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Le Journal de Walter Scott

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Le Journal de Walter Scott
Revue des Deux Mondes3e période, tome 112 (p. 213-224).

Walter Scott regrettait dans son âge mûr de n’avoir pas tenu dès sa jeunesse un journal de sa vie ; il se reprochait d’avoir perdu ainsi le souvenir de beaucoup de choses intéressantes et privé sa famille et le public de quelques informations curieuses. Cet homme qui avait connu tant d’hommes de tous les pays et de toutes les conditions, qui avait frayé avec les paysans d’Ecosse comme avec les grands politiques de l’Angleterre, avec les princes et les rois, ce greffier des sessions de la cour d’Edimbourg, qui, devenu baronet et grand châtelain, avait vu passer ou séjourner dans sa demeure presque royale tant de personnages marquans, tant d’originaux de tout genre, cet écrivain doublé d’un homme d’affaires, qui, après avoir joui longtemps de sa gloire et d’une prospérité presque sans exemple, avait connu le malheur et les détresses, était un de ces mortels privilégiés auxquels on ne peut en vouloir de s’intéresser beaucoup à eux-mêmes et de se croire en droit d’intéresser les autres en leur racontant leurs souvenirs et leurs rêves, leurs chagrins, leurs joies et leurs déconvenues.

Ce ne fut qu’à l’âge de cinquante-deux ans que, pris d’un tardif repentir, il projeta de consigner dans un volume in-quarto relié en vélin et muni d’une forte serrure toutes ses pensées, ses imaginations, ses rêves et les menus incidens de ses journées. De 1825 jusqu’en 1832, année de sa mort, il demeura fidèle à sa résolution. Ce journal a été récemment publié à Edimbourg [1]. Les éditeurs, trop consciencieux peut-être, se sont fait un devoir de le reproduire intégralement ; ils auraient pu sans inconvénient l’abréger, l’émonder. Johnson recommandait à Boswell d’écrire son journal, mais de n’y jamais parler de la pluie, du beau temps et d’autres fadaises du même genre, like trumpery. Walter Scott s’intéressait vivement à la pluie, au soleil, au vent, à la neige, qui affectaient son humeur et ses nerfs, et il n’y avait pas pour lui de fadaises. Il parlait de tout dans son in-quarto à serrure, où les petites choses tiennent quelquefois plus de place que les grandes. A la vérité, il nous importe peu de savoir que, le 30 décembre 1825, il a pris son repas du soir tête-à-tête avec son secrétaire, sa femme et sa fille, que le 29 juin 1826 il a bu en compagnie de deux de ses amis une bouteille de Champagne, une bouteille de Bordeaux, un verre ou deux de Porto, un grand verre de whiskey, que, le 10 août 1827, il a perdu plus d’une heure à chercher ses plumes, ses épreuves et ses lunettes, que tel autre jour il a fumé sans remords deux cigares après son dîner.

Ces détails avaient sans doute quelque valeur pour lui. Il a raconté lui-même que, chaque dimanche, le ministre des Cumbrays, misérables petites îles situées à l’embouchure de la Clyde, priait le Seigneur de répandre ses bénédictions et ses grâces sur la grande et la petite Cumbray, et ajoutait : « Dans ta pitié n’oublie pas les îles adjacentes de la Grande-Bretagne et d’Irlande. » Les égotistes ont tous leurs îles Cumbrays, qui leur paraissent des portions importantes de ce vaste univers, et on est toujours égotiste quand on écrit son histoire ; mais il est bon de ne pas tout publier. Heureusement, il y a autre chose dans le journal de Walter Scott. Si on éprouve parfois quelque impatience en parcourant ces neuf cents pages, on est récompensé de ses peines : l’auteur d’Ivanhoé et des Puritains d’Ecosse s’y révèle tout entier et nous apparaît comme un caractère aussi noble qu’original. Ses éditeurs avaient mis sa gloire à une redoutable épreuve en ne supprimant rien ; leur zèle imprudent ne l’a point compromise, ils n’ont réussi à diminuer ni l’homme ni l’écrivain.

