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Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie I/7

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Méline, Cans et compagnie (1-2p. 108-128).
Première partie : L’Auberge du Faucon blanc


VII


Le voyageur


Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.

— Qu’avez-vous, Rose ?

— Là… là…, dit-elle en montrant la croisée. Il me semble avoir vu une main déranger la pelisse.

Rose n’avait pas achevé ces paroles, que Dagobert courait à la fenêtre.

Il l’ouvrit violemment après avoir ôté le manteau suspendu à l’espagnolette.

Il faisait nuit noire et grand vent…

Le soldat prêta l’oreille, il n’entendit rien…

Revenant prendre la lumière sur la table, il tâcha d’éclairer au dehors en abritant la flamme avec sa main.

Il ne vit rien…

Fermant de nouveau la fenêtre, il se persuada qu’une bouffée de vent ayant dérangé et agité la pelisse, Rose avait été dupe d’une fausse peur.

— Rassurez-vous, mes enfants… Il vente très fort, c’est ce qui aura fait remuer le coin du manteau.

— Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l’écartaient, dit Rose encore tremblante.

— Moi je regardais Dagobert, je n’ai rien vu, reprit Blanche.

— Et il n’y avait rien à voir, mes enfants ; c’est tout simple, la fenêtre est au moins à huit pieds au-dessus du sol, il faudrait être un géant pour y atteindre, ou avoir une échelle pour y monter. Cette échelle, on n’aurait pas eu le temps de l’ôter, puisque dès que Rose a crié j’ai couru à la fenêtre, et qu’en avançant la lumière au dehors je n’ai rien vu.

— Je me serai trompée, dit Rose.

— Vois-tu, ma sœur… c’est le vent, ajouta Blanche.

— Alors pardon de t’avoir dérangé, mon bon Dagobert.

— C’est égal, reprit le soldat en réfléchissant, je suis fâché que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé à la fenêtre, cela vous aurait rassurées ; mais il aura flairé l’écurie de son camarade Jovial, et il aura été lui dire bonsoir en passant ;… j’ai envie d’aller le chercher.

— Oh ! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules ! s’écrièrent les petites filles, nous aurions trop peur.

— Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder à revenir, et tout à l’heure nous l’entendrons gratter à la porte, j’en suis sûr… Ah çà ! continuons notre récit, dit Dagobert.

Et il s’assit au chevet des deux sœurs, cette fois bien en face de la fenêtre.

— Voilà donc le général prisonnier à Varsovie, et amoureux de votre mère, que l’on voulait marier à un autre, reprit-il. En 1814, nous apprenons la fin de la guerre, l’exil de l’empereur à l’île d’Elbe et le retour des Bourbons ; d’accord avec les Prussiens et les Russes, qui les avaient ramenés, ils avaient exilé l’empereur à l’île d’Elbe ; apprenant cela, votre mère dit au général : La guerre est terminée, vous êtes libre, l’empereur est malheureux, vous lui devez tout, allez le retrouver… je ne sais quand nous nous reverrons, mais je n’épouserai que vous, vous me trouverez jusqu’à la mort… Avant de partir, le général m’appelle : « Dagobert, reste ici, mademoiselle Éva aura peut-être besoin de toi pour fuir sa famille, si on la tourmente trop ; notre correspondance passera par tes mains ; à Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les rassurerai… je leur dirai que tu es pour moi… un ami. »

— Toujours le même, dit Rose attendrie, en regardant Dagobert.

— Bon pour le père et la mère comme pour les enfants…, ajouta Blanche.

— Aimer les uns, c’est aimer les autres, répondit le soldat. Voilà donc le général à l’île d’Elbe avec l’empereur ; moi, à Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère, je recevais les lettres et les lui portais en cachette ;… dans une de ces lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général m’apprenait que l’empereur s’était souvenu de moi.

— De toi !… il te connaissait ?

— Un peu, je m’en flatte. « Ah ! Dagobert, » a-t-il dit à votre père qui lui parlait de moi, « un grenadier à cheval de ma vieille garde… soldat d’Égypte et d’Italie, criblé de blessures, un vieux pince-sans-rire… que j’ai décoré de ma main à Wagram, je ne l’ai pas oublié… » Dame ! mes enfants, quand votre mère m’a lu cela… j’en ai pleuré comme une bête…

— L’empereur… quel beau visage d’or il avait sur ta croix d’argent à ruban rouge que tu nous montrais, quand nous étions sages !

