Le Journal d’un marqueur

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 1-28).

LE JOURNAL


D’UN MARQUEUR


NOUVELLE


(1856)




C’était vers trois heures. Des messieurs jouaient : le client, le grand (ainsi l’appelait-on) ; le prince (celui qui vient toujours avec lui). Le monsieur aux longues moustaches était aussi là avec le petit hussard Oliver, l’ancien acteur, et Messire. Il y avait pas mal de monde.

Le grand jouait avec le prince. Moi, je marche autour du billard avec ma petite machine et je compte : 10 et 48, 12 et 48. On connaît notre besogne de marqueur : pas encore un morceau dans le ventre, pas dormi de deux nuits et il faut sans cesse crier les points et retirer les billes. Je compte et je regarde. Dans la porte, un monsieur quelconque vient d’entrer. Il regarde, regarde et s’ assied sur le petit divan. Bon ! « Qui peut-il être ? C’est-à-dire à quelle classe appartient-il ? » pensai-je.

Il était vêtu proprement, élégamment, si proprement que tous ses vêtements avaient l’air de sortir de chez le tailleur : pantalons à carreaux, veston à la mode, très court, gilet de peluche et chaîne de montre en or avec une foule de petites breloques. Il est vêtu avec soin, mais sa personne même est encore plus élégante : mince, taille élevée, cheveux frisés sur le devant, à la mode, visage blanc et rose, en un mot un beau garçon.

C’est connu, on sait que nous voyons des gens de toutes sortes, le monde le plus huppé vient là, et aussi beaucoup de déguenillés… alors, bien qu’on soit marqueur, on s’habitue aux hommes, c’est-à-dire qu’on entend quelque chose à la politique.

Je regarde le monsieur. Je vois qu’il s’assied tranquillement, ne connaît personne ; son costume est tout neuf. Je pense : oui, c’est un étranger, un Anglais, ou un comte nouvellement arrivé. Malgré sa jeunesse il a l’air assez important. Près de lui était Oliver, qui, lui-même, s’écarta.

La partie était finie. Le grand avait perdu. Il me cria :

— Toi, tu mens toujours, tu comptes mal, tu es distrait.

Il m’injuria, jeta la quille et s’en alla. Et voilà ! Chaque soir il joue avec le prince une partie de cinquante roubles, et maintenant il vient de perdre une bouteille de Mâcon et se met hors de soi. Bah ! C’est un caractère comme ça ! Il arrive parfois qu’il joue avec le prince jusqu’à deux heures, ils ne mettent pas d’argent dans la blouse, et je sais déjà qu’il n’y a d’argent ni chez l’un, ni chez l’autre, mais comme ça ils jettent la poudre aux yeux, et avec des airs sérieux :

— Ça va-t-il, doublons jusqu’à 250 ?

— Ça va.

Et si j’ai le malheur de bâiller, ou si je ne mets pas la bille comme il faut, — dame, l’homme n’est pas de fer ! — alors il faut entendre :

— On ne joue pas à la craie, mais à l’argent !

Celui-ci m’en veut plus que tous les autres.

Eh bien ! Voilà que tout à coup, dès que le grand s’en fut allé, le prince dit au nouveau venu :

— Ne voulez-vous pas jouer une partie avec moi ?

— Avec plaisir, — dit-il.

Il était assis si majestueusement qu’il paraissait très fier, mais quand il se leva et s’approcha du billard, il devint timide, — pas précisément timide, mais on voyait qu’il n’avait plus l’esprit tranquille. Était-il gêné dans son habit neuf ou craignait-il que tout le monde le regardât ? Sûrement il n’avait plus le même aplomb. Il marcha d’une façon étrange, de côté, accrocha les blouses avec sa poche ; il commença à frotter la quille avec la craie, qu’il laissa tomber. Même quand il pouvait faire la bille, il se retournait toujours et rougissait. Ce n’était pas comme le prince. Il a déjà l’habitude, lui. Il se blanchit, se blanchit les mains, retrousse ses manches et quand il se met à frapper, bien qu’il soit de petite taille, les blouses en tremblent.

Ils ont joué deux, trois parties, je ne m’en souviens plus. Le prince posa la quille et dit :

— Permettez-moi de vous demander votre nom ?

— Nekhludov, — dit-il.

— C’est votre père qui commandait le corps d’armée ?

— Oui.

Ils se mirent à parler en français. Je ne comprenais déjà plus rien ; ils évoquaient sans doute leur parenté.

— Au revoir, — dit le prince, — enchanté d’avoir fait votre connaissance.