Dès le premier jour qu’il l’avait vu, Walter Scott avait pris en goût Thomas Moore. Cet homme de petite, de très petite taille, l’avait séduit par sa franchise virile, par l’aisance de ses manières, par ses façons de gentilhomme, exempt de toute prétention comme de toute pédanterie. Il s’était rappelé, en liant connaissance avec lui, que Byron les associait souvent dans son souvenir et parlait de l’un et de l’autre sur le même ton d’estime. « Nous nous ressemblons pourtant bien peu, disait-il. Moore a beaucoup vécu dans le monde où l’on s’amuse et moi à la campagne avec des gens d’affaires, quelquefois avec des politiciens. Moore est un grand savant, je ne le suis guère. Il est démocrate, je suis aristocrate, sans compter qu’il est Irlandais, que je suis Écossais et que chacun de nous est bien de son pays. Mais voici ce qui nous est commun : nous sommes, lui et moi, des compagnons de belle humeur, s’occupant plus de jouir de la vie que de maintenir notre dignité de lions, et tous deux nous avons trop vu le monde et nous le connaissons trop bien pour ne pas mépriser cordialement l’importance imaginaire de ces gens de lettres qui cheminent le nez au vent, et me font toujours penser au personnage que Johnson rencontra dans une taverne et qui s’appelait lui-même le grand Twalmley, inventeur d’un nouveau fer à repasser. »

Il disait aussi : « Moore est un musicien et un artiste, et en ceci nous différens. » C’était en effet un artiste accompli que le délicieux poète auquel nous devons Lalla Rookh et les Mélodies irlandaises ; Walter Scott, quant à lui, ne se piquait pas de l’être. Il pensait que les arts sont destinés à remuer le cœur humain, à exciter l’étonnement, la joie, la pitié, la terreur, à nous procurer des émotions comme aussi à calmer, à tromper nos inquiétudes. Il ne leur en demandait pas davantage, et les questions d’exécution, de forme, n’avaient à ses yeux qu’une médiocre importance. A en juger par certains passages de son journal, on pourrait s’imaginer que la poésie n’était pour cet Écossais qu’une sorte d’industrie un peu plus raffinée que les autres. Un filateur connaît exactement la puissance des machines qu’il emploie et la somme de travail qu’elles peuvent fournir en un jour. Walter Scott savait exactement le nombre de pages qu’il pouvait écrire d’un lever à un coucher de soleil, à la condition toutefois que les séances de la cour ou des conseils d’administration qu’il présidait ne fussent pas trop longues, ou qu’il ne cédât pas à l’envie d’aller courir les bois avec ses chiens.

Il n’était content de lui que lorsqu’il avait accompli sa journée normale de travail, c’est-à-dire écrit six pages serrées, équivalant à peu près à vingt-quatre pages d’impression. Au surplus, il ne se relisait jamais qu’en corrigeant ses épreuves. Son gendre, John Lockhart, lui reprochait quelquefois de laisser échapper des solécismes. — « A la bonne heure, répondait-il, je tâcherai de m’en souvenir ; mais, après tout, j’écris comme je parle, à la seule fin de me faire comprendre, et je me soucie de mes solécismes aussi peu que des mots écossais qui se glissent dans ma conversation. » — Il estimait, comme le bailli de Goldsmith, que chaque homme a sa façon particulière de s’exprimer, qu’elles sont toutes bonnes pourvu qu’elles soient naturelles, et que la grammaire est une superstition dangereuse.

S’il faisait bon marché de la grammaire, il avait peu de scrupules en matière de composition. Ce grand improvisateur méditait longtemps son sujet, mais ne faisait jamais de plan : — « J’ai terminé, hier soir, le deuxième volume de Woodstock, je dois commencer le troisième ce matin, et je n’ai pas la moindre idée de la manière dont doit se dénouer mon histoire. Je suis exactement dans la même situation que lorsqu’il m’arrivait autrefois de m’égarer dans quelque pays où je n’étais jamais venu. Je cherchais le chemin le plus agréable et, à son défaut, je m’accommodais du premier qui se présentait… Ma seule préoccupation a toujours été de faire mon possible pour rendre intéressant ou amusant le chapitre que j’écrivais, et j’abandonnais le reste au destin. »

il appelait lui-même sa façon de composer une méthode de hasard et d’aventure, hab nab at a venture. Il la jugeait périlleuse et n’avait garde de la recommander à la jeunesse. Mais sa liberté lui était chère ; avait-il d’avance tracé sa route, il lui semblait, selon sa propre expression, « qu’il n’y avait plus de soleil dans son paysage. « Il a désespéré plus d’une fois de sortir de quelque mauvais pas où l’avait engagé sa folle imprévoyance ; il se mettait au lit en se donnant au diable ; mais il se disait : « Dormons sur nos deux oreilles, nous trouverons notre idée demain matin à sept heures sonnantes. » A sept heures, il la trouvait. Il avait découvert qu’un léger excès de table ne nuisait pas à la netteté miraculeuse de ses réveils ; au besoin, il recourait à la magnésie, et le chaos se débrouillait. Il n’est jamais demeuré court ; sa riche et féconde imagination, dont le revenu dépassait toujours la dépense, lui a fourni, dans tous les cas embarrassans, le moyen de se tirer d’affaire ; mais ses moyens étaient souvent des expédiens, et le lecteur attentif s’en aperçoit.

