Le Journal d’une femme/Texte entier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


Feuillet - Le Journal d'une femme, 1878 (page 9 crop)-2.jpg


Celui qui signe ces pages n’en est, à proprement parler, que l’éditeur. Comment elles lui ont été confiées, comment il a été autorisé à les publier, quelles modifications de détail lui ont été imposées, ce sont autant de questions dont le lecteur ne se souciera guère si cette autobiographie l’intéresse, et encore moins si elle ne l’intéresse pas.

O. F.



PREMIÈRE PARTIE



I


Mai 1872.


Quand j’étais au couvent, mes notes trimestrielles se terminaient presque invariablement par cette définition de ma personne morale : « Heureux caractère ; esprit sage ; gravité au-dessus de son âge ; nature bien équilibrée. Cependant conscience un peu inquiète. »

— « Conscience un peu inquiète, » — je ne dis pas non. Pour le reste, j’en demande bien pardon à ces dames, mais c’est tout à fait le contraire. Puisque mes chères maîtresses s’y sont méprises, il n’est pas étonnant que le monde s’y trompe de même. Je me figure que mon apparence extérieure est la cause de ces faux jugements. Je suis très-brune et pâle ; mon visage, d’une correction ennuyeuse, est aussi sévère que peut l’être un jeune visage féminin. Une myopie assez prononcée prête une expression d’indifférence endormie à mes yeux noirs (dont l’éclat, sans cette fâcheuse circonstance, serait certainement insoutenable). De plus, j’ai naturellement une manière tranquille de parler, de marcher, de m’asseoir et de ne pas faire de bruit, qui achève de donner à l’observateur l’illusion d’une sérénité impassible. Je n’ai aucun désir et je n’ai aucun moyen de redresser à cet égard l’opinion publique abusée, et, jusqu’à nouvel ordre, mon livre à serrure saura seul que cette grave, sage et bien équilibrée Charlotte est au fond une jeune personne excessivement romanesque et passionnée.

Et voilà précisément pourquoi j’inaugure si tard ce magnifique livre à serrure, acheté d’enthousiasme trois jours après ma sortie du couvent, et qui attend depuis trois ans mes premières confidences. Vingt fois je me suis assise devant ces pages blanches, brûlant — comme le barbier du roi Midas — de leur livrer mon secret ; vingt fois ma « conscience inquiète » m’a fait jeter la plume. Elle me disait, cette conscience, que j’allais entreprendre une chose imprudente et mauvaise ; que l’habitude de tenir registre de mes impressions, de raffiner mes sentiments, de caresser mes rêves et de leur donner un corps aurait une conséquence inévitable : celle d’exalter en moi ce fonds romanesque et passionné qui est une disposition dangereuse chez une femme, qui pouvait être fatal au repos et à la dignité de ma vie, et que je devais bien plutôt m’efforcer sans cesse d’assoupir et d’éteindre.

Quelques paroles que ma chère grand’mère a dites ce soir m’ont enlevé, Dieu merci, ces scrupules. — Nous avions eu quelques personnes à dîner. On a joué ensuite au jeu du secrétaire : on écrivait des questions sur des bulletins ; on pliait les bulletins, et on les brouillait dans une corbeille ; chacun devait prendre une question au hasard et y répondre tant bien que mal. Mais un de nos hôtes, un jeune député qui se pique de profondeur, s’arrangeait toujours de façon à se réserver sa propre question afin d’y répondre avec plus d’éclat. Il s’était donc demandé à lui-même : « Qu’est-ce qu’une femme de devoir ? » J’étais chargée de dépouiller les bulletins, et je lus en même temps sa question et sa réponse, qui était ainsi conçue : — « Une femme de devoir est une femme qui ne cherche pas de romans dans la vie, — car il n’y en a pas de bons ; — qui n’y cherche pas la poésie, — car le devoir n’est pas poétique ; — qui n’y cherche pas la passion, — car la passion n’est que le nom poli du vice. »

Un concert de murmures flatteurs, dans lequel j’avais la lâcheté de faire ma partie, a salué cette belle sentence, pendant que l’auteur trahissait son incognito par un modeste sourire. Il a été toutefois troublé dans son triomphe par une exclamation de ma grand’mère, qui avait suspendu brusquement son travail de filet :

— Oh ! oh ! pardon ! s’est-elle écriée, je ne laisserai pas passer de pareilles hérésies devant ces jeunes femmes ! — Sous prétexte d’en faire des femmes de devoir, est-ce que vous voulez en faire des sottes, jeune puritain ?… D’abord je ne comprends pas cette manie qu’on a d’opposer toujours la passion au devoir, — la passion par-ci… le devoir par-là, — comme si l’un était nécessairement le contraire de l’autre… Mais on peut mettre la passion dans le devoir… et non-seulement on le peut, mais on le doit… et je vous dirai même, mon cher monsieur, que c’est là le secret de la vie des honnêtes femmes… car le devoir tout seul est bien sec, je vous assure !… Vous dites qu’il n’est pas poétique ?… c’est parfaitement mon avis ; — mais il faut qu’il le devienne pour qu’on ait du plaisir à le pratiquer… et c’est précisément à poétiser le vulgaire devoir que nous servent ces dispositions romanesques contre lesquelles vous lancez l’anathème ! — Si vous vous mariez jamais, essayez donc d’épouser une femme qui ne soit pas romanesque, et vous verrez ce qui arrivera !

— Qu’est-ce qui arrivera ? a dit le jeune député.

— Eh bien, il arrivera que tout lui paraîtra plat et insipide dans la vie… son mari d’abord, — veuillez m’excuser ! — puis son foyer, ses enfants, sa religion même !… Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas contre les idées romanesques qu’il faut mettre en garde la génération présente, mon bon monsieur, je vous assure… le danger n’est pas là pour le moment… Nous ne périssons pas par l’enthousiasme, nous périssons par la platitude… Mais, pour en revenir à notre humble sexe, qui est seul en question, voyez donc les femmes dont on parle à Paris, — je dis celles dont on parle trop, — est-ce leur imagination poétique qui les perd ? est-ce la recherche de l’idéal qui les égare ? Eh ! Seigneur ! ce sont, pour les trois quarts, les cervelles les plus vides et les imaginations les plus stériles de la création !… Mesdames et mesdemoiselles, a ajouté ma grand’mère, croyez-moi, — ne vous gênez pas !… soyez enthousiastes, soyez romanesques tout à votre aise… Tâchez d’avoir un grain de poésie dans la tête, — vous en serez plus facilement honnêtes et plus sûrement heureuses… Le sentiment poétique au foyer d’une femme, c’est la musique et l’encens dans une église… c’est le charme dans le bien !

Ainsi a parlé ma chère grand’mère, — que Dieu la bénisse ! — et voilà pourquoi j’ouvre enfin, à l’heure de minuit et dans la paix de ma conscience, mon précieux livre à serrure, voilà pourquoi j’ose me dire en face à moi-même : — Bonsoir, romanesque et passionnée Charlotte !


II


20 mai.


J’étais hier dans mon boudoir, tourmentant mon piano et perfectionnant mes vocalises, quand Cécile de Stèle, mon amie d’enfance et ma plus chère camarade de couvent, entra comme un tourbillon, suivant sa coutume, me prit les mains, me présenta ses deux fossettes roses et me dit de sa voix brève et ardente :

— Charlotte, es-tu toujours ma sœur chérie, mon guide, mon soutien, ma petite mère spirituelle, mon cœur d’or et ma tour d’ivoire ?

— Pourquoi cette litanie, ma mignonne ?

— Parce que tu peux me rendre un service immense… Imagine-toi que mon père s’en va…

— Le général quitte Paris ?

— Oh ! pour quelques semaines seulement. Il va faire une tournée d’inspection en province ;… pendant ce temps-là, il m’envoie à la campagne, — dans l’Eure, — chez ma tante de Louvercy… au fond des bois… Ma tante de Louvercy est la meilleure des femmes, mais elle vit seule… là… dans son vieux château, avec son fils,… mon cousin Roger, tu sais ?… qui est à moitié fou depuis qu’il a été si affreusement blessé pendant la guerre… Il n’a plus de bras… plus de jambes… plus figure humaine. Pauvre garçon ! ça fait la plus grande pitié… mais, enfin, tu juges quel intérieur ! — Aussi j’ai dit à mon père : « Mon père, j’irai… mais c’est l’exil, c’est le désespoir, c’est la mort… à moins que vous ne me permettiez d’emmener Charlotte d’Erra… — Emmène Charlotte d’Erra, m’a dit mon père… » Et alors je t’emmène !

— Mais, ma chère petite…

— Oh ! ne dis pas non, je t’en prie… ou j’expire à tes pieds !… Fais-moi ce sacrifice… Qui sait, d’ailleurs ? nous ne nous ennuierons peut-être pas… à nous deux, nous nous en tirerons… nous monterons à cheval, nous jouerons à quatre mains… et puis, enfin, il y a bien quelques voisins par-là autour… Eh bien, ma chère, nous leur ferons tourner la tête,… toi avec ton insolente beauté, moi avec mes petites facultés, — avec ce je ne sais quoi qui m’est propre, et qu’on appelle communément — du chien !

Je fronçai mes noirs sourcils, et de mon contralto le plus grave :

— Comment dis-tu cela, Cécile ?

Elle se dressa sur ses pointes d’un air de bravade, et, me montrant ses petites dents aiguës, elle répéta :

Du chien !

— Qui est-ce qui t’apprend cet argot-là ?

— Mon père, dit-elle.

— Eh bien, ta mère gronderait ton père, si elle vivait.

Elle me regarda fixement avec ses grands yeux clairs, qui s’emplirent de larmes ; elle me baisa les mains, et reprit à demi-voix d’un ton suppliant :

— Tu viens, n’est-ce pas ?

— Mais, ma chérie, je ne peux pas quitter ma grand’mère !

— Ta grand’mère ? je l’emmène aussi ! j’ai pensé à tout ; j’ai écrit à ma tante, et voici, de sa main, une invitation des plus pressantes pour ta grand’mère… Conduis-moi chez elle.

Deux minutes après, Cécile se précipitait dans le salon en poussant brusquement la porte ; ma grand’mère, qui s’effraye du moindre bruit, tressaillit entre ses trois paravents.

— Ah ! mon Dieu ! il y a un malheur… je parie qu’il y a un malheur !… voyons, dites-le tout de suite… qu’est-ce qu’il y a ?… qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est une lettre de ma tante de Louvercy, madame.

— Oh ! pauvre madame de Louvercy ! pauvre femme !… comment va-t-elle ?… comme elle est éprouvée !… et son pauvre fils !… ah ! mon Dieu ! les pauvres gens !… Eh bien, qu’est-ce qu’elle me veut ?

— Si vous avez la bonté de lire, madame…

Ma chère grand’mère lut la lettre, et prit un air soucieux ; quand elle releva les yeux, elle vit Cécile agenouillée à ses pieds sur le tapis, les mains jointes, et tendant vers elle son joli visage et ses deux fossettes.

— Vraiment ?… voyez-vous cela ? dit ma grand’mère, ardez le beau museau !

— Vous voulez bien, madame ? dit Cécile.

— Mon Dieu ! ma chère petite, reprit ma grand’mère en lui baisant le front, je vous dirai qu’en thèse générale je n’aime pas follement les déplacements… je les ai même en profonde horreur… Mais, d’une part, je vois que c’est une petite fête arrangée entre Charlotte et vous… d’autre part, madame de Louvercy m’adresse un appel si tendre, si chaleureux… elle m’inspire, d’ailleurs, tant de compassion, pauvre femme !… Cependant, entendons-nous bien, ma gracieuse… quant à me déplacer, j’aime assez à faire une installation un peu sérieuse. Aller quelque part pour entrer et pour sortir, pour défaire mes malles et pour les refaire sans respirer… non, cela, non ! je ne voudrais certainement pas m’imposer à madame votre tante, mais, enfin, voyons… cette invitation, pour combien de temps ?

— Madame, pour le temps qu’il vous plaira… six semaines… deux mois…

— Ah ! bon !… c’est même trop ! dit ma grand’mère.

Bref, il a été convenu que nous irions, dans une dizaine de jours, la comtesse d’Erra et moi, rejoindre à Louvercy mon amie Cécile, qui est partie dès hier. Dix jours nous suffiront à peine pour effectuer nos préparatifs, qui sont considérables ; on en jugera par ce simple détail que ma grand’mère emporte ses trois paravents, afin de conjurer les courants d’air qui doivent faire rage, dit-elle, dans ce vieux château. Je surveille avec mon calme trompeur ces étonnants emballages, tout en rêvant secrètement de beffroi, de tour du Nord, de galeries pleines d’ancêtres et de fantômes, et aussi de ce pauvre mutilé à demi fou, qui mêle sans doute ses plaintes aux gémissements du vent dans les longs corridors. — Tout cela, hélas ! m’enchante.


III


28 mai.


J’ai reçu ce matin de Cécile une lettre qui me présente le séjour de Louvercy sous des couleurs nouvelles, — moins sombres, mais peut-être moins attrayantes pour moi. — La voici textuellement :


« Château de Louvercy, 27 mai.


» Ma chérie, tu vas frémir… c’était un piège ! — À qui se fier désormais ?… mon père… ma tante… tous deux si généralement estimés, d’une existence jusqu’à ce jour irréprochable, s’unir tous deux dans un ténébreux complot contre une faible enfant !

» C’était lundi, — à cinq heures du soir. — J’arrive à la gare (où il y a par parenthèse un aveugle qui joue la Marseillaise sur son flageolet, — je te dis cela pour que tu t’arrêtes à cette gare-là, et pas à une autre) ; j’arrive donc à la gare, et je tombe dans les bras de ma tante : « Bonjour, ma bonne tante ! — Bonjour, ma nièce ! » Nous montons en voiture… Nous n’avions pas échangé quatre paroles que je sentais du micmac dans l’air… embarras de ma tante, langage mystérieux, mots couverts… — Il y a quelques personnes au château,… on a craint que je ne m’ennuyasse trop en attendant mon amie Charlotte… « Oh ! ma tante ; pouvez-vous croire ?… » On a réuni une petite société en rapport avec mon âge,… deux jeunes femmes parentes de feu M. de Louvercy, mesdames de Sauves et de Chagres… « Merci, ma tante. » Puis leurs deux maris… « Bravo, ma tante ! » Puis les deux frères de ces dames… deux jeunes gens fort bien… remarquablement bien… — (À part, avec trouble.) « Hem ! hem ! » — (Haut avec indifférence.) « Vraiment, ma tante ? — Et, dites-moi, avez-vous apporté de jolies toilettes, ma nièce ? — Ordinaires, ma tante… j’étais si loin de m’attendre à trouver du monde chez vous ! — À votre âge, il faut s’attendre un peu à tout, mon enfant !… »

» Saisis-tu, ma belle ? vois-tu poindre le complot ? vois-tu se dessiner le paysage ?

» Enfin nous entrons dans la cour du château ; il y a un bassin au milieu, avec des cygnes dedans et, sur les bords, mesdames de Sauves et de Chagres avec leurs maris et leurs remarquables frères formant un intéressant groupe de famille. Je salue, je rougis, je saute à terre, j’embrasse mesdames de Sauves et de Chagres, et je cours vite changer de robe, pendant que l’écho répète derrière moi : — « Elle est charmante !… elle est charmante !… elle est charmante ! »

» Mes soupçons, extraordinairement éveillés dès cette première heure, n’ont fait que se confirmer dans la soirée, le lendemain et les jours suivants. Le sinistre château de ma tante s’est transformé subitement : c’est un lieu de plaisance, une résidence enchantée, un théâtre de fêtes galantes et de tournois chevaleresques, — avec une vague odeur de fleurs d’oranger dans la coulisse. Promenades à pied le matin, cavalcades dans la journée, danses et charades le soir. Personnellement je suis gâtée, choyée, idolâtrée. Mes goûts, mes moindres désirs sont compris, devinés, comblés, avant que je les exprime. C’est une émulation touchante… Je souhaite secrètement un bouquet de camellias ? — le voilà ! — un sac de chez Boissier ? — le voici ! — une perruche feu ? — voilà une perruche feu ! — une cage dorée pour la mettre ? — voici la cage ! — la lune ? — voici la lune !

» Tu vois, ma chérie, combien les circonstances sont graves… plus l’ombre d’un doute ! ma perfide tante et mon coupable père ont résolu de me marier toute vive. Il y a deux prétendants entre lesquels je suis mise en demeure de choisir. Permets-moi de te les présenter. — Mesdames de Sauves et de Chagres ont donc chacune un frère, et ces deux jeunes gens, qui sont cousins, portent le même nom de famille, — MM. René et Henri de Valnesse. C’est ici le cas de me rappeler ces parallèles historiques dans lesquels tu excellais au couvent (entre Charles Quint et François ier, par exemple, te souviens-tu ? — « Si l’un était plus habile politique, l’autre était plus vaillant guerrier, » et cætera). Pour appliquer à MM. de Valnesse ce procédé de rhétorique, je te dirai que, si l’un est brun, l’autre est blond, — que, si l’un fait usage d’un pince-nez, l’autre se sert d’un monocle, — que l’un chante des romances sentimentales qui me font pleurer, et l’autre des chansonnettes comiques qui me font rire ; que tous deux ont également bonne mine à pied et à cheval ; qu’ils sont tous deux beaux valseurs, causeurs aimables, parfaitement élevés, d’une fortune à peu près égale, et tous deux, si j’en crois certaines apparences, également disposés à mettre cette fortune aux pieds de l’innocente personne qui t’écrit ces lignes.

» Tu me diras : — Ton choix est-il fait ? — Non, ma divine, mon choix n’est pas fait. Ils me plaisent à peu près au même degré, et, comme je ne puis les épouser tous les deux, j’attends la sage Charlotte pour prendre ses conseils et pour ressentir une préférence. Ton choix sera mon choix, et ton dieu sera mon dieu ! — Arrive donc, ô ma chérie, sans aucun retard, car tout cela est terrible, et tu comprends qu’il y aurait peu d’humanité à laisser longtemps dans une situation aussi violente la plus tendre des amies.

» CÉCILE DE STÈLE.

» Post-scriptum. — Pendant tout cela, mon pauvre cousin Roger, sombre et farouche, se tient dans sa tour, et n’en sort guère que pour courir les champs dans un panier auquel il attelle des chevaux vicieux. Ma tante prétend qu’il les choisit exprès et qu’il veut se tuer… Bien triste, n’est-ce pas ? — Bonjour, chérie ; viens vite ! »


Cette lettre m’a beaucoup troublée. Cécile est presque une sœur pour moi. Quoique nous soyons du même âge, il y a toujours eu dans l’affection que je lui porte une petite nuance maternelle. Le grand événement qui se prépare pour elle me remplit d’émotion, de joie et aussi d’inquiétude. Je voudrais tant qu’elle fût heureuse ! elle mérite tant de l’être, la chère fille ! C’est une nature si attachante, si gracieuse, si sincère ! Une tête un peu folle, mais un cœur sain et pur, toujours prêt au dévouement, toujours prompt au repentir. Il y a en elle, comme elle aime à le répéter, de l’ange et du diable, mais surtout de l’ange. Cette légère, vive et tendre créature a besoin, il me semble, plus que toute autre femme, d’être bien mariée, bien aimée et bien guidée.

Aussi je m’effraye beaucoup de la responsabilité que son aimable confiance m’impose. Je suis bien jeune et bien inexpérimentée pour diriger le choix duquel sa destinée va dépendre. J’y mettrai du moins tout mon zèle et toute ma conscience. Il me semble que je serai plus difficile pour elle que je ne le serais pour moi-même. MM. de Valnesse n’ont qu’à bien se tenir… Voici venir l’archange à l’épée flamboyante qui veille aux portes du paradis.


IV


Château de Louvercy. — 6 juin.


Mon rêve est accompli ; il y a une tour du Nord… et même j’y suis logée ! — C’est admirable !

Mais procédons par ordre. Nous sommes arrivées cette après-midi, ma grand’mère et moi. En descendant du wagon, nous avons aperçu d’abord l’aveugle et son flageolet, puis madame de Louvercy et Cécile dans un landau découvert, puis deux jeunes cavaliers qui caracolaient dans la petite cour de la gare, en calmant de la voix et de la main leurs chevaux, que le sifflet de la locomotive avait un peu effarés. Sur un regard furtif de Cécile, j’ai reconnu les deux prétendants, et j’ai passé aussitôt une curieuse inspection de leurs personnes, pendant qu’ils me faisaient, à ce qu’il m’a paru, la même politesse. Ma première impression a été favorable. Ce sont deux physionomies rassurantes, gaies, ouvertes, deux figures d’honnêtes gens ; mon cœur s’est épanoui.

Nous roulions cependant sur la route blanche, au milieu d’un nuage de poussière, avec nos cavaliers d’escorte à chaque portière. Les pommiers normands et leurs bouquets de fleurs roses défilaient à droite et à gauche. Le ciel était d’un doux bleu d’opale. Cécile, dans une toilette couleur du ciel, rayonnait, me serrait les mains, lançait un sourire par-ci, un sourire par-là, pour maintenir la balance, et nous étions heureuses… Mon Dieu ! qu’il fait bon vivre quelquefois !

Je n’avais pas vu madame de Louvercy depuis plusieurs années. Elle a étonnamment vieilli. Ses cheveux sont devenus tout blancs, et encadrent, du reste, à merveille son beau visage douloureux. Elle a sous les yeux deux sillons bleuâtres que les larmes ont certainement creusés. Elle parle peu de ses chagrins, et le plus souvent par allusion. Je l’entendais, chemin faisant, conter à ma grand’mère comment le malheureux état de son fils l’avait absorbée longtemps tout entière ; mais elle avait dû se souvenir enfin que Cécile n’avait plus sa mère, et qu’elle avait aussi des devoirs envers elle. Tout cela était dit sur le ton d’une réserve extrême, sans appuyer, et avec un sourire de bon accueil, très-touchant sur ce fond d’inconsolable tristesse. La pauvre femme est d’autant plus à plaindre que son fils était charmant, dit-on, avant cette horrible blessure qui l’a mutilé, estropié et à moitié défiguré.

Le bruit des roues s’assourdit tout à coup sur le gazon et sur la mousse ; nous entrons dans l’avenue, sous un berceau de verdure au fond duquel j’aperçois la façade du château, élégante et sévère, style renaissance, je crois. — Voici la cour, qui est en même temps un jardin fleuri ; voici les cygnes, qui battent des ailes sur notre passage ; mesdames de Sauves et de Chagres, qui font flotter leurs mouchoirs sous la vérandah ; messieurs leurs maris, qui jettent leurs cigares, et qui agitent leurs chapeaux. C’est un triomphe. — Ils sont fort agréables à voir, ces deux jeunes ménages, et sentent bon.

L’instant d’après, Cécile nous installe, ma grand’mère et moi, dans notre appartement. Pendant que je secoue la poussière du voyage, elle m’interroge avec fièvre :

— Eh bien… dis vite ! À vol d’oiseau, comment les trouves-tu ?

— À vol d’oiseau, je les trouve bien, très-distingués.

— Vrai ? que je t’embrasse !… mais lequel préfères-tu… dis vite… le blond ou le brun ?… M. René ou M. Henri ?

— Je ne préfère jusqu’ici ni l’un ni l’autre… Et toi, ma mignonne ?…

— Ne t’ai-je pas écrit que je t’attendrais pour ressentir une préférence ?… tu me diras celui qui te plaît le mieux, et je le prendrai.

— Je t’assure, Cécile, que ta confiance m’écrase.

— Écoute, je vais te mettre à table entre ces deux messieurs… tu vas les étudier, les étudier à fond, tu entends ?… Je vais te dire ce que je désire savoir, — et sur quoi tu dois les examiner plus particulièrement, — et, après le dîner, tu me rendras compte du résultat… Eh bien, je désire savoir d’abord quel est celui des deux qui a pour moi l’attachement le plus vrai et le plus solide ; ensuite, — et ceci est très-important, — quel est celui qui a le meilleur caractère ; puis lequel est le plus intelligent et le plus instruit… car je veux un mari qui me fasse honneur ; puis lequel a l’âme la plus généreuse et la plus charitable… je tiens beaucoup à ce détail ; puis lequel aime le mieux à voyager, — ça, j’y tiens beaucoup aussi… ensuite lequel ?… Ne ris donc pas, Charlotte, c’est très-sérieux !

— Je ris, ma Cécile, parce que tu en demandes vraiment trop pour une seule séance… Enfin je m’appliquerai… je ferai de mon mieux.

Cécile me laisse alors avec ma femme de chambre, et je m’apprête pour le dîner. Je mets une toilette très-simple, une toilette de confidente : couleurs sombres, demi-corsage, un chiffon de dentelle dans les cheveux, à l’espagnole, une rose rouge piquée par-dessus… je ne fais pas peur, et cela suffit.

Il me reste encore avant le second coup de cloche le temps d’examiner mon installation. Elle dépasse mes espérances. C’est une chambre de princesse captive, tendue de vieilles tapisseries à verdure, grande, sombre, mystérieuse, et dont les fenêtres ont des embrasures profondes comme des chapelles. Je suis, je l’ai dit, en pleine tour du Nord ; cette tour est un très-haut pavillon carré d’une mine féodale et d’une date beaucoup plus ancienne que le reste du château, dont il forme l’aile droite. Il est spécialement consacré à l’habitation de M. Roger de Louvercy, qui peut plus aisément y satisfaire ses goûts de retraite et d’isolement. On a même élevé depuis quelque temps une grille transversale masquée d’une palissade qui sert pour ainsi dire de frontière entre la tour et le château, et qui permet à ce malheureux jeune homme de vivre complétement à l’écart quand cela lui convient ; cela lui convient toutes les fois qu’il y a des étrangers chez sa mère, car il a la triste manie de se croire pour tout le monde, excepté pour sa mère, un objet d’horreur et de dégoût. — Quelques bâtiments récemment construits lui composent une cour particulière où il a ses écuries et son chenil, et qui lui donne une sortie sur la campagne. Il peut ainsi aller et venir sans traverser la cour principale.

M. Roger occupe les appartements du rez-de-chaussée, et nous sommes logées, ma grand’mère et moi, au premier étage ; nous avons été admises, m’a dit Cécile, dans ce lieu sacré, comme étant les personnes les plus tranquilles de la société. Nous sommes, d’ailleurs, en communication avec le château par des corridors ménagés à chaque étage, et nous pouvons circuler librement sans être exposées à rencontrer M. de Louvercy. Cependant Cécile nous a prévenues qu’il montait quelquefois au second étage pour travailler dans la bibliothèque ; mais, a-t-elle ajouté, rien ne vous sera plus facile que de l’éviter… pauvre garçon !… vous entendrez sa béquille sur l’escalier !

Malgré cette recommandation, je m’étais promis secrètement, je l’avoue, de saisir un jour ou l’autre l’occasion d’apercevoir ce sombre disgracié ; ma curiosité a été dès cette première heure satisfaite et même punie, car ma compassion sympathique pour cette grande infortune a beaucoup de peine à se soutenir après ce que j’ai vu et surtout entendu. La fenêtre de mon cabinet de toilette s’ouvre sur la petite cour où sont les écuries réservées à l’usage particulier de M. de Louvercy. J’achevais de planter ma rose rouge dans ma dentelle, quand cette cour a subitement retenti d’un tumulte confus de piétinements, d’aboiements, d’appels, de cris impatients et, il faut bien le dire, d’épouvantables jurons. J’ai légèrement écarté le rideau, et j’ai entrevu deux énormes terre-neuves sautant aux naseaux d’un cheval qui était tout blanc de sueur et d’écume, puis une espèce de panier dog-cart, et, dans ce panier, M. de Louvercy, trop aisément reconnaissable à son bras et à sa jambe mutilés ; quant au visage, je n’ai guère distingué que deux longues moustaches blondes — et pendantes, à la tartare. M. de Louvercy appelait d’un ton de véritable furie deux domestiques qui sans doute ne l’attendaient pas sitôt, et qui accouraient éperdus. Il les a salués d’une nouvelle volée de paroles sauvages pendant qu’ils l’aidaient à descendre de son panier. J’avais vite refermé mon rideau, et je n’en ai pas vu davantage. J’étais navrée. Cette révolte me gâte son malheur. — Mon voisin, nous ne voisinerons guère !

Enfin nous voilà à table. Cécile m’a placée, suivant son programme, entre les deux jeunes rivaux. J’ai donc à ma droite M. de Valnesse le brun, et à ma gauche M. de Valnesse le blond, arrangement qui, par parenthèse, semble étonner passablement madame de Louvercy. Cécile s’est mise en face de nous pour mieux surveiller mes opérations. Elle est à côté du curé de Louvercy, qu’elle s’évertue à faire rire pendant qu’il boit. Elle rit elle-même de tout son cœur, tout en m’excitant de l’œil à m’acquitter de mon devoir. Elle pense évidemment que j’y apporte un peu de mollesse. La vérité est que je rencontre des difficultés imprévues : MM. de Valnesse sont fort polis l’un et l’autre ; mais ils ne se prêtent pas à mon enquête : ils me répondent à peine ; il y a je ne sais quoi qui les paralyse. Ils me regardent avec une sorte de stupeur inquiète ; ils paraissent très-préoccupés de la rose rouge que j’ai dans les cheveux. — Ce n’est pourtant pas de cela qu’il s’agit, mes bons messieurs.

À peine hors de la salle, Cécile me prend à part :

— Eh bien, qu’as-tu découvert ?

— J’ai découvert qu’ils sont timides… c’est déjà quelque chose.

— Timides !… s’est écriée Cécile, parce que tu ne les encourages pas assez… Il faut les encourager… si tu veux qu’ils s’apprivoisent et qu’ils s’épanchent !

Cela m’a paru raisonnable. Je les ai encouragés tout doucement, et, en effet, le café aidant, j’ai vu qu’ils s’apprivoisaient peu à peu. Ils ont chanté tous deux pour moi. Tous deux m’ont fait valser à plusieurs reprises, et, après chaque valse, je les gardais un moment auprès de moi pour jouir de leur conversation. Pendant ce temps-là, Cécile errait dans le salon avec des façons étranges, tantôt éclatant de rire sans motif, tantôt bousculant violemment la musique sur le piano. Tout à coup elle a disparu, et, après quelques minutes, craignant qu’elle ne fût souffrante, je me suis mise à sa recherche.

Je l’ai aperçue dans la cour du château à travers les demi-ténèbres du crépuscule : elle allait et venait d’un pas précipité comme quelqu’un qui fait sa réaction après le bain. Je me suis avancée : elle a feint de ne pas me voir et a continué sa promenade en me tournant le dos. — Je l’ai appelée :

— Cécile !

— Quoi ?

— Tu souffres ?

— Non !

— Eh bien, qu’est-ce qui arrive ?

— Rien !

Je l’ai regardée en face, et elle a repris :

— Mais non… rien !… rien du moins que je n’eusse dû prévoir, si j’avais un peu moins de candeur !… Dès que tu arrivais là… avec ta figure de déesse… il était bien clair que j’étais perdue !… Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas ta faute si tu es faite comme cela… je ne te reproche rien… c’est-à-dire… pardon ! tu pourrais te dispenser d’être coquette, ma chère… quand une femme est belle comme toi, si elle se met à être coquette par-dessus le marché… alors, bonsoir !… il n’y a plus rien de possible !