— C’est qu’aussi cette croix-là, donnée par lui, c’est ma relique, à moi, et elle est là dans mon sac avec ce que j’ai de plus précieux, notre boursicot et nos papiers… Mais pour en revenir à votre mère, de lui porter les lettres du général, d’en parler avec elle, ça la consolait, car elle souffrait ; oh ! oui, et beaucoup ; ses parents avaient beau la tourmenter, s’acharner après elle, elle répondait toujours : Je n’épouserai jamais que le général Simon. Fière femme, allez… Résignée, mais courageuse ; il fallait voir ! Un jour elle reçoit une lettre du général ; il avait quitté l’île d’Elbe avec l’empereur ; voilà la guerre qui recommence ; dans cette campagne de France, surtout à Montmirail, mes enfants, votre père se bat comme un lion, et son corps d’armée fait comme lui ; ce n’était plus de la bravoure… c’était de la rage ; il m’a dit qu’en Champagne les paysans en avaient tant tué, tant tué de ces Prussiens, que leurs champs en ont eu de l’engrais pour des années ! hommes, femmes, enfants, tout courait dessus ! Fourches, pierres, pioches, tout était bon pour la tuerie… vraie battue de loups !…

Et les veines du front du soldat se gonflaient, ses joues s’enflammaient, cet héroïsme populaire lui rappelait le sublime état des guerres de la république, ces levées en masse dont il avait fait partie, premier pas de sa vie militaire.

Les orphelines, filles d’un soldat et d’une mère courageuse, se sentaient émues à ses paroles énergiques, au lieu d’être effrayées de leur rudesse ; leur cœur battait plus fort, leurs joues s’animaient aussi.

— Quel bonheur pour nous d’être filles d’un père si brave !… s’écria Blanche.

— Quel bonheur… et quel honneur, mes enfants, car le soir du combat de Montmirail, l’empereur, à la joie de toute l’armée, nomma votre père sur le champ de bataille, duc de Ligny et maréchal de France

— Maréchal de France ! dit Rose étonnée, sans trop comprendre la valeur de ces mots.

— Duc de Ligny ! reprit Blanche aussi surprise.

— Oui, Pierre Simon, fils d’un ouvrier, duc et maréchal ; il faut être roi pour être davantage, reprit Dagobert avec orgueil. Voilà comment l’empereur traitait les enfants du peuple, aussi le peuple était à lui. On avait beau lui dire : « Mais ton empereur fait de toi de la chair à canon. — Bah ! un autre ferait de moi de la chair à misère, répondait le peuple qui n’est pas bête ; j’aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel, maréchal, roi… ou invalide ; ça vaut mieux encore que de crever de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d’un grenier, après avoir travaillé quarante ans pour les autres. »

— Même en France… même à Paris, dans cette belle ville… il y a des malheureux qui meurent de faim et de misère… Dagobert ?

— Même à Paris… Oui, mes enfants ; aussi j’en reviens là… le canon vaut mieux, car on risque, comme votre père, d’être duc et maréchal ; quand je dis duc et maréchal, j’ai raison et j’ai tort, car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce que, après Montmirail… il y a eu un jour de deuil… de grand deuil, où de vieux soldats comme moi, m’a dit le général, ont pleuré, oui, pleuré… le soir de la bataille ; ce jour-là, mes enfants… s’appelle Waterloo.

Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse si profonde, que les orphelines tressaillirent.

— Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme ça des jours maudits… Ce jour-là, à Waterloo, le général est tombé couvert de blessures, à la tête d’une division de la garde. À peu près guéri, ce qui a été long, il demande à aller à Sainte-Hélène… une autre île au bout du monde où les Anglais avaient emmené l’empereur pour le torturer tranquillement ; car s’il a été heureux d’abord, il a eu bien de la misère, voyez-vous, mes pauvres enfants…

— Comme tu dis cela… Dagobert… tu nous donnes envie de pleurer !