Les faiblesses mêmes et les défauts d’un écrivain aussi admirablement doué que Walter Scott aident à son succès. S’il avait été plus artiste, s’il avait eu le goût plus raffiné et le culte de la forme, s’il avait eu aussi plus de subtilité dans le sentiment, plus de profondeur ou d’élévation dans la pensée, moins de mépris pour la métaphysique, sa gloire en eût souffert. C’est pour l’homme moyen qu’il a écrit, et dès le premier jour, l’homme moyen a compris tout ce qu’il lui disait. Il attribuait lui-même son étonnante popularité à son naturel aventureux, aux entraînemens de sa plume et à sa très humaine bonhomie : — « Je sens bien, écrivait-il le 16 juin 1826, que s’il y a quelque chose de bon dans ma poésie et dans ma prose, c’est un laisser-aller, une hâte, une franchise de composition, a hurried frankness, qui plaît aux soldats, aux marins et à tous les jeunes gens d’humeur active et hardie. Je ne suis pas un poète à sonnets et à soupirs. »

Ce bonhomme, très avisé, aurait pu ajouter qu’il possédait à un degré rare le sens du pittoresque, le don d’intuition et, ce qui est plus précieux encore, le don de la vie. Il a renouvelé le roman historique en donnant aux hommes, aux mœurs, aux événemens et aux siècles leur vraie couleur. Il avait dû faire à cet effet de longues recherches, d’immenses lectures ; mais il s’appliquait à dissimuler sa science. Il reprochait à ses imitateurs d’alourdir leurs œuvres par l’étalage d’une érudition fraîchement acquise. La sienne était passée dans son sang ; il n’avait plus besoin de compulser des chroniques et des légendes, il n’avait que la peine de se souvenir. A sa puissante mémoire imaginative, il joignait une vivacité d’impressions qu’il a conservée jusqu’à sa mort. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait, les moindres incidens de sa vie lui servaient à mieux comprendre les hommes et les choses d’autrefois, et à donner à ses fictions un air de réalité. Tout entier à son idée et rapportant tout à son sujet, les objets les plus indifférens lui fournissaient des inspirations. Il se comparait lui-même à une vieille femme que le bruit de son rouet excite à chanter.

Il pensait, comme il l’a dit dans la préface d’Ivanhoé, que dans tous les temps les passions humaines ont été les mêmes, que de siècle en siècle les opinions, les sentimens n’ont différé que par le costume. Ces barons normands qu’il a si bien peints, ces chevaliers hâbleurs et narquois, insolens et gouailleurs, à la langue aussi pointue que leurs souliers, il en avait rencontré plus d’un dans le beau monde de Londres, et c’est d’après nature qu’il les a dessinés. Ses franklins saxons, grands buveurs et gros mangeurs, au long manteau, aux épaules carrées, à l’épaisse mâchoire, à la démarche aussi lourde que leurs pensées, il les avait étudiés sur le vif, en conversant avec tel gentilhomme campagnard de son voisinage. Il avait passionnément aimé dans sa jeunesse Williamina Belches, fille unique et héritière de l’ancienne famille d’Invermay ; cet amour malheureux lui avait brisé le cœur, il avait eu beaucoup de peine, nous dit-il, à le raccommoder, et jusqu’à la fin, quand il le regardait de près, il y voyait la fêlure. Williamina Belches lui a servi trois fois de modèle, lui a fourni trois de ses héroïnes, et c’est à elle que nous devons les pages les plus exquises du Chant du dernier ménestrel, de Rokeby et de Redgauntlet. Ses romans, à quelque époque qu’ils se passent, sont pleins de choses vues. Les pédans l’accusaient de coudre le neuf au vieux, de mêler le moderne à l’antique, le présent au passé. Il les laissait dire : ce n’était pas un péché, c’était un secret, c’est ainsi qu’il s’y prenait pour ressusciter les morts.

