Le Jugement dernier

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anonyme ()
s.n. (pp. 3-14).
LE


JUGEMENT


DERNIER,


ODE


Qui a concouru au Prix de l’Académie

Française, pour l’année 1773.



Discite Justitiam moniti, 1 non temnere Divos.
V. En. L. VI.





À AMSTERDAM.

M. DCC. LXXIII.



« Quels biens vous ont produit vos sauvages vertus ?
» Des Justes, disiez-vous, L’Éternel est le Père,
» L’Éternel nous protège ». Et le méchant prospère,
» Et sous le poids des maux vous rampez abattus.
» Vantez ce Père encor, demandez-lui vengeance :
» En faveur de ses fils, il est lent à s’armer !
» Est-il aveugle & sourd ? Ou pour vous opprimer
» Avec le méchant même est-il d’intelligence ?

 
» Arrête, impie : il t’a donné la voix
» Dont tu te sers pour braver sa puissance.
» Vil atome ! d’un Dieu tu censures les Loix !
» Il est trop vrai, long-temps il frappa l’innocence ;
» Mais ce Soleil, qui voit couler nos pleurs,
» Amène à pas hâtés le jour de sa justice :
» Dieu nous paîra de nos longues douleurs
» Dieu viendra nous venger des triomphes du vice ».
 
» Qu’il vienne donc ce Dieu si grand, si redouté.
» Depuis que les humains ont paru sur la terre,
» L’infortuné l’appelle, & n’est point écouté.
» Tranquille au fond du Ciel, il dort sur son tonnerre ;
» Et c’est là ce Dieu généreux !
» Et vous pouvez encore espérer qu’il s’éveille ?
» Allez, imitez-nous, & tandis qu’il sommeille,
Soyez coupables, mais heureux ».

Quel bruit s’est élevé ? La trompette sonnante
À retenti de tous côtés ;
Et, sur son char de feu, la foudre dévorante
Parcourt les airs épouvantés,

Pourquoi ce sang & ces affreux nuages,
Dont les astres roulent couverts ?
Ce choc des élémens, ce combat des orages
Va-t-il sur les mortels renverser l’Univers ?
 
L’océan déchaîné, loin de son lit s’élance,
Et de ses flots séditieux
Court, en grondant, battre les Cieux,
Tout prêts à le couvrir de leur ruine immense.
C’en est fait : l’Éternel, trop long-temps méprisé,
Sort de la nuit profonde
Où loin des yeux de l’homme il s’étoit reposé ;
Il a paru : son pied frappe le Monde,
Et le Monde est brisé.
 
De la Terre, des Mers, des Cieux où fut la place ?
Orgueilleux humains, montrez-vous.
Dort-il ce Dieu qu’insultoit votre audace ?
La mort même ne peut vous soustraire à ses coups.
Tremblez encore, il va juger vos crimes.
Son regard vous plongea dans d’éternels abymes.
Qu’il parle, & devant lui vous reparoîtrez tous.

Voici de ce Juge suprême
Le redoutable Tribunal.
Ici perdent leur prix l’or & le diadême.
Ici l’homme à l’homme est égal.
Ici la vérité tient ce livre terrible
Où sont écrits vos attentats ;
Et la Religion, mère autrefois sensible,
S’arme d’un cœur de fer contre ses fils ingrats.

Sortez de la nuit éternelle,
Rassemblez-vous, âmes des morts,
Et, reprenant un nouveau corps,
Paroissez devant Dieu, c’est Dieu qui vous appelle.
Ravis à leur morne repos,
Les morts du sein de l’ombre impatients s’élancent,
Et vers leur Dieu, sans ordre, à flots pressés s’avancent
Pâles, & secouant la cendre des tombeaux.

Qui sont ces malheureux, dont la troupe livide
Au pied du Tribunal marche d’un pas timide,
Les flancs nus & palpitants ?
Avec des cris insultants,

De son amour pour eux étouffant les murmures,
Un Ange furieux (il étoit leur appui)
Frappe d’un fouet d’airain ces victimes impures,
Qu’il chasse devant lui.

 
C’est vous, vous que l’on vit, profanant la victoire,
D’un pôle à l’autre envoyer le trépas,
Comptant vos jours & vos droits à la gloire,
Par vos nombreux assassinats.
Et vous, Monarques téméraires,
Qui nés soutiens des Loix, mais toujours leurs bourreaux,
Tyrannisiez le Peuple en vous nommant ses pères,
Du Dieu qui vous créa sacrilèges rivaux.