Il se lava les mains et s’en alla souper ; l’autre resta avec les quilles près du billard et poussa les billes.

Notre affaire est connue : avec un nouveau venu plus on est grossier, mieux ça vaut : je pris les billes et les enlevai. Il rougit et me dit :

— Peut-on jouer encore ?

— Certainement, — lui dis-je, le billard est ici pour jouer.

Et je le regarde et je range les quilles.

— Veux-tu jouer avec moi ?

— Certainement, monsieur, dis-je.

Je remis les billes.

— Voulez-vous jouer à passer en dessous ?

— Que signifie : à passer en dessous ? — dit-il.

— Mais comme ça : vous me donnez cinquante kopecks et je passe sous le billard.

Il n’avait certainement jamais rien vu. Ça lui semblait étrange. Il rit.

— Bon, allons, allons, — dit-il.

Bon. Je demande :

— Combien me donnez-vous d’avance ?

— Eh ! joues-tu plus mal que moi ?

— Comment donc, — dis-je, — chez nous il y a peu de joueurs pouvant lutter avec vous.

Nous nous mîmes au jeu.

Il s’imaginait vraiment être un maître. Il frappe tout de travers et Messire reste assis et prononce chaque fois :

— Voilà une bille ! En voilà un coup !

Eh quoi ! Le coup n’était vraiment pas mal, mais il ne sait pas calculer. Eh bien ! Par convenance, je perdis la première partie : je passai sous le billard, en geignant. Tout à coup, Oliver et Messire bondissent de leurs places et frappent avec les quilles.

— Bravo ! Encore, — disent-ils, — encore !

Eh quoi « encore ? » Surtout Messire, qui, pour cinquante kopecks, est prêt non seulement à passer sous le billard, mais sous le Pont Bleu. Et il crie aussi :

— Superbe ! Il n’a pas encore essuyé toute la poussière !

Le marqueur Petrouchka est, je crois, connu de tout le monde. Il n’y avait que Tarik et Petrouchka.

Seulement, bien entendu, je ne donnais pas ma mesure. Je perdis la deuxième partie.

— Monsieur, — dis-je, — il m’est impossible de lutter contre vous.

Il rit. Ensuite, quand j’eus gagné trois parties, — lui avait 49 et moi pas un, — je posai la quille sur le billard et dis :

— Monsieur, voulez-vous jouer le tout ?

— Comment, le tout ? — dit-il.

— Oui, vous me paierez trois roubles ou rien, — dis-je.

— Comment ? Est-ce que je joue de l’argent avec toi ? Imbécile !

Il rougit même.

Bon. Il perdit la partie.

— Assez, — dit-il.

Il tire un portefeuille tout neuf acheté dans le magasin anglais, et il l’ouvre. Je vois qu’il veut déjà se vanter. Le portefeuille est plein d’argent, mais tout en billets de cent roubles.

— Non, — dit-il, — il n’y a pas là de petite monnaie.

Il prit dans sa bourse trois roubles.

— Deux roubles pour ton temps, — dit-il, — et le reste comme pourboire.

Je remerciai humblement :

— Je vois que Monsieur est très bon. Pour une telle somme, on peut passer dessous.

Une seule chose est regrettable, c’est qu’il ne veut pas jouer d’argent ; autrement je m’appliquerais et gagnerais vingt ou trente roubles. Quand Messire aperçut l’argent du jeune Monsieur, alors il lui dit :

— Vous plairait-il de jouer une partie avec moi ? Vous jouez si bien.

Il se faisait comme un renard.

— Non, excusez, — dit-il, — je n’ai pas le temps. — Et il s’en alla.

Je ne sais pas qui était ce Messire. Quelqu’un l’avait appelé Messire et ça y était. Il passait des journées entières dans la salle de billard et regardait. On ne l’invite à aucun jeu et toujours il s’asseoit, prend sa pipe et fume. Mais il jouait, celui-là !


Bon. Nekhludov revint une deuxième fois, une troisième. Il se mit à venir souvent. Il lui arrivait d’être là matin et soir. Il a appris à jouer à trois billes, à la guerre, à la pyramide. Il devint plus hardi, fit connaissance avec nous tous et commença à jouer assez bien. Naturellement, un jeune homme, de bonne famille, avec de l’argent, chacun l’estimait. Mais une fois il se disputa avec le client, le grand.

Ça commença par des bêtises.

On jouait à la guerre : le prince, le client, le grand, Nekhludov, Oliver et encore quelqu’un. Nekhludov se trouvait près de la cheminée, il causait avec quelqu’un.

C’était au grand à jouer. Sa bille était juste en face de la cheminée. Là-bas c’est un peu étroit et il aime avoir une grande place.