Il avait un autre secret : il avait reçu de la nature une sérénité d’âme, qu’il a répandue dans ses récits. Comme tous les romantiques d’Allemagne et d’Angleterre, il admirait en dévot les vieilles coutumes, les vieilles légendes et les châteaux délabrés ; mais s’il partageait leurs goûts, il ne ressentait pas comme eux la nostalgie du passé et la mélancolie des ruines. Ce conservateur n’était pas un réactionnaire ; il n’y avait pas de place dans son cœur pour les regrets. Il rêvait beaucoup, et ses rêveries n’étaient jamais sombres. Les Irlandais, qu’il appelait les Gascons du royaume-uni, lui plaisaient parce qu’ils étaient gais : « Tandis qu’un Écossais, disait-il, pense au jour du terme ou, s’il n’a rien à craindre de ce côté, aux peines éternelles, tandis qu’un Anglais se fait dès ici-bas un enfer de son intérieur parce que son muffin a été mal rôti, l’âme de Pat est toujours tournée à la drôlerie, to fun and ridicule. » Comme Pat, il était naturellement gai et facile à amuser. Il remerciait le ciel de lui avoir donné un ressort, une élasticité d’âme, qui lui permettaient de porter légèrement le poids du jour. Il laissait à d’autres le plaisir de creuser dans le noir, de se noyer dans leurs chagrins.

Il avait bien l’esprit de son état et toutes les marques d’une irrésistible vocation. Il était né pour devenir un admirable conteur. Qu’ils s’appellent l’Arioste ou Le Sage, Mendoza ou Alexandre Dumas, les vrais conteurs, ceux qui content aussi naturellement que l’oiseau vole ou chante, sont toujours d’un naturel gai et optimiste. Ils admettent assurément qu’il se passe dans ce monde beaucoup de choses fâcheuses, funestes, absurdes et déplorables ; mais pour peu qu’elles méritent d’être racontées, ils bénissent la Providence qui les approvisionne de sujets. « Apprenez de moi, mistress Hodoway, s’écriait l’antiquaire Oldbuck, que la médecine vit de nos maladies, le clergé de nos péchés et la justice de nos sottises et de nos malheurs. » Sottises, malheurs et péchés, le conteur vit de tout cela, et il trouve que ce misérable monde a du bon. Walter Scott se vantait de n’avoir pas d’autre muse que sa belle humeur ; c’était la seule qu’il invoquât. Quoiqu’il eût le pied bot et que ses rhumatismes l’aient souvent tourmenté, aucun poète de ce siècle ne fut plus étranger à nos mélancolies feintes ou sincères, à notre pessimisme dogmatique et pédant, à notre philosophie morose, à notre hystérisme littéraire. C’est par là qu’il est si loin de nous, c’est par là qu’il s’est perdu dans notre estime. Nous ne goûtons plus que les talens qui ressemblent à des maladies.

Walter Scott était un romantique de belle humeur, un conteur de tragiques légendes, qui avait l’imagination gaie ; ce fut son originalité comme écrivain. Son caractère valait son génie ; il fut un parfait gentleman de lettres, exempt de tous les défauts de sa profession. Au temps de sa jeunesse, comme il l’a remarqué lui-même, il était de tradition d’obliger tout jeune Écossais, quels que fussent ses goûts, son tempérament, ses aptitudes, à faire des études d’avocat ou un apprentissage dans le cabinet d’un avoué. « Les Écossais regardent Thémis comme la plus puissante des divinités. L’enfant est stupide, la loi lui aiguisera l’esprit ; est-il trop vif, trop ardent, la loi le calmera ; a-t-il du bien, il ne tiendra qu’à lui de devenir shérif ; est-il pauvre, il se souviendra que les plus riches avocats ont commencé par être gueux. » Quoiqu’il rêvât de porter un jour l’épaulette, on le condamna, lui aussi, à devenir homme de loi. Il avait été clerc chez son père ; il débuta au barreau, devint shérif du comté de Selkirk, puis greffier des sessions à Edimbourg. Il s’acquitta toujours de ses fonctions avec une irréprochable probité et sans dégoût ; il était homme de conscience, et rien ne le dégoûtait ; infiniment curieux, il avait découvert de bonne heure que tout peut servir à tout. Mais il avait des loisirs, il sut les employer. « Dès le premier jour où je reconnus qu’une profession littéraire était ma vraie destinée, écrivait-il en 1825, je résolus de faire tous mes efforts pour me dépouiller de cette sensibilité irritable ou, pour trancher le mot, de cette vanité qui rend misérable et ridicule toute la race des poètes. Je n’ai rien négligé pour étouffer en moi cet amour des complimens et des louanges qui est leur tourment et leur supplice. »

