Le Jugement d'un nègre sur la race nègre - Edward Wilmot Blyden

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Le Jugement d'un nègre sur la race nègre - Edward Wilmot Blyden
Revue des Deux Mondes3e période, tome 84 (pp. 201-213).

M. Edward Wilmot Blyden est un nègre pur de tout mélange, né aux Antilles, dans l’île danoise de Saint-Thomas. Dès l’âge de dix-sept ans, la nostalgie le prit ; il ressentit cet attrait mystérieux, irrésistible, qu’exerce le continent noir sur les nègres expatriés, sur ceux mêmes qui ne l’ont jamais vu. il voulut voir les rivages de la Guinée ; il lui sembla que c’était le seul endroit du monde où il pût vivre.

Libéria est, comme on sait, une colonie fondée par les abolitionnistes américains et destinée à servir de refuge aux noirs affranchis des États-Unis. Elle s’est constituée, il y a quarante ans, en république indépendante ; sa capitale est Monrovia. Ce fut à Monrovia que se fixa M. Blyden. Après avoir été sous-maître dans une maison d’éducation dirigée par un missionnaire, il devint professeur dans le collège récemment créé de Libéria. En 1864, il fut nommé secrétaire d’état. En 1866, il faisait un voyage en Orient, il parcourait l’Egypte et la Syrie. En 1871, le gouverneur anglais de Sierra-Leone le chargeait d’une mission diplomatique auprès de plusieurs chefs de tribus de l’intérieur. Six ans plus tard, il était ministre plénipotentiaire de la république de Libéria auprès de la cour de Saint-lames, et le marquis de Salisbury le présentait à la reine Victoria. Il est retourné depuis dans son pays, et, en 1885, il était le candidat du parti libéral à la présidence de la république. M. Blyden est un grand voyageur, il a visité quatre continens, et il a de bons yeux, l’oreille fine, une mémoire qui retient tout. Il observe, il juge, il compare, et son instruction est aussi solide que variée. Les têtes africaines ressemblent souvent à ces jardins créés par des mains d’enfans, et garnis de plantes arrachées sans leurs racines, coupées au ras du sol ; on a beau les arroser, elles seront mortes avant la fin du jour. M. Blyden a découvert dès sa jeunesse que les racines servent non-seulement à fixer la plante au sol, mais à pomper sa nourriture, et il n’attache de prix qu’aux études approfondies, aux connaissances raisonnées. Il ne se contente pas d’enregistrer les faits, il en recherche les causes. Il a vécu dans les pays barbares comme dans les sociétés civilisées ; il s’est appliqué à en démêler le caractère et les lois. Ajoutons que, savant humaniste, vrai lettré, il a étudié plus d’une grammaire, plus d’une littérature. Il lit le Coran en arabe, la Bible en hébreu ; il cite Homère en grec, Virgile en latin, Shakspeare en anglais, Dante en italien. Cet homme, qui a vu et appris beaucoup de choses, joint l’agrément au savoir, et on comprend sans peine que lord Brougham, M. Gladstone, le doyen Stanley, Charles Dickens, Charles Sumner aient goûté sa conversation, entretenu avec lui un commerce de pensées et de lettres.

Quelle que soit la supériorité de son esprit, et si fier qu’il puisse être de ses amitiés, M. Blyden n’a jamais songé à renier ses origines ; il craindrait de se manquer à lui-même s’il méprisait les Mandingues. les Achantis et les Foulahs. Il se sent nègre et il aime les nègres ; il croit à l’avenir de l’Afrique, et cet avenir lui paraît intimement lié aux destinées de sa race. Il avait plus d’une fois exposé ses idées à ce sujet dans diverses revues anglaises ou dans des discours prononcés en Angleterre, aux États-Unis, à Monrovia. Il vient de réunir en volume ses conférences et ses articles [1]. M. Blyden est un lettré, il n’est pas un homme de lettres. Il ne s’est pas piqué d’écrire un livre ; il plaide une cause qui lui est chère, il la défend, selon les cas, en avocat habile, ingénieux et quelquefois éloquent, ou en philosophe persuadé que les injures, les méprises prouvent rien, que rien n’est méprisable dans la nature. Il pense avec saint Augustin qu’il n’y a point de doctrine si fausse qu’elle ne contienne quelque vérité ; il pense avec Goethe que la plus précieuse de nos facultés est de savoir découvrir le diamant ou le cristal dans sa gangue. Il rend justice à l’Europe, à notre civilisation, quoiqu’il soit trop Africain pour l’admirer sans réserve ; mais il nous demande à notre tour de ne pas refuser toute sympathie au nègre, qu’il définit a l’homme de l’amour, de la souffrance et du chant, this man of love and suffering and song. » Il nous invite à reconnaître que les noirs ont comme nous le droit de respirer, d’exister et de vivre, que comme nous ils ont un rôle à jouer dans les destinées générales de notre espèce, qu’ils sont une pièce essentielle à la grande machine du monde.