— C’est qu’il y a de quoi… l’empereur a enduré tant de choses, tant de choses… il a cruellement saigné au cœur, allez… Malheureusement le général n’était pas avec lui à Sainte-Hélène, il aurait été un de plus pour le consoler ; mais on n’a pas voulu. Alors, exaspéré comme tant d’autres contre les Bourbons, le général organise une conspiration pour rappeler le fils de l’empereur. Il voulait enlever un régiment presque tout composé d’anciens soldats à lui. Il se rend dans une ville de Picardie où était cette garnison ; mais déjà la conspiration était éventée. Au moment où le général arrive, on l’arrête, on le conduit devant le colonel du régiment… Et ce colonel…, dit le soldat après un nouveau silence, savez-vous qui c’était encore ?… Mais, bah !… ce serait trop long à vous expliquer, et ça vous attristerait davantage… Enfin c’était un homme que votre père avait depuis longtemps bien des raisons de haïr. Aussi se trouvant face à face avec lui, il lui dit : « Si vous n’êtes pas un lâche, vous me ferez mettre en liberté pour une heure, et nous nous battrons à mort ; car je vous hais pour ci, je vous méprise pour ça, et encore pour ça. » Le colonel accepte, met votre père en liberté jusqu’au lendemain. Le lendemain, duel acharné, dans lequel le colonel reste pour mort sur la place.

— Ah ! mon Dieu !

— Le général essuyait son épée, lorsqu’un ami dévoué vint lui dire qu’il n’avait que le temps de se sauver ; en effet, il parvint heureusement à quitter la France… oui… heureusement, car quinze jours après il était condamné à mort comme conspirateur.

— Que de malheur ! mon Dieu !

— Il y a eu un bonheur dans ce malheur-là, votre mère tenait bravement sa promesse et l’attendait toujours ; elle lui avait écrit : L’empereur d’abord, moi ensuite. Ne pouvant plus rien ni pour l’empereur ni pour son fils, le général, exilé de France, arrive à Varsovie. Votre mère venait de perdre ses parents ; elle était libre, ils s’épousent, et je suis un des témoins du mariage.

— Tu as raison, Dagobert… que de bonheur, au milieu de si grands malheurs !

— Les voilà donc bien heureux ; mais, comme tous les bons cœurs, plus ils étaient heureux, plus le malheur des autres les chagrinait, et il y avait de quoi être chagriné à Varsovie ; les Russes recommençaient à traiter les Polonais en esclaves ; votre brave mère, quoique d’origine française, était Polonaise de cœur et d’âme : elle disait hardiment tout haut ce que d’autres n’osaient seulement pas dire tout bas ; avec cela, les malheureux l’appelaient leur bon ange, en voilà assez pour mettre le gouverneur russe sur l’œil. Un jour un des amis du général, ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamné à l’exil en Sibérie pour une conspiration militaire contre les Russes ; il échappe, votre père le cache chez lui, cela se découvre ; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques, commandé par un officier et suivi d’une voiture de poste, arrive à notre porte ; on surprend le général pendant son sommeil, et on l’enlève.

— Mon Dieu ! que voulait-on lui faire ?

— Le conduire hors de Russie, avec défense d’y jamais rentrer, et menacé d’une prison éternelle s’il y revenait ; voilà son dernier mot : « Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant ; » car votre mère devait dans quelques mois vous mettre au monde ; eh bien ! malgré cela, on l’exila en Sibérie ; c’était une occasion de s’en défaire : elle faisait trop de bien à Varsovie ; on la craignait. Non content de l’exiler, on confisque tous ses biens ; pour seule grâce, elle avait obtenu que je l’accompagnerais, et sans Jovial, que le général m’avait fait garder, elle aurait été forcée de faire la route à pied. C’est ainsi, elle à cheval, et moi la conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes arrivés dans un misérable village, où trois mois après vous êtes nées, pauvres petites !

— Et notre père ?

— Impossible à lui de rentrer en Russie… impossible à votre mère de songer à fuir avec deux enfants… impossible au général de lui écrire, puisqu’il ignorait où elle était.

— Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui ?

— Si, mes enfants… une seule fois nous en avons eu…

— Et par qui ?

Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de physionomie singulière :

— Par qui ? par quelqu’un qui ne ressemble guère aux autres hommes… oui… et pour que vous compreniez ces paroles, il faut que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire arrivée à votre père pendant la campagne de France. Il avait reçu de l’empereur l’ordre d’emporter une batterie qui écrasait notre armée ; après plusieurs tentatives malheureuses, le général se met à la tête d’un régiment de cuirassiers, charge sur la batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons ; il se trouvait à cheval juste devant la bouche d’une pièce, dont tous les servants venaient d’être tués ou blessés ; pourtant, l’un d’eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou, d’approcher de la lumière la mèche qu’il tenait toujours à la main… et cela… juste au moment où le général était à dix pas et en face du canon chargé…

— Grand Dieu ! quel danger pour notre père !