Jamais homme de lettres n’eut une modestie plus vraie, ne se jugea avec plus de candeur et n’eut plus de mérite à ne pas se surfaire. Quand il arrivait à Londres, toutes les portes s’ouvraient devant lui, toute l’aristocratie anglaise briguait l’honneur de lui faire fête, et le souverain s’empressait de l’inviter à dîner. A peine débarquait-il à Paris, les dames de la Halle lui apportaient d’énormes bouquets et lui adressaient « des discours pleins d’huile et de miel. » Le lendemain, des princesses russes, qui s’étaient promis de traverser les mers pour le voir, le suppliaient de leur accorder une audience. « J’assistais ce soir au raout de l’ambassadrice d’Angleterre. Il y avait là une foule de femmes du premier rang, et si les paroles douces, tombant de jolies lèvres, pouvaient procurer une indigestion, j’aurais demandé grâce. On peut avaler une grande quantité de crème fouettée sans qu’elle incommode un vieil estomac. »

A vrai dire, certains complimens venus de bons endroits ne lui étaient point indifférens, et quand il recevait une lettre de Goethe, il se félicitait d’être apprécié par « le Voltaire de l’Allemagne. » Mais les éloges du vulgaire le touchaient peu ; il eût dit volontiers comme la danseuse d’Horace : Satis est équités mihi plaudere. Un jour, son éditeur le somma de retrancher quelques passages d’une préface où il parlait de lui-même sur un ton trop cavalier : « Ne crachez pas dans le plat, vous en dégoûterez le public. » Mais il ne prenait pas le public au sérieux ; il pensait que les gens capables de juger une œuvre littéraire sont bientôt comptés, que les autres sont les esclaves irréfléchis de la mode : « Ayez un nom, et on admirera toutes les sottises que vous écrirez ; n’ayez pas de nom, et vous pourriez écrire comme Homère sans plaire à âme qui vive. Je suis l’enfant gâté du succès. » Il décourageait par sa froide réserve les empressemens souvent intéressés de ses admirateurs. Il voulait qu’on fût simple et rond comme lui, et qu’on lui parlât de toute autre chose que de ses livres. Il avait une égale aversion pour les pontifes et pour les cuistres, pour les quémandeurs de louanges et pour ce qu’il appelait le « quiétisme de la fatuité. »

La gloire a ses charges, la sienne en avait beaucoup, et il y était plus sensible qu’aux jouissances qu’elle procurait à son amour-propre. Il se plaignait que quiconque avait une plume, une écritoire et une feuille de papier à dépenser s’arrogeait le droit de lui écrire, que sa correspondance lui coûtait, année commune, plus de cent livres sterling. Tout le monde voulait avoir son portrait. Dans le cours d’une seule année, il avait eu affaire à trois artistes célèbres, Newton, Leslie et Wilkie. Son chien Maida, qu’on obligeait de poser avec lui, avait pris les peintres en horreur, et il suffisait de lui montrer un pinceau pour qu’il détalât à toutes jambes.

Parmi les innombrables inconnus, « qui décochaient des lettres au grand homme, » il y avait des empressés qui, ayant appris qu’il était veuf, lui offraient leurs honorables services pour lui faire épouser une duchesse douairière. La plupart étaient d’effrontés solliciteurs, et si donnant, si libéral, si miséricordieux qu’il fût, il ne pouvait suffire à toutes les demandes. Une veuve, qui se vante d’avoir lu Marmion et la Dame du lac, le met en demeure de payer les frais d’éducation de son fils ; elle s’engage en retour à lire tous ses romans. « Cela m’a fait penser à Miguel Turra, à qui Sancho disait : « N’avez-vous pas autre chose encore à demander, mon brave homme ? » Mais que sont les exigences d’un brave homme à côté de celles d’une brave femme, surtout quand elle est veuve ? Croyez-moi, une veuve indigente, chargée de famille, est un des animaux les plus impudens qu’on puisse rencontrer ici-bas. » Un certain capitaine Campbell, obéissant à une impulsion mystérieuse, l’invite à lui prêter 50 livres. « N’ayant pas ressenti d’impulsion correspondante, j’ai décliné une demande qui pourrait m’être faite aussi raisonnablement par tout autre Campbell que je ne connais pas, et une autre impulsion a déterminé l’homme aux cinquante livres à m’écrire une lettre d’injures sur mes ouvrages et mon affreux égoïsme. » Un capitaine de vaisseau de la marine danoise brûle du noble désir d’aller se battre pour l’indépendance de la Colombie ; il a rêvé que sir Walter Scott se faisait un plaisir de lui avancer la somme. « Je commence à croire avec Joseph Surface qu’il est fâcheux d’avoir un trop bon caractère. » Quelquefois aussi on s’en trouve bien. Durant son dernier séjour à Londres, la charmante miss Shelley le conjura de lui octroyer une boucle de ses cheveux gris. Il y consentit à la condition qu’on lui permettrait de prendre un baiser ; le marché fut bientôt conclu, et cette fois tout le monde fut content. Mais les indiscrétions déplaisantes sont beaucoup plus fréquentes que les autres, et cependant Walter Scott pardonnait plus facilement à toutes les veuves impudentes, à tous les capitaines Campbell de la terre qu’aux amis trop zélés, qui le comparaient à Shakspeare. « Les imbéciles ! s’écriait-il. Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. »