— Véritablement, Cécile, je ne sais pas si je dois rire ou me fâcher… Qu’est-ce que cela signifie ? Comment ! tu me pries, tu me repries et me supplies d’étudier ces deux jeunes gens…

— Eh bien, tu les étudies trop, ces deux jeunes gens… et ils t’étudient trop aussi !

— Enfin, quoi ?… veux-tu que je m’en retourne ?

Elle m’a saisi les mains :

— Oh ! non !…

Et, après une pause, en s’attendrissant :

— Je suis bête, n’est-ce pas ?…

Elle a jeté sa tête sur mon sein, et s’est mise à pleurer.

Je l’ai consolée comme on console les enfants, et elle a repris tout à coup avec sa vivacité et sa tendresse habituelles :

— Écoute… j’ai une idée superbe… tu choisiras pour toi celui qui te plaira le mieux, et je prendrai l’autre… Nous serons cousines, presque sœurs, ce sera délicieux… Il est juste, d’ailleurs, que tu choisisses avant moi, tu m’es supérieure à tous égards ! C’est très-juste… très-juste !

— Ma chérie, tu es la meilleure petite créature de la terre ; mais je n’accepte pas ta combinaison… et persuade-toi bien ceci : MM. de Valnesse ne sont et ne peuvent être pour moi que des prétendants à ta main : ce titre leur donne à mes yeux un caractère absolument sacré, et m’interdit jusqu’à l’ombre d’une arrière-pensée, d’une prétention personnelle, — qui me semblerait une offense grossière à la délicatesse et à l’amitié. — Me crois-tu ? es-tu rassurée ?

— Je te crois et je t’adore !… — Viens continuer tes études !

Nous sommes rentrées dans le salon, où j’ai continué mes études, mais plus modérément, puisque le zèle a ses dangers.

… Le vieux beffroi tinte… quel charme dans la nuit et dans les bois !…

— Grand Dieu ! deux heures du matin !

N’avez-vous pas de honte, mademoiselle ?


V


12 juin.


Le mouvement est-il synonyme du plaisir ? et suffit-il de s’agiter pour s’amuser ? En ce cas je m’amuse trop. — « Que faisons-nous ce matin ? que faisons-nous cette après-midi ? que faisons-nous ce soir ? » — C’est le refrain de la maison… et nous voilà partis à pied, à cheval, en voiture, ne regardant rien, brûlant tout, avec un entrain, des rires, des grelots, qui nous accompagnent au retour, qui se mettent à table avec nous, dansent avec nous, chantent avec nous, et ne nous quittent pas même dans les corridors.

Ce matin, de bonne heure, j’ai voulu me donner le rafraîchissement d’une promenade solitaire dans le parc, en bonne fortune avec moi-même. Je descendais de ma tour à pas de loup, et j’étais à peu près au milieu de l’escalier, quand subitement un bruit sec, martelant les marches au-dessous de moi, m’a avertie de l’approche de M. de Louvercy, qui se rendait apparemment à la bibliothèque. Je me suis arrêtée toute saisie… J’allais bravement tourner le dos et me sauver dans ma chambre… Il n’était plus temps ! nous étions face à face, M. Roger et moi. En m’apercevant là tout à coup, il a pâli comme s’il se fût trouvé en présence d’un spectre : il a fait un geste embarrassé comme pour saluer, et, dans son trouble, il a laissé échapper sa malheureuse béquille, qui a roulé dans l’escalier. Je ne puis rendre l’expression de profonde détresse dont son pauvre visage s’est alors empreint : c’était un mélange de douleur, d’humiliation et de colère. Il tenait fortement la rampe de sa main droite, tandis que son bras gauche mutilé et sa jambe rétractée demeuraient en l’air sans soutien. J’ai descendu à la hâte quelques marches, j’ai ramassé sa béquille, je suis remontée vivement, et je l’ai replacée sous son bras. Il a fixé sur moi son œil d’un bleu sombre, et m’a dit simplement d’une voix basse et grave :

— Je vous remercie !

Puis il a continué son chemin, et moi le mien.

Cette petite scène m’a un peu remise avec lui. D’abord je lui ai su un gré infini de vouloir bien m’épargner les bordées soldatesques dont il paraît si prodigue ; ensuite, malgré l’antipathie involontaire que m’inspirent en général les êtres difformes, je suis loin de le trouver aussi repoussant que Cécile me l’avait dépeint. Il est manchot, et il a une jambe raccourcie et comme paralysée ; mais le visage est beau et pur, et la légère balafre qu’il a sur le front ne le défigure pas. Il a bien, à la vérité, un air sauvage et un peu égaré, mais qui doit tenir surtout à l’état inculte de sa chevelure et de ses longues, trop longues moustaches.

J’entrais dans le parc, quand Cécile m’a aperçue de sa fenêtre ; trois minutes après, elle foulait l’herbe à mes côtés en sautillant comme un oiseau. Je lui ai conté ma rencontre avec son cousin.

— Ah ! mon Dieu ! comme il a dû jurer !

— Pas du tout.

— Tu m’étonnes. — Au fait, il est de bonne humeur aujourd’hui : il attend son ami ce soir.

— Quel ami ?

— Le commandant d’Éblis, tu sais ?

— Non, je ne sais pas… qui est-ce ?

— Je croyais te l’avoir dit… c’est lui qui a sauvé Roger à Coulmiers… Ils étaient très-liés depuis longtemps, depuis Saint-Cyr… Au moment où ce pauvre Roger venait d’être fracassé par cet obus, M. d’Éblis l’a enlevé dans ses bras, comme un enfant, au milieu du feu, et sous les pieds des chevaux… c’est très-beau ! — et depuis il n’a pas cessé d’être parfait pour lui. Il a même trouvé moyen de le rattacher à la vie en lui persuadant d’écrire l’histoire de cette affreuse guerre… Ils s’occupent de cela ensemble… M. d’Éblis vient le voir souvent… Il lui apporte tous les documents qui peuvent lui être utiles pour son travail… il est lui-même très-instruit, très-savant… chef d’escadron d’état-major à trente ans… c’est très-joli !

— Mais dis-moi donc, ma chérie, est-ce que ce ne serait pas un troisième larron, ce monsieur-là ?

M. d’Éblis ? s’est écriée Cécile. Ah ! grand Dieu ! ma chère, autant épouser Croquemitaine !… Il est sévère… il est terrible !… Je l’aime pourtant assez à cause de sa conduite avec Roger… Nous nous sommes, du reste, à peine entrevus deux ou trois fois… Il paraît me regarder comme un bébé, et, moi, je le regarde comme un père !

— Mais parlons sérieusement, Charlotte : ne penses-tu pas qu’il serait temps de me décider entre MM. de Valnesse ?

— Rien ne presse, il me semble.

— Je te demande pardon !

— Ta situation entre ces deux messieurs n’a rien de désagréable.

— Vraiment… tu crois cela ?… et mon cœur… mon faible cœur, qu’en fais-tu ?

— Il a parlé ?

— Non… mais il est impatient de parler… il brûle de parler… donne-lui la parole !

J’ai vu pourtant qu’elle n’y tenait pas autrement. J’ai répondu par je ne sais quelle plaisanterie, et nous sommes rentrées au château, où la cloche du déjeuner nous rappelait.

La vérité est que le choix entre les deux candidats me semble fort difficile. Le résultat de mes observations et de mes informations à leur égard continue d’être à la fois satisfaisant et embarrassant : satisfaisant, parce qu’ils sont doués tous les deux de qualités précieuses ; embarrassant, parce que ces qualités me paraissent à peu près égales chez l’un et chez l’autre. Il y a même dans leur genre d’esprit, dans le tour de leur caractère et dans leur personne physique des traits de ressemblance qui s’expliquent d’ailleurs suffisamment par leur très-proche parenté. En somme, je crois qu’ils sont tous deux de la meilleure espèce de jeunes gens qu’il y ait. Ce sont deux bons enfants, qui ont de jolis goûts et d’aimables talents, une intelligence un peu ordinaire, mais honorable, des sentiments élevés, une grande délicatesse de point d’honneur. Ils supportent leur rivalité et leurs prétentions mutuelles avec une courtoisie chevaleresque qui fait plaisir.

… Mon Dieu ! j’aime tant Cécile que j’aurais souhaité pour elle un mari absolument parfait, une exception, une élite exquise. Mais serait-il sage de poursuivre un idéal, qui peut-être n’existe pas, quand on a sous la main un à peu près déjà si rare, et qu’on ne retrouverait peut-être jamais ? Un homme tout à fait supérieur n’a-t-il pas presque toujours, autant que je puis le présumer, des défauts de caractère égaux à ses facultés, et qui sont comme l’envers de ses mérites ? N’y a-t-il pas en réalité plus de garanties de bonheur pour une femme dans cette honnête moyenne que MM. de Valnesse représentent avec grâce et avec distinction ?

Ma « conscience inquiète » se torture pour résoudre ces grosses questions, qui intéressent une si chère destinée. — Mais j’admire véritablement la singulière tranquillité d’âme avec laquelle Cécile — quoi qu’elle en dise — attend mon arrêt pour prononcer le sien. Je ne me suis jamais, pour mon compte, trouvée à pareille fête ; mais je me figure que j’y apporterais moins de calme et plus de détermination personnelle… Enfin, nous verrons bien !


VI


Même jour. — Minuit.


Cette soirée a été moins bruyante et moins banale que les soirées précédentes. « La présence du commandant d’Éblis a jeté un froid, » dit Cécile. Je pense qu’elle a simplement élevé un peu le diapason habituel de notre petit cercle. — J’ai remarqué souvent dans le monde cette influence étrange qu’exerce par sa seule présence un homme vraiment distingué. Il donne, sans le vouloir et sans le savoir, une âme nouvelle aux choses. Qu’il parle ou qu’il se taise, peu importe ; il est là, et cela suffit. Chacun se hausse plus ou moins jusqu’à lui, et se sent vivre davantage. Il s’établit un courant plus actif et un niveau supérieur. Les moindres incidents prennent de l’intérêt, les plaisirs ont plus de retenue et plus de saveur. On est inquiet et bien aise qu’il soit là. On est quelquefois comme soulagé quand il s’en va ; mais on le regrette, et l’on se sent diminué par son absence ; on s’aperçoit qu’on n’attache plus d’importance à ce qu’on dit, parce qu’il ne l’entend plus, ni à ce qu’on fait, parce qu’il n’en sait rien.

Cette après-midi, M. de Louvercy s’était rendu à la gare avec son panier pour y attendre le commandant d’Éblis ; je me trouvais, un peu par hasard et un peu par curiosité, dans mon cabinet de toilette, quand ils sont entrés tous deux dans la petite cour des écuries ; au bruit des roues, j’ai soulevé mon rideau : M. d’Éblis venait de sauter à bas du panier, et tendait les bras en riant à M. de Louvercy, qui, en riant aussi, s’est laissé glisser jusqu’à terre sur la poitrine de son ami. Il y avait, à ce qu’il m’a semblé, dans cette petite cérémonie affectueuse, comme un rappel touchant de la scène terrible de Coulmiers, et j’ai aimé à me représenter les émotions violentes de la bataille et la fièvre de l’héroïsme sur ces deux visages en ce moment souriants et tranquilles.

M. d’Éblis est venu dîner avec nous. C’est un homme d’une taille moyenne et d’une apparence un peu raide, avec cette élégance sombre et correcte qui caractérise les officiers en tenue civile. Il faut avouer qu’au premier aspect il y a en effet quelque chose d’extrêmement sévère et même de dur dans sa physionomie : de beaux traits froids, un teint bistré, d’épaisses moustaches en herse, des yeux très-noirs et très-calmes, voilà ce qu’on voit d’abord, et cela n’est pas très-rassurant. Mais le plus léger sourire qui apparaît sur tout cela y répand un air de bonté qui rend la confiance. On prend tout à fait courage dès qu’il dit quelques mots, car sa voix est singulièrement douce et musicale. C’est une surprise et un charme que d’entendre cette musique sortir de ces effrayantes moustaches.

J’ai eu plusieurs fois ce plaisir pendant le dîner, ayant été placée à table près de M. d’Éblis. Nous avons commencé par nous taire tous deux ; j’étais intimidée, et peut-être au fond n’était-il pas beaucoup plus brave que moi ; car, enfin, s’il a sa mine sévère, j’ai aussi la mienne, et j’ai remarqué souvent que je produisais d’abord un effet de terreur. — Puis, tout à coup, brisant la glace :

— Mademoiselle, m’a-t-il dit, j’ai beaucoup entendu parler de vous aujourd’hui.

— Comment cela, monsieur ?

— Je sais déjà que vous êtes compatissante pour les malheureux.

— Monsieur !…

— Vous avez été bonne ce matin pour mon ami Roger… Je sais cela.

— Mon Dieu ! tout le monde, je crois, à ma place aurait agi comme moi.

— Sans doute… tout le monde fait l’aumône… mais il y a la manière.

Je lui ai dit que j’étais flattée de son compliment, parce qu’il devait se connaître en bonnes œuvres, attendu qu’il avait été certainement pour M. Roger plus secourable que je ne l’avais été moi-même, et que je n’aurais jamais l’occasion de l’être.

Il s’est incliné, et il a repris d’un accent doux et triste :

— Je ne sais pas si je lui ai rendu un grand service… en le tirant de là !

Nous étions partis. Il n’y avait plus de raison pour nous arrêter. Nous avons donc continué de nous dire des choses aimables, tout en nous informant mutuellement et adroitement de nos goûts et de nos dégoûts sur toutes choses, en particulier sur la musique de Wagner, qu’il aime et que je n’aime pas.

Nous avons été malheureusement interrompus par une étrange folie de Cécile. — Cécile, toujours préoccupée de faire rire son curé pendant qu’il boit, s’est avisée tout à coup de saisir deux cerises accouplées par la queue et de les planter à cheval sur son nez, en levant son joli minois pour les maintenir en équilibre. On a ri, et MM. de Valnesse ont applaudi avec enthousiasme. Alors Cécile a appelé un domestique, a séparé les deux cerises, et les a mises chacune sur une assiette, en disant au domestique :

— Portez cette assiette à M. Henri de Valnesse. — Portez cette autre assiette à M. René.

Pendant que ces messieurs passaient fièrement les cerises dans la boutonnière de leur habit, le commandant d’Éblis regardait la scène avec des yeux démesurément ouverts. Cécile s’en est aperçue et lui a dit avec son audacieuse naïveté :

— Vous semblez étonné, commandant ?

— Pas du tout, mademoiselle.

— Pardon… vous avez l’air très-étonné… Voyons, soyez franc… ma plaisanterie vous paraît du dernier mauvais goût, n’est-ce pas ?

— Mademoiselle, tout ce que vous faites me paraît charmant.

— Non… vous avez raison… c’était de très-mauvais goût… mais je vais vous expliquer mon caractère, commandant… Il est très-compliqué, il est mixte en quelque sorte, et vous allez comprendre pourquoi… c’est qu’il y a en moi un ange et un diable !

— Mon Dieu ! mademoiselle, a dit M. d’Éblis, vous avez à cet égard bien des camarades… Nous avons tous en nous un ange que nous tâchons plus ou moins d’écouter, — et un diable que nous tâchons plus ou moins de faire taire… Au reste, le diable qui vous a suggéré de vous mettre des cerises sur le nez ne doit pas être un bien méchant diable !

— Je vous remercie, commandant, a repris Cécile ; la leçon y est… mais elle est douce. Comme je le disais ce matin à votre belle voisine, vous êtes un père pour moi !

M. d’Éblis a salué en souriant, et nous avons poursuivi le cours de notre conversation en tête-à-tête. Si j’en crois certains indices, ce vaillant soldat serait, comme disent les épitaphes, aussi bon fils que bon ami. Il a une façon grave et tendre de dire : — « ma mère » — qui me paraît être toute une révélation. Ce mot revient avec insistance sur ses lèvres : — « C’est à cause de ma mère… Ma mère le désirait… Cela plaît à ma mère. » — Il a même dans une minute de distraction laissé échapper le mot : — « maman ! » — Il a rougi faiblement sous son hâle, et s’est repris ; mais cette appellation enfantine prononcée par cette voix douce et ce mâle visage n’était pas sans charme.

Après le dîner, Cécile est venue avec sa grâce sans égale tendre la main au commandant, afin de signer sa paix avec lui. Ils ont causé ensemble dans un coin assez longtemps en me regardant par intervalles, de sorte que j’ai compris qu’ils parlaient de moi. Puis Cécile, en passant, m’a dit à demi-voix :

— Ma chère, tu fais des ravages dans l’état-major !

Je ne voudrais pas faire de ravages ; mais, si cela signifie que ma personne lui est sympathique, j’avoue tout bonnement que j’en suis bien aise.

Un instant après, on m’a demandé de chanter quelque chose. J’ai une voix de mezzo-soprano assez forte et assez cultivée, mais je n’aime guère à la produire en public ; on le sait, et on me laisse en général tranquille. Cependant je me suis mise au piano, et j’ai commencé l’air de Norma, — Casta diva. Ma surprise a été vive, et ma mortification ne l’a pas été moins, quand j’ai vu, au bout de quelques mesures, le commandant d’Éblis ouvrir discrètement la porte du salon et disparaître. J’ai trouvé le procédé médiocre. Je n’en ai pas moins continué de perler mes sons avec le soin consciencieux que j’apporte à ce que je fais. Je venais de terminer au milieu d’un murmure flatteur, lorsque M. d’Éblis est rentré ; il est venu à moi :

— Mademoiselle, m’a-t-il dit en me montrant une fenêtre qu’on avait entr’ouverte à cause de la chaleur de la soirée, Roger est là sur le banc, dans la cour. Il vous serait infiniment reconnaissant si vous aviez la bonté de redire cet air de Norma.

— Bien volontiers !

Et j’ai repris l’air de tout mon cœur.

J’ai été bien récompensée de ma peine. Madame de Louvercy, qui s’était tenue toute radieuse auprès de la fenêtre pendant que je chantais, s’est penchée au dehors, à l’instant où je quittais le piano, et a échangé quelques paroles avec son fils. Puis elle s’est avancée, m’a pris les mains et m’a embrassée en me disant d’une voix émue :

— Merci pour lui et pour moi ! c’est la première fois depuis bien longtemps que je vois un peu de bonheur dans ses yeux.

C’est vraiment un succès que d’avoir fait sortir ce sauvage de son antre ; j’en suis toute fière, et je vais dormir là-dessus comme une bienheureuse.


VII


25 juin.


Depuis huit ou dix jours, j’ai interrompu mes écritures ; j’avais été reprise de mes scrupules ; je craignais de donner un corps à des chimères en les fixant sur ces pages ; j’avais peur de fortifier, en m’y complaisant, des impressions qu’il valait mieux laisser se dissiper dans le vague de l’air. — C’est encore ma grand’mère qui, sans le savoir, m’encourage à suivre mon fatal penchant et à continuer mes relations confidentielles avec mon livre à serrure et avec moi-même.

Quand je suis entrée chez elle ce matin pour lui souhaiter le bonjour, elle m’a embrassée plus tendrement que de coutume ; puis, gardant une de mes mains dans les siennes :

— N’as-tu rien à me dire, mon enfant ?

— Je crois que si, grand’mère.

— Ah !… M. d’Éblis te fait la cour, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas si M. d’Éblis me fait la cour, ma chère grand’mère, car il ne me dit pas un mot qui ressemble de près ou de loin à une déclaration. Mais il paraît aimer à se trouver avec moi ; il me parle avec une sorte de respect, de confiance, et en même temps de timidité, que je ne lui vois pas avec tout le monde. Il m’adresse personnellement tout ce qu’il dit, et il recueille les moindres choses que je dis moi-même, comme si toutes mes paroles étaient des perles… Si cela s’appelle faire la cour à une femme, je crois vraiment qu’il me fait un peu la cour.

— Je l’ai remarqué, a dit gravement ma grand’mère. — Et cela ne t’ennuie pas, tout cela ?

— Non.

— Non… naturellement… mais enfin le feu n’est pas à la maison, n’est-ce pas ? Tu n’en es pas folle, de ce monsieur ?

— Folle, non.

— Il te plaît, simplement ?

— Un peu.

— Oui… eh bien, à moi aussi ! — Écoute, ma chère enfant, nous ne sommes pas venues ici pour chercher un mari ; mais enfin, si nous l’y trouvons, autant le prendre ici qu’ailleurs, n’est-il pas vrai ?… Seulement, tu conçois, ma chère petite, qu’une affaire de ce genre-là est des plus sérieuses, et qu’il est bon d’y réfléchir à deux fois… Pour mon compte, dès que j’ai entrevu les allures du personnage, je n’ai pas attendu trois minutes pour récolter des informations auprès de madame de Louvercy ; — de plus, j’ai écrit à Paris, je me suis renseignée de tous côtés… Eh bien, de toutes ces investigations, il semblerait résulter qu’il n’y aurait pas d’objections graves, au contraire ! — Mais permets, chère petite… Sache bien que ni mon opinion ni celle des autres ne doivent influencer tes sentiments personnels… il n’y a pas d’objections graves, voilà tout : famille, réputation, fortune même, tout ça est très-bien, très-convenable… Mais, malgré tout, je t’en conjure, ma chérie, ne cède pas trop vite, trop légèrement à ta première impression ! prends le temps de l’approfondir… Je te connais si bien, ma fille… tu serais si malheureuse, si tu n’étais pas heureuse !… Tu es de celles qui n’aiment pas deux fois, et celles-là, il ne faut pas qu’elles se trompent… Quand tu auras ouvert ton cœur à un sentiment tendre, quand l’amour, pour tout dire, y sera entré, il y restera ; il s’y assoira comme sur un trône royal qu’on ne quitte qu’avec la vie !

L’ange qui est en moi, comme dit Cécile, m’avait dès longtemps murmuré tout bas, quoique dans des termes moins bienveillants, les vérités que m’a fait entendre tout haut ma grand’mère. Il m’avait mise sur mes gardes : il m’avait avertie que mon premier amour serait un amour unique, tout-puissant, éternel, et qu’il faudrait le bien choisir ou en mourir.

Ce sont là des phrases ; mais je les pense.

Aimer un homme qui mérite toute mon affection, toute mon estime, tout mon respect, et être aimée de lui… voilà le rêve ! — Est-ce que vraiment, vraiment, je serais près, tout près de l’atteindre ?… Voyons un peu.

Qu’un homme comme M. d’Éblis, d’un extérieur en même temps agréable et imposant, d’un ton exquis, d’un mérite exceptionnel, d’un caractère à la fois héroïque et doux, qu’un homme ainsi fait et presque parfait réponde à toutes les ambitions d’un cœur de femme, rien, hélas ! de plus simple ! Qu’une jeune fille qui se sent ou se croit honorée des attentions particulières de cet être d’élite en soit flattée et touchée ; qu’elle trouve un plaisir singulier dans ses relations quotidiennes avec cette intelligence supérieure et cette âme charmante ; qu’elle éprouve une ivresse secrète à la pensée d’échanger cette intimité de quelques jours contre une éternelle union… rien de plus simple et de plus naturel encore !

Mais ce qui me paraît malheureusement moins naturel et plus douteux, c’est qu’un homme comme M. d’Éblis, qui peut choisir à son gré, il me semble, par toute la terre une compagne digne de lui, se soit attaché sérieusement en si peu de temps à cette pâle et romanesque Charlotte. On croit si aisément ce qu’on désire ! Ne me fais-je pas illusion ? Ne suis-je pas dupe de quelques politesses de surface qui s’adressent à moi, ne pouvant s’adresser ailleurs ?… On est à la campagne… on s’ennuie… on voit Cécile fort entourée et fort occupée, et moi dans l’abandon… On trouve cela un peu injuste, et on me rend quelques soins par humanité…

N’est-ce que cela ?… Il n’est pas capable pourtant, ou je me trompe bien, de troubler par pure distraction le repos d’une femme !

Mais comment aurais-je pu lui plaire ? par quels mérites ? Si j’en ai quelques-uns, il ne peut pas les connaître. Je ne me révèle pas facilement : je ne conte pas mes secrets ; je ne lui dis rien que ce que je dois lui dire, des banalités.

Je sais bien que je suis assez belle, et, sans doute, à première vue, c’est un attrait, même pour un homme comme lui. Mais, s’il n’y avait que cela, combien de femmes plus belles que moi n’a-t-il pas rencontrées dans sa vie ?

Je me figure, en y pensant bien, que ma principale vertu à ses yeux et celle qui peut-être me gagne sa sympathie, c’est ma compassion obligeante pour son ami Roger. Il est évident que son amitié pour M. de Louvercy est chez lui une passion dominante, et qu’il doit aimer tout ce qui la flatte. Dès le jour de son arrivée, j’avais, sans y songer, caressé sa faiblesse, et, depuis, en y songeant peut-être un peu davantage, j’ai eu souvent l’occasion de toucher cette fine pointe de son cœur. — Il faut savoir que M. Roger est devenu depuis quelques jours, grâce à l’influence affectueuse de M. d’Éblis, notre commensal habituel. La première fois qu’il a consenti, sur les instances du commandant, à occuper sa place à table au milieu de nous, l’étonnement a été grand, et grande la fête, surtout pour sa mère. La pauvre femme rayonnait. Il avait fait couper ses cheveux et pris soin de sa toilette, ordinairement fort négligée. Son beau visage pâle et farouche s’est éclairé et adouci peu à peu dans notre compagnie, quoiqu’il s’assombrisse et se contracte encore terriblement toutes les fois que le moindre incident lui rappelle ses infirmités, — par exemple, quand il a besoin d’un secours étranger pour se servir à table, pour s’asseoir ou pour se lever. C’est dans ces petites circonstances que je trouve moyen de lui témoigner la pitié réelle qu’il m’inspire. Habituellement, après le dîner, il va s’asseoir quelques instants sur un des bancs de jardin qui sont placés sous les fenêtres du rez-de-chaussée. L’autre soir, Cécile et moi, le voyant mal à l’aise sur ce banc, nous nous fîmes un signe : Cécile courut chercher dans le salon une pile de coussins qu’elle me passait par la fenêtre : M. d’Éblis, à qui je les remettais à mesure, essaya de les disposer de façon à soutenir le bras et la jambe du blessé. Mais il s’y prenait mal ; je le grondai en riant de sa gaucherie ; je dis à M. de Louvercy :

— Permettez-moi, monsieur !

Et j’ajustai les coussins avec l’adresse supérieure d’une femme. Comme M. de Louvercy me remerciait avec un peu de gêne, M. d’Éblis lui dit gaiement :

— Quelle bonne ambulancière, n’est-ce pas, Roger ?

M. d’Éblis me paraît plus reconnaissant de ces simples attentions que celui qui en est directement l’objet. Il me regarde alors d’un œil profond, pensif, et vraiment, je crois, presque attendri. Du reste, les sentiments qu’il peut éprouver pour moi ne se trahissent que par ces légers mouvements de gratitude, et par l’espèce de plaisir avec lequel il semble rechercher ma présence et mon entretien… — Est-ce assez, mon Dieu ! pour qu’il soit sage d’ouvrir mon cœur, d’y nourrir cette prédilection qui n’est sans doute encore qu’une rêverie passagère, mais qui demain, si je m’y abandonne, sera peut-être une passion infinie ?…


VIII


5 juillet.


Ce matin, après une nuit presque sans sommeil, je me suis levée dès l’aube, c’est-à-dire à sept heures, et j’ai résolu de faire une chose extraordinaire. J’ai mis sous mon bras mon divin livre à serrure, j’ai pris mon ombrelle d’une main, de l’autre mon nécessaire en bambou, qui contient tout ce qu’il faut pour écrire, et je suis sortie discrètement de la tour du Nord par la porte du Sud. En face de cette porte, il y a une grande avenue ; dans cette avenue, il y a à main gauche une allée tournante ; au bout de cette allée tournante, il y a un bosquet, et dans ce bosquet une statue de Flore, de Cérès ou de Pomone, avec une table rustique et trois chaises. C’est un endroit charmant, surtout par une belle matinée d’été comme celle-ci. Il y règne un demi-jour religieux : les feuillages retombent et s’entre-croisent dans un épais lacis qui laisse à peine voir quelques coins de ciel bleu. Le soleil jette çà et là sur le sable, sur les chaises, sur les épaules de la déesse, quelques bandes lumineuses, quelques rayons qui semblent tamisés par les vitraux peints d’une église. Une vague odeur d’oranger s’évapore, avec la rosée, des grappes blanches des acacias, — et, pour tout achever, on entend sortir d’une ravine, qu’on ne voit pas, le babillage musical du petit ruisseau qui alimente l’étang aux cygnes, et qui passe par là on ne sait comment.

On ne sait pas davantage pourquoi la pensée est venue à mademoiselle Charlotte d’Erra de choisir ce lieu délicieux pour y écrire le récit de sa soirée d’hier. Peut-être a-t-elle voulu encadrer richement dans l’or et dans les fleurs un simple épisode de sa vie de jeune fille qui pourrait devenir — si Dieu le permettait dans sa bonté — la première page de la vie d’une femme.

Hier, après le dîner, nous nous étions, suivant notre usage quotidien, répandus dans la cour du château, pour y respirer l’air frais du soir, mêlé aux parfums des roses et des cigares. M. de Louvercy fumait et se prélassait sur son banc favori au milieu des coussins dont nous l’avions comblé. Cécile, toujours agitée comme une étoile, eut tout à coup l’idée malencontreuse de jouer avec la béquille de son cousin. Elle l’examina d’abord timidement ; puis elle se familiarisa avec elle, et s’en servit pour faire son apprentissage de chasseresse. Son père lui a envoyé ces jours-ci un petit fusil avec lequel elle se propose de détruire tous les lapins et tous les écureuils du parc. En attendant, elle s’exerçait à porter les armes avec cette béquille, à épauler, puis à mettre en joue des lapins imaginaires représentés par MM. Henri et René de Valnesse. Je voyais cependant M. Roger froncer péniblement les sourcils, et le commandant d’Éblis mordre sa moustache ; je lançais à Cécile des regards sévères ; mais je perdais mes peines. Encouragée par l’admiration expansive de ses deux soupirants, elle aggrava cruellement son étourderie en plaçant la béquille sous son bras, et en essayant de marcher un pied en l’air comme son pauvre cousin mutilé. Elle fit quelques pas dans la cour en cet appareil, avec un grand sérieux et sans l’ombre de malice, simplement pour voir, disait-elle, si c’était bien incommode. M. Roger affectait de sourire ; mais son front était chargé de colère. Je m’en aperçus ; j’allais courir à Cécile pour l’avertir ; mais M. d’Éblis me prévint. Il alla rapidement jusqu’à elle, et lui dit à demi-voix avec vivacité quelques mots que je n’entendis pas. Mais j’entendis parfaitement Cécile lui répondre :

— Toujours des leçons !

— Celle-ci est très-méritée, je crois, dit M. d’Éblis.

Elle parut comme saisie, et elle hésita un instant entre son diable et son ange ; puis elle revint à pas précipités vers la maison, posa doucement la béquille contre le banc, et, détachant du treillage qui entoure la fenêtre une branche de jasmin, se mit en devoir de la passer dans l’habit de M. de Louvercy en lui disant :

— Que je vous fleurisse, cousin !

