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Le Journalisme allemand

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Anonyme
Le Journalisme allemand
Revue des Deux Mondes3e période, tome 9 (p. 201-211).
LE
JOURNALISME ALLEMAND

Die deutschen Zeitschriften und die Entstehung der öffentlichen Meinung, ein Beitrag zur Geschichte des Zeitungswesens, von Heinrich Wuttke, zweite bis auf die Gegenwart fortgeführte Auflage, Leipzig 1875.

Sous ce titre : les Journaux allemands et comment se forme l’opinion publique, un professeur de l’université de Leipzig, M. Wuttke, vient de publier un livre fort curieux à lire, mais qui ne pouvait recommander l’auteur à la bienveillance des journalistes de son pays. « Vous allez vous fâcher contre moi, je ne m’en soucie guère, » disait l’abbé Conti au grand Newton. C’est à peu près ce que répond M. Wuttke aux nombreux ennemis que lui ont suscités la franchise et les honnêtes indiscrétions de sa plume. Il s’attendait bien qu’on crierait, qu’on clabauderait contre lui ; son attente n’a pas été trompée. On l’a accusé d’être un de ces mélancoliques, de ces atrabilaires, mécontens de leur partage dans ce monde, lesquels se soulagent de leur bile en la déversant sur tout ce qui leur déplaît et particulièrement sur les gens d’esprit qui réussissent à bien conduire leurs affaires sans se brouiller avec les tribunaux. Les plus modérés de ses désapprobateurs l’ont taxé de partialité, d’injustice, de déclamation ; on a opposé à quelques-unes de ses assertions des démentis plus ou moins concluans. D’autres lui ont représenté qu’il avait manqué une bonne occasion de se taire, que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, que certaines révélations ne sont pas toujours opportunes, que mettre en suspicion le journalisme allemand au moment où il rend de si grands services à la cause allemande, c’est compromettre cette cause, et que le silence est souvent la première vertu d’un patriote ; mais ce dernier point est sujet à controverse, M. Wuttke a pu s’imaginer de bonne foi qu’il méritait bien de sa nation en lui disant ses vérités, et que les avertissemens sont plus utiles que les complaisances. Admettons, pour ne désobliger personne, qu’il a quelquefois dépassé la mesure dans ses attaques, qu’il n’a pas eu toujours avec ses adversaires tous les ménagemens convenables. Il est d’un pays où les discussions littéraires et politiques sont plus brutales qu’ailleurs, où les opinions ont peu de déférence les unes pour les autres, où beaucoup d’écrivains entrent dans les questions délicates comme un taureau de belle humeur entrerait dans un magasin de verrerie, — ils brisent tout, saccagent tout, les vitres volent en éclats, et ils s’écrient : Est-ce notre faute si vous avez des vitres ? Soit, la plume de M. Wuttke est un peu brusque, un peu bourrue ; elle n’a point cette aménité, cet aimable enjouement, cette grâce dans la malice qui déride une polémique et lui donne bon air. Cette plume morose ne sait ni rire ni sourire ; mais il est une vertu qu’on ne peut lui contester : elle est courageuse, car l’entreprise à laquelle elle s’est vouée était pleine de périls, et il lui était impossible de l’ignorer.