Il n’était pas seulement un gentleman de lettres, supérieur à toutes les petites vanités ; il était un vrai sage, un philosophe pratique, doué d’une force d’âme peu commune. Il se vantait qu’il y avait dans sa famille une disposition naturelle au stoïcisme et qu’il en tenait. Ce stoïcien n’était pas un ascète ; il ne niait point, comme Épictète, que la douleur fût un mal, il ne méprisait pas le plaisir, il aimait à bien vivre. Il comparait son corps et son âme à ses deux chambres et Walter Scott à un bon souverain, qui s’appliquait à rester en de bons termes avec les deux moitiés de son parlement. Mais il était stoïcien par le prodigieux empire qu’il avait sur lui-même, par une persévérance héroïque dans ses résolutions, par l’énergie intense de sa volonté. Dans sa jeunesse, malgré son pied bot, malgré ses diverses infirmités, il avait réussi par ses efforts obstinés à devenir un habile et hardi cavalier, à grimper aux arbres, à jouer du bâton comme les plus robustes de ses camarades, et il se souvenait avec plaisir des prouesses qu’il avait accomplies « dans les combats de Bacchus, de Vénus et de Mars. » Il fit dans son âge mûr d’autres tours de force plus étonnans encore, et nous savons par un de ses secrétaires, M. Laidlaw, qu’étant gravement malade, il lui dictait de son lit quelques-unes des pages les plus amusantes d’un de ses romans, en mêlant aux plaisanteries qu’il faisait débiter par ses personnages les cris que lui arrachaient des souffrances aiguës.

On ne peut savoir exactement ce qu’il faut penser d’un homme avant de l’avoir vu aux prises avec le malheur. Walter Scott avait plus de cinquante ans lorsqu’il perdit sa fortune. Le coup fut terrible ; il plia un instant la tête, mais il resta debout. Les pages de son in-quarto où il a raconté ses angoisses et ses courageuses résignations sont les plus intéressantes de son journal. Nous avons tous nos faiblesses. S’il parlait de son talent avec une excessive modestie, et du talent des autres avec égards et souvent avec tendresse, il avait l’orgueil du propriétaire, du châtelain. Il avait fait d’Abbotsford un manoir magnifique, seigneurial, presque princier, où il se plaisait à offrir à tout venant une hospitalité charmante et un peu fastueuse. La terre, disait-il, avait été « son éternelle tentation, sa Dalilah. » Trop désireux d’arrondir son domaine, il avait contracté des emprunts, anticipé sur ses rentrées. Lorsqu’en 1825, son éditeur, dont il était l’associé, eut succombé dans une crise de librairie où trois grandes maisons firent faillite, Walter Scott se trouva devoir près de 130,000 livres sterling : — « Skene, dit-il à un de ses amis en apprenant la terrible nouvelle, la main que je vous tends est celle d’un gueux, je suis ruiné de fond en comble ! » — Il n’avait rien à craindre pour ses enfans ; ils étaient placés, ils étaient pourvus ; mais il ne pouvait se consoler d’être chassé de chez lui. Allait-on vendre Abbotsford, les bois qu’il avait plantés, les allées qu’il avait tracées ? Il pensait aussi à ses chiens, qui, pendant des années peut-être, attendraient vainement son retour. S’il fallait se séparer d’eux à jamais, il se promettait de leur trouver de bons maîtres capables de les prendre en amitié parce que Walter Scott les avait aimés. Il croyait à de certains momens les entendre geindre, hurler : « Je déraisonne, mais c’est vraiment ce qu’ils feraient s’ils se doutaient de ce qui m’arrive. »