La négrophobie n’est, le plus souvent, qu’un sentiment instinctif, irréfléchi, irraisonné, une affaire de nerfs, l’effet de préjugés acquis ou hérités : les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfans en sont agacées. Un Américain d’esprit fort distingué et de sentimens très humains disait un jour à la grande actrice Sarah Kemble qu’il n’avait jamais plaint les malheurs de Desdémona, qu’une fille capable de s’amouracher d’un nègre méritait d’être étouffée sous un coussin. Un célèbre historien anglais, M. Preeman, qui a fait un voyage aux États-Unis où l’un de ses fils était planteur, a déclaré qu’il lui était absolument impossible de considérer un noir comme un homme et, à plus forte raison, comme un frère. Il souhaitait que chaque Irlandais établi dans la république étoilée tuât un nègre et fût pendu pour l’avoir tué. C’est ainsi que ce célèbre historien, qui ne craignait pas les plaisanteries de cannibale, proposait de résoudre du même coup deux questions embarrassantes : le problème de l’esclavage et le problème de l’irlandais, qu’il se refusait également à considérer comme un homme et comme un frère.

Pourquoi M. Freeman méprisait-il le nègre ? La seule raison qu’il en donne, c’est que le nègre est noir et que sa laideur lui paraît répulsive. Heureusement pour lui, il n’est jamais tombé, comme Scarmentado, dans les mains d’un corsaire né sur la côte de Guinée, qui lui aurait dit peut-être : « Vous avez le nez long et nous l’avons plat ; vos cheveux sont tout droits et notre laine est frisée ; vous avez la peau couleur de cendre et nous couleur d’ébène ; par conséquent, vous n’êtes pas des hommes et vous ne pouvez être nos frères. Aussi, quand nous vous rencontrons et que nous sommes les plus forts, nous vous coupons le nez et les oreilles. » On peut être un historien de mérite et n’être pas un philosophe. Les philosophes savent que le monde est à la fois très grand et très petit, que de lieu en lieu, chaque pays a son esthétique, que d’un degré de latitude à l’autre, les goûts varient comme les habitudes. Stanley a raconté que lorsqu’il quitta l’intérieur de l’Afrique, où, durant deux ans, ses yeux s’étaient accoutumés au teint richement bronzé des indigènes, les premiers Européens qu’il rencontra sur la côte lui déplurent, que leur face pale lui causa un étonnement mêlé d’inquiétude et de répugnance, qu’ils lui apparurent comme des malades, comme des mourans, comme des fantômes.

Les goûts et les dégoûts de M. Freeman ne sont pas des raisons. Plus sérieux est le témoignage de voyageurs en Afrique, qui sont rentrés chez eux médiocrement édifiés de ce qu’ils avaient vu. Dans le bassin du Niger comme dans le bassin du Congo, ils avaient trouvé des peuples enfans, paresseux, insoucians, à l’esprit mou, aux mains lâches, ne connaissant d’autre bonheur qu’une indolente quiétude, incapables de rien prévoir, vivant au jour le jour, récoltant tout juste la quantité de grain nécessaire à leur subsistance, ne mettant rien en réserve et mourant de faim dans les années maigres. Ils avaient trouvé ailleurs des mœurs farouches, des habitudes invétérées de brigandage, des tribus toujours en guerre, n’ayant ni foi ni loi, capables de toutes les perfidies comme de toutes les cruautés. Quelques-uns avaient assisté à des scènes de pillage, d’incendie et d’horreur ; ils avaient vu de leurs yeux des attaques nocturnes, des villages surpris dans leur sommeil et emportés d’assaut, les vieillards égorgés, les jeunes filles et les hommes valides liés et garrottés pour être ensuite expédiés en hâte sur l’un de ces marchés impurs où se vend la chair humaine. Ils en ont conclu que le noir est une race imbécile, ou perverse, ou féroce, et que les brutes sont faites pour avoir un maître qui les gouverne à coups de fouet.

Il est impossible, comme le remarque M. Blyden, de pénétrer dans l’Afrique centrale ou tropicale, soit par l’est, soit par l’ouest, sans traverser une ceinture de contrées malsaines ou fiévreuses. Tout voyageur européen en emporte avec lui des miasmes pernicieux, ses nerfs se détraquent, sa bile se dérange, il tombe en langueur ou l’inquiétude le ronge, et le jugement qu’il porte sur les indigènes se ressent de l’inguérissable mélancolie qu’il a dans le cœur et dans les yeux : c’est Livingstone lui-même qui l’a dit. M. Blyden remarque encore que l’Afrique comprend une foule de variétés de noirs, très inégalement doués, différens d’humeur et d’habitudes, qu’il n’est pas permis de les englober tous dans la même sentence, de confondre les Foulahs qui habitent la région du Haut-Niger avec les Nubas de la région du Nil, les Mandingues, les Housas avec les Achantis, les Dahomiens ou les Yorubas avec les tribus de la Basse-Guinée et d’Angola.