Quand M. Wuttke publia, il y a quelque dix ans, un premier essai sur le sujet qu’il vient de reprendre et de traiter à fond, un de ses amis lui dit : Vous êtes un homme perdu, vous venez d’écrire votre testament. S’attaquer à cette puissance souveraine qu’on appelle le journalisme, lui faire son procès sans ménager les termes, dénoncer ses erreurs, ses abus, ses mensonges, ses corruptions, ses effronteries, apporter des preuves à l’appui, citer des faits, des exemples, des noms, tant d’audace devait soulever un tolle général. M. Wuttke remarque à ce propos, non sans candeur, que, si un ouvrage pareil au sien eût été publié en France, si quelque audacieux de son genre et de sa trempe eût tenté de dévoiler les mystères d’une certaine presse parisienne, le livre eût fait sensation, qu’un peuple de lecteurs l’aurait dévoré. Assurément, mais du même coup on aurait dévoré l’auteur. Il eût été levraudé, vilipendé, déchiré, martyrisé, on n’en aurait pas laissé un morceau. Les choses se passent autrement en Allemagne ; nos voisins ont pour principe de paraître ignorer les choses et les hommes qui leur désagréent ou qui les inquiètent ; ils ont créé tout exprès le mot ignoriren pour exprimer cette ignorance volontaire qui les dispense de se fâcher et même de se justifier. Un esthéticien allemand a publié un gros livre sur les réglés et les chefs-d’œuvre de la comédie, où ne figure pas une fois le nom de Molière ; il avait juré d’ignorer Molière, il a tenu parole. Ceux qui se sentirent atteints par les accusations de M. Wuttke usèrent à son égard d’un procédé semblable ; ils affectèrent de n’avoir jamais ouï parler de M. Wuttke ni de son livre, on organisa autour de lui cette conspiration du silence qui est le plus sûr moyen de désespérer un écrivain, de le réduire à douter de son existence. Heureusement pour lui le mot d’ordre ne fut pas observé de tout le monde ; quelques imprudens s’avisèrent de le prendre à partie, de se plaindre de ses rigueurs, de le dénoncer comme un mauvais esprit, comme un libelliste, comme un boute-feu, et M. Wuttke put dire avec un soupir de soulagement : J’ai des ennemis, donc j’existe. Les ennemis ont ceci de bon, que tôt ou tard leurs injustices nous procurent des amis. Tel fut le sort du professeur de Leipzig. Le charme était rompu : on parla de son livre, il se vendit, l’édition s’épuisa, il en a publié une autre enrichie de nombreux appendices, de chapitres entièrement nouveaux. Loin de se rétracter sur rien, il complète ses révélations en racontant l’histoire intime du journalisme allemand depuis 1866 jusqu’à ce jour. — « Qu’on me contredise, s’écrie-t-il dans sa préface, qu’on me réfute, qu’on m’anéantisse ! Libre aux vipères de siffler ! »

Quoi qu’on en dise à l’étranger, nos malheurs noua ont inspiré des sentimens d’humilité et de contrition, et nous sommes portés à croire que nous avons mérité notre sort. Non-seulement nous né faisons pas difficulté de convenir que nos ennemis ont été aussi sages, aussi avisés, aussi prévoyans que nous l’étions peu, aussi bien conduits et bien commandés que nous l’étions mal ; pour peu qu’on nous en prie, nous accordons que Sedan a été une victoire remportée sur nos vices par la vertu germanique. Aussi des livres tels que celui de M. Wuttke sont-ils bien faits pour nous surprendre, pour nous dérouter ; nous les lisons avec défiance, nous regretterions presque que l’auteur eût raison, nous sommes fâchés qu’il attente au respect que nous professons pour nos vainqueurs. De quelques preuves que M. Wuttke appuie ses allégations, il nous persuadera difficilement que l’Allemagne a dégénéré de son antique probité, qu’elle est en train de se corrompre, que ce champ de pur froment est envahi par l’ivraie, que ses journalistes en particulier, dont nous sommes accoutumés à recevoir de si hautaines leçons, ne sont pas toujours irréprochables, que plus d’un sacrifie à Bélial, qu’on rencontre plus d’un Giboyer parmi ces lévites en robe blanche préposés à la garde du tabernacle. Il y avait jadis, du moins dans les contes que nous récitait notre nourrice, un pays où toutes les femmes étaient chastes et tous les hommes sincères, où le mensonge était inconnu, où fleurissaient tous les genres d’honnêteté aussi naturellement que croît l’herbe dans les prairies ; — on