Et voilà : n’a-t-il pas aperçu Nekhludov ou l’a-t-il fait exprès ? il recule le bras d’un grand geste, et frappe son coude dans la poitrine de Nekhludov. Mais quel coup ! Il en fit même « oh ! » le pauvre. Alors, quoi ? un goujat pareil ? Il ne s’excuse même pas ! Il s’éloigne sans même le regarder et encore en murmurant :

— Quoi, on stationne ici ? Ça m’empêche de faire ma bille. N’y a-t-il pas de place ailleurs ?

L’autre s’approche tout pâle et dit avec calme et poliment :

— Avant tout, monsieur, vous devriez vous excuser, vous m’avez poussé.

— Je n’ai pas le temps de m’excuser maintenant, — dit-il. — Je devais gagner et voilà qu’un autre fera ma bille.

Lui répète de nouveau :

— Vous devriez vous excuser.

— Allez-vous-en, — dit-il. — En voilà un crampon !

Et il regarde toujours sa bille.

Nekhludov s’approche de lui encore plus près, et lui prend le bras :

— Vous êtes un insolent, monsieur, — dit-il.

Il est mince, tout jeune, timide comme une jeune fille, mais cependant quel gaillard ! Ses yeux flamboient, on dirait qu’il veut l’avaler. Le grand client, c’était un homme fort, haut, quelle comparaison avec Nekhludov !

— Quoi ! Moi, un insolent ?

Et en même temps il lève la main sur lui. Tous ceux qui sont là bondissent, les saisissent tous les deux par les bras et les séparent.

Au milieu du vacarme grandissant, Nekhludov dit :

— Qu’il me donne satisfaction, il m’a offensé.

L’autre répond :

— Je ne connais aucune satisfaction, c’est un gamin, pas davantage. Je lui tirerai les oreilles.

— Si vous ne voulez pas me donner satisfaction, vous n’êtes pas un gentilhomme, — dit Nekhludov.

Et il est prêt à pleurer.

— Toi, — répond l’autre, — tu es un gamin. Je ne m’offense pas de tes paroles.

On les a séparés, comme à l’ordinaire, et entraînés dans diverses chambres.

Nekhludov était ami avec le prince.

— Au nom de Dieu, va, — lui dit-il, — exhorte-le…

Le prince y alla. Le grand dit :

— Moi, je ne crains rien. Je ne veux pas m’expliquer avec un gamin. Je ne veux pas et c’est fini.

Eh bien ! On a parlé, parlé, enfin ça se calma.

Mais le grand client cessa de venir chez nous.

Sur l’amour-propre, ce Nekhludov était un vrai coq… mais quant au reste il ne comprenait rien du tout.

Je me rappelle une fois :

— Qui est ici avec toi ? — dit le prince à Nekhludov.

— Personne.

— Comment personne ?

— Pourquoi ? — dit Nekhludov.

— Comment, pourquoi !

— Moi, — dit-il, — jusqu’à présent j’ai vécu comme ça, alors pourquoi ne peut-on pas ?

— Comment, tu vivais comme ça ? C’est pas possible !

Il éclata de rire et le client à la moustache éclata aussi.

On se moqua de lui tout à fait.

— Alors jamais ? — disent-ils.

— Jamais.

Ils étouffent de rire. Alors, naturellement, je compris aussitôt qu’ils se moquaient de lui. Je regarde ce qui va en résulter.

— Allons tout de suite, — dit le prince.

— Non, à aucun prix.

— Ah ! assez, c’est ridicule. Allons.

Ils y sont allés.

Ils revinrent ici à une heure. Ils se mirent à souper.

Beaucoup étaient réunis et les meilleurs clients : Atanov, prince Razine, comte Choustakh, Mirtzov. Et tous félicitent Nekhludov et rient. On m’appelle. Je vois qu’ils sont assez gais.

— Félicite monsieur, — disent-ils.

— De quoi ? — demandai-je.

Comment a-t-il dit : de sa conversion ou conversation ? Je ne me rappelle plus bien.

— J’ai l’honneur de vous féliciter, — dis-je.

Il reste rouge, et sourit seulement. Ah, quel rire !

Bon, ensuite, tous, très gais, passent dans la salle de billard. Lui s’accoude et dit :

— Pour vous c’est drôle et pour moi c’est triste. Pourquoi ai-je fait cela ? Ni à toi, prince, ni à moi, je ne pardonnerai cela de ma vie.

Et il se mit à pleurer, à sangloter.

Certainement qu’il ne savait lui-même ce qu’il disait.

