Le Journal d’une femme de chambre/03

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Eugène Fasquelle (p. 66-88).




III


18 septembre.


Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.

J’ai déjà déclaré que, sans être dévote, j’avais tout de même de la religion… On aura beau dire et beau faire, la religion c’est toujours la religion. Les riches peuvent peut-être s’en passer, mais elle est nécessaire aux gens comme nous… Je sais bien qu’il y a des particuliers qui s’en servent d’une drôle de façon, que beaucoup de curés et de bonnes sœurs ne lui font pas honneur… Il n’importe. Quand on est malheureuse — et, dans le métier, on l’est beaucoup plus qu’à son tour — il n’y a encore que ça pour endormir vos peines… que ça… et l’amour… Oui, mais l’amour, c’est un autre genre de consolation… Aussi, même dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe. D’abord, la messe, c’est une sortie, une distraction, du temps gagné sur les ennuis quotidiens de la baraque… C’est surtout des camarades qu’on rencontre, des histoires qu’on apprend, des occasions de faire connaissance… Ah ! si j’avais voulu, à la sortie de la chapelle des Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très bien qui m’en chuchotaient, à l’oreille, de drôles de psaumes, je ne serais peut-être pas ici, aujourd’hui !…

Aujourd’hui, le temps s’est remis. Il fait un beau soleil, un de ces soleils brumeux qui rendent la marche agréable, et moins lourdes, les tristesses… Je ne sais pourquoi, sous l’influence de cette matinée bleu et or, j’ai dans le cœur presque de la gaieté…

Nous sommes à quinze cents mètres de l’église. Le chemin est gentil qui y conduit… une petite sente, ondulant entre des haies… Au printemps, il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des épines blanches qui sentent si bon… Moi, j’aime les épines blanches… Elles me rappellent des choses, quand j’étais petite fille… À part ça, la campagne est comme toutes les campagnes… elle n’a rien d’épatant. C’est une vallée très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière ; sur les coteaux, il y a une forêt… tout cela couvert d’un voile de brume, transparente et dorée, qui cache trop à mon gré le paysage.

C’est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne… Je l’ai dans le sang. Aucune ne me paraît aussi belle, aucune ne me parle mieux à l’âme. Même au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes normandes, j’ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et splendide où je suis née… Et ce souvenir brusquement évoqué met un nuage de mélancolie dans la gaîté de ce joli matin.

En chemin, je rencontre des femmes et des femmes… Un paroissien sous le bras, elles vont aussi, comme moi, à la messe : cuisinières, femmes de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes et marchant avec des lenteurs, des dandinements de bêtes. Ce qu’elles sont drôlement torchées, dans leurs costumes de fêtes… des paquets !… Elles sentent le pays à plein nez, et l’on voit bien qu’elles n’ont point servi à Paris… Elles me regardent avec curiosité, une curiosité défiante et sympathique, à la fois… Elles détaillent, en les enviant, mon chapeau, ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j’ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d’un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée… Qu’est-ce que vous voulez ?… Moi je suis contente qu’on m’admire.

En passant près de moi, j’entends qu’elles se disent, dans un chuchotement :

— C’est la nouvelle du Prieuré…

L’une d’elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble porter péniblement un immense ventre sur des jambes écartées en tréteau, sans doute pour le mieux caler, m’aborde en souriant, d’un sourire épais, visqueux, sur des lèvres de vieille licheuse.

— C’est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieuré ?… Vous vous appelez Célestine ?… Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre jours ?…

Elle sait tout déjà… elle est au courant de tout, aussi bien que moi-même. Et rien ne m’amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre noir, dont les plumes se balancent dans la brise.

Elle continue :

— Moi, je m’appelle Rose… mam’zelle Rose… Je suis chez M. Mauger… à côté de chez vous… un ancien capitaine… Vous l’avez peut-être déjà vu ?

— Non, Mademoiselle…

— Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui sépare les deux propriétés… Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner. C’est encore un bel homme, vous savez !…

Nous marchons plus lentement, car mam’zelle Rose manque d’étouffer. Elle siffle de la gorge comme une bête fourbue… À chaque respiration, sa poitrine s’enfle et retombe, pour s’enfler encore… Elle dit, en hachant ses mots :

— J’ai ma crise… Oh, ce que le monde souffre aujourd’hui… c’est incroyable !

Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m’encourage :

— Il faudra venir me voir, ma petite… Si vous avez besoin de quelque chose… d’un bon conseil, de n’importe quoi… ne vous gênez pas… J’aime les jeunesses, moi… On prendra un petit verre de noyau, en causant… Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous…

Elle s’arrête un instant, reprend haleine, et d’une voix plus basse, sur un ton confidentiel :

— Et tenez, mademoiselle Célestine… si vous voulez vous faire adresser votre correspondance chez nous ?… Ce serait plus prudent… Un bon conseil que je vous donne… Mme Lanlaire lit les lettres… toutes les lettres… Même qu’une fois, elle a bien failli être condamnée par le juge de paix… Je vous le répète… Ne vous gênez pas.

Je la remercie et nous continuons de marcher… Bien que son corps tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose semble, maintenant, respirer avec plus de facilité… Et nous allons, potinant.

— Ah ! vous en trouverez du changement ici, bien sûr… D’abord, ma petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre… c’est réglé… Quand ce n’est pas Madame qui les renvoie, c’est Monsieur qui les engrosse… Un homme terrible, M. Lanlaire… Les jolies, les laides, les jeunes, les vieilles… et, à chaque coup, un enfant !… Ah ! on la connaît, la maison, allez… Et tout le monde vous dira ce que je vous dis… On est mal nourri… on n’a pas de liberté… on est accablé de besogne… Et des reproches, tout le temps, des criailleries… Un vrai enfer, quoi !… Rien que de vous voir, gentille et bien élevée comme vous êtes, il n’y a point de doute que vous n’êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous…

Tout ce que la mercière m’a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau, avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu’a cette femme de bavarder, qu’elle finit par oublier sa souffrance. La méchanceté a raison de son asthme… Et le débinage de la maison va son train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas mieux de partir… Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue d’avance ?

Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses, accompagnant d’un : « Pour sûr ! » énergique, chacune des révélations de Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter :

— Un bien bon homme que M. Mauger… et, tout seul, ma petite… Autant dire que je suis la maîtresse… Dame !… un ancien capitaine… c’est naturel, n’est-ce pas ?… Ça n’a pas d’administration… ça n’entend rien aux affaires de ménage… ça aime à être soigné, dorloté… son linge bien tenu… ses manies respectées… de bons petits plats… S’il n’avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait gruger par les uns, par les autres… Ce n’est pas ça qui manque ici, mon Dieu, les voleurs !

L’intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine Mauger…

— Dame !… N’est-ce pas ?… Un homme tout seul, et qui a encore des idées… Et puis, il y a tout de même de l’ouvrage…. Et nous allons prendre un petit garçon, pour aider…

Elle a de la chance, cette Rose… Moi aussi, souvent, j’ai rêvé de servir chez un vieux… C’est dégoûtant… Mais on est tranquille, au moins, et on a de l’avenir… N’empêche qu’il n’est pas difficile, pour un capitaine qui a encore des idées… Et ce que ça doit être rigolo, tous les deux, sous l’édredon !…

Nous traversons tout le pays… Ah vrai !… Il n’est pas joli… Il ne ressemble en rien au boulevard Malesherbes… Des rues sales, étroites, tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri, avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les uns sur les autres, comme dans l’ancien temps… Les gens qui passent sont vilains, vilains, et je n’ai pas aperçu un seul beau garçon… L’industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des chaussonniers, qui n’ont pu livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent encore… Et je vois, derrière des vitres, de pauvres faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des semelles de cuir…

Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu… On dirait d’une prison.

Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous salue…

— Vous allez à la messe de huit heures ?… Moi, je suis allée à la messe de sept heures… Vous n’êtes pas en retard… Vous ne voudriez pas entrer, un instant ?

Rose remercie… Elle me met en garde contre la mercière, qui est une méchante femme et dit du mal de tout le monde… une vraie peste, quoi !… Puis elle recommence à me vanter les vertus de son maître et les douceurs de sa place… Je lui demande :

— Alors, le capitaine n’a pas de famille ?