Il pensait à ses chiens, il pensait aussi à ses créanciers, qu’il était résolu à satisfaire. Sa plume lui restait et son immense popularité, et il se promit de tant travailler, que la médisance ne pourrait l’accuser d’avoir fait tort d’un penny à qui que ce fût. Un accord fut passé, Abbotsford ne fut pas mis en vente, il en conserva la jouissance ; mais il avait 130,000 livres à rembourser. Dès le lendemain du désastre, il était au travail, et il griffonnait du matin au soir : — « Adieu, ma chère indépendance ! adieu les fêtes de l’imagination ! Je n’aurai plus le voluptueux plaisir de me promener le matin la tête pleine d’idées limpides et riantes, et de les jeter à la hâte sur le papier, en leur demandant de se transformer au bout du mois en plantations, en bosquets, en déserts défrichés. » — Il taillait sa plume, et s’écriait : — « Patience, mon cousin, battez les cartes ! » — Ou se souvenant du mot du comte de Pembroke aux religieuses expulsées de Wilton, il disait à sa Muse : — « Allez filer, vieille rosse, allez filer ! » — Il se disait aussi en français : — « Debout, debout, Lyciscas ! .. Il faut cultiver notre jardin ! » — Un gros nuage avait passé sur son soleil ; le nuage s’était dissipé, et sa gaîté lui était revenue. Il lui semblait par instans qu’un homme ruiné jouit de grands avantages, qu’il avait senti tomber de ses épaules un riche manteau doré, mais lourd et encombrant, que se trouvant désormais dispensé de cent petits devoirs publics, des dépenses et des fatigues d’une grande hospitalité, des sacrifices de temps qu’elle entraine, il marchait dans la vie d’un pas plus ferme et plus léger.

Comme tous les Écossais, il avait l’esprit de discussion, le goût de la dispute, pruritus disputandi. Il ergotait quelquefois contre l’aveugle destin, il se plaignait d’être à la chaîne et que ses nouveaux devoirs lui laissaient à peine un moment pour ses plaisirs. Il se représentait la morale comme une vieille pédante à coiffes, vêtue d’une robe de soie noire à l’ancienne mode, ressemblant trait pour trait à une lady de sa connaissance qui lui plaisait peu, l’œil gris clair, l’expression dure et chagrine, la tête agitée d’un mouvement nerveux, tenant d’une main une canne d’ébène et de l’autre une montre d’or à répétition, « à laquelle elle faisait sonner tous les quarts comme si on avait la moindre envie de les entendre. » — « Le temps est beau, lui disait-il ; j’irai courir les bois, mes chiens et mon domestique m’attendent ; j’ai juré de faire aujourd’hui quelque chose qui m’amuse. — A quoi pensez-vous ? lui répondait-elle. Vous fumez un cigare après votre dîner, vous buvez du thé, autant de momens perdus. Non, vous n’irez pas au bois ; vous avez encore trois grandes pages à écrire pour achever votre tâche de ce jour. » — Il la traitait de sotte femelle, l’envoyait au diable, et, l’oreille basse, il retournait à son ouvrage. Il lui arriva d’écrire un volume en moins de deux semaines, et de la fin de 1825 au 10 juin 1827, il avait diminué sa dette de près de 700,000 francs.

Au fond, ses devoirs et ses chagrins lui plaisaient ; il avait toujours eu la passion des rudes besognes, il ne comprenait pas qu’on pût vivre sans travailler. Il croyait fermement à l’immortalité de l’âme ; il eût refusé d’y croire s’il avait pu penser que les bienheureux n’ont d’autre occupation que de se croiser les bras et d’écouter d’éternels concerts.

Il aimait à se persuader que la Providence leur délègue généreusement une portion de ses pouvoirs, qu’elle les emploie à veiller sur les royaumes de la terre ou à gouverner et à raccommoder quelques-uns des mondes répandus dans l’espace infini. Il laissait les houris aux musulmans ; mais il aurait mieux aimé mourir tout de bon que de revivre pour ne rien faire. Il tenait pour certain que Dieu fait travailler les justes, qu’il les occupe à revoir et à corriger ses épreuves.