M. Roger lui arracha la fleur des mains, et la jeta sur le sable :

— Vous êtes une folle, dit-il.

Il se leva aussitôt, me salua légèrement et rentra chez lui.

Dès qu’il eut disparu, Cécile joignit les mains et haussa les épaules :

— Il y a des moments où je me tuerais ! s’écria-t-elle.

En même temps, elle se laissa tomber sur le banc, cacha sa tête dans ses mains, et nous entendîmes qu’elle sanglotait. M. d’Éblis échangea avec moi un regard d’intelligence et un sourire ; puis, se penchant vers Cécile :

— Voyons, mademoiselle, — lui dit-il, — c’est excessif, ce désespoir !… Pour si peu de chose… un enfantillage !… Eh bien, quoi ! ajouta-t-il en ramassant la branche de jasmin, voulez-vous que je la porte, moi, votre fleurette ?

Tout en pleurant, elle fit signe qu’elle le voulait bien ; puis elle releva un peu la tête, et, souriant à M. d’Éblis à travers ses larmes :

— Toujours un père pour moi ! dit-elle.

Nous nous éloignâmes alors un peu pour la laisser se remettre. — Tous les hôtes de madame de Louvercy se promenaient çà et là par groupes, en causant à demi-voix comme pénétrés par la beauté de la soirée. Elle était tiède et superbe. Une lune éblouissante remplissait la vaste cour de sa limpide clarté ; il y avait un glacis d’argent sur l’eau du bassin, au milieu duquel les deux grands cygnes dormaient immobiles dans leur blancheur de neige. Tout en échangeant quelques paroles indifférentes, nous allions et venions, M. d’Éblis et moi, entre l’extrémité du bassin et les premiers arbres de l’avenue, dont la nef, au milieu de toute cette lumière, demeurait sombre comme une cathédrale à minuit. Après un silence, je dis à M. d’Éblis :

— Une scène si douce et si paisible doit former un singulier contraste avec vos souvenirs de guerre, n’est-ce pas, commandant ?

Il s’arrêta :

— Est-ce que vous avez le don de seconde vue, mademoiselle ?

— J’ai à peine le don de première vue, dis-je en riant ; car je suis très-myope… Mais pourquoi cette question, monsieur ?

— Parce qu’en ce moment même, mes souvenirs me reportaient précisément à une scène de ma vie militaire, à une soirée comme celle-ci, mais moins douce, quoique aussi paisible.

— Puis-je savoir ?

Il hésita, soupira, puis s’inclinant légèrement :

— Oh ! mon Dieu ! oui. — J’étais alors sous Metz… Dans la soirée dont je parle, le 27 octobre, j’avais été chargé de porter quelques ordres dont le sens ne me paraissait que trop clair… Je devais en particulier arrêter dans sa marche un de nos régiments, dont j’ai oublié le numéro. Je l’avais rejoint et arrêté en effet… J’allais repartir… J’attendais seulement que mon cheval eût un peu soufflé… Nous nous trouvions alors dans une plaine près d’un village nommé Colombey, je crois ; les horribles tempêtes qui marquèrent ces jours sinistres s’étaient apaisées pour quelques heures ; une lune tranquille se reflétait dans les flaques d’eau qui couvraient la campagne. L’imagination fait des rapprochements étranges. Il y a certainement peu de rapport entre le décor riant qui nous entoure ici et ces marécages désolés ; cependant ce clair de lune sur l’eau me les rappelait tout à l’heure… et ces beaux cygnes qui dorment là me faisaient songer à mes dragons d’escorte, immobiles comme eux dans leurs manteaux blancs… Le régiment, en attendant de nouvelles instructions, gardait ses rangs, l’arme au pied. On avait allumé un grand feu de bivouac, autour duquel quelques officiers s’entretenaient à voix basse d’un air morne… Des bruits de capitulation couraient depuis la veille dans les camps… Le colonel, qui était un homme déjà mûr, à moustaches grisonnantes, allait et venait solitairement à quelque distance en froissant dans sa main l’ordre que je lui avais apporté. — Tout à coup, il s’approcha de moi et me saisit le bras :

« — Capitaine, me dit-il avec l’accent d’un homme qui va en provoquer mortellement un autre, deux mots, je vous prie !… — Vous venez du quartier général… vous devez en savoir plus long que moi… C’est la fin, n’est-ce pas ?

» — Mon colonel, on le dit, et je le crois.

» — Vous le croyez ?… Comment pouvez-vous croire une chose pareille ? »

Il lâcha mon bras avec une sorte de violence, fit quelques pas, et, revenant à moi brusquement, il me regarda dans les yeux.

« — Prisonniers, alors ?

» — Mon colonel, je le crains. »

Il y eut encore un silence : il demeura quelque temps devant moi dans une attitude de réflexion profonde ; puis, relevant la tête, il reprit avec une émotion extraordinaire dans la voix :

» — Et les drapeaux ?

» — Je ne sais pas, mon colonel.

» — Ah ! vous ne savez pas ? »

Il me quitta de nouveau, et marcha à l’écart pendant cinq ou six minutes ; s’avançant alors vers le front de ses hommes, il dit d’un ton de commandement :

« — Le drapeau ! »

Le sous-officier qui portait le drapeau sortit du rang. — Le colonel saisit la hampe d’une main, et, levant l’autre vers le groupe des tambours :

« — Ouvrez un ban ! » dit-il.

Les tambours battirent.

Le colonel s’était approché du feu, portant haut le drapeau : il posa la hampe sur le sol, promena un regard sur le cercle des officiers, et se découvrit : — ils l’imitèrent tous aussitôt ; la troupe attentive gardait un silence de mort. — Il eut alors un moment d’hésitation ; je voyais ses lèvres trembler ; ses yeux étaient attachés avec une expression d’angoisse sur le glorieux lambeau de soie déchirée, triste image de la patrie. Enfin il se décida : il fléchit un genou, et coucha lentement l’aigle dans l’ardent foyer. — Une flamme plus vive jaillit soudain, et éclaira plus nettement les visages pâles des officiers. Quelques-uns pleuraient.

« — Fermez le ban ! » dit le colonel.

Et pour la seconde fois résonna la batterie lugubre des tambours détrempés par la pluie.

Il remit son képi, et vint vers moi :

« — Capitaine, — me dit-il de sa voix la plus dure, — quand vous serez là-bas — ne vous faites aucun scrupule — aucun — de raconter ce que vous avez vu !… Je vous salue.

» — Mon colonel, lui dis-je, voulez-vous me permettre de vous embrasser ? »

Il m’attira violemment sur sa poitrine, et, me serrant à m’étouffer : — Ah ! mon pauvre enfant ! — murmura-t-il — mon pauvre enfant !

À ce point de son récit, M. d’Éblis se détourna, et j’entendis une sorte de sanglot. Je ne pus m’empêcher de lui tendre ma main. — Il parut étonné ; il la prit et la pressa avec force.

— N’est-ce pas, vous comprenez tout ce qu’on souffre dans ces moments-là ?

— Oui.

Et, comme je retirais ma main, il la retint doucement.

— Si quelque chose au monde, ajouta-t-il, pouvait les faire oublier, ce serait un moment comme celui-ci !

Je ne répondis pas, et il me rendit ma main.

Après quelques pas faits en silence :

— Si nous rentrions ? lui dis-je.

— Hélas ! tout ce que vous voudrez !

Et nous rentrâmes.

Rien de plus. — Mais, de la part d’un homme si réservé et si loyal, n’est-ce pas beaucoup, n’est-ce pas tout ? — Ses paroles, quand je me les rappelle, quand je les relis, me semblent presque insignifiantes ; mais le ton qu’il y mettait, cet accent si profond, si tendre, si pénétré, — n’était-ce pas celui d’un cœur qui s’offre, se dévoue et se consacre ? Véritablement je le crois, — et, si j’en juge par moi-même, il suffit d’un instant pareil, d’un seul instant où deux âmes se touchent et se confondent si étroitement, pour qu’elles s’appartiennent l’une à l’autre pour jamais, sur la terre et dans le ciel. — Mon Dieu ! je vous en prie, faites que je ne m’abuse pas !


IX


13 juillet.


Depuis quelques jours, je n’ai pu trouver le courage de reprendre ma plume. Je ne sais ce qui se passe ; je ne sais quel mauvais génie a touché le château de sa baguette, et y a subitement assombri tous les esprits, aigri tous les caractères et transformé tous les cœurs, — hélas ! excepté le mien.

Les premiers symptômes de ce bouleversement se sont manifestés dans la soirée même qui m’avait laissé une impression si heureuse — et, j’en ai peur, si décevante. Quand j’eus rejoint Cécile sous les fenêtres du salon après m’être séparée de M. d’Éblis, je crus voir qu’elle me boudait, et je lui en demandai la raison. Elle se fit, suivant l’usage, un peu prier pour me la dire ; puis, comme j’insistais, elle m’entraîna sous les lilas, et me déclara, sur un ton de sérieux et d’amertume fort extraordinaire dans sa bouche, que j’étais une mauvaise amie, que je négligeais complétement ses intérêts, que je trahissais sa confiance, que je m’amusais elle ne savait à quoi, pendant qu’elle restait en l’air entre ses deux prétendants dans une situation horriblement pénible et même ridicule. — Je courbai la tête sous cet orage, reconnaissant à part moi que j’avais un peu mérité ces reproches, et que, depuis quelque temps, je m’étais effectivement plus occupée de mes intérêts que des siens. Je la calmai de mon mieux, en prétextant toujours l’embarras du choix, et en lui promettant d’avoir très-prochainement avec elle une conversation décisive où j’essayerais de fixer nos communes irrésolutions.

Il paraît que dans ce même moment une querelle beaucoup plus grave éclatait entre le commandant d’Éblis et M. de Louvercy. À quel propos ? Personne n’a pu me le dire. J’ai appris seulement de madame de Chagres que M. de Louvercy, qui était d’abord rentré chez lui après sa petite scène avec Cécile, était bientôt revenu dans la cour. ; qu’il avait accosté M. d’Éblis à l’instant où je le quittais, et qu’il s’était engagé avec lui sous la voûte ténébreuse de l’avenue. Là, on les avait entendus parler tous deux avec une extrême animation ; madame de Chagres m’a dit que la voix de M. de Louvercy surtout témoignait d’une sorte de colère ou de douleur presque folle. On les vit ensuite traverser la cour en silence, M. d’Éblis soutenant M. de Louvercy, qui semblait marcher avec plus de peine encore que de coutume. Peu de minutes après, on venait chercher en toute hâte madame de Louvercy, parce que son fils était tombé dans une violente attaque de nerfs. À la suite de cet accident, il a été deux ou trois jours sans reparaître parmi nous.

M. d’Éblis, de son côté, nous a beaucoup délaissés pendant le même intervalle : il restait enfermé toute la journée avec son ami, ou bien il courait les champs en sa compagnie, et nous ne l’apercevions qu’aux heures des repas. Il était remarquablement triste et silencieux ; son attitude à mon égard était embarrassée, son langage d’une froideur toute nouvelle et comme affectée. S’il m’était possible d’imaginer qu’il eût été question de moi dans sa querelle avec M. Roger, et que ce dernier m’eût calomniée auprès de M. d’Éblis, véritablement je le croirais. Mais c’est là évidemment une supposition inadmissible. Quel qu’ait été d’ailleurs le sujet de leur dissentiment, il n’en reste aucune trace entre eux. Leur union amicale paraît même plus étroite que jamais ; on la dirait fortifiée par quelque lien nouveau. Cette nuance est surtout sensible dans la manière d’être de M. Roger, qui apporte dans ses rapports avec M. d’Éblis je ne sais quelle grâce attendrie, comme s’il avait quelque chose à se faire pardonner. Il est clair que les torts sont de son côté. Mais quels torts ?

Madame de Louvercy le sait apparemment, car elle est plus pensive qu’à l’ordinaire. Par contagion sans doute, ma grand’mère se montre préoccupée, et MM. de Valnesse eux-mêmes, ainsi que leurs sœurs, rêvent dans les coins.

Pour moi, je ne m’appesantirai pas sur ce que j’éprouve. — Je volais dans le ciel parmi les astres ; on m’a subitement coupé les ailes, et je suis tombée lourdement sur la terre. Voilà tout. — Je m’efforce d’oublier cette illusion radieuse d’un instant : je ne le puis pas ; je crains de ne le pouvoir jamais.


X


22 juillet.


Ne me suis-je pas trop hâtée de désespérer ? Il me semble qu’après cette bourrasque mystérieuse tout rentre à peu près dans l’ordre accoutumé. M. d’Éblis avait certainement ressenti quelque contrariété très-vive, qui a d’abord dominé chez lui tout autre sentiment, et dont il a eu peine à secouer l’obsession. Mais enfin il a chassé peu à peu ce nuage et paraît avoir repris toute sa liberté d’esprit. Il a repris en même temps avec moi ses habitudes de causerie aimable et confiante, bien que je lui trouve toujours, quand il est près de moi, je ne sais quoi de triste et de contraint. — Il a pourtant sous son grave extérieur un grand fonds de gaieté que Cécile a le don d’émouvoir tout particulièrement. Ce caractère fantasque et charmant, honnête et fou, l’intéresse et le divertit ; il blâme et il aime ces caprices, ces espiègleries mêlées de grâces et de burlesque auxquelles elle se complaît.

Hier matin, par exemple, elle avait résolu d’essayer son fusil et son adresse dans le bois qui fait suite au parc. Nous l’avions tous accompagnée : M. d’Éblis, en sa qualité de militaire, avait été requis pour présider à cette dangereuse expédition. — Les lapins couraient dans le bois comme des souris dans un grenier. Il est à peine utile de dire que Cécile n’en tua pas un seul, mais qu’elle faillit par compensation estropier MM. de Valnesse, qui s’empressaient de grimper aux arbres dès qu’elle mettait son fusil en joue.

Comme nous revenions gaiement de cette infructueuse campagne en suivant un chemin creux qui longe le bois, Cécile aperçut tout à coup, au beau milieu de ce chemin et devant la barrière d’un herbage, une de ces cruches de grès brun dans lesquelles on trait les vaches.

— Tiens ! dit-elle, — une cruche qui se promène toute seule là-bas !

Dépitée de son insuccès sur les lapins, elle eut aussitôt la triomphante idée de prendre sa revanche sur cette malheureuse cruche : elle épaula vivement son petit fusil, et tira.

— Touché ! s’écria-t-elle.

Et la cruche, en effet, s’éparpillait en éclats pendant qu’un ruisseau de lait se répandait sur le sol. Au même instant, la laitière, que nous n’avions pas vue d’abord parce qu’elle était occupée de refermer la barrière, apparut brusquement dans le chemin. C’était une petite paysanne d’une dizaine d’années dont les cheveux d’un blond pâle étaient couverts d’une espèce de béguin. — En apercevant le désastre de sa cruche, la pauvre fillette leva et baissa les bras par un mouvement de profonde consternation ; puis, après une pause de stupeur muette, elle fondit en larmes, en murmurant que sa mère allait la battre.

— Non ! non ! sois donc tranquille ! lui cria Cécile, — je vais te le payer, ton lait !

Tout en parlant, elle s’était avancée d’un pas rapide, et, remarquant alors que le fond de la cruche brisée renfermait encore une assez grande quantité de lait :

— Comme cela se trouve ! dit-elle. J’ai une soif de loup !

Elle se pencha, enleva avec précaution ce fond de cruche, l’approcha de ses lèvres, et but le lait avidement ; — puis elle s’arrêta un peu pour reprendre haleine, et, voyant l’air d’admiration avec lequel nous la regardions tous, — car elle était tout à fait charmante avec son fragment de cruche à la main, — elle sourit de toutes ses fossettes :

— Un Greuze ! — dit-elle.

Après quoi, elle se remit à boire. — Quand sa soif fut apaisée, il restait encore du lait dans le tesson.

— Qui est-ce qui en veut ? — demanda-t-elle.

M. de Valnesse le brun saisit le tesson avec enthousiasme et y mouilla ses lèvres.

— C’est vingt francs ! — dit Cécile.

Le jeune homme tira sa bourse en riant, et lui donna un louis. M. de Valnesse le blond but à son tour.

— Vingt francs ! — répéta Cécile. — À vous, commandant ! dit-elle ensuite à M. d’Éblis, qui n’en revenait pas.

— Moi, mademoiselle, dit-il, je n’aime pas le lait… mais voici mes vingt francs.

Cécile mit alors les trois louis dans la main de la petite laitière blonde :

— Tiens ! lui dit-elle, ne pleure plus, mon amour !

Et elle l’embrassa avec bruit sur les deux joues.

Nous continuâmes notre marche. Cécile était un peu soucieuse ; au bout de quelques pas :

— Monsieur, dit-elle au commandant d’Éblis, pourquoi n’avez-vous pas voulu boire après moi ?

— Mais, mademoiselle, j’ai eu l’honneur de vous le dire : — parce que je n’aime pas le lait.

— Ne mentez pas !… c’était encore une leçon ! quand nous serons à dix, nous ferons une croix, n’est-ce pas ? — Au surplus, je ne vous en veux pas ! non, sérieusement, je sens que je gagne beaucoup en votre compagnie, commandant… Encore quelque temps de ce régime disciplinaire, — et je serai une petite perfection !

Il y avait dans cette plaisanterie plus de vérité qu’elle ne le pensait sans doute. Elle a un respect particulier pour M. d’Éblis, et elle s’observe beaucoup devant lui. Elle le consulte de l’œil, comme malgré elle, sur ses faits et gestes, et s’arrête souvent en pleine étourderie quand elle découvre sur son visage le plus léger signe de désapprobation ; tout en rongeant un peu le frein, elle reconnaît son maître et lui obéit. Bref, elle subit, à un assez haut degré, comme tout le monde du reste, l’autorité de ce caractère ferme et doux, de cet esprit élevé et un peu dédaigneux. La société de M. d’Éblis, si elle pouvait en profiter avec suite, lui serait certainement très-salutaire. Je ne connais que lui et moi en ce monde qui ayons cet empire sur elle. Ah ! si jamais, — si jamais le rêve dont je me suis bercée venait à se réaliser, — la chère créature, entourée sans cesse de nos deux amitiés, de nos deux influences, deviendrait véritablement, comme elle le dit, une perfection, — et la plus aimable des perfections !


XI


26 juillet.


Je suis encore tout émue, toute bouleversée d’une conversation que je viens d’avoir avec Cécile. — Sensible aux reproches qu’elle m’avait adressés l’autre jour, j’avais repris de tout cœur le cours de mes observations et de mes études sur les mérites relatifs de MM. de Valnesse. Toutes réflexions faites, ma préférence s’était arrêtée sur M. René, qui me paraît décidément d’un naturel moins léger et d’une intelligence plus cultivée que son cousin Henri. Tout à l’heure, — après le déjeuner, — j’ai dit mystérieusement à Cécile que j’avais à lui parler.

— Ah ! très-bien ! m’a-t-elle répondu assez sèchement. Et de quoi ?

— Mais… de ce qui t’intéresse si fort.

— Rien ne m’intéresse si fort !… Enfin voyons !

Un peu surprise de ce début, je l’ai emmenée sous les sapins du parc.

— Eh bien, ma chérie, lui ai-je dit, mon choix est fait !

— Ah ! tu y as mis le temps !

— Le choix en sera meilleur, ai-je repris en riant.

Je lui ai conté alors mes longues hésitations ; puis je lui ai énuméré toutes les raisons qui me semblaient faire pencher la balance en faveur de M. René.

Elle m’avait écoutée d’un air singulier, les lèvres serrées, les yeux distraits, frappant çà et là les troncs d’arbres du bout de son ombrelle. Quand j’ai eu fini :

— Il y a un malheur, a-t-elle dit, c’est que, moi, je préfère l’autre.

— Quel autre ?

— Mais, M. Henri, naturellement.

— Le malheur n’est pas grand, ma mignonne… car, ainsi que je te l’ai dit, je ne vois entre ces deux messieurs que des différences à peine saisissables, des nuances, — et, dans cette égalité de convenances, de qualités et de mérites, il est bien clair que c’est ton goût personnel qui doit prononcer et l’emporter.

— Ainsi, toi, a repris Cécile, tu épouserais M. René ?

— Il ne s’agit pas de moi.

— Mais enfin l’épouserais-tu si tu étais libre de le faire ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne l’aime pas.

— C’est-à-dire qu’il ne serait pas digne de toi,… mais qu’il est assez bon pour moi !

— Ma chérie, ai-je répliqué tranquillement, si tu le veux bien, nous remettrons cet entretien à un moment où tu seras de meilleure humeur.

— Non, c’est que vraiment, s’est-elle écriée en agitant son ombrelle, c’est une chose incroyable… blessante… que cette fureur que vous avez tous de vous débarrasser de moi, — mon père, ma tante… et toi enfin !… Au reste, je ne suis pas votre esclave… on ne marie pas les filles de force… et je te le dis nettement, ma chère… comme je le dirai à mon père et à ma tante : — je ne veux pas me marier !

— Quant à cela, ai-je dit, rien n’est plus facile, ma chère enfant.

— J’aime mieux cent fois rentrer au couvent !

— Pardon, ma chérie, ce n’est pas dans un couvent que tu devrais entrer, c’est dans une maison de santé… En attendant, je rentre, moi, dans ma chambre.

Je m’éloignais, car ma patience, qui est grande pourtant, était à bout. — Elle m’a retenue par le bras.

— Charlotte !… ne m’abandonne pas… je suis malheureuse !

Et, suivant sa tendre manière, elle s’est jetée à mon cou en pleurant.

J’étais profondément troublée, car ce mot : « Je suis malheureuse ! » — avait fait jaillir dans mon esprit une lueur effrayante.

— Mais enfin, ai-je murmuré à travers les caresses que je lui prodiguais, qu’est-ce qui se passe ?… qu’as-tu ?

Elle me répondait en secouant la tête et en balbutiant des paroles entrecoupées :

— Rien… rien… je ne sais pas… je ne sais vraiment pas !…

Quand je l’ai vue un peu remise, je l’ai de nouveau pressée de questions ; elle me regardait par instants fixement, comme si elle eût été sur le point de me confier quelque secret ; puis elle soupirait et se taisait.

Enfin elle a pu me donner une explication telle quelle de son émotion et de son désordre.

— Tant qu’elle apercevait le mariage, m’a-t-elle dit, dans un horizon lointain, elle l’envisageait avec l’insouciance d’un enfant ; mais, à mesure qu’il lui apparaissait dans une perspective plus proche et plus réelle, elle en comprenait mieux le sérieux caractère, et elle reculait devant une détermination qui devait entraîner le bonheur ou le malheur de toute sa vie. Elle a conclu en me suppliant de la laisser encore réfléchir pendant quelques jours.

Je lui ai fait simplement observer qu’elle soumettait ces messieurs à un noviciat un peu long, et que, si elle restait encore quelque temps sans manifester une préférence pour l’un ou pour l’autre, on pouvait craindre de les voir partir tous deux un beau matin découragés.

— Eh bien, bon voyage ! a dit Cécile.

Nous sommes rentrées, et je suis aussitôt montée chez moi ; j’avais hâte de me trouver seule, pour essayer de remettre un peu d’ordre et de calme dans mes idées. — Je n’y parviens pas ; ma tête et mon cœur sont affolés… Il ne m’est pas possible de me méprendre sur les sentiments de Cécile ; il n’y a pas deux façons d’interpréter son indifférence toute nouvelle à l’égard de MM. de Valnesse, ses paroles, ses silences, ses pleurs… Elle aime — ou elle croit aimer M. d’Éblis. — Voilà son secret !… Grand Dieu ! est-ce possible ?… De toutes les douleurs qui peuvent m’être infligées, de toutes les afflictions que mon imagination peut concevoir, celle-ci serait assurément une des plus amères. — Une rivalité de cœur, une lutte de jalousie entre Cécile et moi !… un combat où je devrais sacrifier ou la plus chère amitié — ou le plus cher amour ! Quelle épreuve !… et je n’ai même pas à prier le bon Dieu de me l’épargner… elle est venue… elle existe.

J’ai beau faire, j’ai beau élever ma pensée de toutes mes forces, je ne puis désirer que son amour soit partagé… je ne le puis ! Tout ce que je puis faire, — et je le ferai, — c’est d’apporter dans cette triste lutte une droiture, une loyauté irréprochables, — de ne pas dire un mot qui puisse desservir Cécile, pas un mot non plus qui puisse trop me servir moi-même, — d’attendre enfin, le cœur déchiré, mais la conscience en paix, qu’il choisisse entre nous deux… S’il me choisissait enfin, Cécile souffrirait sans doute cruellement, pauvre fille ! — pourtant je le crois, — telle que je la connais, — si vive, si tendre, mais si légère, elle se consolerait… Moi, jamais !

Dès le principe, son inclination le portait plutôt vers moi que vers elle. Une femme ne se trompe pas à ces choses-là. Ma grand’mère, d’ailleurs, l’a remarqué ; — et puis enfin, quoique je sois bien loin de le valoir, il y a, il me semble, entre nos deux personnes, nos deux caractères, plus de rapport et d’harmonie. Depuis cette douce soirée où nous nous entendîmes si bien, je l’ai trouvé, il est vrai, plus froid, plus réservé avec moi ; mais il avait quelque chose sur l’esprit. Il s’est montré aussi un peu plus occupé ou, pour mieux dire, plus curieux de Cécile ; mais elle l’amuse, je crois, plus qu’elle ne lui plaît… Qui sait cependant ?… Ah ! ma pauvre chérie ! quel mal tu me fais !

… On m’appelle pour la promenade de l’après-midi. M. d’Éblis nous accompagne. Maintenant que mes yeux sont ouverts, la moindre circonstance, le moindre détail peuvent être une révélation décisive…


XII


Le soir du même jour.


Il est arrivé, dans le cours de cette promenade, une aventure singulière à Cécile.

Nous sommes montés en voiture vers deux heures pour aller faire une visite au curé de Louvercy, qui nous avait préparé une partie de pêche. Son presbytère, qui touche à l’église, est situé à quelques kilomètres du château, sur le bord d’une petite rivière qui est, je pense, un affluent de l’Eure. La moitié de la bande s’est installée dans le jardin du presbytère, qui s’avance en presqu’île dans la rivière, et s’est mise en devoir de pêcher. M. d’Éblis, madame de Chagres, son mari et moi, nous sommes restés dans le cimetière, qui est un des plus jolis cimetières de village qu’on puisse voir. L’église elle-même, perdue dans les arbres, est un gracieux monument du xve siècle, dont le porche et les fenêtres ogivales sont des bijoux de ciselure. M. d’Éblis s’était proposé de la dessiner. On nous avait apporté des chaises, et nous formions un groupe autour de lui en surveillant son travail, et en admirant aussi les jeux de la lumière sur l’eau et dans le feuillage ; car la journée était magnifique. Il y a, au bout du chemin qui longe le cimetière, un vieux pont en bois jeté sur la rivière, et, en face, de l’autre côté de l’eau, une colline rocheuse couronnée d’un panache de verdure. Nous regardions tout cela, assis sous l’ombre d’un vieil if qui dégageait, sous les feux du jour, une odeur de résine.

Nous avons bientôt vu apparaître Cécile, qui s’était vite ennuyée de la pêche, — et peut-être aussi de l’absence de M. d’Éblis. — Elle est venue rôder et voltiger comme un papillon autour de lui ; puis elle s’est mise à parcourir le petit cimetière en lisant les épitaphes à demi-voix. Mais il y avait une chose qui attirait surtout son attention, et qui n’a pas tardé à l’absorber tout entière ; quelqu’un était mort dans le village, et on avait creusé au milieu du cimetière une fosse qui devait être sans doute remplie le lendemain matin. Cette fosse ouverte éveillait à un degré extraordinaire l’intérêt de Cécile ; après s’en être approchée plusieurs fois avec un mélange de curiosité et d’inquiétude, elle s’enhardit peu à peu, et voulut en voir le fond. Mais cela était difficile parce que de tous les côtés la tombe était entourée de l’amas de terre et de cailloux qu’on en avait retirés, et qui s’écroulaient sous le pied. — Cependant elle tenait à son idée ; pour pouvoir se pencher sur la fosse sans danger, elle saisit fortement d’une main la cime d’un petit cyprès qui croissait sur un tertre voisin, et, s’appuyant de l’autre sur son ombrelle, nous la vîmes ployer son buste frêle et plonger dans la fosse un regard avide. — M. d’Éblis avait dressé la tête ; il saisit d’un coup d’œil cette scène étrange, éclairée par le plein soleil de l’été, ce corps charmant courbé sur ce trou sinistre, ce jeune et frais visage à demi souriant, à demi terrifié : — il tourna à la hâte la feuille de son album, comme pour fixer rapidement ce souvenir sur l’autre page. — Puis, se levant tout à coup :

— Prenez garde, mademoiselle ! — cria-t-il. — Mon Dieu ! prenez garde !

Nous nous étions tous levés du même mouvement. — Le cyprès auquel Cécile se retenait d’une main avait été à moitié déraciné le matin par le travail du fossoyeur ; il cédait et venait à elle ; en même temps, les décombres s’éboulaient sous ses pieds… Elle perdit l’équilibre, jeta ses bras en avant, poussa un cri, et disparut dans la fosse béante.

Nous courûmes, pénétrés d’une impression qu’il m’est difficile de rendre. Je m’étais sentie, pour moi, comme traversée de la tête aux pieds par un éclair glacé. — Nous fûmes bientôt arrivés. — La pauvre fille s’était relevée ; elle était debout au fond de cette fosse, les cheveux dénoués, immobile, tout éperdue, nous regardant avec un sourire de folle.

MM. de Valnesse étaient accourus comme nous au cri qu’elle avait poussé. Chacun émettait en désordre son avis pour la tirer de cette horrible tombe. On lui tendait les mains, mais vainement. — On sait combien ces fosses mortuaires sont profondes. — Quelques-uns de ces messieurs disaient qu’il fallait aller chercher des cordes, les autres des chaises, une échelle : Cécile cependant paraissait être dans un état d’exaltation nerveuse qui pouvait devenir dangereux en se prolongeant.

La voix calme et impérative de M. d’Éblis fit taire tout le monde ; il nous écarta du geste.

— Allons, mademoiselle, dit-il en riant, ne perdons pas la tête… C’est une niaiserie, cet accident… un peu de sang-froid, et dans une minute vous serez sortie de là… Je suis très-fort en gymnastique… vous allez voir ça ! Attention ! laissez-moi passer les mains sous vos deux bras !…

Il s’était agenouillé à demi sur les débris : il souleva Cécile par les épaules en lui souriant et en l’encourageant du regard, et, se redressant lui-même peu à peu, il lui fit prendre pied sur le sol. Mais, en ce moment, elle défaillit, ses yeux se fermèrent, et elle demeura sans mouvement dans ses bras, pâle comme une morte, les lèvres entr’ouvertes.

— Il ne faut pas, nous dit M. d’Éblis, qu’elle se retrouve ici quand elle va revenir à elle… Je vais la porter dans ce champ de pommiers là-bas… c’est plus gai.

Il sortit alors du cimetière, tenant toujours sur sa poitrine Cécile évanouie ; nous ouvrîmes devant lui, de l’autre côté du chemin, la barrière du champ de pommiers : à l’instant où il se baissait pour la déposer doucement sur l’herbe, elle ouvrit les yeux, le regarda deux secondes sans se rendre compte ; puis, se rappelant et lui souriant :

— … Un père pour moi ! — murmura-t-elle.