Au surplus, les vices imputés aux noirs sont en partie notre ouvrage. Pourquoi certaines tribus ont-elles contracté des habitudes pillardes ? Pourquoi préfèrent-elles à tout autre commerce les razzias d’hommes ? Parce que les négriers musulmans du Kordofan ou du Darfour et les négriers chrétiens d’Europe ou d’Amérique leur avaient enseigné que la marchandise qui se vend le mieux est l’homme, et que le bois d’ébène trouve toujours preneur. Pourquoi certaines tribus, enfoncées à jamais dans leur torpeur, laissent-elles leurs champs en friche ? Parce que, pour travailler, il faut jouir de quelque sécurité, et qu’elles ne sont sûres de rien. Le docteur Barth a trouvé dans le Bornou des ruines de villes écroulées, et il a constaté que ce pays d’épaisses forêts et de jungles impénétrables, abandonnées au singe, à l’éléphant et au lion, avait été jadis couvert de centaines de villages, entourés de champs cultivés. Mais quoi ! les Caucasiens avaient besoin d’esclaves ; ils encouragèrent les razzias, les Touaregs envahirent le Bornou et en firent un désert. « Les nègres, disait Raynal, sont bornés, parce que l’esclavage brise tous les ressorts de l’âme ; ils sont méchans, ils ne le sont pas assez avec vous. »

M. Blyden reproche aux ennemis de sa race leurs injustices, la précipitation et la témérité de leurs jugemens, leurs ignorances volontaires. Mais il préfère encore les négrophobes les plus endurcis à certains négropbiles tels qu’il en a connu dans la Grande-Bretagne et aux États-Unis, qui, mêlant l’arrogance à la compassion, le mépris à la tendresse, transportent dans la philanthropie le genre de sensibilité qui convient aux sociétés instituées pour la protection des animaux. Ces philanthropes déclarent au nègre, avec des yeux humides, avec un sourire confit en douceur et en miséricorde, qu’ils le regardent comme un frère, mais ils exigent que, pour reconnaître ce grand honneur qu’ils lui font, il confesse humblement l’infériorité de son espèce et leur témoigne en toute rencontre sa déférence, sa très sincère vénération. Avant que la guerre de sécession eût affranchi les noirs des états du Sud, la plupart des missionnaires leur disaient : « Vous avez une âme comme nous, et un jour vous goûterez les délices du paradis, où vous serez traités comme nos égaux. Pour mériter ce bonheur qui vous est promis, acceptez vos chaînes, votre servitude, votre abjection. Dieu a fait des maîtres pour commander et des esclaves pour leur complaire en toute chose. Votre lot ici-bas est le labeur, la pauvreté, l’obéissance qui ne raisonne jamais. Votre corps ne vous appartient pas. Vous inflige-t-on d’injustes châtimens, tenez-les pour justes si vous voulez plaire au Seigneur, et souvenez-vous que notre couleur est celle de tout ce qui est beau, de tout ce qui est noble, de tout ce qui est digne de respect et d’admiration, que la vôtre est le signe de tout ce qui est bas, dégradé et méprisable, que le diable est noir, que Dieu est blanc. » Le nègre finissait par le croire. M. Blyden a entendu un noir, admis à jouer son petit rôle dans un meeting de prières à New-York, demander à Dieu « d’étendre sur l’assemblée ses mains blanches comme des lis. » Un autre s’écriait : « Frères, imaginez un bel homme blanc, avec des yeux bleus, des joues roses et des cheveux blonds ; un jour nous lui ressemblerons. » M. Blyden soutient avec quelque apparence que la véritable éducation consiste à développer dans l’homme, quelle que soit sa couleur, le sentiment de sa dignité, l’estime, le respect de lui-même, et qu’un nègre à qui ses maîtres persuadent que, pour ressembler à Dieu, il devrait commencer par blanchir sa peau, se voue à l’avilissement éternel, qu’en attendant de devenir un ange, il se condamne à n’être jamais un homme. On s’accommode plus facilement des indifférens que des faux amis.. Quelques-uns des philanthropes qu’il a connus ont dégoûté à jamais M. Blyden de leur philanthropie, et leurs onctueux sermons lui causent plus de chagrin que les cruels arrêts prononcés par des politiques au cœur dur, qui déclarent froidement que, dans le grand combat pour l’existence, les faibles doivent disparaître devant les forts, que les races inférieures et improgressives sont destinées à périr, qu’un jour l’Europe conquerra toute l’Afrique, et que le nègre prendra place parmi les espèces perdues. Ainsi l’a décidé un Anglais, M. Winwood Reade, auteur d’un livre sur l’Afrique sauvage. Il affirme que l’Anglo-Saxon a reçu du ciel la mission de civiliser et d’occuper l’Afrique, et que le résultat final sera l’extermination des noirs ou leur disparition spontanée, leur extinction graduelle. « Mais, ajoute-t-il avec une grâce infinie, la postérité reconnaissante chérira leur mémoire. Quand des hôtels seront établis près des sources du Nil, quand il sera à la mode de naviguer en yacht sur les lacs du Grand-Plateau, quand les cockneys de Timbuctu auront leurs jardins à thé dans les oasis du Sahara, quand de parfaits gentlemen, bâtissant des villas dans l’Afrique centrale, auront des parcs à éléphans et des réservoirs à hippopotames, de jeunes ladies, installées sur des plians, à l’ombre des palmiers, verseront quelques larmes en lisant une romance intitulée : le Dernier des Nègres, — et le Niger deviendra un fleuve aussi romantique que le Rhin. »