— Pas de famille ?… s’écrie-t-elle, scandalisée… Eh bien, ma petite, vous n’y êtes pas… Ah ! si, il en a une famille, et une propre !… Des tas de nièces et de cousines… des fainéants, des sans le sou, des traîne-misère… et qui le grugeaient… et qui le volaient… fallait voir ça !… C’était une abomination… Aussi, vous pensez si j’y ai mis bon ordre… si j’ai nettoyé la maison de toute cette vermine… Mais, ma chère demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille, aujourd’hui… Ah ! le pauvre homme !… Il est bien content de ça, allez, maintenant…

J’insiste avec une intention ironique que, d’ailleurs, elle ne comprend pas :

— Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu’il vous mettra sur son testament ?…

Prudemment, elle réplique :

— Monsieur fera ce qu’il voudra… il est libre… Bien sûr que ce n’est pas moi qui l’influence… Je ne lui demande rien… je ne lui demande même pas de me payer des gages… Aussi, je suis chez lui par dévouement… Mais il connaît la vie… il sait ceux qui l’aiment, qui le soignent avec désintéressement, qui le dorlotent… Il ne faudrait pas croire qu’il est aussi bête que certaines personnes le prétendent, Mme Lanlaire en tête… qui en dit des choses sur nous !… C’est un malin au contraire, mademoiselle Célestine… et qui a une volonté à lui… Pour ça !…

Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous arrivons à l’église.

La grosse Rose ne me quitte pas… Elle m’oblige à prendre une chaise près de la sienne, et se met à marmotter des prières, à faire des génuflexions et des signes de croix… Ah, cette église ! Avec ses grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent la voûte chancelante, elle ressemble à une grange ; avec son public, toussant, crachant, heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait aussi d’un cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l’ignorance, des bouches fielleuses crispées par la haine… Il n’y a là que de pauvres êtres qui viennent demander à Dieu quelque chose contre quelqu’un… Il m’est impossible de me recueillir et je sens descendre en moi et sur moi comme un grand froid… C’est peut-être qu’il n’y a même pas un orgue dans cette église ?… Est-ce drôle ? Je ne puis pas prier sans orgue… Un chant d’orgue, ça m’emplit la poitrine, puis l’estomac… ça me rend toute chose… comme en amour. Si j’entendais toujours des voix d’orgue, je crois bien que je ne pécherais jamais… Ici, à la place de l’orgue, c’est une vieille dame, dans le chœur, avec des lunettes bleues et un pauvre petit châle noir sur les épaules, qui, péniblement, tapote sur une espèce de piano, pulmonique et désaccordé… Et c’est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de catarrhe qui couvre les psalmodies du prêtre et les répons des enfants de chœur. Et ce que cela sent mauvais !… odeurs mêlées de fumier, d’étable, de terre, de paille aigre, de cuir mouillé… d’encens avarié… Vraiment, ils sont bien mal élevés en province !

La messe tire en longueur et je m’ennuie… Je suis surtout vexée de me trouver au milieu d’un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si peu attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette où reposer ma pensée… où égayer mes yeux… Jamais je n’ai mieux compris que je suis faite pour la joie de l’élégance et du chic… Au lieu de s’exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offensés protestent à la fois… Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du prêtre qui officie. Ah bien, merci ! C’est une espèce de grand gaillard, tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses cheveux ébouriffés, sa mâchoire de proie, ses lèvres goulues, ses petits yeux obscènes, ses paupières cernées de noir, je l’ai bien vite jugé… Ce qu’il doit s’en payer, à table, de la nourriture, celui-là !… Et au confessionnal, donc… ce qu’il doit en dire des saletés et en trousser des jupons !… Rose, s’apercevant que je le regarde, se penche vers moi, et, tout bas, elle me dit :

— C’est le nouveau vicaire… Je vous le recommande. Il n’y en a pas comme lui pour confesser les femmes… M. le curé est un saint homme, bien sûr… mais on le trouve trop sévère… Tandis que le nouveau vicaire…

Elle claque de la langue et se remet en prière, la tête courbée sur le prie-Dieu.

Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l’air sale et brutal… Il ressemble plus à un charretier qu’à un prêtre… Moi, il me faut de la délicatesse, de la poésie… de l’au-delà… et des mains blanches. J’aime que les hommes soient doux et chic, comme était monsieur Jean…

Après la messe, Rose m’entraîne chez l’épicière… En quelques mots mystérieux, elle m’explique qu’il faut être bien avec elle, et que toutes les domestiques lui font une cour empressée…

Encore une petite boulotte — décidément, c’est le pays des grosses femmes… Son visage est criblé de taches de rousseur, ses cheveux, blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crâne, au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil à un petit balai, un chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap brun, remue comme un liquide dans une bouteille… Ses yeux, bordés d’un cercle rouge, s’éraillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces le sourire… Rose me présente :

— Madame Gouin, je vous amène la nouvelle femme de chambre du Prieuré…

L’épicière m’observe avec attention et je remarque que son regard s’attache à ma taille, à mon ventre, avec une obstination gênante… Elle dit d’une voix blanche :

— Mademoiselle est chez elle, ici… Mademoiselle est une belle fille… Mademoiselle est parisienne, sans doute ?…

— En effet, madame Gouin, j’arrive de Paris…

— Ça se voit… ça se voit, tout de suite… il n’y a pas besoin de vous regarder à deux fois… J’aime beaucoup les Parisiennes… elles savent ce que c’est que de vivre… Moi aussi j’ai servi à Paris, quand j’étais jeune… j’ai servi chez une sage-femme de la rue Guénégaud, Mme Tripier… Vous la connaissez peut-être ?…

— Non…

— Ça ne fait rien… Ah ! dame, il y a longtemps… Mais entrez donc, mademoiselle Célestine…

Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans l’arrière-boutique où se trouvent déjà réunies, autour d’une table ronde, quatre domestiques…

— Ah ! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle… gémit l’épicière en m’offrant un siège… Ce n’est pas parce que l’on ne me prend plus rien, au château… mais je puis bien dire que c’est une maison infernale… infernale… N’est-ce pas, Mesdemoiselles ?…

— Pour sûr !… répondent, unanimement, avec des gestes pareils et de pareilles grimaces, les quatre domestiques interpellées…

Mme Gouin poursuit :

— Merci !… je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le temps et crient, comme des putois, qu’on les vole, qu’on leur fait du tort… Ils peuvent bien aller où ils veulent…

Le chœur des domestiques reprend :

— Bien sûr qu’ils peuvent aller où ils veulent.

À quoi Mme Gouin, s’adressant plus particulièrement à Rose, ajoute d’un ton ferme :

— On ne court pas après, dites, mam’zelle Rose ?… Dieu merci, on n’a pas besoin d’eux, n’est-ce pas ?

Rose se contente de hausser les épaules et de mettre dans ce geste tout ce qu’il y a en elle de fiel concentré, de rancunes et de mépris… Et l’énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement désordonné des plumes noires, accentue l’énergie de ces sentiments violents.

Puis, après un silence :

— Tenez !… Parlons point de ces gens-là… Chaque fois que j’en parle, j’ai mal au ventre…

Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui suintent, s’écrie au milieu des rires :

— Pour sûr, qu’on les a quelque part…

Là-dessus, les histoires, les potins recommencent… C’est un flot ininterrompu d’ordures vomies par ces tristes bouches, comme d’un égout… Il semble que l’arrière-boutique en est empestée… Je ressens une impression d’autant plus pénible que la pièce où nous sommes est sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques… Elle n’est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui s’ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des murs que ronge la lèpre des mousses… Une odeur de saumure, de légumes fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos vêtements… C’est intolérable… Alors, chacune de ces créatures, tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s’acharne à raconter une vilenie, un scandale, un crime… Lâchement, j’essaie de sourire avec elles, d’applaudir avec elles, mais j’éprouve quelque chose d’insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût… Une nausée me retourne le cœur, me monte à la gorge impérieusement, m’affadit la bouche, me serre les tempes… Je voudrais m’en aller… Je ne le puis, et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les mêmes gestes qu’elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres qui me font l’effet d’eaux de vaisselle ; glougloutant et s’égouttant par les éviers et par les plombs…

Je sais bien qu’il faut se défendre contre ses maîtres… et je ne suis pas la dernière à le faire, je vous assure… Mais non… là… tout de même, cela passe l’imagination… Ces femmes me sont odieuses ; je les déteste, et je me dis tout bas que je n’ai rien de commun avec elles… L’éducation, le frottement avec les gens chics, l’habitude des belles choses, la lecture des romans de Paul Bourget m’ont sauvée de ces turpitudes… Ah ! les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens, elles sont loin !…

C’est Rose qui décidément obtient le plus grand succès… Elle raconte avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir :

— Tout cela n’est rien auprès de Mme Rodeau… la femme du notaire… Ah ! il s’en passe des choses chez elle…

— Je m’en doutais… dit l’une.