Le prince s’approche de lui et sourit.

— Assez de bêtises, — dit-il. — Allons à la maison, Anatole.

— Je n’irai nulle part, — dit-il. — Pourquoi ai-je fait cela ?

Et il continue à pleurer. Il ne veut pas quitter le billard et c’est tout. Voilà ce que c’est qu’un jeune homme inexpérimenté…

De cette façon il venait souvent chez nous. Ils arrivent un jour, lui, le prince et le monsieur aux longues moustaches qui venait chaque fois avec le prince. Les clients l’appellent toujours Fédotka. Il avait de larges pommettes, il était laid mais habillé élégamment et il venait en voiture. Pourquoi ces messieurs l’aimaient-ils tant ?

Vraiment je ne le comprends pas. Fédotka, Fédotka et voilà : on le régale, on le nourrit, on lui donne à boire et l’on paye pour lui. Et c’est un malin ! Quand il perd il ne paye pas, et quand il gagne on est sûr !… que n’a-t-il pas attrapé… et toujours bras-dessus bras-dessous avec le prince.

— Tu périrais sans moi, — disait-il.

Un gaillard !

Eh bien ! Ils arrivent, et disent :

— Faisons une partie à trois, à la guerre.

— Allons.

Ils commencent à jouer à trois roubles la partie. Nekhludov et le prince causent sans cesse.

— Regarde, — dit-il, — quelle jambe elle a.

— Non, — dit-il ; — la jambe ? bah ! c’est sa tresse qui est belle.

Inutile de dire qu’ils ne font pas attention au jeu et continuent seulement à causer entre eux. Et Fédotka sait son affaire, il suit bien et joue avec assurance ; et les autres manquent ou font toujours des fautes grossières. Il a déjà gagné dix roubles à chacun. Avec le prince il avait Dieu sait quels comptes, mais jamais ils ne se payaient l’un l’autre. Mais Nekhludov tira des billets verts et les lui tendit.

— Non, — dit-il, — je ne veux pas prendre ton argent. Jouons une partie, quitte ou double : c’est-à-dire ou je gagne double ou partie nulle.

Je plaçai les billes. Fédotka joua le premier. Nekhludov joue en affectant la négligence. À un moment il pouvait gagner la partie. Non, — dit-il, — je ne veux pas, c’est trop facile ; et Fédotka veille au grain. Certes il a caché le jeu et, comme par hasard, il gagne la partie.

— Allons, — dit-il, — jouons le tout.

— Allons.

Il gagne de nouveau.

— Non, — dit-il, — ça commence à m’embêter. Je ne veux pas te gagner beaucoup. Le tout, ça va ?

— Ça va.

Cinquante roubles sont enjeu et déjà Nekhludov demande : « Allons, le tout ! »

Ils ont marché, marché plus loin, et plus fort, enfin il lui a gagné deux cent quatre-vingts roubles.

Fédotka connaît le truc : il perd la simple et gagne la double. Et le prince, assis, voit que l’affaire devient sérieuse.

— Assez, assez, — dit-il.

Quoi ! Ils augmentent toujours l’enjeu.

Enfin, il arriva que Nekhludov avait perdu cinq cents roubles et quelque chose.

Fédotka posa la quille et dit :

— N’est-ce pas assez ? Je suis fatigué.

Et il est prêt à jouer jusqu’à l’aube pourvu qu’on lui donne de l’argent. On connaît cette politique.

L’autre veut jouer encore : « Allons, allons ! »

— Non, je te jure que je suis fatigué. Allons en haut, — dit-il, — là tu reprendras ta revanche.

En haut, chez nous, les clients jouaient aux cartes.

Et voilà, à partir de ce jour Fédotka l’a tellement roulé qu’il commença à venir chez nous chaque jour. Il joue une ou deux parties et toujours en haut, et en haut. Qu’y avait-il là-bas entre eux, Dieu le sait, seulement il est devenu tout autre, et toujours avec Fédotka. Autrefois il était habillé à la mode, propre, frisé et maintenant c’est seulement le matin qu’il est proprement habillé et après, quand il descend d’en haut, il n’est plus semblable à lui-même.

Une fois il arrive de là avec le prince, il est pâle, ses lèvres tremblent, il discute quelque chose.

— Moi, — dit-il, — je ne lui permettrai pas de dire (comment a-t-il dit ?) que je ne suis pas délicat (ou quelque chose comme ça) et qu’il ne jouera pas avec moi. Moi, je lui ai payé dix mille… alors il pourrait être plus réservé devant les étrangers.

— Assez, — dit le prince. — Est-ce la peine de se fâcher contre Fédotka ?