Ces prédictions aimables ne sont pas pour effrayer M. Blyden. Il sait que les lois de la nature sont plus fortes que la malice des hommes, et que son peuple de forte structure est vigoureux et résistant. Il n’en va pas du nègre comme du Peau-Rouge ou de l’Australien : le voisinage du blanc ne lui est pas mortel, la civilisation européenne ne le tue pas, il continue à se reproduire et à pulluler jusque dans la maison de son maître. Malgré les milliers et les millions d’hommes que lui a pris la traite, l’Afrique est encore aussi populeuse que jamais, et l’Afrique sera toujours la patrie, le domicile du noir. L’Européen peut bien y créer des débouchés à son commerce, entretenir des intelligences avec les tribus, conclure avec leurs chefs des marchés ou des traités d’assistance mutuelle : il ne colonisera jamais la Nigritie et le Congo. La chaleur humide produit sur lui de funestes effets ; la fièvre le mine, ses forces s’épuisent rapidement, sa volonté s’affaisse, il s’exténue, il s’étiole, il languit, il dépérit, il a hâte de revoir l’Europe, et s’il est assez heureux pour y retourner, la pâleur de son front raconte l’aventure qu’il a courue : son teint est aussi blême que celui des pèlerins grecs qui avaient l’audace d’interroger les ombres dans la caverne de Trophonius.

Tout au contraire, le nègre expatrié qui respire de nouveau l’air natal recouvre bientôt la santé du corps et de l’esprit : « Il dépouille ses craintes, ses doutes ; sa raison s’affermit et la foi lui revient. Il sent que rien ne peut nuire à sa race. Aussi loin qu’il promène ses regards et sa pensée, il est entouré de millions d’hommes pareils à lui, et il ne se demande plus, comme de l’autre côté de l’océan, ce qu’il adviendra du nègre. S’il a bon cœur, il s’attendrit, sur le sort de l’homme blanc, pour qui l’Afrique ne sera jamais une patrie. « En vérité, il y a peu d’apparence que les prophéties et les souhaits de M. Reade s’accomplissent jamais. Il est douteux, que ses arrière-petits-enfans aient des parcs à éléphans dans l’Afrique centrale, et qu’on voie un jour de jeunes ladies au cœur sensible verser, à l’ombre des palmiers, des larmes charmantes et vraiment anglaises sur le tombeau du dernier des nègres.

M. Blyden est fermement convaincu, et je suis disposé à l’en croire, que l’Afrique n’aura pas le sort de l’Amérique, que le blanc n’y supplantera pas l’indigène, que l’avenir du continent noir est à jamais lié aux destinées de la race noire. Quelles seront ces destinées ? Cette race est-elle condamnée à végéter dans une éternelle enfance et la sauvagerie est-elle sa loi ? M. Blyden ne le pense pas ; le nègre, selon lui, n’est pas un être improgressif : il est en chemin, un jour il arrivera. Dans ces derniers siècles, il a beaucoup changé. Partout où il a trouvé des maîtres insinuans et persuasifs, qui s’appliquaient à perfectionner ses instincts sans les violenter, il s’est montré capable d’éducation, de discipline. Il ne faut pas lui demander de blanchir sa peau, mais il a perdu quelques-unes de ses superstitions, il a acquis des idées auxquelles son cerveau semblait réfractaire. Faut-il désespérer de voir l’apprenti passer maître ?