Elle referma aussitôt les yeux, et s’évanouit de nouveau.

On avait apporté de l’eau : je lui baignai les tempes ; je défis un peu son corsage, et elle ne tarda pas à reprendre sa connaissance. — Un quart d’heure après, nous repartions pour le château. Pendant la route, nous affections tous de tourner l’aventure en plaisanterie et d’en rire très-haut, sans réussir tout à fait à dissiper l’impression superstitieuse qu’elle avait laissée dans l’esprit de Cécile, car, tout en essayant de rire avec nous, elle est restée très-pâle et très-pensive.

Peut-être cependant devra-t-elle son bonheur à ce lugubre incident. Je marchais à côté de M. d’Éblis tandis qu’il la portait dans ses bras, et j’ai pu observer l’expression de son visage penché sur cette jolie tête endormie : ce n’était pas seulement de la sympathie et de la pitié, c’était la plus tendre admiration… — Il y a sans doute dans la faiblesse même de cet être délicat qui a toujours besoin d’être protégé un attrait puissant pour une âme forte.

— Ah ! ma Cécile, — la Providence est pour toi !


XIII


30 juillet.


Rien de bien nouveau. Cécile est de plus en plus domptée sous le joug et sous le charme de M. d’Éblis : cela est évident, et tout le monde commence à s’en apercevoir. Quant à lui, je ne sais qu’en penser. C’est une énigme. Il y a certainement dans sa manière d’être avec Cécile de la curiosité éveillée et amusée, du goût, de l’intérêt vif, de l’affection même, — mais rien, il me semble, de passionné, rien qui vaille — si j’ose le dire — un de ces regards que je trouvais si souvent attachés sur moi autrefois, et que maintenant encore je crois surprendre par instants. Sa voix même, en me parlant, a des troubles singuliers qu’elle n’a pas avec Cécile… — Qu’est-ce qui se passe dans ce cœur-là ?

Je me promenais ce matin dans le parc en me le demandant, et, en me le demandant, j’avoue que je pleurais un peu. Je n’ai pourtant pas les larmes très-faciles. Mais cette agitation continuelle et contenue à laquelle je suis en proie, cette rivalité sourde avec ma meilleure amie, ces combats intérieurs entre ma conscience et mon devoir, entre ma malheureuse passion et mon amitié désolée, tout ce martyre — car c’en est un — m’a ébranlé affreusement les nerfs. — Au détour de l’allée solitaire où je me promenais, j’ai vu subitement apparaître madame de Louvercy ; comme j’essuyais mes larmes à la hâte, madame de Louvercy, qui avait son mouchoir à la main, m’a paru faire le même mouvement que moi. Elle aussi venait de pleurer. Elle n’a pu se remettre aussi vite que moi.

— Vous me surprenez, m’a-t-elle dit, dans un de mes moments de grand découragement.

— Est-ce que M. Roger est plus souffrant, madame ? ai-je demandé.

— Physiquement, non… mais son état moral me désespère… J’avais cru pendant quelques jours, depuis qu’il a consenti à prendre un peu de distraction au milieu de nous, j’avais cru à un peu d’amélioration de ce côté ; mais c’était une illusion… Je me figure même que cette rentrée dans le monde lui a fait sentir plus vivement la rigueur de ses disgrâces, qu’elle a exaspéré ses regrets, ses humiliations… vous ne pouvez le savoir, vous… mais, moi, j’en suis chaque jour témoin, — il a des exaltations révoltées, des fureurs d’ange déchu qui m’épouvantent comme mère, hélas ! et comme chrétienne… Ah ! ma chère enfant, a-t-elle ajouté en me prenant les mains, contre de telles infortunes, il n’y a que Dieu !… Et il n’y croit pas, — ou bien, ce qui est pire peut-être, il lui en veut ! — Il fuit l’église comme un lépreux… Si une seule fois il priait, je sens qu’il serait apaisé, sinon consolé… Mais il ne veut pas… il m’aime bien pourtant… et jamais, depuis son malheur, je n’ai pu obtenir de lui qu’il priât… je me suis mise à ses genoux… il ne veut pas !…

Et la pauvre femme a laissé un libre cours à ses pleurs. Nous étions là toutes les deux à nous regarder douloureusement, trouvant je ne sais quelle consolation à rapprocher nos deux tristes cœurs.


XIV


1er août.


Cette journée comptera dans ma vie.

Comme il y a moins d’entrain au château depuis quelque temps, on n’avait arrangé aucune promenade pour aujourd’hui ; chacun est resté chez soi ou dans le salon. Après avoir griffonné les lignes qui précèdent, j’ai eu l’idée de retourner dans cette allée mélancolique où j’avais rencontré madame de Louvercy, et d’y reprendre la rêverie qu’elle avait interrompue. J’allais y entrer, quand j’ai entendu derrière moi un bruit de pas rapides ; je me suis retournée, et j’ai reconnu M. d’Éblis.

— Pardon, mademoiselle, m’a-t-il dit avec son plus grand air de gravité, voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder quelques minutes d’entretien ?

Sur ces paroles, mon cœur s’est arrêté net, et, quand il a recommencé à battre, la secousse a été si violente, que j’ai cru sentir mon être se dissoudre… J’avais compris que le moment était venu, et que le mot de ma destinée allait être prononcé.

— Monsieur, ai-je répondu en dissimulant de mon mieux, mais fort mal, je le crains, mon émotion, — je vous écoute.

Il était très-ému lui-même ; il a marché d’abord en silence à mes côtés ; puis il a repris :

— Mademoiselle, mon indiscrétion va vous sembler grande… elle vous prouvera du moins la profonde et respectueuse confiance que vous m’inspirez, puisque je veux faire dépendre de vous le bonheur ou le malheur de mon existence… Mieux que personne au monde, mademoiselle, vous êtes en situation de bien connaître mademoiselle Cécile de Stèle… vous êtes amies d’enfance… vous avez été compagnes au couvent, n’est-il pas vrai ?

— Oui, monsieur.

— Vous avez pu étudier et juger à fond son caractère, son esprit… Avant de lui offrir ma main, de lui consacrer ma vie, puis-je vous demander ce que vous pensez d’elle ?

— Tout le bien possible.

— Vous sentez, n’est-ce pas, mademoiselle, qu’il n’y a rien de banal dans mes questions… je vous en conjure, qu’il n’y ait rien de banal dans vos réponses… Mademoiselle de Stèle est une jeune fille fort attrayante, cela se voit assez… pleine de grâce et de distinction… brillante et spirituelle, je sais tout cela… Mais son caractère est un peu bizarre : il m’étonne… il m’effraye même un peu, je vous l’avoue… eh bien, je vous le demande, à vous qui avez dû en pénétrer tous les mystères, que peut-on en espérer ou en redouter ?

— Cécile, monsieur, n’a jamais connu sa mère… elle a été élevée par son père, dont elle est l’enfant unique et qui l’a un peu et même beaucoup gâtée… Voilà l’explication des inégalités d’humeur, des bizarreries, des caprices qui ont pu vous frapper. Mais son naturel est excellent : elle est la plus tendre, la plus sûre et la plus dévouée des amies ; elle sera la plus tendre, la plus sûre et la plus dévouée des femmes, — à une condition pourtant, — c’est qu’elle sera bien guidée et qu’elle aimera son guide.

— Je vous demande pardon mille fois, a-t-il repris, mais croyez-vous qu’elle puisse aimer un homme d’un caractère aussi différent du sien que je puis l’être, par exemple, un homme dont le sérieux presque sévère forme un si fort contraste avec sa légèreté, — au moins apparente… Vous ne répondez pas ?

— C’est que je cherche mes mots,… mais non ma pensée ; car ma pensée n’hésite pas. Je crois donc, monsieur, que, s’il y a un homme précisément qui puisse attacher Cécile, la réformer dans ses petits défauts, développer encore ses grandes qualités, en faire enfin une femme honnête, fidèle et heureuse, c’est vous.

Il s’est incliné profondément, — puis, après une pause :

— Enfin… vous l’aimez beaucoup, n’est-ce pas ?

— Beaucoup.

— C’est un grand éloge… Je vous remercie, mademoiselle… je la reçois avec une absolue confiance de votre main.

Nous nous étions rapprochés du château : il en a repris le chemin après m’avoir encore remerciée et saluée du geste et du regard ; pour moi, dès qu’il a été loin de ma vue, je me suis assise sur un des bancs de l’allée, car, après m’être soutenue pendant cet entretien par un effort de courage et de fierté, je sentais la terre se dérober sous moi.

Tout était dit : dès cet instant, ma pauvre vie était manquée ; mon cœur de vingt ans portait une blessure qui ne se fermera pas.

Mais comment comprendre de la part d’un homme d’honneur, d’un homme de goût, une démarche semblable ? par quelle inspiration secrète, par quel raffinement barbare a-t-elle pu lui être dictée ? Il m’est impossible de le concevoir.

A-t-il eu quelque conscience du supplice horrible qu’il m’infligeait ? Je ne sais ; cela s’est passé ainsi, voilà tout.

Dès ses premières paroles, dès le premier coup reçu, je n’ai plus eu qu’une seule préoccupation, c’était de sauver à ses yeux ma dignité de femme et aussi de dominer le mouvement de basse jalousie qui eût pu me pousser à calomnier Cécile. Peut-être cette préoccupation a-t-elle été excessive, et m’a-t-elle entraînée dans l’éloge au delà même de ma pensée et de la vérité. Mais l’excès dans ce sens valait mieux que dans l’autre.

Cependant je n’étais pas au bout de mes épreuves de la journée. — Dès que j’ai pu me tenir sur mes pieds, je me suis remise en marche pour essayer de calmer mon agitation. J’allais devant moi sans savoir où… Je traversais une des principales avenues du parc quand un bruit de roues m’a fait retourner. C’était M. Roger de Louvercy dans son panier. Il était seul, car, malgré les supplications de sa mère, il refuse le plus souvent d’emmener son domestique, suivant sa manie de repousser tout secours étranger à moins de nécessité absolue.

Il allait grand train, à sa mode ordinaire : en m’apercevant, il a ralenti avec difficulté le pas de son cheval, qui est fort vif ; puis, l’arrêtant tout en l’air à deux pas de moi :

— Vous ne voulez pas vous promener, mademoiselle ? m’a-t-il dit avec son sourire toujours un peu amer et ironique.

— Non, je vous remercie bien.

— Est-ce mon cheval qui vous fait peur, ou moi ?

— Ni l’un ni l’autre.

— Eh bien, en ce cas, accordez-moi le plaisir de votre compagnie.

— Il me semble, ai-je dit, que cela ne serait pas très-convenable.

— Oh ! convenable !… a-t-il répondu en secouant la tête. — Hélas ! avec moi tout est convenable !… D’ailleurs, nous ne sortirons pas de nos bois… Allons ! vous ne voulez pas ?… Je vous fais horreur décidément !

J’ai vu redoubler la pâleur et la tristesse habituelles de son visage : j’ai été prise d’un sentiment de pitié, et puis en ce moment toute espèce de diversion était la bienvenue ; enfin j’avais la tête à demi égarée, et tout m’était égal.

— S’il ne s’agit, ai-je dit, que d’une promenade dans le parc, je veux bien.

Je suis alors montée dans le panier, non sans m’y reprendre à deux fois, car le cheval, un pur sang d’un noir de jais, s’agitait beaucoup, et M. de Louvercy avait grand’peine à le maintenir de sa main unique. Nous sommes aussitôt partis d’une allure très-rapide. — Au bout de quelques pas :

— Vous avez manqué votre vocation, mademoiselle ! m’a dit en riant M. de Louvercy.

— Comment cela ?

— Vous étiez née pour être sœur de charité… Il y en avait une dans l’hôpital d’Orléans, pendant que j’y étais, qui vous ressemblait un peu… Cela m’a saisi la première fois que je vous ai vue… Moins belle pourtant… Est-ce que vous êtes d’origine créole ?

— Non, je suis Parisienne… Et elle vous a bien soigné, cette sœur ?

— Trop bien ! m’a-t-il répondu avec un soupir.

— Pourquoi trop bien ?

— À quoi bon me conserver une vie qui ne pouvait plus être qu’un fardeau pour moi-même et pour les autres ?

— Voulez-vous me permettre de vous dire, monsieur, que vous me semblez un peu injuste envers la Providence ? Elle vous a cruellement frappé sans doute, mais n’êtes-vous pas trop insensible aux consolations qu’elle vous a laissées et qui font défaut à tant d’autres malheureux ?

— Quelles consolations, mademoiselle, je vous prie ?

— Mais votre mère d’abord, son incomparable tendresse, — puis aussi les soins d’une amitié si dévouée et si rare… enfin l’étude, le loisir de vous y livrer, les joies qu’elle donne, la considération qu’elle promet…

— Oui, a-t-il répliqué amèrement, tout cela peut empêcher qu’on ne devienne fou… mais c’est tout ! et encore il y a des moments où je crois l’être… où je le suis !

Il a gardé le silence pendant quelques secondes, secouant les guides comme par distraction et tourmentant la bouche de son cheval, qui n’avait pas besoin d’être excité. Il n’a pas paru s’apercevoir d’abord que la bête s’impatientait et gagnait à la main, — et il a repris :

— Vous avez vu d’Éblis ce matin ?

— Oui. Il me quittait quand vous m’avez rencontrée.

— Ah ! — quel brave homme, n’est-ce pas ?

Je répondais : « Oui » d’un simple signe de tête ; il m’a regardée :

— Vous êtes bien pâle, mademoiselle… je l’avais déjà remarqué… Est-ce que vous êtes souffrante ?

— Non.

Il a eu sur les lèvres un méchant sourire, et, comme s’il l’eût fait exprès, il a de nouveau secoué les guides sur les reins du cheval, qui s’est décidément affolé… Nous étions emportés. Le cheval, dans sa course furieuse et désordonnée, a failli nous briser contre les barres de l’avenue, a tourné violemment sur sa droite, et s’est lancé à toute vitesse sur un chemin public qui aboutit, je ne l’ignorais pas, à un lavoir ménagé sur le bord de la rivière, très-escarpée en cet endroit.

M. de Louvercy essayait de calmer son cheval de la main et de la voix ; mais il n’y réussissait pas : nous courions toujours comme le vent ; les arbres défilaient comme des visions ; j’éprouvais une sorte de vertige… nous touchions à l’extrémité du chemin, et nous apercevions déjà les miroitements du soleil dans l’eau.

M. de Louvercy s’est tourné vers moi :

— Mademoiselle Charlotte, m’a-t-il dit froidement, avec ce regard farouche qu’il a dans ses mauvaises heures, — tenez-vous beaucoup à la vie ?

En vérité non, je n’y tenais pas beaucoup. Un simple mouvement de mes sourcils le lui a dit.

— C’est égal, a-t-il repris, ce serait dommage !

Je ne sais s’il a pour dompter son cheval un secret qu’il n’avait pas voulu employer jusque-là ; mais presque aussitôt, sur quelques paroles accompagnées de légers mouvements de main, cette bête s’est apaisée ; elle s’est mise à une allure raisonnable, et nous avons pu, avant d’avoir atteint la rivière, nous engager dans l’embranchement d’un autre chemin.

M. de Louvercy, dont j’avais, malgré tout, admiré le sang-froid, — car nous avions certainement couru danger de mort, — m’a dit alors tranquillement :

— Que je ne tienne pas à la vie, moi, cela se comprend trop… mais vous ! C’est un mystère !

— C’est un mystère, ai-je répété en souriant.

— Chagrins d’amour ? a-t-il repris d’un ton d’ironie sombre.

Et, après une pause :

— Si belle… et dédaignée, — ce serait étrange !

— Monsieur, lui ai-je dit très-vivement, votre malheur vous donne de grands privilèges : il ne vous donne pourtant pas, je suppose, celui d’offenser une femme.

— Ne vous ai-je pas dit que j’étais fou ?

— Je le vois, monsieur ; mais il fallait me prévenir.

Il s’est tu longtemps. Il mordait ses lèvres avec tant de force, que j’en ai vu jaillir une goutte de sang. — Enfin il a repris d’une voix très-émue :

— Mademoiselle, je suis indigne de l’honneur que vous m’avez fait… je le reconnais, et je vous prie humblement de me pardonner.

— C’est bien, monsieur… Si nous retournions ?

Nous étions alors assez loin dans la campagne ; car j’apercevais à travers les arbres la petite église de Louvercy.

— Retournons ! a-t-il dit tristement. Mais, mon Dieu, rentrerons-nous fâchés, ennemis ?… Voyons, mademoiselle… y a-t-il quelque chose au monde qu’un pauvre misérable comme moi puisse faire pour vous prouver son profond respect et pour effacer le souvenir d’une parole odieuse ?

Une idée soudaine m’est venue : je me suis rappelé ce que madame de Louvercy m’avait dit le matin de la douleur que lui causait l’espèce d’impiété révoltée de son fils… Je voyais la petite église tout près de nous…

— Oui, lui ai-je dit tout à coup, vous pouvez faire une chose qui vous rendra mon estime et qui vous vaudra même mon amitié… Voilà l’église là-bas… — venez-y prier avec moi.

Ses sourcils se sont subitement contractés, et, d’une voix assez douce pourtant :

— Ma mère vous a parlé ?

— Oui.

— Vous le voulez ?

— Oui.

— Allons !

Peu de minutes après, nous arrivions sous le jardin du presbytère, qui est contigu à l’église. Le domestique du curé, qui travaillait dans le jardin, a levé la tête au bruit ; M. de Louvercy l’a appelé et l’a prié de tenir son cheval. Je suis descendue, et je l’ai aidé lui-même à descendre. Puis nous sommes entrés dans le cimetière, et nous avons franchi le porche ogival, à la vive surprise du domestique, qui n’a pas coutume de voir M. Roger dans ces parages.

L’intérieur de l’église est fort simple ; une petite nef blanche et nue. — Je précédais M. de Louvercy, dont la béquille résonnait sur les dalles et sous la voûte. Nous avons gagné entre deux rangs de chaises la place réservée à madame de Louvercy. Je lui ai indiqué une chaise basse couverte d’un coussin, et je lui ai dit à demi-voix :

— Le prie-Dieu de votre mère.

Puis je l’ai soutenu par le bras pendant qu’il s’y agenouillait ; il se laissait faire comme un enfant. Il s’est accoudé la tête dans sa main, et je me suis agenouillée à côté de lui — Pendant que je priais pour nous deux de toute mon âme, son cœur a éclaté, et je l’ai entendu pleurer à sanglots.

Quand nous nous sommes relevés, me montrant son visage inondé de larmes :

— Voyez, m’a-t-il dit, ce que vous faites faire à un soldat !

— Aussi vous êtes pardonné ! lui ai-je répondu en lui tendant la main.

Nous sommes repartis aussitôt, toujours d’un grand train, mais sans folie. Son émotion calmée, il est devenu presque gai, et s’est mis à interpeller les paysans que nous rencontrions çà et là sur la route, s’informant de leurs affaires, et me contant leur histoire avec intérêt. Je savais déjà, au reste, que sa misanthropie ne l’empêchait pas de faire beaucoup de bien dans le pays, où il est aimé.

Nous venions d’entrer dans le parc quand nous avons aperçu au détour d’une allée trois personnes marchant lentement devant nous ; c’étaient madame de Louvercy, M. d’Éblis et Cécile. — Ils ont paru fort surpris de me voir en compagnie de M. Roger.

— Ma mère, s’est-il écrié en riant, j’ai cru enlever mademoiselle d’Erra, et c’est elle qui m’a enlevé… et savez-vous où elle m’a conduit ?… Non !… vous ne vous en doutez pas… Allons, je veux lui laisser le plaisir de vous l’apprendre !

J’ai sauté à terre : j’ai pris à part madame de Louvercy, qui semblait de plus en plus intriguée, et je lui ai dit à l’oreille :

— Je l’ai mené à l’église… il a prié !

Elle a poussé un cri, et, me serrant sur son cœur avec une sorte de violence :

— Ah ! ma chère… chère enfant !

Et après une pause et un long soupir :

— J’ai donc tous les bonheurs à la fois… car, vous savez ?… Cécile…

Et elle me l’a montrée près de M. d’Éblis.

— Oui, je sais, ai-je dit.

— Qui aurait jamais pensé qu’elle fît un choix aussi sage, et que lui, de son côté ?… Enfin, Dieu a ses jours !

Cécile cependant m’avait pris le bras, et elle a dit à sa tante d’un ton suppliant :

— Laissez-moi seule avec elle !

Madame de Louvercy et M. d’Éblis se sont alors éloignés doucement en causant avec M. Roger, qui avait mis son cheval au pas. — Cécile m’a entraînée et m’a fait entrer avec elle, en suivant un court sentier tournant, dans une partie très-retirée du parc qu’on nomme l’Ermitage. La tradition du pays veut qu’il y ait eu autrefois en ce lieu une habitation d’ermite, dont on croit retrouver les traces dans quelques débris de maçonnerie à demi recouverts aujourd’hui par un tertre gazonné. La seule ruine à peu près intacte est un très-petit et très-vieil édifice en forme d’arche cintrée, sous l’abri duquel jaillit dans une étroite citerne la source du ruisseau qui traverse le bois. Il y a là un terrain assez vaste, qui paraît avoir été le jardin de l’habitation détruite, et qui forme aujourd’hui une clairière aplanie, une sorte de promenoir, dans lequel on a conservé çà et là des groupes d’arbres de haute futaie. C’est un site d’un aspect singulièrement doux et sauvage, une espèce de vallon sacré, de solitude gracieuse, qui fait rêver à ces coins de paysage où l’on place, auprès de quelque fontaine antique, des scènes de nymphes et de bergers.

Cécile m’y a conduite en silence ; puis, me regardant avec une tendresse inquiète et me sautant au cou tout en larmes :

— Ah ! s’est-elle écriée, je te le vole !… je te le vole !

J’ai mêlé mes larmes aux siennes, en lui rendant ses caresses et en murmurant :

— Quelle folie !… à quoi vas-tu penser ?… Ne gâte donc pas ton bonheur à plaisir !

— Tu as été si bonne pour moi, a-t-elle poursuivi en pleurant, si généreuse… il me l’a dit… Ah ! c’était toi seule qui étais digne de lui… toi seule !… Tu ne l’aimais pas trop, dis ?

— Mais, non, ma chérie… sois donc tranquille… de la sympathie seulement !

— Moi, je l’adore !… Écoute… c’est ici, dans cet endroit charmant, qu’il m’a dit qu’il m’aimait… qu’il m’a demandé si je voulais être sa femme… c’est ici que je voudrais être enterrée quand je mourrai… crois-tu que ce soit possible ?

— Je ne sais pas, ma mignonne… mais tu dis des choses absurdes, tu sais ?

— C’est que je suis un peu folle, vraiment !… Mais sera-t-il heureux avec moi… le crois-tu ?… je voudrais tant qu’il fût heureux !

— Il sera heureux, ma chérie.

— Enfin rien ne m’a été épargné. — J’abrége ce récit, car le cœur me manque.

Que vais-je faire maintenant ? — Je verrai demain… Je consulterai ma grand’mère. Je suis décidée à tout lui dire.


XV


2 août.


Ma grand’mère a appris hier soir, comme tout le château, le grand événement des fiançailles de Cécile. Quoique certainement contrariée et même indignée au suprême degré, elle a reçu la nouvelle avec un calme, une sérénité, un sourire qui m’ont été d’un bon exemple. — Elle m’a dit simplement en me quittant sur l’escalier :

— Il a un drôle de goût, ce monsieur !

Ce matin, elle m’a prévenue, et elle est entrée chez moi comme je m’éveillais d’un bien court sommeil. — Après m’avoir embrassée en me serrant fortement la main :

— Ma belle mignonne, m’a-t-elle dit, mesdames de Sauves et de Chagres viennent de m’annoncer qu’elles partent aujourd’hui avec leurs frères… Eh bien, je te déclare que je trouve leur conduite ridicule : C’est avouer son désappointement… son dépit… c’est mesquin… c’est misérable !… Nous sommes plus fières que cela, n’est-ce pas, chère petite ?

— Oui, grand’mère.

— Nous savons souffrir dignement, nous autres, et, quoique ce soit fort ennuyeux, nous resterons encore ici quinze jours ou trois semaines pour sauver l’honneur… Du moins, c’est mon avis… T’en sens-tu le courage ?

— Je tâcherai.

— D’ailleurs, ma chère petite, la fuite, en pareil cas, n’est pas plus raisonnable qu’elle n’est honorable… Il vaut mieux s’habituer aux choses, les regarder en face, en user l’impression… tu ne penses pas ?

— Je ne sais pas encore.

— Enfin, tu verras… Si cela dépasse tes forces, nous partirons… Je te demande pardon, mon enfant, si je brusque un peu ton chagrin — au lieu de m’attendrir avec toi… c’est plus sage, vois-tu… il ne faut jamais caresser sa douleur… Embrasse-moi… je t’aime bien !

Et elle s’est sauvée chez elle pour s’attendrir toute seule, je crois.

Quant au résultat de mes méditations de la nuit, le voici : J’ai si souvent entendu dans le monde tourner en risée les amours éternelles et traiter de fabuleuse la constance du cœur, surtout chez mon sexe, que j’éprouve un peu de scrupule à me croire sous ce rapport une exception ; il m’est cependant impossible d’imaginer que mon cœur, à moi, s’ouvre jamais, même dans le plus lointain avenir, à un sentiment qui en chasse celui que j’y avais admis : à tort ou à raison, je suis persuadée que j’aimerai toujours l’homme que j’ai aimé une fois de toute ma passion, de toute ma raison, de toute la puissance de mon être et de ma vie. Il ne m’est pas même possible d’imaginer qu’avec un tel sentiment dans le cœur je puisse jamais m’unir à un autre. À moins donc qu’il ne se produise en moi un changement bien grand que je n’attends pas et que je ne souhaite pas, je ne me marierai jamais. Tant que ma grand’mère me restera, je vivrai près d’elle et pour elle. Si je lui survis, je rentrerai dans le couvent où j’ai passé ma jeunesse, et je n’en sortirai plus. Je sens que je n’y serai pas trop malheureuse : j’y porterai sans doute d’amers regrets, mais j’y trouverai des consolations. À part même la poésie du cloître et la familiarité si douce des choses divines, j’y trouverai dans mes humbles fonctions d’institutrice l’illusion du dévouement maternel, puisque je n’en dois connaître que l’illusion. Ce que j’ai fait autrefois pour Cécile, je le ferai pour d’autres, et ce sera ma famille.

Ceci réglé pour l’avenir, je me conformerai pour le présent aux intentions de ma grand’mère : sa fierté est d’accord avec la mienne. Je rougirais de manifester par un brusque départ un dépit humiliant. Je souffrirai beaucoup sans doute ; mais j’ai épuisé, je crois, dans la journée d’hier, tout ce qu’on peut souffrir en ce genre.


XVI


8 août.


Ma grand’mère a eu aujourd’hui avec madame de Louvercy une longue conférence dont je ne puis absolument deviner le sujet, et qui paraît avoir eu pour résultat de modifier nos projets. Au lieu de partir dans quinze jours, nous partons demain. Elle vient de m’en prévenir, en alléguant que nous avions assez fait pour notre dignité. Elle avait le front très-soucieux, et madame de Louvercy, quand je l’ai vue sortir de la chambre de ma grand’mère, avait le visage décomposé. Il ne s’est cependant rien passé de blessant entre elles ; leur attitude mutuelle le prouve : elle est affectueuse et même tendre, quoique empreinte d’une tristesse particulière. Je renonce à pénétrer ce nouveau mystère, qui me préoccupe assez peu. L’important pour moi, c’est que nous nous en allions. J’avais, je l’avoue, trop présumé de mon courage, il était à bout. — Le départ des Valnesse et de leurs sœurs me laissait le plus souvent seule en présence des deux fiancés ; j’étais le témoin souriant de leurs tête-à-tête, de leurs amours, de leur bonheur, — le témoin souriant et désespéré. La jalousie est une douleur d’une complication affreuse ; elle ne déchire pas seulement le cœur, elle le dégrade. On ne se sent pas seulement torturé, on se sent avili. La blessure n’est pas franche, elle n’est pas saine ; l’orgueil ulcéré, l’envie, la haine s’y mêlent, l’enveniment et la souillent. Il n’y a pas une âme passionnée, je suppose, qui ne soit, à quelque heure maudite, capable de ces indignes sentiments ; le mérite n’est pas d’en être incapable, mais de les détester et de les vaincre. — C’est ce que j’essayais de faire avec l’aide de Dieu. Mais je suis heureuse de partir.

J’ai promis à Cécile de revenir pour son mariage, si elle se mariait ici ; mais je pense que la cérémonie doit avoir lieu à Paris, et je préfère beaucoup cela.

M. de Louvercy n’a pas assisté ce matin à notre déjeuner. Il ne viendra pas dîner ce soir. Il est, paraît-il, assez sérieusement souffrant. Je remarquais en effet, depuis quelques jours, qu’il avait l’air plus languissant et plus maladif que de coutume. Je regrette de partir sans l’avoir revu. Je ne le reverrai probablement jamais, car il ne quitte pas Louvercy, et j’espère bien n’y jamais revenir. — Pauvre garçon ! je lui saurai toujours gré de ce qu’il a fait pour moi.


XVII


9 août.


Quelle nuit !

La surveillance de nos emballages m’avait tenue sur pied jusqu’à une heure du matin. J’avais depuis un moment renvoyé ma femme de chambre, et je commençais à me défaire, quand j’ai cru entendre une porte s’ouvrir discrètement sur le palier en face de la mienne, puis un léger bruit de pas, des craquements de boiseries et des froissements d’étoffe sur les marches ; quelqu’un descendait l’escalier avec mystère. Surprise et agitée par je ne sais quelle crainte vague, j’ai entr’ouvert doucement ma porte, et j’ai vu une faible lueur au bas de l’escalier ; en même temps un murmure de paroles entrecoupées et, à ce qu’il m’a semblé, de gémissements étouffés montait jusqu’à moi. Je me suis penchée sur la rampe et j’ai pu reconnaître madame de Louvercy arrêtée sur le palier du rez-de-chaussée un bougeoir à la main ; elle avait le front appuyé contre la porte de l’appartement de son fils, et prêtait l’oreille attentivement. — Tout à coup elle a ouvert cette porte avec une extrême précaution, et s’est glissée dans l’appartement.