En attendant, il travaillait pour ses créanciers plus que pour sa gloire. Aucun de ses ouvrages ne lui rapporta plus d’argent que son histoire de Napoléon, de celui qu’il appelait Boney. Il l’avait bâclée avec une précipitation fiévreuse, et, en Angleterre même, elle fut froidement accueillie. Si précieux que fussent les documens mis à sa disposition par le gouvernement anglais, jamais un grand sujet ne fut traité avec moins de grandeur. Ce sage était le moins spéculatif des hommes ; il détestait la révolution, et les philosophes sont seuls capables de comprendre ce qu’ils n’aiment pas. Mais, ce qui peut étonner davantage, ce poète ne s’est pas laissé séduire un instant par le charme tragique d’une miraculeuse destinée, cet admirateur des vieilles chroniques a raconté en avocat disert, doublé d’un moraliste maussade, le chapitre de l’histoire moderne qui ressemble le plus à une légende. Il n’avait eu cette fois d’autre muse que ses créanciers et ses préjugés. « Pauvre Walter Scott ! a dit Henri Heine. Si tu avais été riche, tu n’aurais pas écrit ce livre né par une inspiration banqueroutière et qui t’a été si bien payé. Louez-le, bons bourgeois ! Louez-le, philistins du monde entier, et vous, épiciers vertueux, qui sacrifiez tout pour payer des billets à échéance ! Seulement n’exigez pas que je le loue, moi aussi ! »

Que son Boney lui soit pardonné ! Si pressans que fussent ses créanciers, il a fait d’autres livres qui ont honoré sa vieillesse. Dès qu’il se retrouvait dans le monde des fictions, sa belle humeur lui revenait, et il recouvrait sa verve, ses grâces d’autrefois. Malgré les dures nécessités qui pesaient sur lui, son imagination était restée jeune et fraîche ; il était aussi sensible que jamais à la beauté des paysages et des figures : « La beauté des femmes, disait-il, n’est plus et ne sera désormais pour moi qu’une image ; mais je la contemple avec la dévotion tranquille d’un vieil adorateur, qui ne brûle plus d’encens sur l’autel, mais qui offre encore son cierge, en ayant bien soin de ne pas s’y brûler les doigts. » Lorsqu’en 1831, profondément atteint dans sa santé, perclus de douleurs, à moitié paralytique, ses médecins l’envoyèrent en Italie et qu’il s’y rendit sur un bâtiment de l’État, ce fut avec ses yeux de jeune homme et de poète qu’il vit Gibraltar, Alger, Malte et le Vésuve. Il notait dans son journal les aventures de brigands qu’on lui narrait, et il s’intéressa vivement à un gros petit in-douze de la bibliothèque de Naples, renfermant les contes de ma mère l’Oie écrits en dialecte napolitain.

L’Italie ne lui avait pas rendu la santé, ses forces diminuaient rapidement. Il n’eut que le temps de regagner Abbotsford ; quand il y arriva accompagné de son gendre et de ses deux filles, il n’était que l’ombre de lui-même. Le lendemain de son retour, on le promena dans une chaise roulante à travers les allées de son jardin ; il admira ses gazons, ses boulingrins, ses roses, et il déclara qu’il avait vu bien des choses dans ses voyages, mais que rien dans l’univers ne valait sa maison. Quelques jours plus tard, il voulut revoir son cabinet de travail, on ouvrit devant lui son secrétaire, il se fit donner du papier, une plume ; mais elle glissa entre ses doigts : il ne pouvait plus écrire, il laissa retomber sa tête sur ses oreillers, et on vit de grosses larmes descendre lentement le long de ses joues. Le 21 septembre 1832, s’étant fait porter près d’une fenêtre, il contempla longtemps la vallée, le ciel, le visage de la femme qui le soignait, et, sentant venir sa fin, il dit : « Je saurai tout avant ce soir. » Ses conjectures se sont-elles réalisées ? Lui a-t-on donné quelque planète à garder et à gouverner ? Pour que son bonheur fût pur et plein, il faudrait que cette planète fût un monde très animé, qu’il s’y passât beaucoup d’histoires tristes ou gaies, qu’il eût la joie de les raconter et qu’il trouvât autour de lui des séraphins et des archanges éternellement curieux de les entendre. Il n’y a pas d’autre paradis pour les conteurs.


G. VALBERT.


  1. The Journal of sir Walter Scott, 1825-32, from the original manuscript at Abbotsford. EdinJburgh ; David Douglas.