« Quand le soleil se couche, a-t-on dit, toute l’Afrique danse. » On a dit aussi que le nègre est le seul homme capable de chanter quand il est triste. L’Afrique chantera toujours, et je ne vois, pas pourquoi elle se priverait du plaisir de danser. Mais elle renferme aujourd’hui des centaines de milliers d’hommes qui lisent, écrivent, raisonnent bien ou mal, et invoquent, soir et matin, un grand être invisible, dont la puissance souveraine a détrôné leurs fétiches. Qui a fait ce prodige ? Bien que M. Blyden estime qu’il y a dans la Bible « beaucoup de choses qu’un noir ne peut digérer, et qui ne procurent à son âme aucune nourriture ni aucune joie, » il ne laisse pas d’être un bon chrétien ; il pense qu’un Dieu crucifié est celui qui convient le mieux à la race que les autres races ont crucifiée, et il se flatte qu’un jour l’Évangile règnera dans toute l’Afrique. Mais en homme de bon sens, qui ne s’insurge pas contre les faits, il convient que, jusqu’aujourd’hui, le christianisme, importé à Sierra-Leone et à Libéria, s’est montré impuissant à s’assimiler les indigènes des tribus voisines, qu’en vain depuis trois cents ans l’Afrique occidentale est travaillée par le prosélytisme catholique ou protestant, aucun chef de quelque autorité ne s’est laissé convertir, aucune tribu n’est devenue chrétienne. Qui a conquis l’Afrique centrale ? C’est Mahomet. Au témoignage du cardinal Lavigerie, il y a aujourd’hui du Soudan au Niger plus de 60 millions de musulmans. « Entre Sierra-Leone et l’Egypte, dit de son côté M. Blyden, l’islamisme est la seule puissance intelligente, morale et commerçante. Il a pris possession des tribus les mieux douées, il a imprimé sa marque à leur vie sociale et religieuse. Ses adhérens gouvernent la politique et le commerce de presque toute l’Afrique au nord de l’équateur. Des importantes cités qu’ils ont fondées sur le Niger et ses affluens, ils dirigent des caravanes sur tous les points de l’horizon, en Abyssinie et en Egypte, à Alger comme au Maroc, à Libéria comme dans la Gambie et jusque sur la côte du Cap. »

L’active propagation et les triomphes de l’islamisme ont excité les plaintes de plus d’un voyageur et de tous ceux qui voudraient répandre notre civilisation sur l’Afrique. Consultez le général Borgnis-Desbordes, dont l’intrépidité et la prudence ont assuré le succès de cette audacieuse expédition du Sénégal au Niger qui a fait tant d’honneur à nos armes ; il vous dira que les tribus inconverties sont seules pénétrables aux influences européennes, qu’elles se laissent façonner par nous comme une cire molle, que les états musulmans nous sont fermés et hostiles, qu’en Afrique le fétichisme est notre allié naturel, que le mahométisme sera notre éternel ennemi. Interrogez M. Savorgnan de Brazza ; il vous dira que le seul danger qu’il redoute pour l’avenir du Congo français, c’est le missionnaire musulman, dont les premières approches l’inquiètent et le troublent. Mais le philanthrope qui, dégagé de toute préoccupation politique, ne considère que l’intérêt des noirs, doit confesser que Mahomet leur a rendu plus d’un service. C’est par des mains chrétiennes qu’ils reçoivent l’eau-de-vie qui les tue ; c’est sous l’influence de l’islamisme qu’ils deviennent des buveurs d’eau. C’est l’islamisme qui les guérit de leurs superstitions sanguinaires, les dégoûte des sacrifices humains, de l’anthropophagie, fait pénétrer quelques idées dans des têtes qu’on croyait incapables de penser, et initie des sauvages aux rudimens de la culture sociale. Il leur inspire, à la vérité, un zèle fanatique qu’ils ne connaissaient pas ; mais un être qui a des haines et des affections est assurément supérieur à celui qui n’a que des sensations et des indifférences.

En entrant dans les têtes africaines, l’islamisme subit souvent d’étranges déformations ; c’est une lumière qui se brise et se réfracte. Tel noir ne se sert du Coran que pour deviner son avenir ; il y cherche des rubriques, des exorcismes, un moyen sûr de conjurer les accidens fâcheux qui le menacent ; tel autre le vénère comme un fétiche de papier, auquel il attribue un pouvoir magique, des vertus médicinales. On en copie certains chapitres, on en fait des décoctions, qu’on avale dévotement ; si on ne guérit pas, c’est que le diable s’en est mêlé. Mais un très grand nombre de nègres trouvent un plaisir exquis et désintéressé à réciter tout haut le saint livre des heures durant ; c’est leur passe-temps favori, la consolation et le réconfort de leur âme. Ils tiennent à le lire dans l’original, ils apprennent l’arabe, et cette langue, nous dit M. Blyden, a pour eux « un charme subtil et indéfinissable, une beauté et une musique sans nom. » L’appétit vient, on lit d’autres livres encore, on les explique, on les commente. Le peu de littérature et de science qui circule dans les bassins du Niger et du Sénégal procède de l’islam. Le docteur Barth avait trouvé dans l’Afrique centrale plusieurs ouvrages d’Aristote et de Platon, et une version arabe d’Hippocrate, à laquelle on rendait de grands honneurs. A Billeh, c’est-à dire à soixante milles nord-est de Freetown, M. Blyden a découvert dans une bibliothèque musulmane des traités de dévotion, de poésie, de rhétorique, d’histoire, composés par des auteurs foulahs et par des écrivains mandiogues.