Une autre énonce, en même temps :

— Elle a beau être dans les curés… je l’ai toujours pensé que c’est une rude cochonne…

Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui commence son récit :

— Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour toute la journée…

Afin de m’édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse :

— Un homme louche… un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau… Ah ! il y en a des mic-macs dans son étude… à preuve que j’ai fait retirer par le capitaine des fonds qu’il y avait déposés… Oui, dame !… Mais ce n’est pas de M. Rodeau qu’il s’agit pour l’instant…

La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général :

— M. Rodeau était donc à la campagne… Qu’est-ce qu’il va faire si souvent à la campagne ?… Ça, par exemple… on ne le sait pas… Il était donc parti à la campagne… Mme Rodeau fait aussitôt monter le petit clerc… le petit gars Justin… dans sa chambre… sous prétexte de la balayer… Un drôle de balayage, mes enfants !… Elle était quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse. Elle le fait venir près d’elle… l’embrasse… le caresse… et, disant qu’elle va lui chercher ses puces, voilà qu’elle le déshabille… Et alors, savez-vous ce qu’elle a fait ?… Eh bien, tout à coup, elle s’est jetée dessus, cette goule-là, et elle l’a pris de force… de force, oui, Mesdemoiselles… Et si vous saviez de quelle manière elle l’a pris ?…

— Comment qu’elle l’a pris ?… interroge vivement la petite noiraude, dont le museau de rat s’allonge et remue…

Toutes sont anxieuses… Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare :

— Ça ne peut pas se dire à des demoiselles !…

Des « ah ! » de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour à tour indignée et émue :

— Un enfant de quinze ans… si c’est possible !… Et joli… joli comme un amour… et innocent, le pauvre petit martyr !… Ne pas respecter l’enfance… faut-il en avoir du vice dans le sang !… Paraît qu’en rentrant chez lui… il tremblait… tremblait… pleurait… pleurait… le chérubin… que c’était à vous fendre l’âme… Qu’est-ce que vous dites de ça ?…

C’est une explosion d’indignations, une avalanche de mots orduriers… Rose attend que le calme soit revenu… Elle poursuit :

— La mère est venue me conter la chose… Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d’actionner le notaire et sa femme.

— Pour sûr… ah ! pour sûr…

— Eh bien, la Justine hésite… parce que et parce qu’est-ce… Finalement, elle ne veut pas… J’ai idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu… Enfin, elle a peur… quoi !… Ah ! si c’était moi… Certes, j’ai de la religion… mais il n’y a pas de curé qui tienne… Je leur en ferais cracher de l’argent… des cents et des mille… et des dix mille francs…

— Pour sûr… ah ! pour sûr…

— Manquer une occasion comme ça ?… Malheur !

Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l’orage…

L’épicière ne dit rien… Elle a l’air gêné… Sans doute qu’elle fournit le notaire… Adroitement elle interrompt les imprécations de Rose.

— J’espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit verre de cassis avec ces demoiselles ?… Et vous, mam’zelle Rose ?…

Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d’un placard elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table, les yeux s’allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres gourmandes…

En partant, l’épicière me dit, aimable et souriante :

— Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez moi… Il faudra revenir me voir…

Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique du pays… J’aurais cru que son stock d’infamies dût être épuisé… Nullement… Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus épouvantables… Ses ressources dans la calomnie sont infinies… Et sa langue va toujours, sans un arrêt… Tous et toutes y passent ou y reviennent. C’est étonnant ce qu’en quelques minutes on peut déshonorer de gens, en province… Elle me reconduit ainsi jusqu’à la grille du Prieuré… Là, elle ne peut pas se décider à me quitter… parle encore… parle sans cesse, cherche à m’envelopper, à m’étourdir de son amitié et de son dévoûment… Moi, j’ai la tête cassée par tout ce que j’ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au cœur comme un découragement… Ah ! ces grandes pelouses sans fleurs !… Et cette immense bâtisse qui a l’air d’une caserne ou d’une prison et où il me semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne !…

Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se fait plus net… Au delà de la plaine, sur les coteaux, j’aperçois de petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges ; la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes argentées… Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques légères et charmantes… Mais je n’éprouve aucun plaisir à contempler tout cela… Je n’ai plus qu’un désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse femme, dont la voix méchante m’affole et me torture.