y eût vainement cherché une plume vénale, toutes les écritoires y étaient vertueuses, louant ce qui leur semblait louable, réprouvant ce qui leur paraissait blâmable, méprisant l’or, l’argent et les promesses des gens en place. Hélas ! s’il en faut croire M. Wuttke, ce pays n’existe plus ; infidèle à sa devise ; science et conscience, si la science lui reste, la conscience y devient de jour en jour plus rare, et les écritoires incorruptibles y sont presque une exception. Encore un coup, en croirons-nous M. Wuttke ? Admettrons-nous, sur son témoignage, que beaucoup de journalistes allemands trafiquent de leurs convictions, se donnent au plus offrant, louent qui les solde et réservent leurs inexorables rigueurs pour les fiertés obstinées qui refusent de subir leurs conditions ? Admettrons-nous que dans l’Allemagne de l’an de grâce 1875 il existe nombre.de journaux dont les rédacteurs se sont fait une règle de refuser impitoyablement toute communication que n’accompagne pas une lettre chargée ? Admettrons-nous qu’habiles à extorquer des annonces, il arrive souvent aux propriétaires de ces journaux d’écrire à tel négociant, au chef de telle entreprise industrielle qui oublie de se recommander à leur bienveillance : « Monsieur, nous ne savons comment il se fait que votre annonce ne nous soit point parvenue, nous l’attendons, veuillez au plus tôt vous mettre en règle ? » Croirons-nous qu’une administration de chemin de fer, n’ayant fait insérer que dans deux ou trois feuilles de Vienne le compte-rendu de sa séance générale, eut la surprise de le voir reproduire par vingt autres feuilles, lesquelles lui envoyèrent le lendemain un mémoire d’apothicaire qu’elle s’empressa d’acquitter, certaine d’être égorgée, si elle ne s’exécutait de bonne grâce ? Est-il certain qu’un journaliste ayant dit à M. Wuttke qu’il mettait de côté les honoraires qu’il touchait pour ses articles, M. Wuttke lui demanda où il prenait de quoi pourvoir à la subsistance de sa famille, et que le journaliste lui répondit, étonné de son étonnement : « Eh ! parbleu, des pots-de-vin que je reçois, et sans lesquels je n’écrirais pas ? » Est-il vrai que le directeur d’un grand journal, lorsqu’il partait pour un voyage, donnait à son remplaçant la consigne suivante : « N’insérez pas un mot qui ne soit de rapport ? » Est-il vrai qu’un autre directeur répliqua un jour à un négociant qui se plaignait qu’on le tondît de trop près : « Que voulez-vous ? un bureau de rédaction est une boutique où se vend la publicité ? » Est-il vrai enfin qu’un troisième directeur se soit jamais exprimé en ces termes : « Nous sommes, nous autres, des courtisanes ; qui tient à nos faveurs doit les payer ? »

Que de pareilles choses se disent et se fassent dans notre grande Babylone, en vérité nous n’en serions pas trop surpris ; mais en Allemagne, parmi les descendans d’Arminius et du docteur Jahn ! non, M. Wuttke ne triomphera jamais de notre incrédulité, et cependant il peut invoquer le témoignage d’un écrivain sérieux, M. Sacher-Masoch, aujourd’hui bien connu chez nous, et qui, après avoir collaboré à plusieurs journaux autrichiens, a publié un livre intéressant « sur la valeur de la critique. » Rêvons-nous ? sommes-nous éveillés ? M. Sacher-Masoch a écrit ce qui suit : « Quand le propriétaire d’un journal a noué des relations lucratives avec une banque, il ne se contente pas de mettre son journal à sa disposition dans tout ce qui concerne les questions financières ; mais si le directeur de la banque, ce qui arrive quelquefois, est un homme d’humeur galante et qu’il protège une belle actrice sans talent, il donnera l’ordre à son critique des théâtres de louer régulièrement cette dame, et le critique la louera toujours par ordre du mufti, en réservant toutes ses épigrammes pour quelque vieux comédien bas percé, qui n’est protégé ni par un directeur de banque, ni par personne. Si un grand éditeur a soin de faire insérer dans un journal des annonces payées de tous les livres qu’il publie, le propriétaire du journal donne l’ordre à son critique littéraire de les louer tous indistinctement, et tout écrivain dont les ouvrages sont publiés par ledit éditeur est aussi certain d’être loué dans ce journal par ordre du mufti que d’être déchiré dans la feuille rivale qui ne reçoit pas d’annonces… Le principe suprême de l’industrie des journaux et de la critique qui est à leur service est de ne reconnaître quelque mérite qu’à ce qui peut leur servir à battre monnaie. »