A quoi faut-il attribuer l’impuissance des catéchistes chrétiens en Afrique et les étonnans succès des missions musulmanes ? Le christianisme, religion universelle, qu’une savante casuistique a adaptée plus particulièrement à nos besoins, à notre tour d’esprit, est devenu dans le fait la religion propre à une race qui est ou se croit supérieure à toutes les autres, et qui promène partout avec elle dans le monde son orgueil, ses étonnemens et ses mépris. Si doux, si humble de cœur que soit un missionnaire chrétien, il est le patron, le noble protecteur de ses catéchumènes, et il y a une morgue cachée dans l’indulgence qu’il leur témoigne. Il croirait se dégrader en adoptant leurs occupations et leurs plaisirs, leurs coutumes, leur genre de vie ; il n’a rien à recevoir, c’est lui qui donne tout. Le mahométisme est une religion vraiment cosmopolite ; il a trouvé accès chez les Mongols comme chez les Caucasiens ; ses adhérens, ses convertis se recrutent parmi les fils de Sem, de Japhet et de Cham. Il ne connaît pas les distinctions de races, il ne fait pas acception des personnes et de la couleur des visages. Les musulmans ne méprisent que le mécréant, l’infidèle, qui se refuse à voir dans Mahomet le prophète de Dieu ; tout homme qui croit est leur égal, eût-il les cheveux crépus, le nez épaté et les lèvres pendantes.

Que le missionnaire de l’islam arrive de Kérouan, du Caire ou du Maroc, il pratique le précepte que le Christ donnait à ses douze disciples : « Quand vous irez annoncer le règne de Dieu, n’emportez avec vous ni sac, ni pain, ni argent, et n’ayez pas deux habits. « Il ne se vante pas d’être un gentleman, il a épousé la sainte pauvreté, qui n’a rien qui lui déplaise, et il en porte fièrement la livrée. Il a pour tout bien ses livres, ses manuscrits, la natte où il s’accroupit ; ses élèves l’accompagnent, et en s’installant dans quelque bourg fétichiste, ils forment le noyau d’une école ou d’une congrégation. Il vit comme on vit autour de lui, il s’accommode aux habitudes, aux usages, aux goûts des indigènes, et il subsiste de la charité de ceux qu’il endoctrine. Le plus souvent, il n’est lui-même qu’un nègre converti ; mais fût-il Arabe de naissance, il se souvient que le premier homme auquel le Prophète confia les fonctions de muezzin s’appelait Bilal, et que Bilal était un nègre. Il se souvient aussi qu’un poète oriental du x° siècle écrivait : « Une tache noire sur un visage blanc est un grain de beauté ; une tache blanche sur une joue noire l’enlaidit. » Se sentant partout chez lui, il n’éprouve aucune répugnance à se manier avec quelque fille du continent noir, et les sangs se mêlent, les races se croisent. Est-il beaucoup de missionnaires anglais qui consentissent à en faire autant ? Leurs préjugés leur sont aussi chers que leur foi. « L’Hindou qui devient chrétien, écrivait un ennemi de l’islamisme, perd sa caste sans être admis dans la société de ses maîtres ; l’Hindou qui devient musulman est expulsé de sa caste, mais il devient membre de la grande fraternité de l’islam. Si un paria se fait musulman, il peut monter au trône ; le paria qui se fait chrétien ne sera jamais qu’un paria. »

Si les missionnaires chrétiens de la Sierra-Leone sont tenus en échec par l’islamisme, si, jusqu’aujourd’hui, malgré leurs efforts persévérans, ils n’exercent aucune influence sur les tribus de l’intérieur, est-il permis de fonder de meilleures espérances sur le collège laïque créé récemment par la république de Libéria ? Oui, répond M. Blyden, pourvu que les méthodes et les objets d’étude soient appropriés à l’intelligence du nègre. Cette maison d’éducation est encore dans la période des tâtonnemens. Faute d’argent, elle ne comptait, il y a quelques années, qu’une cinquantaine d’élèves ; mais le branle était donné, et Mandingues, Foulahs ou Bassas, des chefs importans de la côte et de l’intérieur, témoignaient le désir d’y envoyer leurs fils. On apprend dans le collège de Libéria l’anglais, qui est la langue officielle de la république, l’arabe, qui est la langue littéraire de l’Afrique centrale. Mais que diront les ennemis des humanités, trop nombreux parmi nous, quand ils sauront qu’après de mûres réflexions et plus d’une expérience, un nègre leur donne tort et les accuse de ne rien entendre à l’éducation ? Quoiqu’il n’eût aucun parti-pris à cet égard, et sans avoir consulté d’autre oracle que son bon sens, M. Blyden a acquis la conviction que, même en Afrique, en Nigritie, il n’y a pas de culture sérieuse des esprits en dehors des mathématiques, associées à une étude approfondie des classiques grecs et latins.