— Non, je ne le laisserai pas comme ça.

— Laisse, peut-on s’abaisser au point d’avoir une histoire avec Fédotka ?

— Mais il y avait des étrangers.

— Quoi, des étrangers ! Eh bien, veux-tu, à l’instant, je le forcerai à te demander pardon ?

— Non — dit-il.

Et il se mit à marmonner quelque chose en français, je ne comprenais déjà plus. Quoi ! le soir même ils ont soupé avec Fédotka et leur amitié continua.

Bon. Une fois il vint seul.

— Hein, — dit-il, est-ce que je joue bien ?

Notre affaire, on le sait, c’est de flatter chacun. On dit : bien. Et Dieu sait s’il joue bien ! il frappe fort, mais ne sait pas viser. Et depuis qu’il s’est lié avec Fédotka, il joue toujours de l’argent. Auparavant, il n’aimait pas le jeu intéressé, ni repas, ni champagne, rien. Il arrivait que le prince disait :

— Allons, une bouteille de champagne.

— Non, — disaiI-il, — j’ordonnerai plutôt de l’apporter sans ça : — Eh ! donne une bouteille !

Et maintenant il joue toujours à l’argent. Il passe toute la journée chez nous : ou il joue au billard avec quelqu’un, ou s’en va en haut. Je pense : pourquoi ça va-t-il toujours aux autres, et pas à moi ?

— Quoi ! monsieur, — dis-je, — il y a longtemps que vous n’avez joué avec moi.

Et voilà, nous nous mîmes à jouer.

Quand je lui eus gagné dix fois cinquante kopecks je dis : — Monsieur, voulez-vous à quitte ?

Il se tut. Il ne m’a pas dit comme autrefois : imbécile. Et nous nous mîmes à jouer quitte et quitte et j’avais sur lui quatre-vingts roubles. Alors quoi ? Il se mit à jouer avec moi chaque jour. Il attendait le moment où il n’y avait personne, parce que, naturellement, il avait honte devant les autres de jouer avec le marqueur. Une fois il s’emporta pour quelque chose, et il avait déjà perdu soixante roubles.

— Veux-tu le tout ? dit-il.

— Ça va, — dis-je.

Je gagnai.

— Cent vingt contre cent vingt ?

— Ça va, — dis-je.

Je gagnai de nouveau.

— Deux cent quarante contre deux cent quarante ?

— N’est-ce pas beaucoup ? — dis-je.

Il se tut. Nous jouâmes. Je gagnai la partie.

— Quatre cent quatre-vingts contre quatre cent quatre-vingts ?

Je dis : « — Quoi, monsieur, vous gaspillez. Donnez-moi, si vous voulez, cent roubles, et le reste comme ça ».

Alors, lui toujours si doux, il crie :

— Joue ou ne joue pas !

Je vois qu’il n’y a rien à faire.

— Trois cent quatre-vingts, — dis-je — s’il vous plait.

Naturellement, je voulais perdre.

Je lui donnai quarante d’avance. Il avait 52 et moi 36.

Il se mit à viser la jaune et la logea sur le 18 et ma bille se trouvait sur sa route. Je frappe ma bille pour qu’elle sorte du billard. Mais ça ne prend pas ; la bille frappe d’un coup double et de nouveau, je gagne la partie.

— Écoute, Piotre, — dit-il. (Il ne m’appelait pas Petrouchka). Je ne puis te remettre tout immédiatement, mais dans deux mois je pourrai payer même trois mille.

Et il devint tout rouge, sa voix même trembla.

— Bien, monsieur, — dis-je.

Je rangeai ma quille.

Il marche, marche ; il est tout en sueur.

— Piotre, — dit-il, — jouons le tout ?

Il pleure presque.

Je réponds : « — Pourquoi jouer, monsieur ? »

— Je t’en prie, allons.

Lui-même me tend la quille : je la prends et jette si fort les billes sur le billard, qu’elles tombent sur le parquet. Ça se comprend : il fallait se montrer. Je dis : « S’il te plaît, monsieur ». Il se hâtait tant, qu’il ramassa les billes lui-même. Je me dis : « Je ne recevrai pas déjà mes sept cents roubles, alors, si je perds, tant pis. » Je commence exprès à jouer mal. Alors lui : — Pourquoi joues-tu mal exprès ? Ses mains tremblent et quand la bille court vers la blouse, alors il écarte les doigts, sa bouche grimace et il penche sa tête et ses bras vers la blouse. Je lui disais :

— Ça n’aidera pas, monsieur.