On s’est récrié quelque temps contre ces habitudes peu catholiques ; si nous nous en rapportons à nos auteurs, on a fini par s’y résigner, l’opinion les accepte ; ne faut-il pas que chacun gagne sa vie ? Les éditeurs et les écrivains acquittent la dîme sans se faire prier, on les rembourse en réclames, et tout le monde est content. De tous les tributaires de la presse, les plus soumis sont les comédiens, docile troupeau que d’ingénieux bergers s’entendent à traire. L’amour-propre du comédien est encore plus chatouilleux que celui de l’homme de lettres ; la louange lui dilate délicieusement le cœur, la critique le tue, — aussi bien son avenir, l’engagement qu’il convoite, dépendent quelquefois des arrêts d’un feuilletoniste. Un Davison, une Lucca, ont dû, comme les autres, apporter leurs offrandes au journalisme, et, par des rouleaux d’or adroitement glissés, fermer la bouche aux Cerbères qui menaçaient de les dévorer. Le petit nombre des acteurs qui résistent aux sommations adressées à leur bourse expient cruellement leur folle obstination, heureux quand ils n’ont à défendre contre des attaques intéressées que leur talent et leur réputation d’artistes, heureux quand un petit journal ne publie pas la première partie d’une petite histoire compromettante pour leur caractère, en remettant la suite au numéro prochain. Au dire de M. Wuttke, il en coûte quelquefois 300 florins aux actrices pour obtenir que la petite histoire n’ait pas de suite. Ceci rentre dans les exploits de cette variété de la presse qu’on a surnommée en Allemagne la presse du revolver, laquelle arrête les passans au coin des rues en leur demandant l’honneur ou la bourse. L’art de s’enquérir, l’art d’espionner, l’art d’in-i sinuer, l’art d’intimider, l’art d’exploiter la peur qu’on inspire, ces méthodes sont, paraît-il, fort usitées en Allemagne, et c’est ainsi que la boutique se convertit quelquefois en caverne. Qu’il y ait des cavernes à Paris, si on nous l’affirmait, nous finirions peut-être par le croire ; mais des cavernes en Saxe, en Bavière, en Prusse ! .. y pense-t-on ? Quoi qu’on puisse nous dire, nous raconter et nous démontrer, nous répondrons toujours comme Mme Pernelle « que souvent l’apparence déçoit, que les gens de bien sont enviés toujours, qu’aux faux soupçons la nature est sujette, » et que nous sommes résolus à respecter nos vainqueurs, sans attendre qu’on nous en fasse intimer l’ordre par un congrus international.

M. Wuttke est non-seulement un honnête homme, que révoltent toutes les malhonnêtetés littéraires, mais un libéral qui déplore l’asservissement croissant de l’esprit public en Allemagne, et s’en prend à la presse, de jour en jour plus dépendante, de jour en jour plus docile aux leçons et aux mots d’ordre qu’elle reçoit du pouvoir. A tort ou à raison, M. Wuttke est peu satisfait des transformations qui se sont accomplies dans son pays depuis 1866. Partisan résolu de ce qu’on appelait autrefois la grande Allemagne, c’est-à-dire d’une confédération ou d’un empire germanique d’où l’Autriche n’était point exclue, il a vu son parti se fondre comme une pelote de neige, la grande Allemagne de ses rêves a fait place à une grande Prusse qui ne lui agrée point. Il est demeuré fidèle à sa chimère, il s’indigne que ses regrets soient si peu partagés, il s’afflige du changement soudain qui s’est opéré dans les esprits, de toutes les conversions désintéressées ou intéressées dont il a été témoin, de l’incroyable facilité avec laquelle les renégats font peau neuve, de la solitude qui se fait en un jour autour des convictions malheureuses. Il s’afflige, mais il ne s’étonne pas ; — il a employé ses loisirs à étudier les procédés dont usent certains gouvernemens pour s’emparer de la presse et de l’opinion. Il prétend qu’un spéculateur viennois disait récemment à quelques-uns de ses associés, inquiets des comptes qu’ils avaient à rendre : — Rien de fâcheux ne peut nous arriver, car les journaux nous appartiennent. — Il rapporte aussi ce mot d’un homme d’état prussien : — Nous n’avons rien à craindre de l’opinion publique, puisque c’est nous qui la faisons.