Vous, Princes indolents, qui parmi les délices
Laissiez errer vos inconstants désirs,
Regardant vos Sujets, qui payoient vos caprices,
Comme un Peuple créé pour nourrir vos plaisirs.
Vous tous, ô Rois, dont l’ame indifférente
A brillé de quelques vertus ;
Trop heureux si par vous la Patrie expirante
N’avoit vu des brigands du pouvoir revêtus,

Pour s’enrichir de ses ruines,
Du nom sacré d’impôts ennoblir leurs rapines !

O Sion ! ô combien de mortels éperdus
Remplissent aujourd’hui ton enceinte immortelle !
Le Musulman, le Juif, le Chrétien, l’Infidele,
Devant ce même Dieu demeurent confondus.
Quel tumulte effrayant ! que de cris lamentables !
Ciel ! qui pourroit compter le nombre des coupables ?
Ici, près de l’ingrat,
Se cachent l’imposteur, l’avare, l’homicide,
Et ce guerrier perfide
Qui vendit sa Patrie en un jour de combat.

Ces Juges trafiquoient du sang de l’innocence
Avec ses fiers persécuteurs.
Sous le vain nom de Bienfaiteurs
Ces Grands semoient ensemble & les dons & l’offense.
Vous fuyez vainement, l’œil vengeur vous poursuit,
Vous, traîtres, vous, flatteurs, vous, hypocrites même :
Les antres, les rochers, l’Univers est détruit.
Tout est plein de l’Être Suprême.

Coupables, approchez :
De la chaîne des ans les jours de la clémence
Sont enfin retranchés.
Insultez, insultez aux pleurs de l’innocence.
Est-il un Dieu ? répondez-nous.
Vous pleurez ? vains regrets ! ces pleurs font notre joie.
À l’Ange de la mort Dieu vous a promis tous ;
Et l’Enfer demande sa proie.

Du moins, si le pâle pécheur,
Cité devant le Dieu vengeur,
Pour lui seul craignoit sa Justice ;
Mais, pour n’avoir suivi que l’instinct de la chair,
Il se voit menacé d’un éternel supplice
Dans tout ce qu’il eut de plus cher.

Ici d’un œil craintif le fils cherchant son père,
À son aspect recule, il tombe sur sa mère ;
Et la fille & la sœur & le frère,
Les amis, les amants, & la femme & l’époux,
Et l’esclave & le maître,
L’un l’autre s’évitant, honteux de se connoître,

Sans relâche, ô mon Dieu ! se heurtent devant vous :
Innombrable amas de victimes
Qui portent sur leur front la liste de leurs crimes.

Mais d’où vient que je nage en des flots de clarté ?
Ciel ! malgré moi, s’égarant sur ma Lyre,
Mes doigts harmonieux peignent la volupté !
Fuyez, pécheurs : respectez mon délire.
Je vois les Élus du Seigneur
Marcher d’un front riant au fond du Sanctuaire.
Des enfants doivent-ils connaître la terreur,
Lorsqu’ils approchent de leur père ?

Quoi ! de tant de mortels qu’ont nourris tes bontés,
Ce petit nombre, ô Ciel ! rangea ses volontés
Sous le joug de tes Loix augustes !
Des vieillards ! des enfants ! quelques infortunés !
À peine mon regard voit, entre mille Justes,
S’élever deux fronts couronnés.

Je suis vainqueur, dit l’Ange des ténèbres ;
Et les méchants jugés poussent des cris funèbres.

Dieu vain ! qui de nous deux soumit plus de mortels ?
Mon génie en un jour fit plus de criminels
Que ce Ciel où s’endort ta molle nonchalance
Ne verra d’innocents célébrer ta clémence.
Je suis vainqueur. Sur son Trône bravé,
Dieu l’entend, se détourne : il ne l’a plus trouvé.

Que sont-ils devenus ces peuples de coupables
Dont Sion vit ses champs couverts ?
Le Tout-Puissant parloit : ses accents redoutables
Les ont plongés dans les Enfers.
Qu’ils vivent de Satan victimes immortelles :
Un moment a vu naître & finir leur bonheur ;
Mais les tourments de ces âmes rebelles
Doivent durer autant que le Seigneur.

Le Juste enfin remporte la victoire,
Et de ses longs combats, au sein de l’Éternel
Il se repose environné de gloire.
Ses plaisirs sont au comble, & n’ont rien de mortel :
Il voit, il sent, il connoît, il respire
Le Dieu qu’il recherchoit, dont il aima l’empire ;

Il en est plein, il chante ses bienfaits,
L’Éternel a brisé son tonnerre inutile ;
Et d’aîles & de faulx dépouillé désormais,
Sur les Mondes détruits le temps dort immobile.


FIN.