Bon, quand il gagna cette partie, je dis : — Vous me devez cent quatre-vingts roubles et cent cinquante parties. Moi je vais souper.

Je posai la quille et sortis.

Je m’assis à une petite table en face de la porte et je regardai ce qu’il allait faire. Alors quoi ? Il marche, marche. Il pense probablement que personne ne le regarde, tout à coup il se tire les cheveux, de nouveau marche tout en murmurant quelque chose et de nouveau se tire les cheveux !

Après cela on ne le vit pas de huit jours. Il vint une fois dans la salle à manger, tout morne, et n’entra pas dans la salle de billard.

Le prince l’aperçut.

— Allons, — lui dit-il, — jouons.

— Moi, je ne jouerai plus.

— Quelle blague !… Allons.

— Non, je n’irai pas. Pour toi, — dit-il, — il n’y a aucun intérêt à ce que j’y aille, et pour moi, c’est très mauvais.

Après ça, de dix jours il ne parut pas. Ensuite, une fois, pendant les fêtes, il arriva en habit, on voyait qu’il était en visite, et il resta toute la journée.

Il joua tout le temps. Il revint le lendemain et le surlendemain… Tout marchait comme auparavant. Moi je voulais jouer encore avec lui.

— Non, — dit-il. — Je ne jouerai plus avec toi, et les cent quatre-vingts que je te dois, viens chez moi, dans un mois, tu les recevras.

Bon, un mois après, je vins le trouver.

— Je te jure, — dit-il, — que je n’ai pas d’argent, mais viens jeudi.

J y allai le jeudi. Il occupait un appartement magnifique.

— Eh bien ! est-il à la maison ? — demandai-je.

— Il est encore au lit, — me dit-on.

— Bon, j’attendrai.

Son valet de pied était un de ses paysans. C’était un petit vieux, tout gris, simple, ne connaissant aucunement la politique. Nous nous mîmes à causer…

— Pourquoi, — dit-il — vivons-nous ici, avec mon maître ! Nous sommes tout à fait empêtrés ; et dans ce Pétersbourg il n’y a pour nous ni honneur, ni profit. En venant de la campagne, en route, nous pensions : ce sera comme du temps du feu seigneur, — qu’il ait le royaume du ciel !

Nous fréquenterons les princes, les comtes, les généraux ; nous pensions : nous prendrons une comtesse, une belle avec une dot et commencerons à vivre comme il convient à un gentilhomme ; et en réalité nous ne faisons que courir les restaurants. Ça va tout à fait mal ! La princesse Rtistcheva est notre tante, le prince Borotintzev, notre parrain. Eh quoi ! il y est allé une seule fois, à Noël, et depuis ne s’est plus montré. Leurs valets se moquent déjà :

— Quoi ! me disent-ils, votre maître n’est pas comme son père ?

Une fois, je lui ai dit :

— Eh monsieur, pourquoi n’allez-vous pas chez votre tante ? Elle est ennuyée de ne pas vous voir depuis si longtemps.

— C’est embêtant là-bas, Demianitch, — dit-il.

Voilà, il ne se plaît qu’au cabaret. S’il rentrait au service au moins, mais non, il s’occupe de cartes et de tout le reste, et toutes ces choses ne mènent jamais au bien… Eh ! eh ! eh ! nous périrons ainsi, pour rien !

La feue madame, — qu’elle ait le royaume du ciel — nous a laissé le plus riche domaine : plus de mille âmes et des bois pour trois cent mille. Il a maintenant engagé tout, vendu le bois, ruiné le domaine et quand même il n’a rien. C’est connu, sans le maître, le gérant devient lui-même plus que son maître. Ah bien oui ! qu’il remplisse seulement sa poche et que là-bas tout périsse. Récemment, deux paysans sont venus. Ils ont apporté les plaintes de tout le domaine. « Il a ruiné le domaine » — disent-ils. Et lui ?… Il a lu les plaintes et a donné dix roubles à chaque paysan. « Bientôt j’irai là-bas moi-même, — dit-il. Je recevrai de l’argent, je paierai les dettes et alors je partirai. »

Et comment payer quand nous faisons sans cesse de nouvelles dettes ? Beaucoup ou peu à la fois nous avons dépensé cet hiver près de 80,000 roubles, et maintenant il n’y a pas un rouble à la maison. Et ça, toujours à cause de sa bonté. C’est un maître simple comme on ne saurait dire ; et c’est précisément pourquoi il se perd, comme ça, pour rien.

Et le vieux lui-même pleurait presque.

Il s’éveilla à onze heures et me fit appeler.

— On ne m’a pas envoyé d’argent, — dit-il, — mais je ne suis pas coupable. Ferme la porte.