L’Allemagne a vécu longtemps sous le régime de la censure ; mais la censure est une institution démodée, un outil rouillé, dont le tranchant s’est ébréché. Il faut en abandonner l’usage à cette politique sénile, qui n’est pas de son siècle et cherche son salut dans les vieux moyens et les vieilles rubriques. Certains onguens célèbres il y a cent ans ne guérissent plus personne aujourd’hui, tant le monde est devenu pervers. Les nouveautés n’effraient point les vrais hommes d’état, ils s’entendent à se servir de tout. Le parlementarisme peut n’être pas de leur goût, ils ne laissent pas de s’accommoder des parlemens ; ils ne suppriment pas la tribune, ils l’apprivoisent. La liberté de la presse peut ne pas leur agréer ; mais ils savent que le journalisme est un mal nécessaire, et qu’il n’est point de maux dont on ne puisse avec un peu d’adresse tirer quelque bien. Le premier butor venu, s’il a des gendarmes dans sa main, n’a pas de peine à empêcher les gens de parler ; il est plus digne d’un homme d’état de les amener insensiblement à répéter de bonne grâce la leçon qu’on leur souffle. M. Wuttke affirme que l’Allemagne est le pays du monde où l’on a poussé le plus loin l’art de travailler l’opinion publique. Des rivages de la Baltique jusqu’aux bords du Neckar, il n’est personne qui n’ait ouï parler du fameux bureau central de la presse, qui fut fondé à Berlin sous le ministère de M. Manteuffel. Il a été organisé, paraît-il, sur un plan admirable, et l’outillage n’en laisse rien à désirer. Ce bureau de la presse, vaste usine où se fabriquent les opinions utiles pour l’importation et l’exportation, vit s’accroître singulièrement ses ressources, sa prospérité, son influence, par l’allocation qui lui fut faite d’une partie des biens confisqués sur le roi de Hanovre et l’électeur de Hesse. Ce fonds considérable mis à sa disposition fut baptisé à Berlin du nom de Reptilienfond, de fonds des reptiles, selon les uns parce qu’il devait être employé à combattre certains reptiles qui ourdissaient des complots contre la sûreté de l’état, selon, les autres parce qu’il était destiné à nourrir d’autres reptiles dont la sûreté de l’état ne méprisait pas les services. Par une métaphore analogue, on disait que les journalistes qui accouraient au grand bureau pour y chercher des instructions y venaient prendre des bains de boue, Schlammbäder. On sait combien, ce genre de bains est recommandé par la faculté pour rétablir des tempéramens épuisés. On assure qu’il s’est fait dans l’établissement de Berlin des cures miraculeuses ; des visages faméliques y sont devenus gras et vermeils.