Il a prononcé à Monrovia, le 5 janvier 1881, un remarquable discours sur ce sujet. Il y déclare que l’essentiel est de développer dans le noir la faculté pensante, de fortifier son cerveau, d’affermir sa raison et de mettre son imagination même au service de son jugement. Quelque admiration qu’il professe pour les langues et les littératures de l’Europe moderne, M. Blyden ne croit pas qu’elles soient propres à former l’esprit de la jeunesse et des peuples enfans. Le noir ne réussira jamais à s’assimiler notre poésie, elle lui demeurera toujours étrangère ; il ne peut se reconnaître dans Hamlet, dans René ou dans Faust ; Ulysse et Achille, Thémistocle et Épaminondas, Cincinnatus et Caton partent tout autrement à son cœur, il retrouve en eux l’humanité telle qu’il la sent en lui, et Plutarque seul peut lui fournir des modèles dignes de Bon imitation. M. Blyden trouve notre politique trop savante et trop compliquée, notre morale trop abstraite ou trop subtile, il estime que le Gorgias de Platon et l’Éthique d’Aristote sont plus accessibles aux esprits simples ou neufs ; ces grands penseurs étaient plus près des commencemens. Les anciens, nous dit-il, ont eu le secret d’unir aux vérités profondes, à la justesse et à la vigueur de la pensée comme à la finesse de sentiment, la parfaite simplicité de la forme. On chercherait en vain dans leurs écrits un mot, une idée, une formule qu’un nègre ne puisse s’approprier. Leurs narrations sont limpides, leurs descriptions sont vivantes, ils ont tout le charme d’un naturel heureux, un air de jeunesse, de santé, et la fraîcheur du teint.

M. Blyden a une autre raison de préférer les anciens aux modernes : « Le nègre, ajoute-t-il, peut se nourrir des littératures antiques, sans risquer de s’empoisonner ou d’apprendre à mépriser sa race. Elles ne fausseront pas sa conscience, elles n’imprimeront aucune direction fâcheuse à ses penchans naturels… Dans l’étude des grands maîtres de la Grèce et de Rome, et des langues dans lesquelles ils ont écrit, nous nous accoutumerons à discipliner notre esprit, sans rien perdre de l’estime, du respect que tout homme se doit à lui-même. De toutes les connaissances que nous sommes tenus d’acquérir pour réformer notre caractère moral, politique et religieux, il n’en est pas une seule que nous ne puissions emprunter aux anciens. » Si bon chrétien que soit M. Blyden, il sait gré à Mahomet d’avoir compté un noir parmi ses plus chers disciples. Il n’est pas moins reconnaissant à Homère d’avoir rangé au nombre des plus fidèles compagnons d’Ulysse le héraut Eurybate, « rond d’épaules, à la peau noire, aux cheveux crépus. » Ulysse, lisons-nous dans l’Odyssée, honorait ce nègre d’une estime particulière, « parce qu’il retrouvait en lui son âme et ses pensées. »

Que tel Foulah musulman arrive à comprendre le Coran et ses commentateurs aussi bien que le plus habile théologien de Kérouan, que tel Mandingue, qui aura étudié à Monrovia, devienne un aussi bon humaniste que tel élève d’Oxford, cela n’est pas impossible. Mais peut-on espérer qu’il se crée tôt ou tard dans les forêts ou sur les plateaux de l’Afrique des sociétés fortement assises et possédant toutes les conditions d’un gouvernement régulier ? C’est la question qui se pose quand on parle de l’avenir des peuples africains. On a vu se former et croître en un jour, sous l’influence de l’islamisme, des empires aussi éphémères qu’imposans, qui, fondés par un grand homme, ne lui survivaient pas : à peine avait-il fermé les yeux, son œuvre s’écroulait comme s’écroule au premier choc un mur de briques sans ciment. Dans les régions de l’Afrique où l’islam n’a pas pénétré, on voit des tribus indépendantes, jalouses les unes des autres, guerroyant sans cesse, et dont la principale occupation est de mettre au pillage le jardin d’autrui. En sera-t-il toujours de même ? M. Blyden ne le pense pas. Il est persuadé qu’un jour, sentant les avantages de la paix, concluant des alliances ou formant des confédérations, ces tribus s’appliqueront, d’un commun accord, à développer les ressources de terres grasses qui ne demandent qu’à produire. Il estime, en un mot, que les Africains se civiliseront, sans devenir pour cela des Européens.