— Jamais, m’a-t-il dit, il n’en avait couru un plus grand… car lorsqu’il vit l’artilleur mettre le feu à la pièce, le coup partait… mais au même instant, un homme de haute taille, vêtu en paysan, et que votre père jusqu’alors n’avait pas remarqué, se jette au-devant du canon…

— Ah ! le malheureux… quelle mort horrible !

— Oui, reprit Dagobert d’un air pensif. Cela devait arriver… Il devait être broyé en mille morceaux… Et pourtant il n’en a rien été.

— Que dis-tu !

— Ce que m’a dit le général. « Au moment où le coup partit, m’a-t-il répété souvent, par un mouvement d’horreur involontaire, je fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutilé de ce malheureux qui s’était sacrifié à ma place… Quand je les rouvre, qu’est-ce que j’aperçois au milieu de la fumée ? toujours cet homme de grande taille, debout et calme au même endroit, jetant un regard triste et doux sur l’artilleur qui, un genou en terre, le corps renversé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s’il eût vu le démon en personne ; puis le mouvement de la bataille ayant continué, il m’a été impossible de retrouver cet homme… » a ajouté votre père.

— Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible ?

— C’est ce que j’ai dit au général. Il m’a répondu que jamais il n’avait pu s’expliquer cet événement, aussi incroyable que réel… Il fallait d’ailleurs que votre père eût été bien vivement frappé de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé d’environ trente ans, car il avait remarqué que ses sourcils, très-noirs et joints entre eux, n’en faisaient pour ainsi dire qu’un seul d’une tempe à l’autre, de sorte qu’il paraissait avoir le front rayé d’une marque noire… Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout à l’heure pourquoi.

— Oui, Dagobert, nous ne l’oublions pas…, dirent les orphelines de plus en plus étonnées.

— Comme c’est étrange, cet homme au front rayé de noir !

— Écoutez encore… le général avait été, je vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo… Pendant la nuit qu’il a passée sur le champ de bataille dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses blessures, il lui a paru voir, à la clarté de la lune, ce même homme penché sur lui, le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies en tâchant de le ranimer… Mais comme votre père, qui avait à peine la tête à lui, repoussait ses soins, disant qu’après une telle défaite il n’avait plus qu’à mourir… il lui a semblé entendre cet homme lui dire : Il faut vivre pour Éva !… C’était le nom de votre mère, que le général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l’empereur et faire avec lui la campagne de France.

— Comme cela est singulier, Dagobert… Et depuis, notre père a-t-il revu cet homme ?

— Il l’a revu… puisque c’est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre pauvre mère !

— Et quand donc cela ?… Nous ne l’avons jamais su ?

— Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère, vous étiez allées avec la vieille Fedora dans la forêt de pins ?

— Oui, répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère, que notre mère aimait tant.

— Pauvre mère ! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas, hélas ! nous douter du malheur qui nous arriverait le soir, reprit Blanche.

— Sans doute, mes enfants ; moi-même, ce matin-là, je chantais, en travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n’avais de raison d’être triste ; je travaillais donc, tout en chantant, quand tout à coup j’entends une voix me demander en français : « Est-ce ici le village de Milosk ?… » Je me retourne, et je vois devant moi un étranger… Au lieu de lui répondre, je le regarde fixement, je recule de deux pas, tout stupéfait.

— Pourquoi donc ?

— Il était de haute taille, très-pâle, et avait le front haut, découvert… Ses deux sourcils, noirs, n’en faisaient qu’un… et semblaient lui rayer le front d’une marque noire.

— C’était donc l’homme qui, deux fois, s’était trouvé auprès de notre père pendant des batailles ?

— Oui… c’était lui.

— Mais, Dagobert, dit Rose pensive, il y a longtemps de ces batailles ?

— Environ seize ans.

— Et l’étranger que tu croyais reconnaître, quel âge avait-il ?

— Guère plus de trente ans.

— Alors comment veux-tu que ce soit le même homme qui se soit trouvé à la guerre, il y a seize ans, avec notre père ?