Si nous ajoutons foi aux dépositions consignées dans l’ouvrage de M. Wuttke, l’activité déployée depuis 1866 par le bureau central de la presse est propre à nous frapper d’admiration. Il a su se créer partout des succursales ; ses agens, ses affidés, ont multiplié à l’infini. Il est peu de journaux dont il n’ait réussi à forcer la porte pour s’y ménager des intelligences ; il n’est point de rédaction à laquelle il n’ait adressé des communiqués que de guerre lasse on a fini par insérer ; cette copie plaisait peu, mais elle ne coûtait rien. Une feuille de Brunswick se plaignait en 1873 que le bureau central la réduisait au désespoir par l’abondance indiscrète de ses envois directs ou indirects. La plupart de ces communiqués étaient rédigés avec beaucoup de discernement, on les accommodait au caractère, aux tendances du journal auquel en les adressait ; — selon les cas, on était libre-penseur ou orthodoxe, progressiste ou national-libéral. Les bons cuisiniers savent varier leurs sauces, l’essentiel est de faire passer le poisson et qu’on le mange. Le grand bureau dirigea surtout les efforts de son habile propagande, du côté des provinces annexées, et de l’Allemagne du sud, foyers actifs d’une opposition opiniâtre et pernicieuse. Ces efforts ne tardèrent pas à être récompensés. Y avait-il quelque part, à Stuttgart ou à Francfort, quelque feuille importante et très lue dont on redoutait l’influence, on lui suscitait une concurrence inquiétante par la création d’une autre feuille, qu’on lançait et qu’on accréditait au prix des plus grands sacrifices. Y avait-il ailleurs un journal gêné dans ses affaires, soucieux de son avenir, on attendait « le moment psychologique » pour lui faire accepter des subsides qui le remettaient à flot et l’obligeaient tout au moins à des égards. A d’autres journaux, on demandait seulement, à titre de complaisance, d’ouvrir leurs colonnes aux envois qui leur seraient faits ; libre à eux d’exercer comme ils l’entendaient leur droit d’appréciation et de réponse. — « Tout ce que je désire, a dit un jour M. de Bismarck, c’est que les feuilles politiques me réservent assez de papier blanc pour les communications que je leur fais envoyer de Berlin ; elles peuvent remplir le reste de leurs colonnes comme il leur plaira. »

Les résultats qu’obtient en peu de temps un bureau de la presse bien administré et bien dirigé dépassent ce qu’on peut croire. « Nous avons vu dernièrement, disait en 1872 dans la chambre des députés de Prusse M. Eugène Richter, un journal acheté par un employé du bureau de la presse pour quelque cent mille thalers. D’où cet homme tenait-il cet argent ? Dans telle ville de province, dans telle autre ville située hors de Prusse, nous voyons tout à coup paraître une nouvelle feuille. Personne ne sait qui l’a fondée, d’où elle tire ses ressources, d’où viennent ses rédacteurs. On sait seulement que le président de la police, le président du gouvernement, et, si la chose se passe à l’étranger, la légation prussienne s’intéressent à cette nouvelle entreprise. On voit aussi de soudaines métamorphoses s’opérer dans les feuilles existantes. Le grand public ne soupçonne pas dans quelle mesure colossale la presse officieuse s’est accrue pendant ces dernières années. » Le 3 décembre 1873, M. Windthorst affirmait devant la même assemblée que, du train dont allaient les choses, avant peu l’industrie de la presse deviendrait un monopole dans les mains du gouvernement. « J’affirme, ajoutait-il, que non-seulement en Prusse un nombre considérable de journaux sont rédigés directement par le gouvernement, mais que dans beaucoup d’endroits de l’Allemagne il existe d’autres journaux qui sont écrits ici, à Berlin, pour le compte du ministère. J’affirme de plus qu’avec un nombre beaucoup plus considérable d’autres feuilles en Prusse et hors de Prusse un accord a été conclu moyennant lequel certaines colonnes de ces feuilles doivent toujours être ouvertes aux communications du bureau de la presse. Quiconque lit avec quelque attention la Gazette d’Auqsbourg, la Gazette de Cologne, reconnaîtra sans peine que certains chiffres ou certains signes y représentent la signature de gens attachés à ce bureau. L’action secrète du fonds des reptiles se fait sentir jusque dans les pays étrangers. » Comme l’ancien ministre de Hanovre, M. Wuttke se fait fort de prouver que les premiers journaux de l’Allemagne comptent parmi leurs collaborateurs habituels un ou plusieurs écrivains appartenant au bureau de la presse, et il cite le mot d’un publiciste bien informé qui lui écrivait récemment : « Je ne connais guère de journaux allemands dans la rédaction desquels ne siège pas quelque amateur des bains de boue. » A quoi les reconnaît-on, ces baigneurs ? Non-seulement à leurs opinions, à leurs tendances, à leur zèle infatigable pour la cause sainte, mais encore à leur style libre et dégagé, à je ne sais quelle désinvolture cavalière, à ce ton de supériorité morgueuse qu’affecte l’initié de Berlin, lorsqu’il daigne expliquer les grands mystères aux Allemands qui n’ont pas eu le bonheur de naître Prussiens et qui ne seront jamais que des Prussiens de seconde classe.