J’étais là, inquiète et haletante, depuis deux ou trois minutes, quand un cri de femme, un cri aigu, douloureux, s’est fait entendre dans le grand silence de la nuit. Je me suis précipitée, j’ai descendu l’escalier follement, et je me suis trouvée devant la porte que madame de Louvercy avait laissée entr’ouverte. Elle donne dans une sorte de cabinet de travail qui précède la chambre de M. Roger. Ce cabinet était plongé dans les ténèbres, mais quelques rayons de lumière y pénétraient à travers la portière qui le sépare de la chambre voisine. — Je prêtais l’oreille à mon tour avec angoisse, et mon cœur battait à coups pressés dans ma poitrine. Madame de Louvercy était entrée dans la chambre, elle sanglotait, et sa voix s’élevait par intervalles avec des accents de supplication désespérés. — Aucune voix ne lui répondait. — J’ai été prise d’une terreur mortelle ; j’ai cru que quelque malheur était arrivé… J’ai fait presque sans y penser quelques pas dans le cabinet, et j’ai soulevé sans bruit un coin de la portière. — En face de moi, j’ai vu M. Roger de Louvercy, assis dans un fauteuil près d’une table ; il avait l’immobilité et la pâleur d’un spectre, et il regardait d’un œil fixe, sans parler, sa malheureuse mère, qui était prosternée devant lui, les mains jointes, et battant de son front les genoux de son fils. — J’ai pu voir aussi sur la table une grande lettre cachetée de cire, et tout auprès une de ces boîtes oblongues en palissandre où l’on enferme les pistolets de prix. — Enfin, M. Roger a murmuré sourdement d’un ton irrité :

— Jean aurait mieux fait de se taire !… (Jean est son ancien soldat, qui est aujourd’hui son domestique de confiance.)

— Oh ! je t’en prie !… a répondu madame de Louvercy à travers ses sanglots. — Et, moi, ne suis-je donc rien… rien pour toi, mon Dieu ?

Il a encore hésité ; puis je l’ai vu se courber, prendre le front de sa mère et le baiser.

— Pardon ! — a-t-il dit. — Cette heure de folie est passée… bien passée, je vous le promets !

— Tu me le promets… tu me le promets vraiment, mon enfant chéri ?

— Je vous le promets… seulement qu’elle parte… je vous en supplie ! que je ne la revoie pas… n’est-ce pas ?

— Oui… oui… c’est convenu, tu sais… elle part demain… ce matin même ?

— Et qu’elle ignore toujours cela !

— Toujours, oui !

— Eh bien, allez, ma mère, et reposez en paix… Pardon encore… allez en paix… vous avez ma parole… je vous le jure… je vous le jure !… Emportez ces armes, si vous voulez !

Pendant qu’ils se tenaient embrassés, je suis sortie à la hâte ; j’ai gravi l’escalier, et je suis rentrée chez moi. — J’y ai passé le reste de la nuit dans d’étranges réflexions.

Dès que le jour a paru, je suis allée chez ma grand’mère, et j’ai eu avec elle un long entretien. Elle a pu m’apprendre alors pour quelle raison madame de Louvercy l’avait priée d’avancer notre départ ; mais c’était inutile : depuis un moment, je le savais.

Je vais dormir un peu, et puis je reprendrai.


XVIII


Même jour.


La résolution que j’ai prise cette nuit a été très-longtemps et très-vivement combattue par ma grand’mère.

— Ma chérie, m’a-t-elle dit, tu sais qu’en principe je ne hais pas le romanesque ;… mais ceci l’est vraiment trop !… À ton âge, avec ta figure, ta tournure, ton éducation, ta fortune, — épouser un invalide, certainement c’est très-beau, très-généreux, très-poétique, mais franchement cela dépasse un peu la mesure !… Et encore permets, ma chère enfant, si tu prenais une détermination semblable en temps ordinaire, en toute liberté d’esprit et de cœur, avec calme et sang-froid, en pleine possession de toi-même enfin… à la bonne heure ! — Mais ce n’est pas cela… Tu viens d’éprouver un désenchantement, une déception très-sensible… mon Dieu ! par parenthèse, je ne comprendrai jamais ce qui a pu se passer dans la cervelle de ce monsieur-là !… quoi qu’il en soit, ma charmante, tu es dans un de ces états de l’âme où s’engendrent les fausses vocations… Il faut donc te défier beaucoup d’un premier mouvement d’enthousiasme qui peut n’être qu’un mouvement de désespoir… Au moins attendons… attendons quelques mois… laissons le temps passer sur cette idée-là… si elle se confirme, si elle se consolide, eh bien, on verra !… Mais je ne ferais vraiment pas mon devoir si je te permettais de t’engager dans une pareille aventure sous le coup de ton chagrin de cœur, sous le coup aussi de l’émotion que t’a causée la scène tragique de cette nuit !

Telles ont été, en bref résumé, les objections de ma grand’mère ; je les ai combattues à mon tour de toute ma conviction et de toute mon éloquence :

« Sans doute j’étais un peu romanesque ; mais elle-même n’avait-elle pas encouragé en moi ces dispositions ? Ne me les avait-elles pas recommandées comme des garanties de dignité et même de bonheur ?… Sans doute j’avais le cœur malade et brisé ; mais ce cœur malade n’avait-il pas précisément besoin, pour se relever et se soutenir, de la diversion d’un grand devoir, d’un généreux dévouement ? Ne devait-il pas trouver uniquement dans le bonheur des autres la consolation et l’oubli de son propre bonheur perdu ?… — Je ne lui ai pas caché l’intention formelle où j’étais d’entrer un jour au couvent, si jamais j’avais le malheur de me trouver seule au monde ; dévouement pour dévouement, celui dont l’occasion se présentait à moi n’avait-il pas un caractère plus élevé, plus pieux, plus attachant, moins égoïste enfin, que le simple renoncement au monde et l’abnégation un peu banale de l’institutrice ?… — Quant à attendre, ce serait hasarder peut-être tout le mérite et tout le bienfait de mon action ; qui sait si, dans l’intervalle, ce malheureux jeune homme ne retomberait pas dans un de ces accès de désespoir auxquels je venais de le voir en proie, si sa mère serait comme cette fois avertie à temps, s’il n’y succomberait pas ? Ce qu’il y avait de certain du moins, c’est qu’attendre serait me faire perdre, à moi, la meilleure partie de ma récompense, la joie que je me promettais de voir ces pauvres gens passer soudain de l’excès de la douleur à un bonheur inespéré, d’en être la cause, de descendre tout à coup dans leur vie sombre comme un ange de lumière… que cette seule minute de mon existence jetterait sur le passé, sur le présent, sur l’avenir, un apaisement, un charme et une consolation infinis ! »

Ma chère grand’mère, tout en pleurant beaucoup, a bien voulu se rendre à mes raisons.

— Hélas ! ma pauvre fillette, a-t-elle murmuré pour conclure, le monde dira que nous sommes deux folles !

— Ce sont, ai-je dit, des folies que Dieu doit bénir.

— J’en conviens, a dit ma grand’mère ; — mais il y a maintenant une autre difficulté qui me saute aux yeux.

— Ah ! mon Dieu, laquelle ?

— Comment allons-nous nous y prendre avec les Louvercy ?… Je dois rendre justice à la pauvre mère ; en me confiant la malheureuse passion de son fils, elle n’a pas paru admettre un instant la supposition — vraiment inimaginable d’ailleurs — d’un mariage entre vous deux ; le jeune homme très-évidemment ne l’admet pas davantage… et ça fait honneur à son bon sens… mais alors… quoi ?… Il va donc falloir s’offrir, se jeter dans leurs bras, sans dire gare ?… C’est impossible, ma fille… c’est tout à fait incorrect !

— Mais, grand’mère, puisque nous sommes sûrs qu’ils ne me refuseront pas ?

— Ah ! bon ! il ne manquerait plus que cela !… Enfin, c’est une négociation très-délicate, très-délicate !

— Voulez-vous m’en charger, grand’mère ?

— Ah ! mon Dieu, pourquoi pas ?… quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre !… Puisque nous sommes dans les irrégularités jusqu’au cou, une de plus, une de moins… c’est indifférent !… Mais enfin, pourtant, j’imagine que tu vas d’abord t’adresser à la mère ?

— Bien entendu ! ai-je dit.

… C’est pourquoi je viens de faire demander un moment d’entretien à madame de Louvercy, et dans quelques minutes je serai chez elle.


XIX


Même jour.


Madame de Louvercy était chez son fils quand on lui a transmis mon message. Elle est aussitôt montée chez moi. Son visage, un des plus nobles que je connaisse, était encore tout pâle et comme meurtri des terribles émotions de la nuit : elle m’a souri pourtant, mais d’un air distrait comme une femme dont la pensée était à mille lieues de la surprise que je lui préparais.

— Ma chère enfant, m’a-t-elle dit, vous voulez me faire vos adieux… vous êtes aimable… je suis bien aise moi-même de vous faire les miens sans témoins pour mieux vous dire combien je vous regretterai, combien je vous remercie d’avoir été si obligeante… si compatissante… pour nous tous.

Elle m’avait pris les mains en parlant : — elle a vu que j’étais extrêmement troublée, et a senti que je tremblais. — Ses traits défaits se sont comme tendus tout à coup, et ses yeux ont cherché les miens avec une expression d’étonnement et de vague soupçon.

— Madame, ai-je dit en balbutiant un peu, j’ai un pardon à vous demander… j’ai été bien indiscrète la nuit dernière…

Elle m’a regardée avec une fixité plus intense et plus profonde.

— Je vous ai entendue passer… puis j’ai entendu vos pleurs… j’ai craint que vous n’eussiez besoin de secours… je suis descendue…

— Vous savez tout ? s’est-elle écriée toute tremblante à son tour.

— Je sais tout… oui, — je suis profondément touchée des sentiments que j’ai inspirés à votre fils, très-touchée aussi de son infortune… enfin, madame… — et je me suis rapprochée d’elle tout doucement — voulez-vous que je sois votre fille ?

Tout son corps a frémi d’une secousse soudaine : ses yeux dilatés, stupéfaits, presque égarés, demeuraient attachés sur les miens : ses lèvres entr’ouvertes étaient agitées de faibles convulsions. — Elle a murmuré tout bas :

— Non ! ce n’est pas possible !…

— Voulez-vous de moi pour votre fille ? ai-je repris en lui souriant.

— Ah !… — Quel cri elle a jeté ! quel cri de mère… d’heureuse mère !

Je ne sais plus trop ce qui s’est passé dans les minutes qui ont suivi. J’avais à demi perdu le sens, elle aussi. Elle me serrait, m’embrassait, m’étouffait, m’appelait des noms les plus tendres, priant, pleurant, nous mêlant, Dieu et moi, dans ses élans de reconnaissance… — Ah ! quel bon moment !

Dès qu’elle a pu se retrouver, se reconnaître un peu :

— Mais, mon Dieu !… et votre grand’mère ? a-t-elle demandé avec anxiété.

— Elle consent.

— Ah ! allons chez elle.

Elle m’a entraînée chez ma grand’mère. Après les premiers transports, qui ont été très-vifs de part et d’autre, ma grand’mère a fait observer qu’avant de nous y abandonner davantage, il serait peut-être bon de sonder les intentions de M. Roger.

— Ah ! Dieu ! s’est écriée madame de Louvercy, mon pauvre garçon ! Tout ce que je demande, c’est qu’il ne meure pas de joie… mais je ne veux pas lui faire attendre plus longtemps ce bonheur-là !…

Et, se voyant tout à coup dans la glace avec ses beaux cheveux blancs tout dénoués et en désordre :

— Comme je suis faite !… Il va me croire folle !

Elle a un peu lissé ses cheveux, et s’est dirigée vers la porte du pas leste et délibéré d’une jeune fille : en réalité, l’éclat de ses yeux, l’épanouissement de son visage, semblaient l’avoir subitement rajeunie de dix ans. — Près de sortir, elle s’est arrêtée, et, se retournant :

— Il ne me croira pas… — a-t-elle dit, véritablement il ne me croira pas !…

Et elle me regardait timidement. — J’avoue que je mourais d’envie de l’accompagner.

Ma grand’mère, emportée par l’enthousiasme du moment, m’a poussée par les épaules.

— Oh ! mon Dieu ! vas-y, ma chère… puisque nous nageons en pleine incorrection… vas-y !

Madame de Louvercy a passé mon bras sous le sien, et m’a emmenée presque en courant. — Pendant que nous descendions l’escalier :

— Quel contraste avec cette horrible nuit ! — m’a-t-elle dit en m’embrassant encore.

Elle a ouvert la porte de l’appartement du rez-de-chaussée ; — elle m’a priée tout bas d’attendre une minute dans le cabinet de travail ; — puis elle a levé la portière, et elle est entrée dans la chambre de M. Roger.

À peine seule dans ce cabinet, j’ai été saisie brusquement par l’étrangeté et — pour dire le mot — par l’inconvenance, au moins apparente, de ma situation. J’avais beau me rappeler tout ce qui pouvait justifier ma démarche, tout ce qu’il y avait d’exceptionnel dans les circonstances qui me l’avaient conseillée, dans l’état malheureux de M. Roger et dans la réserve qu’il lui imposait, j’avais beau me dire que par la force des choses les rôles ordinaires se trouvaient en quelque sorte renversés entre nous deux : — je n’en étais pas moins là, à sa porte, attendant son bon plaisir comme une esclave d’Orient, et — n’étant pas d’humeur très-humble — cela me semblait tout au moins fort désagréable. Ce sentiment de malaise s’accusait plus péniblement à mesure que ma solitude se prolongeait, et qu’on me laissait le temps de la réflexion, sur lequel je n’avais pas compté. Mon imagination m’avait représenté cette scène comme devant être une répétition exacte, vive et rapide de celle qui m’avait tant émue un instant auparavant… un étonnement, un cri, un élan, un transport !… Mais, au lieu de cela, les minutes succédaient aux minutes ; j’entendais à travers l’épaisseur de la portière des chuchotements à demi-voix, des échanges de confidences, un dialogue raisonneur, une sorte de discussion en règle… Le sang me quittait le cœur, et le parquet flottait sous moi, quand la portière s’est enfin soulevée, me montrant le visage de madame de Louvercy, — non pas triste précisément, — mais sérieux et un peu inquiet.

— Voulez-vous venir, mon enfant ? m’a-t-elle dit doucement.

Je suis entrée dans la chambre.

M. de Louvercy était debout, appuyant son genou blessé sur une chaise : ses traits, dont l’expression habituelle est tourmentée et sarcastique, avaient absolument perdu ce caractère ; une sorte de mélancolie grave et presque solennelle en rehaussait fièrement les lignes pures ; ses yeux, cerclés de sillons bleus, m’ont paru un peu humides. Il a attaché son regard sur moi, et m’a dit en parlant très-lentement comme pour contenir une émotion près d’éclater :

— Ma mère, mademoiselle Charlotte, m’a fait connaître le sentiment de bonté angélique qui vous amène ici… Si je n’étais pas infirme comme je le suis, je serais à vos pieds… Je n’accepte pas cependant votre sacrifice… mais il suffit que la pensée vous en soit venue pour que ma vie en demeure consolée et charmée… pour que ma reconnaissance la plus profonde… la plus tendre… vous suive partout, et vous bénisse à jamais !… Maintenant, mademoiselle, je vous en supplie, ne prolongez pas une épreuve… qui dépasserait vraiment la force d’un homme… laissez-moi ferme dans la résolution que l’honneur me commande ; vous m’en estimerez mieux… Encore merci… et adieu !

Il s’est incliné très-bas en me saluant. — Sa mère pleurait en silence.

Je me suis avancée de quelques pas vers lui, et je lui ai franchement tendu ma main. — Il l’a prise et l’a pressée avec force.

— Mon Dieu ! — a-t-il dit tout bas.

Puis, me regardant longuement :

— Excusez-moi, mademoiselle… je ne trouve pas de paroles… j’ai le cœur si plein, l’esprit si troublé… je passe si brusquement de l’abîme au ciel ! Mais du moins laissez-moi vous prouver combien j’étais sincère tout à l’heure… combien je crains vraiment d’abuser d’un mouvement de générosité, d’un élan d’enthousiasme… Veuillez, je vous en prie, prendre quelque temps pour réfléchir… Dans quelques mois, — dans un an par exemple… si vous persistez, si vous n’êtes pas plus effrayée qu’aujourd’hui de votre grand dévouement… eh bien, oui, j’accepterai… Mais, jusque-là, souffrez que je vous dégage de toute obligation, que je vous rende votre absolue liberté.

Comme il avait gardé ma main, je n’ai pas eu besoin de la lui donner pour sceller notre convention, dont madame de Louvercy a paru très-satisfaite, espérant peut-être — et peut-être avec raison — qu’elle aurait le sort de beaucoup d’autres traités modernes.

Pour moi, j’ai répondu simplement :

— Comme vous voudrez, monsieur ; mais je ne changerai pas… Au revoir… à tantôt… car vous n’exigez plus que nous partions aujourd’hui, je suppose ?… vous nous accorderez bien un sursis de quelques jours ?

Il a secoué la tête en souriant, et il a baisé ma main. — Nous nous sommes alors retirées, sa mère et moi.

Ma grand’mère, en apprenant le résultat de cette conférence, a déclaré que la conduite de M. de Louvercy lui paraissait parfaitement correcte et honorable. Je pense de même, et, après avoir été si fort choquée et mortifiée du peu d’empressement qu’il mettait à m’accueillir et à me répondre, je regretterais beaucoup maintenant qu’il eût agi autrement. Je lui sais gré de ses hésitations et de ses scrupules, bien que j’y sente, à la réflexion, quelque chose de plus que ce qu’il m’a dit. — Oui, sans doute, il craint d’abuser d’un mouvement d’enthousiasme romanesque qui pourrait être sujet au repentir ; mais il craint aussi d’accepter le don d’un cœur blessé, qui n’est peut-être pas encore et qui ne sera peut-être jamais guéri de sa blessure. Car il est certain qu’il a soupçonné tout au moins mon attachement pour M. d’Éblis. Il ne pouvait se permettre de me demander une explication à cet égard ; mais, si délicate qu’elle puisse être, je la lui donnerai un jour ou l’autre, et, comme il est honnête homme, il sera content de moi… Oui, c’est un cœur blessé, un cœur saignant que je lui offre, mais un cœur pourtant dévoué et fidèle.


XX


25 août.


J’ai été bien inspirée. — Je ne veux pas pourtant me mentir à moi-même. Je ne suis pas heureuse : je ne peux plus l’être. J’ai entrevu un bonheur trop grand, trop parfait, pour que je me console jamais de l’avoir perdu. — Mais enfin l’obsession de cette pensée unique a cessé ; ma vie a retrouvé un but et un avenir ; je me suis fait un devoir qui en remplit le vide, qui m’occupe et qui m’attache. C’est une tâche attrayante que de relever peu à peu une âme désolée, de la tirer du désespoir, de lui rendre la paix et le sourire, de la ramener à la soumission, au bonheur, à Dieu. Voilà les soins auxquels je me consacre avec un intérêt tendre qui croîtra sans doute chaque jour comme l’affection d’une mère pour son enfant malade, et qui ne laissera rien regretter, je l’espère, à celui qui en est l’objet.

Dès à présent, il voit, il comprend tout ce que je lui donne, et avec quelle sincérité. Je lui en dis quelque chose : il devine le reste, et il paraît heureux. Comme je m’en étais doutée, notre convention ne tient guère : il insiste, il est vrai, pour que j’en observe les délais ; je ne résiste pas, mais je reste, et il ne s’en plaint pas. Je crois que nous nous marierons dans quelques semaines.

Il a donc fallu confier ce grand secret à Cécile et à son fiancé. Je n’ai rien appris, je crois, à M. d’Éblis ; il m’a dit simplement :

— Cela est digne de vous.

Quant à Cécile, après quelques secondes de complète stupeur, elle est entrée dans une sorte de convulsion joyeuse et tendre qui dure encore. Nous serons cousines, à demi sœurs : c’était son rêve. Et puis elle se figure que ce mariage va resserrer encore notre intimité, que nos deux existences vont pour ainsi dire se confondre. À cet égard, elle se trompe ; elle restera la plus chère de mes amies ; mais il est probable que nous vivrons, pendant quelque temps du moins, plus séparées que par le passé. Le découragement avait empêché jusqu’à présent M. de Louvercy de céder aux conseils des médecins, qui lui recommandent le séjour du Midi et du bord de la mer. Maintenant il veut vivre. J’ai déjà parlé d’un établissement à Nice pour l’hiver, et j’ai vu qu’il m’en savait gré, pour plus d’une raison peut-être.

Je ferme ici mon livre à serrure, pour ne le rouvrir jamais, j’espère. Je pense qu’une fois mariée, une femme ne doit plus avoir d’autre confident que son mari. — Adieu donc, romanesque et passionnée Charlotte !


DEUXIÈME PARTIE



I


1878.


Les circonstances extraordinaires où je me trouve m’engagent à reprendre après cinq années accomplies la suite de mon journal. Je traverse une épreuve terrible ; jamais il ne m’a été plus nécessaire de mettre de l’ordre dans mes pensées et dans ma conscience. Je veux d’abord rappeler à mon souvenir les principaux événements qui ont amené la situation présente, et tâcher d’en faire sortir la lumière et les conseils dont j’ai tant besoin. Je commence, d’ailleurs, à pressentir que ces pages pourront être lues un jour par une autre que moi, et, à cause de cela aussi, je n’y veux pas laisser d’obscurité.

Mon mariage, ainsi que je l’avais prévu, eut lieu en même temps que celui de Cécile, dans la petite église de Louvercy. M. et madame d’Éblis partirent dès le lendemain pour l’Italie, où ils devaient voyager pendant quelques mois. Cinq ou six semaines après, je partais moi-même pour Nice avec mon mari et ma belle-mère. — La santé de mon mari me causa les seuls soucis graves que j’aie connus pendant près de quatre ans que nous avons passés sous ce beau climat. Je ne puis dire que mon cœur fût toujours sans regrets, sans ressouvenirs mélancoliques ; mais je puis dire pourtant que Dieu avait béni en effet la folie de mon mariage, et qu’elle me tenait tout ce que je m’en étais promis. — Les voluptés de la passion n’ont pas qu’une seule forme, comme nous le croyons trop ; il y a du bonheur dans la passion sous la forme du devoir, du dévouement, du sacrifice ; il y en a, dit-on, dans le martyre même. — Quant au martyre, il n’en a pas été question pour moi, bien entendu ; cependant une tâche comme celle que je m’étais donnée ne va pas sans quelques difficultés, sans quelques résistances ; ce n’est pas en un jour que la main la plus tendre et la plus aimée peut dompter et guérir une âme naturellement violente que le malheur a ulcérée ; mais aussi quelle joie presque divine que de disputer cette âme à la révolte et au doute, de la retrouver peu à peu tout entière et toute pure sous les ruines du corps où elle était comme ensevelie, de la faire renaître à la lumière et revivre à toutes les espérances ! Pour quelques larmes découragées que j’ai pu verser en secret, que de larmes douces, heureuses, reconnaissantes, à mesure que je sentais mes efforts mieux récompensés ! — Enfin, une heure arriva où il me suffisait de lever un doigt en souriant pour voir s’apaiser aussitôt ces effrayantes colères auxquelles mon pauvre Roger avait pris l’habitude de s’abandonner.

Je dois dire aussi, pour ne pas trop me vanter, que l’honneur de ce miracle ne revint pas à moi seule ; car ce fut à dater de la naissance de ma fille que son père pardonna décidément au bon Dieu.

J’étais souffrante de ma grossesse quand Cécile et son mari, à leur retour de Rome, vinrent passer quelques jours avec nous à la villa des Palmes, où nous étions installés. J’avais secrètement appréhendé le moment où je reverrais M. d’Éblis ; mais le grand événement qui se préparait alors pour moi me rendit presque indifférente à sa présence, où du moins je crus l’être. Je le trouvai, d’ailleurs, à mon égard d’un cérémonial si glacé, que je me tourmentai de l’idée qu’il avait contre moi quelque grief ; était-il mécontent de Cécile ? et me reprochait-il d’avoir fait d’elle, quand il m’avait consultée, un portrait trop flatté ? — Certaines nuances nouvelles dans sa manière d’être avec sa femme m’étonnaient ; il ne semblait plus être au même point sous le charme ; toujours extrêmement courtois, il avait cependant avec elle des tons d’une ironie un peu sèche ; il paraissait subir quelquefois avec ennui les récits fantaisistes qu’elle nous faisait de ses voyages, ses confusions souvent volontaires de noms, de choses et d’époques, son érudition à la diable, son joli babillage d’oiseau bleu. — Mais M. de Louvercy, à qui j’avais dit deux mots de mes inquiétudes, m’assura que le commandant d’Éblis était, au contraire, plus épris que jamais de sa femme, qu’il s’alarmait peut-être un peu de la voir si brillante, si étincelante et si admirée, mais que c’était tout. Je n’y pensai donc plus. J’étais, d’ailleurs, trop heureuse alors et trop occupée de ma maternité prochaine pour m’occuper beaucoup d’autre chose.

Il était entré dans nos projets de quitter Nice à la fin du printemps et de retourner passer l’été à Louvercy, — mon mari écartant absolument l’idée d’une installation à Paris. Mais les médecins craignirent pour lui le séjour de la campagne et le climat humide de la Normandie ; sur leurs conseils, nous nous décidâmes à rester dans le Midi jusqu’à ce que sa santé fût mieux affermie. Les deux années qui suivirent furent pour moi d’une sérénité presque parfaite. Ma chère grand’mère vint nous voir à deux ou trois reprises ; ma belle-mère m’entourait d’une tendresse passionnée ; enfin, j’avais ma fille, et sa naissance, comme je l’ai dit, avait achevé de réconcilier mon mari avec la vie et de l’attacher à moi. Il s’était remis avec ardeur à son travail, dans lequel je le secondais humblement en qualité de secrétaire, classant de mon mieux les documents dont M. d’Éblis ne nous laissait pas manquer, faisant des extraits et copiant de ma plus belle écriture ses illisibles pattes de mouche. La vive et profonde amitié qu’il avait inspirée à M. d’Éblis n’était plus pour moi un mystère, comme j’avoue qu’elle l’avait été autrefois, quand il ne laissait guère voir que ses défauts ; mais, depuis qu’il avait cessé de se croire condamné à une existence isolée, sans affections et sans avenir, ses grandes qualités de cœur et d’intelligence avaient reparu avec tout leur éclat et tout leur charme captivant. Il avait même repris une gaieté que j’avais été loin de lui supposer dans les premiers temps de nos relations. Il m’était doux de penser que je n’étais pas étrangère à toutes ces métamorphoses.

Mais ce qui me touchait plus que tout le reste, c’était l’absolue confiance qu’il avait en moi. Je m’étais dit, en l’épousant, que la vie mondaine était finie pour moi, et je m’étais franchement résolue à y renoncer ; il ne pouvait me convenir de rechercher des plaisirs que mon mari ne pouvait partager. Mais il voulut bien exiger que j’accompagnasse sa mère dans quelques-unes des réunions de la colonie française et étrangère qui tourbillonnait autour de nous. Je n’abusai pas de la permission ; mais je fus heureuse d’en profiter pour recevoir quelquefois chez moi. Je fus naturellement exposée, de la part de quelques-uns de nos hôtes et voisins, à ces manèges de galanterie qui s’adressent à toute femme douée d’un extérieur passable ou d’une couturière habile. Un mari infirme et malade pouvait paraître un encouragement à ces empressements. J’y opposai cette réserve tranquille par laquelle il est toujours facile à une femme de faire entendre aux gens qu’elle n’est pas du jeu. Mon mari, très-fin et très-clairvoyant, me parlait, en riant, de ces misères ; il se piquait, je crois, de me montrer par sa souveraine indifférence combien j’étais placée dans son estime au-dessus de l’ombre même du soupçon. Je lui en savais gré ; mais il arriva pourtant que sa confiance me parut excessive, parce qu’elle me jeta dans d’assez sérieux embarras, qui malheureusement se relient au plus grand chagrin de ma vie.

Il y avait alors, comme toujours, à Nice, un mélange social dans lequel il fallait choisir. Je suis de mon naturel assez exclusive, et je ne me prête pas volontiers à certains accommodements qui sont un peu trop à la mode aujourd’hui. M. de Louvercy, de même que tout son sexe, je pense, était plus tolérant et plus libéral que moi en ces matières : il prétendait que mon salon était une bergerie où je n’admettais que des agneaux sans tache et des brebis incapables d’égarement ; que cela était ennuyeux, que cela manquait de vif, et que, de plus, cela manquait de charité ; car c’était décourager les pécheurs ainsi que les pécheresses, et les réduire à l’impénitence finale en leur fermant une maison honnête où ils auraient pu s’amender par le bon air et le bon exemple. J’étais fort insensible à ses arguments : je lui répondais gaiement que je n’avais pas mission de régénérer la société ; que, du reste, après l’avoir amendé, lui, j’avais assez fait pour l’édification de ma vie, et que je n’en demandais pas davantage.

Au printemps de la troisième année de notre séjour à Nice, le jeune prince de Viviane vint s’installer dans une villa voisine de la nôtre avec un grand train de chevaux, et une dame qu’on disait Anglaise, et qui devait l’être, si l’on en jugeait par l’éclat prismatique de ses toilettes. Quoique ma grand’mère fût liée avec la princesse douairière, je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu son fils, qui menait une vie peu recommandable, tantôt à Paris, le plus souvent dans les différentes stations d’eaux. À peine arrivé, il fit scandale dans notre colonie par son désordre élégant, son jeu effréné et son ménage plus qu’équivoque. Mon mari, qui avait été son camarade de collège et qui lui conservait une sorte d’affection d’enfance, fut contrarié de son arrivée et surtout du voisinage. Cependant le hasard avait fait que nous ne l’avions pas rencontré pendant les premiers temps de son séjour à Nice.

Je me promenais un matin avec ma fille et sa nourrice dans le jardin de notre villa, qui avait plusieurs étages de terrasses se communiquant entre elles par de longs escaliers de marbre. La plus basse de ces terrasses donnait sur le chemin public, et y accédait par un dernier escalier d’une dizaine de marches, dont la grille de clôture restait ouverte dans la journée. Nous étions accoudées sur la balustrade, et nous regardions les voiles blanches passer sur la mer bleue, ce qui paraissait enchanter ma fille. Un bruit de chevaux attira notre attention sur la route, et nous vîmes approcher au petit pas un cavalier accompagné d’une dame en costume d’amazone très-somptueux et très-laid. Elle portait, entre autres fâcheux agréments, une magnifique plume blanche roulée autour d’un chapeau d’écuyère. Elle me sembla, d’ailleurs, d’une extrême beauté. Au moment où ce couple passait sous notre jardin, ma fille fut prise d’une grande agitation qui ne tarda pas à dégénérer en fureur : elle étendait les mains en criant de tout son cœur, pendant que la nourrice, qui était Italienne, lui chantait son répertoire le plus calmant. Ce concert fit lever les yeux au cavalier, qui m’aperçut, me regarda fixement et souleva son chapeau ; puis, s’arrêtant sur place :

— Qu’est-ce qu’il a donc, votre bébé, nourrice ? cria-t-il en riant.

Fort surprise de cette familiarité, je me retirai un peu en arrière en disant à la nourrice de ne pas répondre. Cette femme ne me comprit pas, et engagea tranquillement par-dessus le mur un dialogue avec le cavalier.

— Je crois, finit-elle par dire, que la petite veut la plume blanche de Madame…

— Donnez-lui votre plume, Sarah, dit le jeune homme en se tournant vers sa compagne.

Celle-ci défit aussitôt la plume de son chapeau et la lança dans la direction de la terrasse. Mais la plume trop légère retomba. Le jeune homme la saisit au vol et la lança de nouveau avec plus de force, mais sans plus de succès.

— Eh bien, dit-il alors très-haut, je vais la lui porter, à cette enfant !