Je la fermai.

— Voilà, — dit-il, — prends la montre ou l’épingle de diamant et engage-les. On t’en donnera plus de cent quatre-vingts roubles, et quand je recevrai l’argent, je les rachèterai.

— Quoi ! monsieur, — dis-je, — si vous n’avez pas d’argent il n’y a rien à faire. Donnez-moi au moins la montre ; pour vous, je puis consentir.

Et je vois que la montre vaut au moins trois cents roubles.

Bon. J’engageai la montre pour cent roubles et lui rapportai la quittance.

— Quatre-vingts, — dis-je — seront à votre compte et la montre vous la rachèterez vous-même.

Et jusqu’à présent il me doit mes quatre-vingts roubles.

Après cela, il se remit à venir chez nous chaque jour. Je ne sais pas quel compte il y avait entre eux, mais il venait toujours avec le prince ou allait avec Fédotka jouer en haut. Et aussi, entre eux trois il y avait un compte étrange, quelconque. L’un donnait à l’autre, celui-ci au troisième, et qui doit à l’autre, on ne peut le comprendre.

Ils vinrent ainsi, presque chaque jour, pendant près de deux ans. Mais il avait déjà changé d’aspect ; il s’était beaucoup dégourdi, et parfois il en venait à m’emprunter un rouble pour payer le cocher, et avec le prince, il jouait cent roubles la partie. Il était devenu triste, maigre, jaune. Aussitôt arrivé il ordonne immédiatement d’apporter un verre d’absinthe, mange un canapé à la fourchette, boit du porto, alors il devient un peu plus gai. Un jour, il arriva avant le dîner. C’était pendant le carnaval, et il se mit à jouer avec un hussard.

— Voulez-vous jouer une partie intéressée ? — dit-il.

— S’il vous plaît, répond l’autre.

— Et quoi ?

— Une bouteille de Clos-Vougeot, voulez-vous ?

— Ça va.

Bon. Le hussard a gagné et ils sont allés manger. Ils s’assirent à la table. Nekhludov dit :

Simon, une bouteille de Clos-Vougeot, et fais attention à bien la chauffer.

Simon sort, apporte le plat, mais pas la bouteille.

— Eh bien ! le vin ! — dit-il.

Simon sort et apporte le rôti.

— Donne du vin ! — crie-t-il.

Simon se tait.

— Es-tu devenu fou ! Le dîner déjà touche à sa fin et pas de vin. Qui donc boit du vin au dessert ?

Simon s’enfuit.

— Le patron vous demande, — dit-il.

Il devint tout rouge et bondit de la table.

— Que lui faut-il ?

Le patron était près de la porte.

— Je ne puis, dit-il, vous croire davantage, si vous ne payez pas ma note.

— Mais je vous l’ai dit, je vous paierai dans les premiers jours du mois.

— Comme il vous plaira, — dit le patron, mais je ne puis donner indéfiniment à crédit et ne recevoir rien. Je perds des dizaines de mille avec le crédit.

— Mais, mon cher, moi, on peut me croire, — dit-il. — Envoyez la bouteille et je tâcherai de vous payer au plus vite.

Et il courut dans la salle.

— Pourquoi vous a-t-on appelé ? — demande le hussard.

— Comme ça, un renseignement.

— Ce serait bon, — dit le hussard, — de boire maintenant un verre de vin chaud.

Simon ?… Eh bien ?

Simon sort. De nouveau pas de vin. Ça va mal.

Il quitte la table et accourt vers moi.

— Au nom de Dieu, Petrouchka, donne-moi six roubles.

Il est sans visage.

— Je vous jure, monsieur, que je ne les ai pas, et déjà vous me devez beaucoup.

— Dans une semaine je te rendrai quarante roubles au lieu de six, — dit-il.

— Si je les avais, — dis-je, — je n’oserais pas vous refuser, mais je vous jure que je ne les ai pas.

Alors, quoi ?… Il bondit, grince des dents, serre les poings, court comme un fou dans le corridor, et tout à coup se frappe le front.

— Ah ! mon Dieu ! dit-il. Qu’est-ce ?

Il n’entra même pas dans la salle à manger. Il sauta dans la voiture et s’enfuit.

Ah ! comme on a ri !

Le hussard demande :

— Où est le monsieur qui dînait avec moi ?

— Il est parti.

— Comment, parti ? Qu’a-t-il ordonné de dire ?

— Rien. Il s’est assis dans la voiture et a filé.

— Un bon coquin, — dit le hussard.