— Vous avez raison, dit Dagobert après un moment de silence et en haussant les épaules, j’aurai sans doute été trompé par le hasard d’une ressemblance… Et pourtant…

— Ou alors, si c’était le même, il faudrait qu’il n’ait pas vieilli…

— Mais ne lui as-tu pas demandé s’il n’avait pas autrefois secouru notre père ?

— D’abord j’étais si saisi que je n’y ai pas songé, et puis il est resté si peu de temps que je n’ai pu m’en informer ensuite ; il me demande donc le village de Milosk. « Vous y êtes, monsieur ; mais comment savez-vous que je suis Français ?

« — Tout à l’heure je vous ai entendu chanter quand j’ai passé, me répondit-il ; pourriez-vous me dire où demeure madame Simon, la femme du général ?

« — Elle demeure ici, monsieur. »

Il me regarda quelques instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait, puis il me tendit la main et me dit :

« — Vous êtes l’ami du général Simon, son meilleur ami ? »

Jugez de mon étonnement, mes enfants.

« — Mais, monsieur, comment savez-vous ?

« — Souvent il m’a parlé de vous avec reconnaissance.

« — Vous avez vu le général ?

« — Oui… il y a quelque temps, dans l’Inde ; je suis aussi son ami ; j’apporte de ses nouvelles à sa femme, je la savais exilée en Sibérie ; à Tobolsk, d’où je viens, j’ai appris qu’elle habitait ce village. Conduisez-moi près d’elle. »

— Bon voyageur… je l’aime déjà, dit Rose.

— Il était l’ami de notre père.

— Je le prie d’attendre, je voulais prévenir votre mère pour que le saisissement ne lui fasse pas de mal ; cinq minutes après il entrait chez elle…

— Et comment était-il ce voyageur, Dagobert ?

— Il était très-grand, il portait une pelisse foncée et un bonnet de fourrure avec de longs cheveux noirs.

— Et sa figure était belle ?

— Oui, mes enfants, très-belle, mais il avait l’air si triste et si doux que j’en ai eu le cœur serré.

— Pauvre homme ! un grand chagrin, sans doute ?

— Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants, lorsqu’elle m’a appelé pour me dire qu’elle venait de recevoir de bonnes nouvelles du général ; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers ; c’était une espèce de journal que votre père lui écrivait chaque soir, pour se consoler ; ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu’il lui aurait dit à elle…

— Et ces papiers, où sont-ils, Dagobert ?

— Là, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse ; un jour je vous les donnerai : seulement j’en ai pris quelques feuillets que j’ai là, et que vous lirez tout à l’heure ; vous verrez pourquoi.

— Est-ce qu’il y avait longtemps que notre père était dans l’Inde ?

— D’après le peu de mots que m’a dit votre mère, le général était allé dans ce pays-là après s’être battu avec les Grecs contre les Turcs ; car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre les forts ; arrivé dans l’Inde, il s’est acharné après les Anglais… ils avaient assassiné nos prisonniers dans les pontons et torturé l’empereur à Sainte-Hélène, c’était bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal il servait une brave cause.

— Et quelle cause servait-il ?

— Celle d’un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu’au jour où ils s’en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c’est encore se battre pour un faible contre des forts ; votre père n’y a pas manqué. En quelques mois il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont exterminé les Anglais qui avaient compté sans votre brave père, mes enfants… mais tenez… quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi ; de plus, vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir, c’est pour cela que j’ai choisi ce passage.

— Oh ! quel bonheur !… lire ces pages écrites par notre père, c’est presque l’entendre, dit Rose.

— C’est comme s’il était là auprès de nous, ajouta Blanche.

Et les deux jeunes filles étendirent vivement les mains pour prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche.

Puis, par un mouvement simultané, rempli d’une grâce touchante, elles baisèrent, tour à tour et en silence, l’écriture de leur père.

— Vous verrez aussi, mes enfants, à la fin de cette lettre, pourquoi je m’étonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le dites, s’appelait Gabriel… Lisez… lisez…, ajouta le soldat en voyant l’air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire que lorsqu’il écrivait cela, le général n’avait pas encore rencontré le voyageur qui a apporté ces papiers.

Rose, assise dans son lit, prit les feuillets et commença de lire d’une voix douce et émue.

Blanche, la tête appuyée sur l’épaule de sa sœur, suivait avec attention. On voyait même, au léger mouvement de ses lèvres, qu’elle lisait aussi, mais mentalement.