Au même instant, son cheval commença de piétiner sur le marbre de l’escalier : la bête se défendait, glissait, reculait, s’ébrouait ; j’entendais tout cela du fond du massif d’orangers où je m’étais réfugiée, et je me demandais, non sans une véritable frayeur, quel était ce fou, quand brusquement je le vis apparaître comme une statue équestre sur le terre-plein de la terrasse et s’avancer vers nous triomphalement. Il me salua de nouveau, mais profondément cette fois, se pencha pour remettre la plume entre les mains de l’enfant, que cette soudaine vision avait déjà apaisée, me salua de nouveau, et fit redescendre l’escalier à son cheval je ne sais comment.

Quand je contai, quelques minutes après, cette aventure à mon mari :

— Ça doit être Viviane ! dit-il. — C’est tout à fait sa manière !

C’était lui en effet. Le soir même, il se présenta chez nous en se recommandant de ses anciennes relations avec M. de Louvercy. Je vis un grand jeune homme blond, très-mince, à l’œil hardi, avec de beaux traits fins et fatigués, — une figure de la cour des Valois. Il était rieur et très-spirituel. Mon mari l’accueillit avec beaucoup de cordialité. Je fus plus froide, et je le remerciai à peine de sa plume, ne sachant pas exactement s’il avait adressé sa politesse à ma fille, à la nourrice ou à moi.

Cette visite fut suivie de plusieurs autres à des intervalles rapprochés. Je sentais que sa verve et sa belle humeur un peu folles amusaient mon mari, et cependant je ne pouvais prendre sur moi de l’attirer ou de le retenir. Le prince avait beaucoup trop d’esprit et d’usage pour ne pas s’apercevoir de la réserve glaciale que je lui témoignais, et, malgré son parfait aplomb, il en paraissait quelquefois décontenancé. Mon mari s’en aperçut aussi, et même s’en inquiéta.

— Ma chère enfant, me dit-il un jour, comme le prince nous quittait, voilà Viviane qui s’en va tout effaré… Vous avez réellement, quand cela vous convient, des façons qui pétrifient les gens… Ah çà, voyons, que vous a-t-il fait, ce pauvre garçon ?

— Rien, mon ami.

— Non… Mais est-ce qu’il vous gêne ?… est-ce qu’il est trop aimable ?… J’en rirais, vous savez… seulement je le recevrais moins amicalement, afin de vous épargner ces ennuis.

— Je vous assure, répondis-je, qu’il n’y a absolument rien. Je n’ai jamais rencontré le prince hors de mon salon, et vous voyez qu’il y est fort convenable.

— Eh bien, alors, ma chère amie, permettez-moi de vous dire que c’est vous qui ne l’êtes pas… Vous le traitez avec une sécheresse vraiment blessante.

— Mais, mon ami, si je l’encourageais tant soit peu, il nous amènerait au premier jour la jeune personne qui est chez lui.

— Allons… ce n’est pas sérieux.

— Soit ! mais, que voulez-vous ! j’ai la haine du désordre sous toutes ses formes. Vous savez que je ne puis souffrir un meuble hors de sa place ; de même je ne puis pas souffrir un homme hors de la règle et de l’honneur… Je n’éprouve pas du tout, pour mon compte, — plaignez-vous-en, je vous en prie, — le faible qu’on prête à mon sexe pour les mauvais sujets, et celui-ci, d’ailleurs, a des titres tout particuliers à l’antipathie que je ne puis m’empêcher de lui marquer. Vous n’ignorez pas la liaison de sa mère avec ma grand’mère ; j’ai été plus d’une fois témoin des larmes et du désespoir de la pauvre princesse au sujet de son fils… et il a dès longtemps pris dans mon imagination et dans mon estime une place que sa conduite actuelle, vous me l’avouerez, n’est pas de nature à lui faire perdre.

— À la bonne heure, ma chère… Mais, quant à la pauvre princesse, je me dispense de la plaindre… C’est elle qui a perdu son fils en l’idolâtrant à deux genoux et en lui persuadant que le ciel et la terre avaient été créés pour son amusement particulier… Je me rappelle qu’elle lui acheta un jour la voiture aux chèvres des Champs-Élysées Il en résulte qu’il va épouser, dit-on, cette figurante de Drury-Lane… Eh bien, c’est très-logique !

— C’est très-logique, mon ami, mais c’est déplaisant.

Nous fûmes une semaine sans revoir le prince chez nous. Il revint enfin un matin et s’enferma avec M. de Louvercy. Ils eurent ensemble un assez long entretien dont mon mari me rendit compte aussitôt après. M. de Viviane, à ce qu’il paraît, s’excusa d’avoir ralenti le cours de ses visites, en alléguant avec une sorte de tristesse qu’il avait senti qu’elles ne m’étaient pas agréables. Mon mari, touché de son accent sérieux et mortifié, lui répondit en camarade qu’il ne devait pas s’étonner que sa vie un peu excentrique effarouchât légèrement une jeune femme élevée dans des principes très-corrects ; que, du reste, il dépendait toujours de lui de dissiper les préventions dont il voulait bien s’affecter, et que ses amis des deux sexes lui sauraient gré de tout ce qu’il ferait pour rendre leurs rapports avec lui plus faciles et plus étroits.

— Je suis en général fort indifférent à l’opinion du monde, dit alors le prince, mais j’avoue que le mépris de madame de Louvercy me paraît difficile à supporter.

— Il ne s’agit pas de mépris, mon cher enfant, dit mon mari : ce n’est que de l’embarras.

Ils se séparèrent là-dessus, le prince fort pensif.

Deux jours après, comme je rentrais de la promenade, mon mari me dit que M. de Viviane sortait de chez lui.

— Je l’ai invité à dîner pour demain, ajouta-t-il.

J’ouvrais de grands yeux ; il se mit à rire et reprit :

— Il a renvoyé son Anglaise, et il fait venir sa mère… Cela mérite bien une récompense !

J’en convins, et, quand le prince arriva le lendemain, je lui tendis la main avec plus de franchise que de coutume. Nous devînmes meilleurs amis à dater de ce jour, et il fut décidément admis dans mon intimité.

Cependant, pour se dédommager apparemment, il s’était rejeté sur le jeu avec fureur ; il perdait le plus souvent, ce qui lui faisait honneur ; toutefois, il me dit lui-même, un soir, qu’il venait de gagner une trentaine de mille francs au baccarat.

— Vous êtes vraiment un homme terrible, lui répondis-je en haussant les épaules : quand on vous relève d’un côté, vous retombez de l’autre !

Il tira aussitôt de sa poche une grosse liasse de billets de banque, et me la présenta :

— Pour vos pauvres ! me dit-il.

— J’accepte, dis-je, à une condition : c’est que vous me donnerez votre parole de ne plus toucher une carte.

— Je vous la donne.

Et c’est ainsi que je pus envoyer trente mille francs à ma grand’mère pour son œuvre des jeunes apprenties.

Enfin, comme il avait un assortiment de vices très-complet, il se présentait quelquefois chez nous un peu monté, pour ne pas dire gris. Rien ne me fait plus horreur au monde qu’un homme en cet état, et j’admire les femmes — en fort grand nombre, hélas ! — qui jugent la chose plaisante, ou qui ne la remarquent même pas. Le prince ne put douter des sentiments qu’il m’inspirait dans ces sortes de conjonctures ; il voulut bien en tenir compte ; il devint raisonnablement sobre. Il couronna ainsi cette série de réformes accomplies sous mon invocation et qui semblaient m’être dédiées. — Ces petits triomphes, qui divertissaient mon mari (il riait beaucoup de voir le prince dévider modestement de la laine à mes pieds), ne laissaient pas de m’intéresser et de me flatter moi-même ; mais en même temps ils m’alarmaient un peu. Je me défiais de tous ces sacrifices, me demandant s’il ne s’en promettait pas quelques compensations. Ces vagues appréhensions continuaient de me tenir avec lui sur une défensive qui ne lui échappait pas. — Nous nous promenions un soir en tête-à-tête sur une de nos terrasses ; la beauté de la nuit, l’odeur presque étourdissante d’orangers et de violettes dont l’air était chargé, eurent pour effet d’élever ses discours à des hauteurs poétiques et sentimentales plus qu’ordinaires. Comme je le rappelais sur la terre assez sèchement :

— Mon Dieu, madame, me dit-il, je ne sais vraiment plus que faire pour désarmer vos préjugés contre moi ; pour vous complaire, j’ai jeté tous mes défauts à la mer, les uns après les autres,… je me prive de tout… je ne joue plus, je ne bois plus, et cætera… qu’est-ce que vous voulez encore ? Voulez-vous que je me fasse moine ? dites-le !

— Je ne veux plus qu’une chose, répondis-je simplement, c’est que vous ne me fassiez jamais douter de votre amitié pour mon mari.

Il s’inclina très-respectueusement, et dès ce moment toute nuance équivoque disparut de son langage.

Ce fut vers cette époque que Cécile et son mari vinrent nous voir à Nice pour la seconde fois. Ma correspondance avec Cécile n’avait pas cessé d’être très-fréquente. À en juger par ses lettres, elle était heureuse, quoiqu’elle me semblât chercher ses principaux plaisirs dans le mouvement de la vie mondaine. Je la trouvai embellie et ravissante, mais nullement modifiée par le mariage et toujours très en l’air. Il y avait dans son attitude à l’égard de son mari une sorte de gêne craintive qui me frappa. Quant à lui, il se montrait avec elle doux, mais contraint. Je fus étonnée et presque effrayée cette seconde fois de sentir combien, malgré le temps écoulé, il avait conservé d’empire sur moi : je ne pouvais entendre le son de sa voix sans un trouble profond. — Il n’était pas depuis vingt-quatre heures auprès de nous que je cherchais quelque moyen de l’écarter, d’abréger son séjour. Il me le fournit lui-même par une indiscrétion assez malavisée que je me suis expliquée depuis, mais qui me parut alors tout à fait incompréhensible.

Mon mari avait-il trouvé dans son cœur quelque avertissement secret de ce qui se passait dans le mien ? — ou ressentait-il les premières atteintes du mal cruel qui le menaçait ? Je ne sais ; mais, dès les premiers jours qui suivirent l’arrivée de M. et de madame d’Éblis, son humeur s’assombrit visiblement. — M. d’Éblis me demanda un matin sur un ton de confidence et d’embarras si j’avais remarqué cette altération du caractère de Roger. Sur ma réponse affirmative, il se permit, moitié en riant, moitié sérieusement, de faire allusion aux assiduités du prince de Viviane chez moi, laissant entendre qu’elles pouvaient éveiller les susceptibilités de mon mari. — Je savais que M. de Louvercy était aussi tranquille que possible, et qu’il l’était même trop, au sujet du prince : je fus donc certaine que le commandant d’Éblis n’était pas en cette circonstance son interprète, et qu’il parlait pour son propre compte. Cela me choqua au dernier point. Je ne suis pas une sainte : je lui avais pardonné tant bien que mal de m’avoir préféré Cécile et de l’avoir épousée après m’avoir fait la cour ; mais qu’il prétendît après cela s’arroger sur moi un droit de surveillance conjugale, c’était un peu trop.

— Mon cher monsieur, lui dis-je, puisque vous avez la bonté de vous intéresser aux secrets de mon intérieur et à la paix de mon ménage, je vous dirai que vous avez à la fois raison et tort dans vos suppositions : vous avez raison, je crois, d’attribuer la tristesse de mon mari à un léger sentiment de jalousie… mais vous vous méprenez absolument sur celui qui en est l’objet.

Sur ces paroles, il devint très-pâle, me salua et me quitta. — Deux jours après, il nous annonçait qu’il était rappelé à Paris, et il partit le soir même, nous laissant sa femme.

Je me rappelle que, le lendemain de son départ, Cécile me posa brusquement une question singulière :

— Crois-tu, me dit-elle, que mon mari soit heureux ?

— Mais, ma chérie, tu dois le savoir mieux que moi.

— Je crains, reprit-elle en secouant sa jolie tête, je crains qu’il ne le soit pas… Je suis trop frivole, trop mondaine, trop emportée dans le plaisir… Je le traîne après moi comme un martyr… pauvre homme !… Je me le reproche… et je continue… Toujours le diable qui est en moi, tu sais ?… Il ne s’est pas plaint ?… Il ne t’a pas dit qu’il fût malheureux, vrai ?

Je lui répondis avec vérité que je n’avais reçu de M. d’Éblis aucune confidence, et elle reprit là-dessus toute sa belle humeur. Elle nous resta encore une quinzaine de jours, et, bien que mon amitié pour elle fût toujours aussi vive et aussi tendre, je ne la vis point partir sans soulagement. Si parfaitement honnête femme qu’elle fût, elle avait trop de brillant pour être d’une garde très-facile. Les cinq parties du monde, qui avaient leurs représentants à Nice, bourdonnaient autour d’elle comme un essaim, et mon mari prétendait qu’il eût fallu la tenir jour et nuit sous une moustiquaire. Très-blasée sur ces sortes d’hommages, elle les aimait pourtant et savait mauvais gré à ceux qui les lui refusaient. Ce fut ainsi qu’elle se piqua de l’indifférence marquée du prince de Viviane à son égard. Elle disait que j’en avais fait un hébété, et que j’aurais dû le mener en laisse avec un ruban rose…

Hélas ! toute gaieté s’en alla avec elle. — Quelques semaines après son départ, la santé de mon mari, qui semblait s’être remise, s’altéra de nouveau profondément : les symptômes les plus effrayants se succédèrent en s’aggravant. Le reste de sa pauvre vie ne fut plus pour lui et pour moi qu’une agonie, et, vers la fin de l’hiver suivant, j’eus l’affreuse douleur de le perdre. Après tant de souffrances aiguës, il mourut presque doucement, en me remerciant de lui avoir donné quelques années heureuses. — M. d’Éblis, qui était venu l’assister dans ces angoisses suprêmes, le pleura avec des transports désespérés. Je passe brièvement sur ces amers souvenirs : Dieu sait que l’expression de mon chagrin, si vive qu’elle pût être, ne manquerait pas de sincérité ! mais, à l’heure où j’écris, elle manquerait de bienséance.


II


Je passai les premiers mois de mon deuil à Louvercy auprès de ma belle-mère, et je revins ensuite m’installer chez ma grand’mère à Paris, comptant désormais partager mon existence entre ces deux chères parentes.

Les grandes secousses morales, comme celle qui m’avait frappée, semblent d’abord suspendre la vie et en arrêter le mouvement pour jamais : nos goûts, nos sentiments, nos passions se taisent comme stupéfiés par l’ébranlement, et on les croit morts. Peu à peu le cœur se remet à battre, l’esprit à penser, et c’est d’abord presque une douleur de plus que cette persistance importune de la vie. Puis on s’y fait, car Dieu l’a voulu.

Dans mon existence nouvelle, c’était naturellement ma fille qui tenait la première place. Mais cet intérêt, si grand qu’il fût, n’absorbait pas tout mon cœur. J’avais retrouvé à Paris de chères amitiés, et, parmi les plus chères et les plus fidèles, celle de Cécile et de son mari. Je voyais Cécile presque tous les jours : elle me contait avec sa verve étincelante les histoires courantes de la ville et du monde ; elle animait ma solitude ; elle me prodiguait les plus tendres attentions, et mon affection pour elle s’était réveillée dans toute sa force. Je voyais plus rarement son mari ; mais il ne négligeait pourtant aucune occasion de m’être utile ou agréable. Dans les douloureuses circonstances que j’avais traversées, au milieu des tristes détails qui compliquent toujours de tels événements, et des pénibles questions d’affaires qui s’y mêlent, il avait été pour moi d’un dévouement et d’un secours vraiment fraternels. Il était, par la volonté de M. de Louvercy, tuteur de ma fille, et il semblait avoir reporté sur elle le seul sentiment passionné de sa vie, l’amitié héroïque qu’il avait eue pour son père. Il est inutile de dire que je lui avais bien complétement pardonné l’étrange indiscrétion qu’il s’était permise un jour avec moi relativement au prince de Viviane. Il ne s’en souvenait lui-même que pour la réparer en affectant de traiter le prince avec une bonne grâce particulière toutes les fois qu’il le rencontrait, et surtout chez moi. Car M. de Viviane demeurait alors à Paris, et je le recevais souvent et familièrement, n’ayant eu qu’à me louer de lui pendant les derniers mois de mon séjour à Nice.

Le seul chagrin que me causât M. d’Éblis, il me le causait sans le vouloir et sans le savoir. Je ne pouvais reprocher qu’à moi l’espèce de plaisir inquiet avec lequel j’attendais ses visites, et l’émotion secrète dont je me sentais toujours agitée en sa présence. Mais j’espérais sincèrement que ce malheureux reste de mon ancien attachement s’effacerait peu à peu et s’userait enfin dans l’habitude. Je l’espérais d’autant plus que sa courtoisie respectueuse, froide et grave envers moi était plutôt faite pour calmer le cœur que pour le troubler.

Cependant je me préoccupais avec une sollicitude extrême, et que je croyais alors purement affectueuse, de sa façon d’être avec Cécile, de l’état de leurs relations, du tour qu’avait pris leur mariage. Rien ne me paraissait plus singulier et plus mystérieux que leur attitude et leurs allures mutuelles. Ainsi que je l’avais entrevu à Nice par quelques éclaircies, c’était Cécile, contrairement à toute logique, qui semblait avoir usurpé l’empire dans ce ménage. Elle s’était dérobée à la maîtrise que la supériorité intellectuelle et morale de son mari devait si naturellement exercer sur elle, et M. d’Éblis, suivant toute apparence, n’en souffrait pas. Il subissait les goûts mondains et dissipés de sa jeune femme avec une indifférence ou une résignation inconcevables. Après l’avoir longtemps accompagnée dans le monde, qu’il n’aimait pas, il commençait à l’y laisser aller seule. Tout cela me surprenait beaucoup. Je me demandais ce qui se passait entre eux dans l’intimité, s’ils s’aimaient, s’ils étaient heureux. Ne pouvant les questionner ni l’un ni l’autre sur des points si délicats, j’étudiais curieusement, presque avidement, leur langage, leur conduite, l’air de leur visage, leurs procédés réciproques, pour en tirer quelque éclaircissement. Mais M. d’Éblis, dans sa grâce sévère, avait l’impassibilité tantôt grave, tantôt souriante d’un sphinx, et Cécile, par sa légèreté même, était également insaisissable.

Le monde s’étonnait, comme moi, des singularités qu’offrait ce ménage, et commençait même à en médire. — Un jour, le commandant d’Éblis se trouvait chez moi quand le prince de Viviane y arriva : M. d’Éblis, suivant sa coutume un peu trop polie, se retira presque aussitôt, après avoir échangé avec lui quelques paroles amicales. Dès qu’il fut sorti :

— Vous avez là, me dit le prince, un cousin qui me plaît infiniment, mais qui est pour moi une énigme véritable.

— Pourquoi une énigme ?

— Parce qu’avec tout le mérite et tout l’honneur du monde, il semble avoir juré de perdre sa charmante femme.

— Je ne vous comprends absolument pas.

— Comment ! ne voyez-vous pas qu’il l’abandonne de plus en plus ?… Il fait même pis que de l’abandonner, puisqu’il lui laisse prendre madame Godfrey pour chaperon.

— Qu’est-ce que c’est donc que cette madame Godfrey ?

— Madame Godfrey, madame, était jadis une femme fort belle et fort courtisée, pour ne pas dire plus : c’est aujourd’hui un de ces astres à leur déclin qui, ne pouvant plus prétendre à des hommages directs, s’arrangent pour en recevoir par des voies obliques en s’entourant de jeunes satellites et en profitant de leurs reflets.

— Je vous remercie de l’information, dis-je, et, si madame Godfrey est en effet d’une compagnie dangereuse, soyez sûr que Cécile rompra ses relations avec elle… Du reste, je vais vous expliquer d’un mot ce qui vous paraît si inexplicable dans la conduite de M. d’Éblis : M. d’Éblis a confiance en sa femme, et permettez-moi de vous affirmer que jamais confiance n’a été mieux placée : je connais Cécile depuis l’enfance, et, sous ses apparences évaporées, avec ou sans madame Godfrey, je vous atteste qu’elle est incapable même d’une pensée mauvaise.

— Oh ! mon Dieu, oui, jusqu’ici, certainement ! reprit le prince. Toutes les femmes commencent par être honnêtes ?… mais, quand elles mènent cette vie-là, les pensées mauvaises arrivent vite, et les actions mauvaises plus vite encore. Cela est bizarre, mais cela est vrai.

— Ce sont là, mon prince, des souvenirs du vieil homme, des souvenirs du temps où vous ne vous doutiez pas qu’il y eût d’honnêtes femmes dans le monde.

— Ma foi, à présent, comme autrefois, je pense qu’il n’y en a guère… Pardon… permettez ! Je ne parle que des mondaines déchaînées, furieuses, qui ne respirent pas… Eh bien, madame, veuillez en croire mon expérience, qui est très-grande pour mon âge… Vous avez une fille… Étant née de vous et élevée par vous, elle ne pourra être qu’une femme de bien… Croyez-moi cependant, n’ayez jamais la faiblesse de lui laisser prendre le grand train du monde, surtout avec suite… Je vais vous dire des choses horribles ;… mais nous professons, entre hommes, une maxime passée à l’état d’axiome :… c’est qu’une femme, si honnête soit-elle, cesse de l’être après un carnaval un peu chaud — ou même, — vous allez frémir — après un cotillon de trois ou quatre heures… Il y a là un phénomène physiologique que je me borne à vous indiquer ;… mais enfin ce n’est plus alors une femme que nous tenons dans nos bras, c’est une négresse,… ce n’est plus même une créature humaine,… un être pensant et conscient ;… ce n’est plus,… comment dirai-je ? — qu’une sensitive toute prête à se pâmer et à se flétrir au moindre contact… Il suffit alors d’une simple occasion pour que la mauvaise action, comme j’avais l’honneur de vous le dire, précède la pensée ;… c’est toujours une honnête femme, — seulement elle tombe ! Inutile d’ajouter, bien entendu, madame, qu’il y en a qui en réchappent ; — et, pour en revenir à madame votre cousine, quoiqu’elle se lance beaucoup, je veux croire, sur votre garantie, qu’elle sera de celles-là ;… mais ce sera un événement, — et on en parlera dans l’histoire.

Je n’attachai pas à ces impertinentes théories plus d’importance qu’elles n’en avaient ; mais le langage du prince, sans laisser dans mon esprit aucune ombre sur Cécile, n’en confirma pas moins mes observations personnelles sur le caractère mystérieux et brouillé de son ménage.

Une circonstance qui suivit de près mon entretien avec M. de Viviane devait achever de m’éclairer. — Cécile et son mari dînaient chez moi ; Cécile, qui était fort en beauté et dans une toilette éblouissante, allait au bal le soir avec madame Godfrey, qui vint la prendre dès neuf heures et demie. Ma grand’mère, étant un peu indisposée, gardait sa chambre, de sorte que nous demeurâmes seules, ma fille et moi, avec M. d’Éblis. Ma fille aurait dû être couchée ; mais, comme tous les enfants, elle se faisait toujours beaucoup prier pour accomplir cette cérémonie, et, sur les instances de son tuteur, je lui avais accordé un sursis. Aussitôt Cécile partie, me sentant un peu embarrassée de cette espèce de tête-à-tête avec M. d’Éblis, je me mis à mon piano : M. d’Éblis était assis sur un canapé à l’autre extrémité du salon, et, tout en jouant je ne sais quelle mélodie de Chopin, je l’entendais causer à demi-voix avec ma fille, qu’il choyait beaucoup et dont il était le grand ami. Au bout d’un instant, ils se turent tous deux ; j’avais une glace devant moi, j’y jetai les yeux, et je vis M. d’Éblis accoudé sur la table, le front dans sa main. La minute d’après, ma fille, qui s’était approchée de moi à petits pas discrets, me tira doucement par la manche ; je me penchai un peu de son côté sans m’interrompre, et l’enfant me dit à l’oreille :

— Mère,… il pleure !

Sur cette confidence de la pauvre petite, une sorte de langueur et d’ivresse se répandit dans mes veines et dans tout mon être. — Ce sont là, dans la vie d’une femme, des minutes redoutables.

La porte s’ouvrit : on venait chercher ma fille. Je l’embrassai ; elle alla embrasser M. d’Éblis, et se retira.

Je continuais de jouer sans oser lever les yeux sur la glace, et j’essayais de rassembler mes pensées et de voir clair dans ce qui se passait. L’attendrissement soudain de M. d’Éblis entre ma fille et moi, après le départ de sa femme, ne me laissait plus douter qu’il ne fût profondément malheureux. Pour le reste, je ne l’entrevoyais même pas. Mais, si je ne pouvais lire dans son cœur, je lisais nettement dans le mien, et ce que j’y découvris m’épouvanta. Je ne pouvais plus me faire illusion sur le genre d’intérêt qui me poussait à étudier si curieusement les secrets de l’intérieur de Cécile. J’aimais son mari, et je l’aimais assez pour désirer la désunion de son ménage et pour en être heureuse.

Dans mille occasions de ma vie, j’ai reconnu qu’il ne dépendait pas de nous d’éprouver ou de n’éprouver pas des sentiments coupables, mais qu’il dépendait toujours de nous de ne pas les traduire en actes. J’ai reconnu de plus que le meilleur et peut-être l’unique moyen de combattre et de vaincre les passions mauvaises n’est pas de leur opposer les arguments abstraits de la raison, de la conscience ou de l’honneur, mais d’agir contre elles effectivement, et de forcer en quelque sorte la main à faire le bien quand le cœur veut le mal.

Ma résolution prise, je voulus commencer de l’exécuter sans délai.

Elle exigeait préalablement une explication franche et complète avec M. d’Éblis. C’était une épreuve dont je ne me dissimulais pas les dangers, quoique je fusse loin d’en prévoir toute la gravité. Mais il me parut nécessaire de les braver, et, dans l’élan de mon enthousiasme, je me crus certaine de les vaincre.

Je quittai tout à coup le piano, et je m’avançai vers M. d’Éblis, qui feignait de lire attentivement.

— J’ai à vous parler, lui dis-je ; venons dans le jardin, je vous prie.

Il me regarda d’un air d’extrême étonnement, se leva sans répondre et me suivit.

Notre hôtel de la rue Saint-Dominique a conservé par une rare bonne fortune son jardin séculaire, auquel un encadrement de hautes murailles, des groupes de platanes gigantesques, une fontaine jaillissante et une serre en arcades, prêtent l’aspect doux et solennel d’un préau de cloître espagnol. Le salon du rez-de-chaussée y accède par deux ou trois marches. Quoiqu’on fût alors au milieu de novembre, la soirée était exceptionnellement belle et tiède. — Nous fîmes quelques pas en silence… j’entends encore, et j’entendrai toute ma vie, ce silence uniquement troublé par le bruit des feuilles sèches sous nos pieds et le murmure du petit jet d’eau.

Enfin, rassemblant tout mon courage :

— Monsieur, lui dis-je, vous savez à quel point je pousse l’amour de l’ordre et l’horreur du désordre… c’est une passion, une manie sur laquelle vous me plaisantez souvent, mais que vous me pardonnez, n’est-ce pas ?… Eh bien, voulez-vous me permettre d’essayer de rétablir l’ordre dans un ménage… auquel je m’intéresse beaucoup ?

— Dans quel ménage, madame ? me dit-il assez sévèrement, en prenant place près de moi sur le banc où je m’étais assise.

— Mais dans le vôtre, naturellement… Je sens, n’en doutez pas, toute la portée de mon indiscrétion… Mais, si mon amitié pour Cécile et pour vous ne suffit pas pour l’excuser à vos yeux, rappelez-vous que vous avez bien voulu me demander mon avis avant d’épouser Cécile, que je vous ai conseillé cette union, et laissez-moi dégager ma responsabilité.

— Mais, madame, je ne vous reproche rien.

— Et vous avez raison… cela serait fort injuste ; car, si vous aviez suivi les conseils que je m’étais permis de vous donner, — sur vos instances d’ailleurs, — vous seriez heureux tous deux… et vous ne l’êtes ni l’un ni l’autre.

— Pardon, madame… mais il me semble que Cécile du moins, à qui je laisse la plus entière liberté, doit être parfaitement heureuse.

— Cécile ne se plaint pas, dis-je avec quelque vivacité ; mais supposer qu’elle puisse être parfaitement heureuse quand vous vivez de votre côté et elle du sien, quand vous l’abandonnez, quand vous la confiez à la première venue… quand vous lui prouvez de plus en plus que vous ne vous souciez ni de son affection ni même de sa réputation… c’est supposer qu’elle n’a ni intelligence, ni cœur, ni honneur… et je sais qu’elle a tout cela !

— Mon Dieu, madame, répondit-il d’une voix contenue, mais émue et vibrante, je n’ai pas non plus l’habitude de me plaindre… mais, en vérité, vous m’y forcez… Avez-vous jamais réfléchi, dites-moi, à la destinée d’un homme préoccupé de pensées sérieuses, ami du travail, ambitieux de l’honneur qu’il donne, qui a rêvé les joies de l’étude dans le charme et dans le recueillement du foyer… et que sa femme traîne après elle jour et nuit dans le vide bruyant et dans l’affolement perpétuel de la vie mondaine ?… Il a beau sentir que le devoir et la prudence même lui commandent de la suivre… quand il comprend enfin que son existence y passe tout entière… que cette enfant, cette folle à laquelle il est lié lui prend, lui dégrade, lui détruit son intelligence, son avenir, sa dignité, sa vie… alors, que voulez-vous ! le cœur lui manque… il s’arrête… découragé de tout et résigné à tout !

Surprise et presque épouvantée de cette expansion violente d’une âme habituellement si maîtresse d’elle-même, je lui dis plus doucement :

— Mais, voyons, monsieur, de bonne foi, avez-vous fait sincèrement tous vos efforts pour réformer les goûts de Cécile ?

Après une pause assez longue :

— Je n’en ai fait aucun, me dit-il froidement.

— Mais alors vous êtes très-coupable… Je vous l’ai dit autrefois, et je vous le répète aujourd’hui avec la même conviction, avec la même certitude : Cécile était une enfant gâtée, mais elle n’avait que des défauts de surface : elle vous aimait et vous respectait ; vous aviez tout empire sur elle, et il n’y a pas de sacrifices que vous n’en eussiez obtenus !

— Et de quel droit lui en aurais-je demandé ? reprit M. d’Éblis. Ma conscience me le défendait… Qu’avais-je à lui donner en échange des plaisirs qu’elle m’eût sacrifiés ? On ne demande de tels sacrifices qu’à une femme qu’on aime !

— À une femme qu’on aime, grand Dieu ! Parlez-vous de Cécile ?… Comment ! quand vous avez épousé Cécile,… vous ne l’aimiez pas ?

— Jamais ! dit-il avec force.

Puis il ajouta plus bas, très-rapidement :

— Ah ! je ne l’ai pas trompée… Dieu m’en est témoin !… Je n’ai trompé que moi… et vous !

À ce mot, la vérité m’apparut tout entière ; je me soulevai tout éperdue,… un cri m’échappa :

— Ah ! malheureux, qu’avez-vous fait !