— Eh bien ! pensai-je, après un tel affront, il ne viendra pas de sitôt. Mais non.

Le lendemain soir il vint. Il passa dans la salle de billard. Il portait une boîte quelconque.

Il ôta son pardessus.

— Allons jouer, — dit-il.

Il regarde en dessous, furieux.

Nous jouâmes une partie.

— Assez, dit-il. Apporte-moi la plume et le papier, je dois écrire une lettre.

Moi, sans penser à rien, j’apporte le papier, le pose sur la table de la petite chambre.

— C’est prêt, monsieur, — dis-je.

Bon. Il s’assied à la table. Il écrit, écrit, murmure sans cesse quelque chose, ensuite bondit, sombre.

— Va voir si ma voilure est arrivée, — dit-il.

C’était le vendredi de Carnaval, alors il n’y avait pas de clients, tous étaient aux bals. J’allai me renseigner. Mais aussitôt que je fus sur la porte, je l’entends crier, comme effrayé de quelque chose :

— Pétrouchka ! Pétrouchka !

Je me retourne. Je regarde : il est debout, blanc comme un linge ; il me regarde.

— Vous m’avez appelé, monsieur ? — dis-je.

Il se tait.

— Que vous faut-il ?

Il se tait.

— Ah ! oui. Jouons encore une partie, — dit-il. Bon. Il gagne la partie.

— Quoi ! dit-il, ai-je appris à jouer ?

— Oui, — dis-je.

— C’est ça. Maintenant va voir si la voiture est là.

Et il continue à marcher dans la chambre.

Sans penser à rien je sors sur le perron. Je regarde, il n’y a aucune voiture. Je retourne.

Tout à coup j’entends que quelqu’un frappe avec la quille. J’entre dans la salle de billard : il y a une odeur étrange.

Je regarde : il est sur le parquet, tout en sang ; un pistolet est à côté. J’étais si effrayé que je ne pouvais dire un mot.

Et lui, agite, agite ses jambes et se raidit. Il râle, il s’étire de tout son long.

Et pourquoi a-t-il commis un tel péché ? Pourquoi a-t-il perdu son âme. Dieu le sait. Il n’a laissé que ce papier, mais je ne puis nullement comprendre. Vraiment, il s’en passe des choses en ce monde !




« Dieu m’a donné tout ce que peut désirer l’homme : richesse, nom, esprit, aspirations élevées. J’ai voulu jouir et j’ai piétiné dans la boue tout ce qui en moi était bon.

» Je ne suis ni déshonoré ni malheureux. Je n’ai commis aucun crime, mais j’ai fait pire : j’ai tué mes sentiments, mon esprit, ma jeunesse.

» Je suis enveloppé d’un filet fangeux dont je ne puis me débarrasser et auquel je ne peux m’habituer. Je tombe sans cesse, je tombe, je sens ma chute et je ne puis m’arrêter. »




« … Et qu’est-ce qui a causé ma perte ?

» … Avais-je en moi une forte passion qui m’excusât ? Non.

» … Ils sont bons mes souvenirs !

» Un terrible moment d’égarement, que je n’oublierai jamais, me fit me ressaisir. Je fus effrayé quand je vis l’abîme infranchissable qui me séparait de ce que je voulais être, sans pouvoir l’être. Les espérances, les rêves et les pensées de ma jeunesse parurent à mon imagination.

» Où sont ces pensées claires sur la vie, sur l’éternité, sur Dieu, qui avec tant de clarté et de force emplissaient mon âme ? Où est la force de l’amour qui, d’une chaleur douce, réchauffait mon cœur ?… »

« … Ah ! comme j’aurais pu être bon et heureux si j’eusse marché dans la voie qu’à mon entrée dans la vie me montraient mon esprit frais et les sentiments juvéniles, sincères ! J’ai maintes fois essayé de sortir sur cette voie claire, hors du cercle où tournait ma vie. Je me disais : J’emploierai toute ma volonté, et je ne pouvais pas. Quand je restais seul, j’étais gêné et effrayé de moi-même. Quand j’étais avec les autres, je n’entendais plus du tout la voix intérieure et tombais de plus en plus bas.

» Enfin, je suis arrivé à cette conviction terrible que je ne puis plus me relever. Je cessai d’y penser et voulus oublier. Mais le remords sans espoir me troubla encore plus fort. Alors, pour la première fois, me vint la pensée du suicide ».




« Je pensais auparavant que l’approche de la mort éléverait mon âme. Je me suis trompé. Dans un quart d’heure je ne serai plus et mon opinion n’est nullement changée. Je vois, j’entends, je pense de même. La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même légèreté des pensées… »