Qu’il montre en même temps son ventre aux plis profonds
Et son dos formidable où se croisent des monts ;
Et, sur son genou droit posant son talon gauche,
Il lève des yeux d’ombre où le réveil s’ébauche.

A côté, cette femme effrayante qui dort,
Et se dompte à l’oubli par un si grand effort
Qu’on s’étonne, en voyant sa torpeur, qu’elle puisse
De son coude obstiné rejoindre ainsi sa cuisse,
C’est la Nuit. Elle songe entre hier et demain,
Le visage dans l’ombre incliné sur la main,
Abritant un hibou sous sa jambe ployée
Et l’épaule au rocher près d’un masque appuyée.
Vainement à son frère elle tourne le dos,
Le souvenir du Jour obsède son repos.
— Ah ! maître, quand tu mis l’horreur dans cette pierre,
Tu savais que c’est peu de fermer la paupière,
Tu le savais : rêver, c’est encore souffrir,
Et nul ne dort si bien qu’il n’ait plus à mourir.


Florence, octobre 1866.