Quand Harvey eut découvert les lois de la circulation du sang, on se rendit compte d’un grand nombre de faits tenus jusqu’alors pour inexplicables. Il est d’autres phénomènes bizarres qui s’expliquent fort bien quand on connaît les méthodes employées par les bureaux de la presse pour faire circuler les opinions. Qui de nous ne s’est émerveillé plus d’une fois de l’inconcevable rapidité avec laquelle se propagent dans la presse d’outre-Rhin certains courans de pensées, certains bruits, certains mots d’ordre, certaines imputations peu fondées ? Il y a quelques semaines par exemple, nous avons eu une alerte. Les étrangers en séjour à Paris savent combien la France est aujourd’hui peu guerroyante ; ils savent que tout entière à ses propres affaires, qui lui donnent quelque souci, plus désireuse que jamais de se refaire de ses désastres, elle demande au ciel et à son gouvernement de lui assurer pour de longues années les bienfaits de la paix. Et pourtant un journaliste allemand s’avisa naguère de crier à l’Europe du haut de sa tête qu’on nourrissait à Paris les plus ténébreux desseins : — la France, disait-il, achète des chevaux, et cet indice, joint à d’autres, prouve jusqu’à l’évidence qu’avant trois mois elle se jettera sur l’Allemagne comme le vautour sur sa proie. Ce que disait ce journaliste, à cinquante lieues de là un de ses confrères ou de ses compères le répétait. Le même jour, à la même heure, la sinistre nouvelle circulait à Francfort, à Leipzig, à Stuttgart, et le lendemain cent journaux, invoquant le témoignage les uns des autres, s’écriaient en chœur : Avant trois mois, la France nous déclarera la guerre ! — Et ils ajoutaient : — Il faut bien que cela soit, puisque tout le monde l’affirme. — A quoi la France aurait pu répondre par le mot d’Almaviva : — Il y a de l’écho ici ! — Mais devant un tel concert d’accusations son innocence a failli se troubler, peu s’en est fallu qu’elle ne se crût coupable, qu’elle ne rougît des mauvaises pensées qu’elle n’avait pas eues, et qu’elle n’avouât, en se frappant la poitrine, que l’Allemagne avait raison de ne plus vouloir lui vendre de chevaux. « On échauffe les oreilles du bon Michel, disait un journal viennois, jusqu’à ce qu’il crie vengeance pour le soufflet qu’il vient d’administrer à son voisin. » Michel n’est pas sot, il sait lire ; avant de se fâcher, il devrait méditer cette parole de M. Wuttke : « L’outre d’Éole est dans le nord, les vents qu’on en laisse sortir soufflent avec foreur d’un bout à l’autre de l’Allemagne. Pareils aux flocons d’un tourbillon de neige, les articles de fond tombent à terre jusqu’à ce qu’ils aient formé un tapis blanc. » De toutes les figures de rhétorique, la répétition est la plus puissante, et on peut calculer, avec la précision d’un algébriste, combien il faut d’articles de fond disant tous la même chose dans cinquante endroits différées pour fabriquer une opinion publique.