Enfin, elle se dispose à me laisser… me prend la main et la serre, affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit :

— Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c’est une femme bien aimable… et bien adroite… Il faudra la voir souvent…

Elle s’attarde encore… et avec plus de mystère :

— Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles !… Dès qu’on s’aperçoit de quelque chose… on va la trouver… Ni vu, ni connu… On peut se fier à elle… ça, je vous le dis… C’est une femme très… très savante…

Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité étrange, elle répète :

— Très savante… et adroite… et discrète !… C’est la Providence du pays… Allons, ma petite, n’oubliez pas de venir chez nous, quand vous pourrez… Et allez, souvent, chez madame Gouin… Vous ne vous en repentirez pas… À bientôt… à bientôt !…

Elle est partie… Je la vois qui, de son pas en roulis, s’éloigne, longe, énorme, le mur puis la haie… et brusquement s’enfonce dans un chemin où elle disparaît…

Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées… Je crois qu’il va me parler ; il ne me parle pas… Il me regarde seulement d’un air oblique, avec une expression singulière qui me fait presque peur…

— Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph…

Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents… Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l’allée qu’il ratisse…

Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris… Et pourquoi ne m’adresse-t-il jamais la parole ?… Et pourquoi ne répond-il jamais, non plus, quand je lui parle ?


À la maison, Madame n’est pas contente… Elle me reçoit très mal, me bouscule :

— À l’avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors…

J’ai envie de répliquer, car je suis agacée, irritée, énervée… mais, heureusement, je me contiens… Je me borne à bougonner un peu.

— Qu’est-ce que vous dites ?…

— Je ne dis rien…

— C’est heureux… Et puis, je vous défends de vous promener avec la bonne de M. Mauger… C’est une très mauvaise connaissance pour vous… Voyez… tout est en retard, ce matin, à cause de vous…

Je m’écrie, en dedans :

— Zut !… zut !… et zut !… Tu m’embêtes… Je parlerai à qui je veux… je verrai qui me plaît… Tu ne me feras pas la loi, chameau…

Il a suffi que j’entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux méchants et ses ordres tyranniques, pour que fût effacée instantanément l’impression mauvaise, l’impression de dégoût que je rapportais de la messe, de l’épicière et de Rose… Rose et l’épicière ont raison ; la mercière aussi a raison… elles ont toutes raison… Et je me promets de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l’épicière… de faire de cette sale mercière ma meilleure amie… puisque Madame me le défend… Et je répète intérieurement, avec une énergie sauvage :

— Chameau !… chameau !… chameau !…

Mais j’eusse été bien mieux soulagée si j’avais eu le courage de lui jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure…


Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur et Madame sont sortis en voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur, toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont fermés à clé… Qu’est-ce que je disais ?… Ah bien… merci !… Pas moyen de lire une lettre, et de se faire des petits paquets…

Alors, je suis restée dans ma chambre… J’ai écrit à ma mère, à monsieur Jean, et j’ai lu : En famille… Quel joli livre !… Et qu’il est bien écrit !… C’est drôle, tout de même… j’aime bien entendre des choses cochonnes… mais je n’aime pas en lire… Je n’aime que les livres qui font pleurer…


Au dîner, on a servi le pot-au-feu… Il m’a semblé que Monsieur et Madame étaient en froid. Monsieur a lu le Petit Journal avec une ostentation provocante… Il froissait le papier, en roulant de bons yeux, comiques et doux… Même quand il est en colère, les yeux de Monsieur restent doux et timides. À la fin, sans doute pour engager la conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s’est écrié :

— Tiens !… Encore une femme coupée en morceaux…

Madame n’a rien répondu… Très raide, très droite, austère dans sa robe de soie noire, le front plissé, le regard dur, elle n’a pas cessé de songer… À quoi ?…

C’est peut-être à cause de moi que Madame boude Monsieur…