— J’ai fait, me dit-il, ce que vous comprendrez, vous, mieux que personne… Je me suis dévoué ! — Ah ! madame, je n’ai pas cherché cet entretien ; je l’aurais fui plutôt, car il va sans doute nous séparer à jamais… soit ! Mais ! puisque nous en sommes venus là,… il faut que mon cœur s’ouvre enfin !… il faut que vous sachiez tout… Ah ! laissez-moi achever… Je vous parle, vous le voyez, avec un profond respect… Eh bien, veuillez rappeler vos souvenirs… Quand Roger me révéla sa fatale passion pour vous, quand je compris qu’il fallait choisir entre vous et lui, que je ne pouvais plus vous aimer sans le condamner au désespoir,… au suicide peut-être,… je me sacrifiai… Et alors, par un effort de courage… que je crus possible, que je crus sincère,… j’essayai de reporter mon amour sur cette enfant, que vous aimiez, qui était tout enveloppée de votre reflet, de votre charme, de votre tendresse… Oui, je crus l’aimer ; mais c’était encore vous que j’aimais en elle… Et, quand cette parole devrait être la dernière que je prononcerai devant vous,… aujourd’hui comme alors, c’est vous seule, vous seule que j’aime au monde !…

J’écoutais tout cela avec stupeur, les yeux fixes dans la nuit ; tout à coup, à la pensée poignante de ce bonheur perdu, mes larmes coulèrent malgré moi. — Il se pencha un peu et vit mon émotion.

— Vous pleurez ! reprit-il ; est-ce donc vrai ?… est-ce possible ?… Vous aussi… vous m’aimiez !… Vous avez souffert comme moi !… Ah ! Dieu…, ne me le dites pas, ne me le laissez pas penser, si vous ne voulez pas me faire perdre tout ce qui me reste de raison et d’honneur !

Ma main se posa doucement sur son bras, et je lui dis :

— Ce n’est pas moi, monsieur, j’espère, qui vous ferai perdre jamais la raison ni l’honneur ; mais je vous ai beaucoup aimé…, je vous aime encore. — Si vous êtes digne d’entendre un tel aveu des lèvres d’une honnête femme, — je vais le savoir. — Je ne puis étouffer les sentiments de mon cœur ; mais je puis du moins — et je compte que vous le pourrez aussi — les élever assez haut pour les purifier… Ne nous séparons pas, comme deux êtres faibles qui craignent d’être le misérable jouet de leurs passions : gardons bravement notre affection mutuelle, et donnons-lui un caractère nouveau, un lien presque sacré en nous unissant tous deux pour le bien dans une complicité généreuse… Vous savez déjà quelle tâche je m’étais proposée avant de connaître toute la vérité… Je me la propose maintenant plus que jamais… Aidez-moi loyalement à l’accomplir, aidez-moi à vous reconquérir le cœur de votre femme ; je vous promets de l’aider, elle, à conquérir le vôtre… Voulez-vous ?… Si vous me dites oui, je vous estime tant, que je mettrai ma main dans la vôtre avec une absolue confiance… Autrement, — adieu !

Il réfléchit quelques secondes ; puis, sans parler, il me tendit la main. Je me levai aussitôt, et nous rentrâmes dans le salon.

— Vous m’enverrez Cécile demain, lui dis-je ; je veux commencer à la prêcher tout doucement… Pour vous, je ne vous dirai pas d’être bon pour elle, vous l’êtes trop… Grondez-la au contraire ; elle sera charmée, j’en suis sûre, d’être grondée par vous : c’est l’indifférence qui nous affole !…

Il me salua, fit quelques pas, et, se retournant :

— Mon Dieu ! j’oubliais, dit-il : vous savez que je pars demain avec mon général pour un mois ou six semaines… une inspection en province. Cela est ennuyeux.

— Peut-être non, dis-je ; car, pendant son veuvage, Cécile sera nécessairement plus sédentaire : ce sera un acheminement… De votre côté, vous aurez le temps de la réflexion, et, à votre retour, vous saurez mieux si vous êtes vraiment capable de tenir l’engagement que vous venez de prendre un peu vite, il me semble, un peu légèrement…

— Non, me dit-il de sa voix douce et ferme, pas légèrement… Je vous ai comprise tout de suite… Ma vie était perdue, votre amitié la relève et la sauve… Ce que vous me proposez est bien haut, bien héroïque…, mais vous m’emporterez jusque-là sur vos ailes… Au revoir, madame. Comptez sur moi.

Et il me laissa.

Je passai une nuit sans sommeil, mais heureuse. J’étais contente de moi. J’avais surmonté une grande épreuve… Si jamais une femme lit ceci, et si jamais elle a rencontré dans sa vie un homme qu’elle eût voulu presser une fois sur son cœur, dût-elle en mourir, — elle me comprendra.

Cécile m’arriva le lendemain dans l’après-midi et m’apprit que son mari était parti le matin pour la Bretagne.

— Ma chère, me dit-elle, cet homme froid m’a étonnée… Il m’a priée de lui écrire tous les jours… Conçois-tu une idée pareille ?… Je pense, au reste, que c’était par distraction et qu’il n’y tient pas autrement…, et il fait bien, — car certainement je ne lui écrirai pas tous les jours…

— Pourquoi donc ?

— Est-ce que j’ai le temps ?… Mais c’est insensé !… Je lui enverrai des dépêches : « Ça va bien ? Moi aussi ! Mille baisers… Cécile ! » C’est très-suffisant.

— Mais dis-moi, Cécile, est-ce que tu ne vas pas rester un peu chez toi pendant l’absence de ton mari ?

— Rester chez moi ?… Qu’est-ce que tu veux que je fasse chez moi ?… Et puis qu’est-ce que cela signifie ?… que mon mari soit présent ou absent, ça se ressemble beaucoup… pour ce que j’en fais !

— Je t’en prie, Cécile, sois sérieuse une minute, et causons toutes deux.

— Oui, mon ange !

— Est-ce que tu ne te fatigues pas un peu de cette vie-là ?

— Non, mon trésor !

— Eh bien, moi, je commence à moins t’aimer !

Elle me sauta au cou :

— Ce n’est pas vrai ?

J’essayai quelque temps encore de l’amener sur le terrain d’une conversation intime et confidentielle ; elle ne résistait pas directement, mais elle fuyait sans cesse et se dérobait par quelque folie. Je reconnus que ma tâche serait plus difficile que je ne l’avais supposé, et que la chère enfant avait pris terriblement goût à son existence déracinée. Mais je restai persuadée que je saurais, avec un peu de persévérance, ressaisir ce brave cœur, dont je connaissais les vertus essentielles.

Elle commençait déjà à se défendre avec plus d’embarras quand on nous annonça le prince de Viviane. Elle fut évidemment bien aise d’avoir ce prétexte pour m’échapper ce jour-là. Elle se leva, lança quelques sarcasmes au prince, — car elle lui gardait toujours rancune de ce qu’elle appelait son hébétement, c’est-à-dire de son indifférence envers elle, — puis elle sortit. Comme je l’accompagnais dans l’antichambre :

— Ma belle prêcheuse, me dit-elle en riant, je vais prendre ma revanche… Tu me reproches ou tu voudrais me reprocher ma vie, — qui est un peu en l’air, j’en conviens ; mais, si tu consultais mon mari, je me figure qu’il préférerait me laisser dans mon tourbillon que de me voir assise au coin de mon feu quatre ou cinq fois par semaine avec un monsieur comme celui qui est là… Qu’en penses-tu ?

— Comment ! est-ce que M. d’Éblis me blâme de recevoir le prince ?

— Pas précisément… mais je crois vraiment qu’il est encore jaloux, même maintenant, pour le compte de son pauvre ami Roger, car il ne peut pas le souffrir, ton prince… et le fait est, ma chère, qu’il vient bien souvent… je t’assure qu’on en parle.

— Eh bien, ma chère, lui dis-je, je te prouverai que je sais profiter d’un bon conseil, et j’espère que tu imiteras mon exemple.

— Oui, mon amour ; je t’adore.

Et elle se sauva.

Je rejoignis le prince en méditant sur cette malicieuse insinuation de Cécile. Elle ne fit, d’ailleurs, que hâter une résolution déjà arrêtée dans mon esprit. Les assiduités du prince étaient devenues effectivement très-fréquentes depuis quelque temps, et elles commençaient à me gêner. Toutefois son esprit m’amusait ; son langage avec moi ne s’écartait jamais du respect ; enfin l’amendement de sa vie ne s’était pas démenti depuis son retour à Paris, et, comme cet amendement était un peu mon ouvrage, j’y tenais. Il ne pouvait donc m’entrer dans la pensée de lui signifier un congé blessant ; je désirais simplement ôter à nos relations le caractère trop intime qu’il affectait de leur donner de plus en plus.

Dans le cours de notre entretien, il me fournit lui-même l’occasion que je cherchais en me demandant si je serais chez moi dans la soirée.

— Oui, lui dis-je en riant, j’y serai… mais pas pour vous.

— Pourquoi pas pour moi ?

— Parce que votre temps est trop précieux, mon prince, pour que j’en abuse à ce point-là.

— Vous avez assez de moi ?

— Je n’ai pas assez de vous… mais je n’en veux pas trop, repris-je du même ton… Voyons, vous ne tenez pas à me compromettre, n’est-ce pas ?

— Je vous demande pardon ! dit-il gaiement.

— Ah ! raison de plus, alors !… J’ai de l’amitié pour vous, mais enfin je vous serai obligée de vous faire plus rare.

Je fus surprise de l’impression sérieuse que ses traits revêtirent subitement.

— Il faut donc s’expliquer, dit-il. Je voulais attendre encore un peu de temps ; mais je vois que le moment en est venu. Il est vrai que je multipliais mes visites sans scrupule parce que mes sentiments pour vous en justifiaient à mes yeux l’indiscrétion… Je vous aime, madame, et ce n’est pas d’aujourd’hui… Pardon ! je sais parfaitement à qui je parle… je sais qu’un pareil aveu adressé à une femme comme vous n’a pas deux interprétations possibles… vous offrir son cœur, c’est vous offrir son nom… Vous vous êtes rendue maîtresse de ma vie… vous avez fait de moi par votre grâce un homme nouveau… un homme meilleur… Serez-vous assez bonne, assez charitable pour achever votre œuvre ?… Puis-je espérer qu’un jour vous daignerez être ma femme ?

Cette proposition inattendue me causa plus de surprise et d’ennui que de trouble. — Voulant épargner au prince la mortification d’un refus trop brusque et trop absolu, je lui dis en hésitant un peu que j’étais sincèrement reconnaissante d’un témoignage d’estime si marqué, mais qu’il me prenait bien au dépourvu, que je ne pouvais me plaindre d’une proposition si imprévue puisque je l’avais en quelque sorte provoquée malgré moi, mais que mon deuil était encore trop récent pour qu’il me fût permis même de la discuter. Je le priais donc de ne m’en plus parler.

Tout en acceptant les délais les plus étendus que je voudrais lui imposer, il insista vivement pour obtenir une réponse moins vague, une parole d’espérance. L’honnêteté me défendant de lui donner cette satisfaction, je me trouvai dans la nécessité d’accentuer mon refus. Je lui dis nettement, quoique avec des ménagements polis, que j’avais pris la ferme résolution de me consacrer à ma fille, et de ne pas me remarier.

Il y eut sans doute du chagrin, mais il y eut surtout, à ce qu’il me sembla, du dépit, de l’irritation et de l’orgueil blessé dans la contenance et dans l’accent du prince, après que je lui eus fait cette formelle déclaration. Je retrouvai là, sous les formes raffinées de l’homme du monde, l’enfant gâté dont les caprices avaient toujours été des lois et qui avait dû briser autrefois les jouets qu’on lui refusait. — Son visage pâle et presque blême s’était péniblement contracté ; ses paupières se levaient et s’abaissaient par de rapides convulsions, et son œil me lançait de méchants éclairs.

— J’allais faire de lui — me disait-il en paroles entrecoupées — un désespéré… un garnement… j’allais le replonger dans le bourbier d’où il était sorti pour me plaire. Je ne pouvais avoir sérieusement la pensée de rester veuve à mon âge… j’attendais sans doute un parti meilleur… je le regretterais peut-être un jour… je me repentirais de lui avoir retiré ma main… On devenait mauvais quand on était malheureux… Et beaucoup de choses de ce genre qui me semblèrent d’un goût déplorable. — Je reconnus avec tristesse qu’où le vice a passé il reste toujours un fond de fange. Je devais le reconnaître bientôt plus amplement.

Il finit par sentir qu’il me manquait, ou plutôt qu’il se manquait à lui-même. Il se remit, s’excusa, essaya de tourner ses fureurs en plaisanterie, et me quitta dans d’assez bons termes en me priant de lui conserver malgré tout mon amitié. Je le lui promis, mais en me promettant à moi-même le contraire. Car je n’avais jamais eu beaucoup de confiance en lui, et je n’en avais plus du tout.

Cinq ou six jours se passèrent. Étonnée de ne pas revoir Cécile, qui n’avait pas coutume de mettre tant d’intervalle entre ses visites, je me décidai à aller chez elle, sans grand espoir de l’y rencontrer, car elle lunchait tout le jour chez l’une ou chez l’autre. Je la trouvai pourtant, mais en compagnie du prince de Viviane, qui était installé en face d’elle au coin du feu. En le voyant là, je ne pus me défendre d’une impression pénible, d’un serrement de cœur ; je savais que jusqu’à cette époque le prince n’avait jamais mis les pieds chez Cécile, et qu’elle s’en plaignait même amèrement. Ce changement d’habitudes m’ennuya, et mon ennui ne diminua pas quand je compris, à quelques allusions qui leur échappèrent, que cette visite avait été précédée d’une autre peu de jours auparavant, et que de plus ils devaient se rencontrer le soir même chez madame Godfrey, où ils dînaient tous les deux. — Il me fut impossible de ne pas établir un rapport dans ma pensée entre ces étranges circonstances et les paroles équivoques, presque menaçantes que le prince m’avait laissées pour adieux. Il connaissait ma tendresse de sœur pour Cécile ; avait-il formé le projet de m’inquiéter, tout au moins, en reportant sur ma meilleure amie les attentions dont je ne voulais plus, d’atteindre mon cœur dans le sien et de se venger enfin de moi sur elle ? Si indigne et si détestable que fût un tel dessein, je n’étais plus assez neuve dans la vie pour ignorer que l’âme aigrie d’un libertin était capable de le concevoir… Cet homme, il est vrai, en m’offrant de m’épouser, avait paru faire preuve de quelques sentiments honnêtes et sérieux, mais c’est qu’il m’avait trouvée belle et qu’il n’avait pas vu d’autre moyen de se rendre maître de ma personne.

J’attendis impatiemment qu’il fût parti ; à peine seule avec Cécile, je m’agenouillai devant elle, et, lui baisant les mains :

— Laisse-moi te parler… veux-tu ?

— Parle, bouche d’or !… mais parle vite… car il faut que je m’habille… tu sais que je ne dîne pas chez moi.

— Veux-tu me faire un immense plaisir, ma chérie ?… Ne t’habille pas… envoie un mot d’excuse à cette madame Godfrey, dont on ne dit pas grand bien… et viens dîner avec ta vieille, vieille amie !

— Ah ! nous y voilà encore ! dit Cécile en riant, mais avec peu de franchise. Eh bien, épuisons la question ; — je veux bien ! Qu’est-ce que tu me reproches décidément ?… Est-ce que je me conduis mal, voyons, le crois-tu ?… Non, tu ne le crois pas ! tu sais que je suis simplement ce que j’ai toujours été : une petite créature qui a du vif-argent dans les veines, qui aime le mouvement, l’entrain, la gaieté, les compliments, la danse…, tout le tra la la de la vie… mais une honnête petite créature enfin qui ne fait rien de mal, qui est dévouée à ses amis et fidèle à son mari !… qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

— Ma chère petite, je ne te blâme pas d’aimer le plaisir, je te blâme de n’aimer que cela… Tu avais autrefois, permets-moi de te le rappeler, une conception plus sérieuse et plus vraie de la vie… Dans nos causeries de jeunes filles, nous imaginions quelque chose de mieux que cette dissipation sans trêve et cette sorte d’ivresse où tu te complais uniquement… nous donnions une place, une grande place dans notre existence future à des bonheurs plus intimes, plus recueillis, plus dignes… Mon Dieu ! tu ne fais rien de mal, c’est vrai… mais… tu ne fais rien de bien… Tu ne fais rien, par exemple, pour élever tes goûts, tes sentiments, tes idées… tu ne te développes que dans le sens de tes défauts… et puis, crois-moi, cette légèreté continuelle d’allures, de tenue, de langage n’est pas sans danger à la longue ; car tout ce qui est sérieux s’enchaîne et se tient dans le monde… l’honnêteté, la vertu sont des choses graves qui ont besoin de s’appuyer sur un fond sérieux d’existence… Elles se dissipent dans le vague et dans la frivolité d’une vie tout extérieure… Elles y perdent peu à peu la consistance et la solidité qui leur sont essentielles, et sans lesquelles elles n’ont plus de force pour dominer nos passions ; c’est ainsi qu’une femme se trouve tout à coup désarmée devant la moindre tentation, le moindre entraînement… Enfin, je te supplie, mon enfant chérie, de t’arrêter sur cette pente… et laisse-moi ajouter que l’absence de ton mari t’en fournit l’occasion toute naturelle, et qu’elle t’en impose même le devoir !

Elle m’écoutait, hélas ! avec une sorte de distraction impatiente, en battant le tapis de son petit pied.

— Eh bien, soit ! me répondit-elle, — c’est possible ; il y a peut-être du vrai dans ton sermon, j’y penserai… Mais, quant à ce soir, j’ai promis formellement à madame Godfrey ; — et j’irai !

— Non, je t’en prie !

— Mais enfin pourquoi cette insistance ? Pourquoi tiens-tu si spécialement à ce que je n’aille pas ce soir chez madame Godfrey ?… Allons ! sois franche !… c’est à cause du prince de Viviane… que tu as été contrariée de trouver chez moi !

— Mon Dieu ! peut-être…, lui dis-je !

— Ah ! c’est plaisant par exemple !… tu te le réserves exclusivement, à ce qu’il paraît !

— Je me le réserve si peu, que j’ai refusé son cœur et sa main qu’il voulait bien m’offrir, l’un portant l’autre, il y a cinq jours… Si je trahis ce secret, c’est que je m’y sens obligée pour te mettre en garde contre un homme que je crois infiniment dangereux… Je serai tranquille maintenant ; car, en supposant qu’il s’avise de te faire la cour, — comme il semble y être disposé, — tu seras édifiée sur la sincérité des sentiments qu’il t’exprimera… Je connais ta délicatesse et ta fierté, et je sais quel accueil peut espérer près de toi un amoureux rebuté qui ose te demander des consolations.

Elle se dressa devant moi, l’œil en feu.

— Je ne te crois pas ! s’écria-t-elle, je ne crois pas un mot de ce que tu viens de dire !… Avoue la vérité : tu es jalouse… voilà !

— Cécile… est-ce toi qui parles ?

— Oui, c’est moi… et je te dis que tu es jalouse !… Comment !… voilà deux ans bientôt que tu vois le prince en tête-à-tête tous les jours ou à peu près… et cela est tout simple… et cela est parfait !… et, dès qu’il vient deux fois chez moi par hasard, tout est perdu !… Allons ! tu es jalouse, mon Dieu !… eh bien, calme-toi… je te le renverrai, ton prince ! je n’y tiens pas autrement !

— Ah ! ma pauvre enfant, où as-tu pris ce ton-là ?… tu m’offenses, tu sais ?

— Mais c’est toi qui m’offenses depuis une heure… et toujours, en me traitant comme une enfant sans raison et comme une femme sans honneur !… Allons, bonsoir !… laisse-moi m’habiller !

Mes yeux, à demi égarés de surprise et de douleur, cherchèrent les siens, mais en vain ; elle fuyait mon regard. Je fis quelques pas vers la porte.

— Charlotte ! dit-elle ; voyons… ta main.

— Non ! lui dis-je ; tu ne la mérites pas.

Et je sortis.

Je rentrai chez moi l’âme navrée. Dans le premier trouble qui suivit cette scène, il me sembla que tout m’échappait, que tout s’écroulait. Je perdais la plus chère amitié de ma vie : en même temps je perdais l’immense intérêt qui s’y rattachait et sur lequel j’avais compté pour occuper et pacifier mon cœur. Je me voyais, par l’égarement obstiné de Cécile, hors d’état de tenir l’engagement que j’avais pris avec son mari… Comment lui demander à lui-même désormais sa bonne volonté et son concours pour un rapprochement auquel sa femme refusait de se prêter ? Comment lui apprendre cette triste vérité ? Comment même le revoir ?

À la réflexion, cependant, mon agitation se calma un peu. Je me dis qu’il était impossible que Cécile fût transformée et endurcie au point d’être devenue une personne absolument différente d’elle-même ; je me rappelai qu’elle avait eu autrefois avec moi de ces accès de mauvaise humeur et d’emportement, qu’elle les avait toujours regrettés, et que son excellent cœur avait vite repris le dessus. J’espérai qu’il en serait de même cette fois et qu’elle m’arriverait le lendemain confuse et repentante.

Mais je ne devais pas passer ce lendemain à Paris. Je reçus de fort bonne heure dans la matinée une lettre de madame Hémery, la femme de charge de madame de Louvercy ; elle m’annonçait que ma belle-mère était gravement malade ; elle désirait me voir et voir aussi sa petite-fille. J’oubliai toute autre inquiétude, et je partis aussitôt pour Louvercy avec ma fille.

Ma belle-mère était atteinte d’une violente bronchite qui avait présenté au début des symptômes dont son médecin s’était alarmé. Mais le mal s’apaisa vite, et, huit jours après notre arrivée, elle était hors de tout danger. J’avais grande envie de retourner à Paris ; mais cela me fut impossible, nous étions déjà en décembre ; il était convenu que je devais amener chaque année ma fille chez sa grand’mère pour les fêtes de Noël et du jour de l’an, et, comme nous n’en étions plus séparés que par un court intervalle, je n’avais aucun prétexte pour ne pas prolonger mon séjour jusque-là.

Il m’était venu, sur ces entrefaites, une lettre de Cécile qui m’ôta une partie de mes soucis, mais qui m’en laissa beaucoup et de fort graves. Voici cette lettre, qui devait jouer plus tard un grand rôle dans une circonstance bien douloureuse :


CÉCILE D’ÉBLIS
À CHARLOTTE DE LOUVERCY


« Ma bien-aimée Charlotte, j’ai couru chez toi dès lundi comme une pauvre folle… La nouvelle de ton départ m’a consternée. Il a fallu rentrer chez moi avec cette montagne que j’avais sur le cœur… Ô ma chérie, nous ne sommes pas brouillées, dis ? Quand tu m’as refusé ta main l’autre soir, il m’a semblé que mon bon ange m’abandonnait et que je tombais je ne sais où… Ô ma chère Charlotte, je ne pensais pas un mot des choses indignes que je t’ai dites… je t’en demande pardon à deux genoux… Tu as cent mille fois raison de blâmer mon misérable train de vie ;… mais, vois-tu, le fond de tout, c’est que je suis malheureuse, affreusement malheureuse !… Mon mari est excellent, plein de mérite et d’honneur ; mais il a un défaut terrible, — il ne m’aime pas ! Je le sens depuis longtemps, — presque depuis le premier jour, et cela me tue !… Il ne me maltraite pas, grand Dieu ! il est bon pour moi, mais d’une bonté qui me glace… il ne m’aime pas ! Eh bien, que veux-tu que fasse une femme qui s’aperçoit de cela ? Il n’y a qu’un remède… ne pas penser, ne pas réfléchir, se mettre des grelots aux pieds et à la tête, et s’étourdir au bruit ! — Et encore cela ne suffit pas toujours… Il y a des moments où le cœur me manque, où ma tête se perd tout à fait, où je me sens tout près d’un coup de désespoir… d’une dernière et irréparable folie… Tu vois si j’ai besoin que tu m’aimes ! — Moi, je t’adore.

» cécile. »


Cette lettre m’effraya non-seulement par le désordre d’esprit dont elle était empreinte, mais surtout par l’insistance étrange avec laquelle Cécile se plaignait pour la première fois des torts de son mari, auxquels elle avait paru jusque-là si peu sensible. On eût dit qu’elle venait de les découvrir subitement, comme si elle se fût ingéniée à se chercher des griefs pour se créer ou se préparer des excuses.

Je lui répondis le même jour très-longuement. J’essayai de calmer son exaltation en l’assurant d’abord que ma tendre amitié pour elle, un instant froissée, n’en restait pas moins entière et inaltérable : je m’attachai ensuite à lui prouver que son mari n’avait péché envers elle que par excès de complaisance ; qu’elle ne pouvait sérieusement lui reprocher de ne pas avoir abandonné ses travaux, sa carrière et son avenir pour prendre part à tous les plaisirs de sa femme ; qu’elle eût été la première à l’en blâmer et à en souffrir dans sa fierté ; qu’en bonne justice il serait mieux fondé qu’elle à s’affliger d’un manque d’affection, puisqu’il lui avait fait beaucoup de sacrifices et qu’elle ne lui en faisait aucun ; que peut-être, que certainement même, dans le secret de son cœur, M. d’Éblis lui adressait les reproches qu’elle lui adressait elle-même ; qu’il dépendait absolument d’elle de fondre cette glace qui s’était mise entre eux, et que j’avais des raisons de croire que le moindre effort de sa part pour se rapprocher de son mari serait accueilli avec reconnaissance, avec effusion ; qu’au reste, je m’étais promis de faire cesser entre eux ce triste malentendu, et que, si elle voulait seulement m’aider un peu, l’année nouvelle qui allait commencer verrait le bonheur s’asseoir à son foyer en même temps qu’elle s’y assoirait elle-même. — Je lui rappelais, en terminant, que son mari l’avait priée avant son départ de lui écrire presque chaque jour, et je la suppliais de répondre moins légèrement qu’elle ne l’avait fait d’abord à cette recommandation, qui n’était certes pas une marque d’indifférence.

Un peu rassurée après avoir envoyé cette lettre, je le fus encore davantage en recevant peu de jours plus tard de Cécile un billet assez bref, mais où elle semblait montrer beaucoup de calme et de sagesse. Elle me remerciait très-tendrement. Elle me disait que j’avais raison, que c’était elle qui avait gâté son bonheur ; mais elle était décidée à réparer ses torts : elle attendait le retour de son mari avec impatience pour commencer tout de suite ses réformes ; mais elle l’attendait pourtant, ajoutait-elle, avec un petit tremblement parce que son attachement profond pour lui avait toujours été mêlé d’un peu de terreur.

Ce langage, quoique en contradiction singulière avec le ton de sa lettre précédente, me parut naturel et vrai, et, sachant que M. d’Éblis devait rentrer à Paris la semaine suivante, je me sentis délivrée de toutes les pénibles appréhensions que j’avais apportées à Louvercy.

Le 17 décembre, dans la soirée, nous finissions de dîner, madame de Louvercy, ma fille et moi, quand nous crûmes entendre un son de grelots et quelques claquements de fouet du côté de l’avenue. Nous prêtâmes toutes trois l’oreille avec surprise, car nous vivions très-retirées ; à l’exception du curé et du médecin, qui étaient venus dans la journée, nous ne recevions personne, et nous étions d’autant plus éloignées d’attendre la visite d’un étranger que le temps était extrêmement rigoureux. Il faisait une forte gelée, et il était tombé depuis la veille une grande quantité de neige, qui nous ensevelissait dans nos bois, et qui nous séparait du reste du monde. — On est facilement curieux à la campagne. Ma fille courut à une fenêtre.

— C’est une voiture, dit-elle ; je vois les lanternes qui viennent… qui viennent ! —

Je m’étais levée aussi ; je passai mon mouchoir sur une vitre pour en effacer le givre, et j’aperçus en effet la forme noire d’une voiture se détachant sur le fond de neige et s’avançant lentement vers le château, en côtoyant l’étang glacé. Sauf le faible tintement des grelots, on n’entendait aucun bruit, les roues glissant plutôt qu’elles ne roulaient sur l’épais tapis blanc qui couvrait le sol.

Nous nous interrogions, ma belle-mère et moi, quand la porte s’ouvrit tout à coup, et nous ne pûmes retenir un cri d’étonnement en voyant entrer Cécile. Elle vint à nous de son allure brusque et rapide, embrassa sa tante, puis moi, et, riant d’un rire nerveux :

— J’ai voulu vous faire une surprise, nous dit-elle. Mon mari m’a écrit qu’il ne pouvait revenir avant huit jours ; j’ai eu l’idée de passer ces huit jours avec vous, et me voilà !… Seulement j’ai failli rester en chemin dans cette neige… Nous avons mis plus de trois heures à venir de la gare… je suis transie… je grelotte ! — Elle frissonnait en effet de tous ses membres ; je fus frappée en même temps de la pâleur et de l’altération de ses traits, que j’attribuai au froid qu’elle avait ressenti et au malaise qui en était la suite.

Pendant que sa tante la grondait doucement de sa folie, tout en la remerciant de son attention, je la fis asseoir devant le feu ; puis je donnai des ordres pour qu’on lui servît à dîner. Mais elle ne voulut rien prendre : — elle avait dîné à Mantes, nous dit-elle. Elle se mit alors à nous conter avec une volubilité fiévreuse les incidents de son voyage, la peine qu’elle avait eue à trouver une voiture à la gare, l’effroi de sa femme de chambre au milieu des bois pleins de neige. — Elle s’interrompait par instants et restait les yeux fixes devant elle. Puis elle reprenait comme à la hâte ses récits et ses rires d’enfant. — Vers neuf heures, madame de Louvercy, qui était encore souffrante, la pria de l’excuser, et monta chez elle.

— Tu ferais bien, dis-je à Cécile, d’aller te reposer aussi… tu as l’air très-fatiguée… nous causerons demain tout à notre aise.

— Non, non ! me dit-elle ; je suis remise… Allons dans ta chambre… nous serons mieux que dans le salon pour babiller.

Ma chambre était celle que j’avais occupée six ans auparavant pendant mon premier séjour à Louvercy, dans la tour d’angle du château. Je l’avais préférée à toute autre à cause des souvenirs qu’elle me rappelait ; elle touchait, d’ailleurs, à celle qu’avait habitée ma grand’mère, et où j’avais installé ma fille. — Nous nous y rendîmes, Cécile et moi, précédées par madame Hémery, la femme de charge, qui portait un flambeau. Elle rajusta le feu et nous laissa. — À peine fut-elle sortie, que Cécile jeta son chapeau sur le lit, et alla vivement fermer la double porte restée entr’ouverte ; puis, revenant à moi d’un pas automatique, elle attacha ses yeux sur les miens avec une effrayante expression d’égarement, me posa ses deux mains sur les épaules, et me dit avec un accent bas et sourd que je n’oublierai jamais :

— Charlotte… je suis perdue !

Un froid de mort me passa dans les veines.

— Mon Dieu ! m’écriai-je à demi-voix, que me dis-tu là ?

— La vérité, — reprit-elle du même ton : — je suis perdue !

Je restai quelques secondes atterrée, sans un mouvement, sans une parole ; puis, l’interrogeant du regard :

— Le prince ?… lui dis-je.

Elle fit de la tête un triste signe d’affirmation.