Nous ne voudrions pas qu’on se méprît sur notre pensée. Les conclusions de M. Wuttke ne sont pas tout à fait les nôtres, et avec quelque intérêt que nous ayons lu son livre, il nous permettra de faire nos réserves. Nous lui accorderons sans difficulté que le bureau central et le Reptilienfond exercent une influence notable sur la presse allemande, et partant sur la foule des badauds qui ne lisent qu’avec les yeux et sont incapables de distinguer un écrivain consciencieux d’un reptile. Gardons-nous cependant de trop attribuer aux petits moyens, aux petites et aux grandes corruptions dont usent les habiles pour se soumettre les esprits ; gardons-nous surtout de nous imaginer que tout soit factice dans les entraînemens auxquels nos voisins sont sujets, dans leurs enthousiasmes, dans leurs colères. L’extrême facilité avec laquelle ils croient tout ce qu’on est intéressé à leur faire croire résulte moins des ingénieux artifices qu’on emploie pour les persuader que des dispositions d’esprit que leur ont inspirées les événemens. Ce qui n’est point artificiel, c’est la popularité immense dont jouit parmi eux celui qui fut jadis le plus impopulaire des hommes. M. de Bismarck a fait son chemin dans le monde par le mépris de l’opinion. En 1866, quand il contraignit la Prusse à déclarer la guerre à l’Autriche, il avait contre lui le parlement, les partis, la cour, la presse, les villes et les campagnes, les inquiétudes de l’armée et les scrupules de son souverain. Il n’est pas d’exemple dans l’histoire qu’un homme ait tant osé, tant pris sur lui, jeté d’une main si audacieuse le gant à la destinée. La destinée a justifié son audace, aussi bien que sa clairvoyance et la sûreté de ses calculs, et l’opinion qu’il avait bravée est devenue sa très humble servante. Comment ne serait-il pas populaire ? Avant lui, l’Allemagne possédait sans doute la paix, la prospérité, les douceurs d’un ménage bien tenu, la gloire scientifique et littéraire ; une chose lui manquait, la fierté politique. L’homme qui a procuré à un peuple le plaisir de s’admirer et la joie de faire peur peut le conduire où il lui plaît.

La popularité de M. de Bismarck s’accroît de jour en jour. En 1870, on ne voyait encore en lui qu’un Prussien ; par la campagne qu’il a entreprise contre Rome, il s’est fait l’homme de l’Allemagne. Depuis qu’il est le champion « des droits de l’esprit, de la liberté de l’intelligence, » contre les envahissemens de la hiérarchie romaine, il a rallié à sa personne et à ses projets les trois quarts des Allemands du midi, les universités, et tous ces instituteurs primaires, tous ces maîtres d’école qu’il conviait dernièrement à soutenir avec lui le grand combat contre les ennemis de la civilisation, den Kulturkampf. Il connaît mieux que personne le tempérament de sa nation et ses cordes sensibles. La prose des plus habiles journalistes produit moins d’effet sur les âmes allemandes que les emportemens involontaires ou calculés de son éloquence nerveuse et saccadée, que certaines paroles prononcées par lui dans le Reichstag ou dans la chambre des députés de Prusse, et qui, traversant l’Allemagne comme un éclair, vont remuer profondément des cœurs souabes ou francfurtois qui s’étaient promis de lui demeurer à jamais fermés. Dix articles rédigés par les plumes les mieux taillées du bureau de la presse font moins pour sa popularité que l’altière ironie avec laquelle il s’écriait dernièrement : « Messieurs, nous sommes en présence d’un Italien élu par les prélats italiens, poursuivant des intérêts étrangers aux nôtres et qui n’ont rien de commun avec l’empire allemand ; de même que, selon la parole du poète, la goutte d’eau d’une urne ne pèse rien et disparaît dans l’océan des mondes, de même ce qui se passe sur cette pauvre motte sablonneuse de terre qui s’appelle la Prusse ne pèse rien en regard des intérêts sacrés de la cour de Rome. » Après avoir représenté la politique de la résistance, cet homme extraordinaire, qui avait en lui de l’étoffe pour plus d’un rôle, est devenu le tribun de l’Allemagne, et il allume dans les esprits des passions avec lesquelles nous ferons bien de compter. Assurément il nous est permis de blâmer les solutions radicales qu’il propose et d’en patronner d’autres ; mais qu’on ne puisse pas nous soupçonner de conspirer secrètement avec ses ennemis, de vouloir défendre contre lui l’Encyclique et le Syllabus, — l’enthousiasme qu’il excite deviendrait du fanatisme. Paul-Louis Courier écrivait en 1823 : « Serons-nous capucins ? ne le serons-nous pas ? Voilà aujourd’hui la question. » Non, cette question n’en est pas une, nous ne serons pas capucins. Il y va de notre honneur autant que de notre sûreté.