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Le Journal d’une femme/I/XX

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Calmann Lévy (p. 200-203).
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XX


25 août.


J’ai été bien inspirée. — Je ne veux pas pourtant me mentir à moi-même. Je ne suis pas heureuse : je ne peux plus l’être. J’ai entrevu un bonheur trop grand, trop parfait, pour que je me console jamais de l’avoir perdu. — Mais enfin l’obsession de cette pensée unique a cessé ; ma vie a retrouvé un but et un avenir ; je me suis fait un devoir qui en remplit le vide, qui m’occupe et qui m’attache. C’est une tâche attrayante que de relever peu à peu une âme désolée, de la tirer du désespoir, de lui rendre la paix et le sourire, de la ramener à la soumission, au bonheur, à Dieu. Voilà les soins auxquels je me consacre avec un intérêt tendre qui croîtra sans doute chaque jour comme l’affection d’une mère pour son enfant malade, et qui ne laissera rien regretter, je l’espère, à celui qui en est l’objet.

Dès à présent, il voit, il comprend tout ce que je lui donne, et avec quelle sincérité. Je lui en dis quelque chose : il devine le reste, et il paraît heureux. Comme je m’en étais doutée, notre convention ne tient guère : il insiste, il est vrai, pour que j’en observe les délais ; je ne résiste pas, mais je reste, et il ne s’en plaint pas. Je crois que nous nous marierons dans quelques semaines.

Il a donc fallu confier ce grand secret à Cécile et à son fiancé. Je n’ai rien appris, je crois, à M. d’Éblis ; il m’a dit simplement :

— Cela est digne de vous.

Quant à Cécile, après quelques secondes de complète stupeur, elle est entrée dans une sorte de convulsion joyeuse et tendre qui dure encore. Nous serons cousines, à demi sœurs : c’était son rêve. Et puis elle se figure que ce mariage va resserrer encore notre intimité, que nos deux existences vont pour ainsi dire se confondre. À cet égard, elle se trompe ; elle restera la plus chère de mes amies ; mais il est probable que nous vivrons, pendant quelque temps du moins, plus séparées que par le passé. Le découragement avait empêché jusqu’à présent M. de Louvercy de céder aux conseils des médecins, qui lui recommandent le séjour du Midi et du bord de la mer. Maintenant il veut vivre. J’ai déjà parlé d’un établissement à Nice pour l’hiver, et j’ai vu qu’il m’en savait gré, pour plus d’une raison peut-être.

Je ferme ici mon livre à serrure, pour ne le rouvrir jamais, j’espère. Je pense qu’une fois mariée, une femme ne doit plus avoir d’autre confident que son mari. — Adieu donc, romanesque et passionnée Charlotte !