— Tu es sa maîtresse ? repris-je plus bas encore.

— J’ai été sa maîtresse… oui.… hier… en sortant du bal… Comment ? pourquoi ? Je ne sais pas !… Je me suis donnée… sans raison… sans passion… sans goût… sans excuse… comme une misérable fille !

Je vis qu’elle chancelait ; je la soutins, et je l’aidai à gagner un canapé sur lequel elle s’affaissa. — Je tombai sur mes deux genoux devant elle, et, la tête dans mes mains, je pleurai.

Au bout d’un instant, je sentis ses doigts effleurer mes cheveux :

— Bonne Charlotte ! murmurait-elle, tu me pleures !… Ah ! j’avais été honnête femme jusque-là, je t’assure !… et penser que je ne puis plus l’être jamais… jamais… que j’ai cette tache au front, cette honte au cœur pour le reste de ma vie !… Est-ce donc vrai ? est-ce possible ?… quel réveil, grand Dieu !… Ah ! si on savait… si on savait !…

— Oh ! ma pauvre enfant ! lui dis-je en lui baisant les mains.

Elle me les retira :

— Non ! non ! me dit-elle, je t’en prie !… Je ne suis plus digne… je me fais horreur !… Ah ! mon Dieu ! ayez pitié ! Faites que je devienne folle, je vous en prie !…

Et elle joignait convulsivement ses mains suppliantes.

— Et puis, s’écria-t-elle en se dressant tout à coup, qu’est-ce que je vais faire ?… Car j’ai menti tout à l’heure en vous disant que mon mari revenait seulement dans huit jours… il revient demain ! — demain, tu entends ? Voilà pourquoi je me suis sauvée… voilà pourquoi je suis venue me jeter à toi… pour te demander ce qu’il faut faire… Je ne peux pas le revoir, je ne le peux pas !… Il était si bon pour moi… si bon !… et il est si honnête, lui !

— Ma chérie, il faut bien le revoir, lui dis-je à travers mes larmes.

— Comment veux-tu ?… c’est impossible… à moins que je ne lui avoue tout !… oui, j’ai envie de tout lui avouer ; quoi qu’il arrive ensuite… qu’il me tue ou qu’il me pardonne… je serai délivrée… N’est-ce pas ? il faut avouer… tu me le conseilles ?

Je ne répondais rien.

— Alors, dit-elle en se levant tout debout, il ne me reste qu’à me tuer !

Je la forçai doucement à se rasseoir, et je m’assis près d’elle.

— Calme-toi, calmons-nous, ma Cécile, je t’en supplie. Laisse-moi penser, réfléchir… Tout cela est si soudain, si troublant… Voyons, tu me demandes si tu dois avouer ta faute à ton mari… Mon Dieu, j’ose à peine t’en détourner… car, après tout, c’est un bon mouvement… et pourtant je ne crois vraiment pas que cela soit sage… D’abord ce sont là des offenses que les hommes ne pardonnent guère… et puis il voudra se venger, ton mari… tu ne nommeras personne, je le sais bien ; mais il s’informera… il est bien difficile qu’il n’arrive pas à la vérité… et tu prévois ce qui se passera alors… Enfin, ma chérie, même en écartant ce danger, même en supposant le pardon, je crois qu’avouer ta faute ce serait hasarder et même perdre sûrement le peu de bonheur que vous pouvez espérer encore tous les deux.

— Et quel bonheur, grand Dieu ! veux-tu que j’espère ou que je lui donne… avec le secret de cette faute entre nous ?

— Cette faute du moins, repris-je, tu la connaîtras seule, et tu en souffriras seule… Il me semble que c’est presque l’aggraver que d’en faire partager les douleurs et les hontes à ton mari… et que c’est déjà l’expier un peu que d’en garder pour toi seule toute l’amertume.

— Je ne pourrai pas ! dit-elle à demi-voix en secouant la tête avec accablement.

Ses beaux cheveux tout défaits inondaient ses épaules et couvraient à demi son front et son visage ; ses bras inertes pendaient à ses côtés ; ses yeux secs regardaient le vide avec une affreuse fixité. C’était une image si navrante de l’absolu désespoir, que tout me parut bon pour relever un peu son courage.

— Ma chérie, lui dis-je en la serrant contre mon cœur, tu as cru que tu n’étais pas aimée… c’est ce qui t’a perdue… Je ne voudrais pas trop atténuer ta faute, qui est bien grande… mais tu n’es pas pourtant sans excuses… tu as cru du moins en avoir.

— Des excuses ! dit-elle amèrement. Je n’en ai pas l’ombre !

— Rappelle-toi… Tu m’écrivais, il n’y a pas longtemps, que c’était l’indifférence, l’abandon de ton mari qui te poussait à cette vie d’étourdissement et de désordre… Rappelle-toi !

— Je mentais ! dit-elle d’une voix sombre. — Tu le sais bien ! — C’est moi qui ai découragé mon mari,… c’est moi qui l’ai abandonné,… qui ai préféré mes stupides plaisirs à son affection et au bonheur, et à l’honneur ! Voilà la vérité !… Tu m’avais prédit toi-même où cela me mènerait… Non ! je n’ai pas une excuse,… pas une !

— Eh bien, malgré tout…, rien n’est désespéré, va… Voyons, veux-tu que je te dise ce que je ferais, moi, si j’étais à la fois coupable et repentante comme tu l’es ?… veux-tu que je te dise à quoi je me rattacherais, à quel sentiment, à quelle espérance ?

— Dis !

— Écoute : je voudrais passer le reste de ma vie à réparer ma faute par une conduite tout opposée à celle qui m’aurait rendue si coupable et si misérable… Je voudrais m’enfermer dans mon devoir comme dans un cloître, me faire aimer et bénir de celui que j’aurais eu le malheur d’outrager dans une minute d’égarement, m’imposer toutes les privations pour lui plaire,… ne plus exister que pour lui, me consacrer et me dévouer à lui,… faire pour lui enfin ce qu’une religieuse fait pour Dieu !… Et alors je t’assure qu’un jour viendrait où je me sentirais presque consolée et pardonnée !

Ses yeux s’étaient éclairés ; elle m’embrassa.

— Je crois que tu me sauves, me dit-elle. — Oui, il me semble que cela est possible… Seulement je ne peux plus penser,… ma pauvre tête n’y est plus… Alors, tu crois vraiment que je peux le revoir ?

— Sans aucun doute. Tu le peux, et tu le dois.

Elle me regarda de l’air d’un enfant effrayé, en ajoutant :

— Et l’embrasser ?

Je fis signe que oui.

— Il faut donc, reprit-elle, que je reparte pour Paris demain matin,… car il arrive à quatre heures.

— Oui, il le faut, ma chérie. Il est impossible que tu ne sois pas là au moment de son retour. Je te conduirai moi-même à la gare pour le train de neuf heures.

Cela fut convenu ainsi. Nous devions supposer une dépêche de M. d’Éblis pour expliquer ce brusque départ à madame de Louvercy. — Je voulus conduire Cécile jusqu’à sa chambre ; je l’aidai à se déshabiller, et je ne la quittai qu’après l’avoir vue au lit. Épuisée par une si longue exaltation, elle me paraissait plus calme et près de s’endormir. Je l’embrassai une dernière fois, et j’allai moi-même chercher quelques moments de repos, que je ne trouvai pas.

Le lendemain, un peu avant sept heures, — le jour se montrait à peine, — je me levai, et je me dirigeai vers l’appartement de Cécile. Je frappai à la porte de sa chambre : on ne répondit pas. — J’entrai. — Deux bougies achevaient de brûler sur la cheminée… Je m’approchai du lit ; il était vide. Très-étonnée, je jetai un regard rapide autour de moi : toute sa toilette de la veille, sa robe, son manteau de fourrure, son chapeau, étaient épars sur les meubles où nous les avions déposés. Dans un coin de la chambre, la caisse de voyage était ouverte et les tiroirs bouleversés. J’y avais remarqué, la veille au soir, non sans quelque surprise, une légère toilette de bal, une robe en soie mauve, et Cécile m’avait dit que c’était Julie, sa femme de chambre, qui l’avait mise par étourderie dans la caisse. Cette robe n’y était plus. — J’éprouvai une sorte de terreur vague, de demi-égarement. J’allais sonner, appeler, — quand mes yeux s’arrêtèrent sur une lettre placée en vedette sur le marbre de la cheminée, entre les deux bougies allumées. — Je la saisis ; la lettre m’était adressée, et je reconnus l’écriture de Cécile. — Je l’ouvris, et voici ce que je lus :


« Ma bien-aimée Charlotte, décidément je ne puis pas le revoir… Malgré ma faute, je suis encore trop honnête femme pour cela… — Je vais mourir, ma pauvre chérie ; … pardon de la peine que je te fais… Je crois que Dieu, malgré tout, me recevra avec bonté, parce qu’il voit ce que je souffre… J’aimais tant la vie ; … mais il n’y a plus moyen, vois-tu !…

» Je pensais déjà à cela hier soir en venant de la gare au château… Tout le long du chemin, en voyant cette neige épaisse sur toute la campagne, je me disais que je voudrais y être couchée et endormie pour jamais… Voilà la mort que j’ai choisie… J’ai lu je ne sais où qu’on ne souffrait pas beaucoup, qu’une fois le premier saisissement passé, on s’endormait doucement… J’espère qu’il en sera ainsi pour moi…

» Tu sais où tu me trouveras, ma chérie… Tu te rappelles que je t’ai dit un jour que je voudrais être enterrée là ?… Je ne crois pas que cela soit possible ; mais je veux au moins y mourir… C’est là qu’il m’a dit qu’il m’aimait,… qu’il m’a demandé si je voulais être sa femme… Hélas ! oui, je voulais bien,… car je l’aimais bien, et j’étais bien fière de son amour…, que je n’ai pas su garder !

» Dis-lui tout… Dis-lui ma faute, mon infamie, mais aussi mon repentir, n’est-ce pas ?

» C’est toi qu’il aurait dû aimer, c’est toi qu’il aurait dû choisir, je l’ai toujours pensé… Toi seule étais digne de lui… Je voudrais qu’il ouvrît enfin les yeux,… c’est mon dernier vœu… Vous voilà libres tous deux,… et puis, si vous me deviez votre bonheur enfin, vous auriez plus de pitié,… vous pardonneriez tous deux de meilleur cœur à votre pauvre petite morte !…

» Ta cécile. »


Cette lettre a été bien souvent mouillée de mes pleurs, mais elle ne le fut pas dans ce moment-là… J’étais folle ; je n’avais plus ni pensée, ni voix, ni larmes… Tout à coup l’idée que toute minute perdue pouvait être irréparable me tira de ma stupeur. Je courus chez moi ; j’appelai un de mes domestiques, Jean, l’ancien soldat de mon mari, qui était resté à mon service et qui avait toute ma confiance. — Je lui dis brièvement que j’avais une course à faire dans le parc et que je le priais de m’accompagner. Il fut évidemment saisi de l’altération de ma voix et du bouleversement de mes traits ; mais il ne m’interrogea pas. Je m’apprêtai, il fut prêt lui-même en un instant, et nous sortîmes du château par la porte des écuries afin de ne pas éveiller l’attention.

Il fallait cependant confier à cet homme tout ce que je pouvais lui dire de l’affreuse vérité. Je commençai donc à lui donner tout en marchant l’explication que j’avais préparée à la hâte :

— Madame d’Éblis, lui dis-je, s’était couchée la veille avec une grosse fièvre, suite de la fatigue de son voyage à travers les neiges ; dans son agitation, elle m’avait dit comme en sommeillant des choses étranges… qu’elle avait la tête en feu, qu’elle voulait sortir, aller dans le parc, dormir dans la neige…malheureusement je n’avais pas attaché d’importance à ces paroles fiévreuses, surtout en la voyant s’endormir tout à fait ; mais, ce matin, en allant prendre de ses nouvelles, je ne l’avais pas trouvée dans sa chambre ; je m’étais assurée qu’elle n’était pas dans le château… d’autres indices encore me donnaient à craindre que sa fièvre n’eût redoublé pendant la nuit, et que dans un accès de délire elle n’eût essayé de réaliser ses sinistres rêveries… Nous allions d’abord chercher ses traces en nous dirigeant vers la partie retirée du parc qu’on nommait l’Ermitage… Je supposais que, dans son égarement, elle avait dû, comme malgré elle, aller de ce côté, parce que cet Ermitage avait toujours été son lieu de promenade favori… Enfin je n’avais prévenu personne que lui, parce que je voulais épargner mes anxiétés à madame de Louvercy tant qu’il me resterait une lueur d’espoir.

Jean, après le premier cri, eut une idée qui ne m’était pas venue : il retourna vivement sur ses pas jusqu’au pavillon de la grille, et envoya le concierge chercher le médecin de la maison. Nous reprîmes alors notre marche, que l’épaisseur de la neige rendait bien difficile et bien lente à mon gré. — Plusieurs chemins, s’entre-croisant dans le parc, mènent du château à l’Ermitage. Nous avions pris le plus court. La neige y présentait une surface unie et intacte ; personne n’y avait passé. Un peu d’espérance me rentra au cœur. Mais, au détour de cette première avenue, Jean, qui me précédait, s’arrêta soudain en poussant une exclamation : j’accourus, et je vis, avec un sentiment d’angoisse inexprimable, les empreintes répétées de deux petits pieds, de deux chaussures étroites et fines, qui tachaient seules l’uniformité de la plaine blanche. — Nous nous regardâmes douloureusement :

— Allons vite ! dis-je tout bas.

Et nous hâtâmes encore notre marche. — Nous suivîmes longtemps, hélas ! ces empreintes, au milieu du silence effrayant des bois, sous le ciel gris, bas et morne de cette triste matinée d’hiver. — Elles nous conduisirent presque jusqu’à la sortie du parc ; puis elles se détournèrent tout à coup et se perdirent dans le sentier qui traverse le taillis, et qui aboutit en quelques pas à l’Ermitage.

— Madame a raison, me dit Jean à demi-voix ; elle est là !

Il vit que je m’étais arrêtée et que je chancelais ; il me pria de m’appuyer sur son bras. Mais cela ne se pouvait pas, le sentier étant trop resserré pour nous deux. Je passai devant lui, et j’avançai… Oui, en effet, elle était là !

J’ai dit autrefois dans ces pages ce qu’était cette clairière de l’Ermitage, son exceptionnelle et poétique solitude, ses groupes de très-vieux arbres clair-semés, sa petite fontaine cintrée, son air de retraite profonde… elle était là. — À l’issue du sentier, mon premier regard l’aperçut. On la voyait cependant à peine. Elle était étendue dans sa robe pâle et dans ses dentelles, — la tête un peu relevée contre un des grands hêtres qui ombragent la fontaine. Il était tombé dans la nuit un peu de neige nouvelle qui l’avait couverte d’une sorte de gaze. Je me rappelle aussi que, de temps à autre, de légers flocons se détachaient des branches au-dessus de sa tête et venaient se poser doucement sur elle.

Je m’étais précipitée.

— Cécile !… Cécile !

J’étais à genoux, je tenais, je serrais sa main plus froide que la neige même… Rien… le cœur ne battait plus… le pauvre visage était bleuâtre… elle était morte !

Ah ! pauvre chère enfant !… c’est alors que je retrouvai mes larmes !

Et pourtant je ne pouvais pas le croire ; malgré les tristes affirmations de mon compagnon, j’espérais encore… Je me rappelai qu’il y avait à peu de distance, sur la limite du parc et du bois, des huttes de charbonniers. Je dis à Jean d’essayer de l’y porter… nous pourrions la réchauffer, la faire revivre. Le brave garçon, qui pleurait lui-même comme un enfant, l’enleva dans ses bras toute raidie, et nous nous dirigeâmes, moi le suivant, vers ces huttes. Quelle marche !… quelle scène !… cette nature désolée, cette morte charmante en toilette de fête ! — Elle l’avait revêtue, je l’ai toujours pensé, par un sentiment d’étrange coquetterie, pour mettre sa mort en harmonie avec sa vie, et aussi sans doute pour que son image dernière nous restât plus touchante, plus gracieuse et plus digne de pitié.

Pendant que les gens de la hutte s’empressaient avec moi autour d’elle, je priai Jean de courir au château et d’en amener le médecin, qui devait alors y être arrivé… Mais à quoi bon insister sur ces détails navrants ? Le médecin ne vint que pour me confirmer la terrible vérité.

Deux heures plus tard, on la rapportait au château.

Je répétai à ma belle-mère l’explication que j’avais donnée à Jean, en écartant toute idée de suicide volontaire : — Cécile avait eu un accès de fièvre et de délire : elle était sortie tout égarée au milieu de la nuit ; le froid l’avait saisie et l’avait tuée. L’état fébrile où on l’avait vue dans la soirée précédente prêtait au reste à cette explication une grande apparence de vérité.

On envoya dès midi à M. d’Éblis une dépêche qui l’appelait en toute hâte : on lui disait que sa femme était gravement malade. Il arriva le soir : nous le reçûmes, madame de Louvercy et moi, et, aussitôt qu’il nous vit, il comprit que tout était fini. — Il voulut qu’on le laissât seul avec le pauvre corps, et nous l’entendîmes longtemps sangloter amèrement.

Le surlendemain, Cécile reposait à jamais dans le petit cimetière de Louvercy, tout près de cette fosse où elle s’était un jour ensevelie toute vivante.


III


M. d’Éblis demeura le reste de la semaine avec nous. Nous le voyions très-peu. Il se tenait le plus souvent enfermé chez lui, ou faisait de longues excursions solitaires dans le parc. Il était très-absorbé, très-sombre, très-silencieux. Il ne m’adressa aucune question. Il avait paru accueillir sans hésitation, sans ombre d’incrédulité, le récit que j’avais imaginé pour expliquer la mort de sa femme, et que je lui avais renouvelé moi-même avec les détails les plus propres à le lui rendre vraisemblable.

Un mois plus tard, — quelques jours après mon retour à Paris, vers la mi-janvier, — il vint me voir pour la première fois depuis mon retour. Après quelques mots de conversation indifférente et embarrassée, il se leva, s’approcha de moi, et, posant un doigt sur ma main :

— Voyons, madame, me dit-il, pourquoi s’est-elle tuée ?

Ce coup me prit par surprise, et cependant je pus lui répondre sans me troubler :

— Comment !… mais Cécile ne s’est pas tuée.

— Vous me le cachez, me dit-il, vous le cachez à tout le monde ; mais je suis sûr qu’elle s’est tuée !

— Vous seriez donc mieux informé que moi, dis-je, — et c’est impossible ; — j’étais là, et vous n’y étiez pas.

— Pardon, reprit-il ; mais je sais que tous les détails que vous m’avez donnés sur les circonstances qui ont précédé ce malheur sont imaginaires… Ainsi vous avez singulièrement exagéré l’état maladif où vous aviez laissé Cécile la veille… Julie, sa femme de chambre, est entrée une première fois chez elle après que vous en étiez sortie, — et l’a trouvée triste, préoccupée, mais très-calme… Elle y est entrée une seconde fois, un peu après minuit, parce qu’elle avait entendu du bruit… Cécile était levée, elle avait passé sa robe de chambre ; elle dit à cette fille qu’elle était bien, mais que, ne pouvant dormir, elle allait écrire pour tuer le temps en attendant que le sommeil vînt ; — elle semblait avoir pleuré, elle était très-pâle, mais tout à fait maîtresse de sa raison, de sa volonté et de ses paroles… Aucune apparence de ce délire qui l’aurait poussée, suivant vous, à un acte de folie… Vous m’avez donc trompé… Oh ! vous avez eu pour cela d’excellentes raisons, j’en suis sûr ;… mais enfin elle s’est tuée… Pourquoi ?… Pouvez-vous me le dire ?

— Encore une fois, répondis-je avec autant de fermeté que je le pus, je ne sais rien de pareil.

— Ainsi vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas me dire la cause de son suicide ?

— S’il y a eu suicide, j’en ignore la cause.

— Vous n’êtes pas habituée à mentir, pauvre femme !… C’est bien, — pardon encore… Je ne vous presse pas davantage. J’en sais assez, d’ailleurs. Elle s’est tuée la veille de mon retour,… avant de m’avoir revu… pour ne pas me revoir… S’il en est ainsi, elle a bien fait !

Ce qui se passait dans mon esprit, dans mon cœur, dans ma conscience, pendant ce terrible interrogatoire, comment le dire ?

Je n’avais jamais eu la pensée d’abuser des dernières et fiévreuses paroles de Cécile pour trahir le secret de sa faute ; mais, lorsque son mari le devinait, ce secret, malgré moi, malgré mes efforts les plus sincères pour le lui dérober, quelle conduite tenir ?

Je ne pus absolument me décider à dénoncer, à flétrir moi-même celle qui s’était confiée à moi. — Je me dis aussi que je devais par tous les moyens possibles épargner à M. d’Éblis le ressentiment, l’amertume, la dégradation d’un de ces outrages si insupportables à l’honneur d’un homme. Je préférai déchirer son cœur d’une franche blessure que de l’humilier, y mettre encore plus de chagrin peut-être, mais du moins pas de honte. — Enfin, si je le laissais croire à la faute de Cécile, il ne pouvait manquer d’en rechercher activement le complice, de le découvrir, d’engager avec lui une querelle mortelle.

— Eh bien, monsieur, dis-je résolument, vous le voulez ?… Oui, elle s’est tuée… Pourquoi ?… je crois le savoir en effet, — et vous allez le savoir aussi.

J’ouvris le petit bureau de mon boudoir, et j’y pris la lettre que Cécile m’avait adressée de Paris, après notre courte brouille, et bien peu de jours avant le fatal événement. Dans cette lettre, — que j’ai transcrite tout entière quelques pages plus haut, — elle essayait, on s’en souvient, d’excuser ses torts par ceux de son mari ; elle se plaignait dans les termes les plus vifs de n’être pas aimée de lui. Avec une grande apparence de sincérité, — qui n’était pourtant qu’une apparence, comme elle me l’avoua ensuite, — elle se disait très-malheureuse, lasse de sa vie, de son abandon, et elle terminait par cette phrase cruellement équivoque : « Il y a des moments où le cœur me manque, où ma tête se perd tout à fait, où je me sens tout près d’un coup de désespoir, de quelque dernière et irréparable folie ! »

Je tendis la lettre à M. d’Éblis ; il en regarda la date, puis la lut, et, pendant qu’il lisait, la contraction de son visage devint telle, que je ne fus pas loin de regretter ce que j’avais fait. Quand il fut à la fin, ses bras s’affaissèrent à ses côtés, et, levant sur moi ses yeux profondément creusés et troublés :

— Mon Dieu ! murmura-t-il, — est-ce possible ?

J’essuyai, sans répondre, mes joues humides.

Il relut cette malheureuse lettre. Ne voulant pas laisser rentrer le doute dans son esprit, j’achevai de le convaincre en lui disant que Cécile avait passé la soirée qui avait précédé la catastrophe à me répéter qu’elle était à bout de forces, qu’elle s’était sauvée de Paris à la veille de son retour, ne pouvant supporter la pensée de recommencer la vie près de lui sous le poids de sa désaffection et de son mépris. J’ajoutai que j’avais épuisé tous mes arguments et toutes mes tendresses pour calmer son désespoir, et que j’avais cru trop légèrement y avoir réussi, puisque enfin le malheur était arrivé.

— Alors, s’écria-t-il d’une voix étouffée, c’est moi qui l’ai tuée !

Il tomba sur un fauteuil, et resta longtemps la tête cachée dans ses mains, entre lesquelles ses larmes coulaient.

Je souffrais horriblement de le voir ainsi ; mais, n’ayant que le choix entre deux douleurs, je restai persuadée que je lui avais épargné la plus amère.

C’était le soir ; il était tard. M. d’Éblis, un peu remis de son émotion première, se leva, me remercia d’un accent doux et affectueux de lui avoir dit la vérité, si accablante qu’elle fût pour lui, et me quitta.


… Il y a aujourd’hui deux mois que cette scène s’est passée entre nous. Dans la nuit qui la suivit, — tous les jours et toutes les nuits depuis, — je me suis demandé avec de grandes anxiétés si elle n’aurait pas des conséquences que je n’avais nullement prévues, encore moins souhaitées, je l’avoue. Je vais m’expliquer ici avec une entière sincérité : la première impression que me causa la mort de Cécile avait été pure de toute arrière-pensée personnelle ; ce fut un coup qui m’atterra, qui me plongea dans une sorte de désespoir hébété. Mais on ne me croirait pas si j’osais dire que, lorsque le temps eut commencé sur moi son œuvre d’apaisement, il ne me vint jamais à la pensée que mon union avec M. d’Éblis était devenue possible. Le dernier billet de Cécile, son adieu suprême, eût suffi pour me le rappeler. — Nous étions libres tous les deux, et tous les deux bien innocents des causes douloureuses qui nous avaient rendus libres. Je ne sentais dans ma conscience, je ne concevais dans la sienne, aucun obstacle qui pût s’élever désormais entre nous, et séparer deux cœurs liés depuis si longtemps par une mutuelle et profonde affection.

Cependant, depuis le jour où, pour écarter les soupçons de M. d’Éblis, je lui avais livré la lettre de Cécile, et où il se croyait à demi coupable de son suicide, je me demandais si je n’avais pas jeté moi-même dans la conscience de cet honnête homme des scrupules dont je pouvais être la victime. Son âme généreuse et délicate ne se croirait-elle pas, à la suite de ma révélation pieusement mensongère, des devoirs d’expiation, et en quelque sorte de réparation envers celle qui n’était plus ?

Cela, je ne peux pourtant pas le désirer ! — Malheureusement, bien des symptômes me le feraient croire, — la réserve extrême de M. d’Éblis avec moi, ses visites rares, son accablement persistant et même croissant.

Voilà donc l’épreuve vraiment solennelle, vraiment redoutable que je subis, — ou qui me menace. C’est dans ces jours de crise que j’ai eu l’idée, que j’ai senti le besoin de me rappeler à moi-même sans dissimulation et sans réticences tous les événements de ma vie depuis le jour même de mon mariage. J’ai repris ce journal. Je lui ai tout dit, tout confié, pour y chercher ensuite l’inspiration de ma conduite… eh bien, en toute vérité, je n’y trouve rien, ni un acte, ni un sentiment, ni une pensée qui puisse enchaîner la liberté que Dieu m’a rendue, rien qui puisse m’empêcher d’accepter le bonheur que j’avais rêvé autrefois, qui m’a été si longtemps refusé, et qui semble enfin m’être permis.

… Mais lui ?… Ah ! j’espère encore que son attitude, son silence peuvent s’expliquer par le surcroît de chagrin que j’ai cru devoir lui infliger, par son deuil encore si récent, par la bienséance qu’il lui commande… Oui, je l’espère !… Mais, si enfin je me trompais ? si le mensonge que j’ai hasardé pour sauver l’honneur de Cécile et ménager le sien se dressait entre nous — et seul nous séparait ? — Alors, que faire ?… Je n’ose y penser…


IV


Huit jours plus tard, 20 mars 1878.


Rien ne manque plus à l’épreuve. Elle est entière, elle est impitoyable.

M. d’Éblis est arrivé ce soir, comme je venais de coucher ma fille. Il a désiré me voir seule. Je l’ai reçu dans mon boudoir.

À peine assis devant moi :

— Madame, m’a-t-il dit, je vais vous quitter… je vais partir…

— Partir ? me suis-je écriée.

— Oui : j’ai obtenu le poste de second attaché militaire en Russie… Je pars demain soir… je vous demanderai la permission de revenir demain matin faire mes adieux à ma petite pupille, que je ne veux pas réveiller ce soir.

J’étais foudroyée. Pendant quelques minutes, je n’ai pu articuler une parole intelligible.

Il a repris très-bas :

— Nous nous sommes toujours si bien entendus tous deux que nous nous entendons encore en ce moment, j’en suis sûr… Quand vous m’avez révélé la véritable cause du suicide de Cécile, j’ai compris aussitôt — vous connaissant bien — quel devoir vous m’imposiez ; j’ai compris que vous m’ordonniez d’aimer et de respecter dans la mort celle que j’avais méconnue vivante… C’est bien ce que vous voulez, n’est-ce pas ? — Je vous obéis ; mais, pour en avoir la force, il faut que je parte, que je m’éloigne de vous.

Je ne répondais pas.

Il s’est levé :

— Adieu donc… Je vous ai bien aimée… Je puis dire que je vous ai aimée plus que mon honneur même… car, — vous allez me trouver lâche, — quand j’ai cru découvrir que Cécile avait été coupable envers moi… et qu’elle s’était tuée pour tuer ses remords, — si affreuse que fût cette pensée, — mon misérable cœur l’admettait pourtant avec une joie secrète, — parce que cela me dégageait envers elle, — cela me rendait à vous !

Pendant qu’il prononçait ces paroles, le malheureux m’interrogeait encore du regard avec une expression de doute et d’angoisse.

Je me suis tue.

Il m’a serré la main, et il est sorti.


… Mais enfin, — voyons… est-ce que je puis le laisser partir ?… est-ce que c’est possible ?… est-ce que je le dois ?… est-ce que je le peux ? Oh ! mon Dieu ! dites-le-moi ?… Je l’ai tant aimé, mon Dieu !… je l’aime tant !… et le laisser partir pour l’exil… pour la mort peut-être… quand d’un seul mot je puis le retenir pour jamais à mes côtés !… Il me croira si je lui dis la vérité… d’ailleurs, j’ai ce dernier billet de Cécile, — l’aveu de sa faute écrit de sa main… Elle-même m’a permis, m’a recommandé même de le livrer à son mari ! — Ah ! c’est justice, après tout, — et nous nous sommes assez longtemps sacrifiés tous deux ! — Le bonheur est là… rien ne nous en sépare plus qu’un scrupule exagéré, maladif, vraiment fou ! — Non ! je ne le laisserai pas partir. J’y suis décidée.


V


J’ai passé toute la nuit debout, songeant à tout cela. Toute la nuit, j’ai revu dans son lit de neige ma chère petite amie d’enfance, et je me suis juré de faire pour elle ce que j’aurais voulu qu’elle fît pour moi, — de protéger sa mémoire jusqu’au bout, même aux dépens de mon bonheur, même aux dépens de ma vie, de défendre son honneur à tout prix, — de la laisser, ma pauvre petite morte, pure et blanche dans le souvenir de tous… Dors en paix, ma chérie ! Dieu seul et moi nous connaîtrons ta faute !

Je viens de brûler son billet funèbre, — l’unique preuve.

J’ai écrit à M. d’Éblis que je le priais de m’épargner son dernier adieu. Je ne le verrai plus. — Me voilà seule, seule à jamais.

… Mais tu me restes, ma fille… J’écris ces dernières lignes auprès de ton berceau… J’espère mettre un jour ces pages dans ta corbeille de jeune femme, mon enfant : elles te feront peut-être aimer ta pauvre mère romanesque… Tu apprendras peut-être d’elle que la passion et le roman sont bons quelquefois avec l’aide de Dieu, qu’ils élèvent les cœurs, qu’ils leur enseignent les devoirs supérieurs, les grands sacrifices, les hautes joies de la vie… — Je pleure, c’est vrai, en te le disant ; mais il y a, crois-moi, des larmes qui font envie aux anges !



FIN