Il est porté à croire que tous les maux de l’Afrique lui sont venus du dehors. Il dirait volontiers comme un chef Okanka, qui attribuait une épidémie de petite vérole à la présence et aux maléfices d’un voyageur blanc : « Le chef blanc est mauvais et porte avec lui une caisse pleine de maladies. Lorsqu’il passe dans un village, il ouvre la caisse et les maladies en sortent. » Il pense que les instincts de sa race sont naturellement bons, que les peuples caucasiens représentent dans ce monde la fermeté du vouloir et la dureté du cœur, que l’Africain, homme de douleur, et de chant, est plus femme que tout autre homme, et que la femme a un rôle à jouer dans l’histoire de l’humanité. Il n’aime pas les grandes villes, les grandes ruches, les Babylones ; l’Afrique ne les connaîtra jamais. Elle n’a de vocation ni de talent que pour les industries agricoles, mais on y verra fleurir aussi des vertus douces et patientes qui étonneront l’Europe. « Il n’y aura jamais en Afrique, nous dit-il, une Jérusalem, une Rome, une Athènes, un Londres ; mais à l’ombre des forêts grandiront des Bethléhem et des Nazareth noirs, et c’est dans les Nazareth, dans les Bethléhem que naissent les prophètes et les apôtres… Je ne me suis jamais senti si près de Dieu qu’en parcourant les forêts africaines. Les arbres, les oiseaux, le ciel m’ont parlé de la grande œuvre qui s’accomplira dans ce continent. J’avais le cœur et le pied légers, je sentais qu’un esprit souille dans les bois. »

Puisse ce rêve s’accomplir ! Mais il est difficile de croire que l’Afrique sorte jamais de sa torpeur, si l’Europe ne se charge de la réveiller. M. Blyden est sévère pour les établissemens que la France cherche à créer dans les bassins du Niger et de l’Ogooué. Il nous prête l’absurde intention de coloniser l’Afrique tropicale. C’est un protectorat que nous aspirons à y fonder, et un vrai protecteur n’est pas un conquérant ; il remplit les fonctions d’un juge de paix, qui concilie les différends, et l’office d’un bon gendarme, qui fait main basse sur les malfaiteurs. Nous désirons prouver aux noirs que, si le commerce, compris de certaine façon, entretient l’esclavage, il peut servir aussi à le détruire, et que le drapeau tricolore est un emblème de paix et de liberté. Il est raconté quelque part que les arbres voulurent un jour se donner un roi. Ils s’adressèrent d’abord à l’olivier, qui répondit : « Je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. » Le figuier dit qu’il préférait la douceur de son fruit aux honneurs du pouvoir suprême. La vigne déclara que son unique souci était son bon vin, qui réjouit le cœur des hommes et des dieux. Enfin on s’adressa à l’épine, et l’épine répondit : « Je vous offre mon ombre, et si vous n’en voulez pas, le feu sortira du buisson et vous dévorera. » L’Afrique a été trop longtemps gouvernée par l’épine, et plus d’une fois le feu est sorti du buisson. L’Europe, qui lui a fait tant de mal, lui offre aujourd’hui le secours

De quelque dieu plus doux qui veille sur ses jours.

Mais il ne suffit pas que le protecteur soit humain, il est tenu d’être intelligent, et il le serait bien peu s’il prétendait imposer à des Africains ses lois et ses mœurs, mouler leur âme sur la sienne. Notre fatuité européenne se persuade trop facilement qu’il n’y a pas d’autre civilisation, ni d’autres règles de conduite, ni d’autre manière de bien vivre, ni d’autre façon d’être heureux, ni d’autres vertus, ni d’autres bienséances que les nôtres. M. de Brazza me disait un jour : « Chaque fois que je retourne au Congo, j’y laisse quelques-uns de mes sots préjugés. En y arrivant, je m’imaginais que la moralité des indigènes se mesure à l’ampleur du pagne en fil de palmier ou d’ananas qui compose tout leur costume. J’ai découvert que, tout au contraire, plus on avance dans l’intérieur, plus le pagne se raccourcit, et qu’on finit par arriver dans des endroits perdus où il se réduit à un morceau d’étoffe grand comme la main. C’est là que les femmes sont le plus fidèles. »


G. VALBERT.


  1. Christianity, islam and the Negro Race, by Edward W. Blyden, S. S. D. Late minister plenipotentlary of the Republic of Liberia at the Court of St-James. London, 1887 ; W.-B. Whittingham et Co.