Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XVI/04

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Méline, Cans et compagnie (9-10p. 50-69).
Chapitre V  ►
Seizième partie


IV


La quête.


Nous l’avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu’il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux ; ayant d’ailleurs conservé, des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante, elle l’appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes comme elle l’avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là de retours de simplicité cordiale, pendant lesquels madame de Saint-Dizier jouait merveilleusement bien la bonne femme, se joignait à ces séduisantes apparences.

Telle était la princesse lorsqu’elle se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise qui dissimulait autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et auquel un regard d’une aménité charmante, un gracieux sourire, qui mettait en valeur des dents très-blanches, donnaient l’expression de la plus aimable bienveillance.

Dagobert, malgré sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgré leur timidité, se sentirent tout d’abord prévenus en faveur de madame de Saint-Dizier ; celle-ci, s’avançant vers les jeunes filles, leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit, de sa voix onctueuse et pénétrante :

— C’est à mesdemoiselles de Ligny que j’ai l’honneur de parler ?

Rose et Blanche, peu habituées à s’entendre donner le nom honorifique de leur père, rougirent et se regardèrent avec embarras sans répondre.

Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse :

— Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal Simon… Mais d’habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon.

— Je ne m’étonne pas, monsieur, répondit la princesse, de ce que la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux filles de M. le maréchal ; elles voudront donc bien m’excuser de les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l’immortel souvenir d’une des plus brillantes victoires de leur père.

À ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetèrent un regard reconnaissant sur madame de Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de cette louange, à la fois adressée au maréchal et à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la quêteuse.

Celle-ci reprit d’un ton touchant et pénétré :

— Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal, implorer votre charité en faveur des victimes du choléra ; je suis l’une des dames patronnesses d’une œuvre de secours, et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec une vive reconnaissance…

— C’est nous, madame, qui vous remercions d’avoir voulu songer à nous pour cette bonne œuvre, dit Blanche avec grâce.

— Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d’aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous l’offrir.

Et, ayant échangé un regard avec sa sœur, la jeune fille sortit du salon et entra dans la chambre à coucher qui l’avoisinait.

— Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit par les paroles et les manières de la princesse, faites-nous donc l’honneur de vous asseoir, en attendant que Rose revienne avec son boursicot…

Puis le soldat reprit vivement après avoir avancé un siége à la princesse, qui s’y assit :

— Pardon, madame, si je dis Rose… tout court, en parlant d’une des filles du maréchal Simon ; mais j’ai vu naître ces enfants…

— Et, après mon père, nous n’avons pas d’ami meilleur, plus tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, ajouta Blanche en s’adressant à la princesse.

— Je le crois sans peine, mademoiselle, répondit la dévote, car vous et votre charmante sœur paraissez bien dignes d’un pareil dévouement… Dévouement, ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l’inspirent que pour celui qui le ressent…

— Ma foi ! oui, madame, dit Dagobert, je m’en honore et je m’en flatte, car il y a de quoi… Mais, tenez, voilà Rose avec son magot.

En effet, la jeune fille sortit de sa chambre, tenant à la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse, qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte avec une secrète impatience, comme si elle eût attendu la venue d’une personne qui n’arrivait pas ; ce mouvement ne fut pas remarqué par Dagobert.

— Nous voudrions, madame, dit Rose à madame de Saint-Dizier, vous offrir davantage ; mais c’est là tout ce que nous possédons…

— Comment ?… de l’or, dit la dévote en voyant plusieurs louis briller à travers les maillons de la bourse. Mais votre modeste offrande, mesdemoiselles, est d’une générosité rare.

Puis la princesse ajouta, en regardant les jeunes filles avec attendrissement :

— Cette somme était, sans doute, destinée à vos plaisirs, à votre toilette ? Ce don n’en est que plus touchant… Ah ! je n’avais pas trop présumé de votre cœur… Vous imposer de ces privations souvent si pénibles pour les jeunes filles !

— Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n’est nullement une privation pour nous…

— Oh ! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous êtes trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette… et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les jouissances de la charité à tout autre plaisir…

— Madame…

— Allons, mesdemoiselles, dit madame de Saint-Dizier en souriant et en prenant son air bonne femme, ne soyez pas confuses de ces louanges. À mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en mère ;… que dis-je ? en grand’mère ;… je suis bien assez vieille pour cela…

— Nous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous quêtez, madame, dit Rose, car ces maux sont affreux, sans doute.

— Oui, bien affreux, reprit tristement la dévote ; mais ce qui console un peu de tels malheurs, c’est de voir l’intérêt, la pitié qu’ils inspirent dans toutes les classes de la société… En ma qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d’apprécier tant de nobles dévouements qui ont aussi pour ainsi dire leur contagion… car…

— Entendez-vous, mesdemoiselles, s’écria Dagobert triomphant, et en interrompant la princesse afin d’interpréter les paroles de celle-ci dans un sens favorable à l’opposition qu’il apportait au désir des orphelines qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade. Entendez-vous ce que dit si bien madame ? Dans certains cas, le dévouement devient une espèce de contagion ;… or, il n’y a rien de pire que la contagion… et…

Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l’avertit que quelqu’un voulait à l’instant lui parler.

La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n’était pas étrangère, et qui éloignait momentanément Dagobert des deux jeunes filles.

Dagobert, assez contrarié d’être obligé de sortir, se leva et dit à la princesse en la regardant d’un air d’intelligence :

— Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement ; aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles ; vous rendrez grand service à elles, à leur père et à moi… Je reviens à l’instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.

Puis, passant auprès des deux sœurs, Dagobert leur dit tout bas :

— Écoutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez mieux faire.

Et il sortit en saluant respectueusement la princesse.

Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d’une voix calme et d’un air parfaitement dégagé, quoiqu’elle brûlât du désir de profiter de l’absence momentanée de Dagobert, afin d’exécuter les instructions qu’elle venait de recevoir à l’instant de Rodin :

— Je n’ai pas bien compris les dernières paroles de votre vieil ami… ou plutôt il a, je crois, mal interprété les miennes… Quand je vous parlais tout à l’heure de la généreuse contagion du dévouement, j’étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour lequel j’éprouve, au contraire, la plus profonde admiration…

— Oh ! n’est-ce pas, madame ? dit vivement Rose, et c’est ainsi que nous avions compris vos paroles.

— Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à propos pour nous !… ajouta Blanche en regardant sa sœur d’un air d’intelligence.

— J’étais sûre que des cœurs comme les vôtres me comprendraient, reprit la dévote ; sans doute le dévouement a sa contagion, mais c’est une généreuse, une héroïque contagion !… Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour témoin, combien d’actes de courage m’ont fait tressaillir d’enthousiasme ! Oui, oui, gloire et grâces soient rendues au Seigneur ! ajouta madame de Saint-Dizier avec componction. Toutes les classes de la société, toutes les conditions, rivalisent de zèle, de charité chrétienne. Ah ! si vous voyiez, dans ces ambulances établies pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle émulation de dévouement : pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout âge, s’empressent autour des malheureux malades et regardent comme une faveur d’être admis au pieux honneur de soigner… d’encourager… de consoler tant d’infortunes…

— Et c’est à des étrangers pour elles que tant de personnes courageuses témoignent un si vif intérêt, dit Rose en s’adressant à sa sœur d’un ton pénétré d’admiration.

— Sans doute, reprit la dévote. Tenez, hier encore, j’ai été émue jusqu’aux larmes : je visitais l’ambulance provisoire établie… justement à quelques pas d’ici… tout près de votre maison. Une des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures du peuple apportées là mourantes ; tout à coup je vois entrer une femme de mes amies, accompagnée de ses deux filles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d’humbles servantes du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.

Les deux sœurs échangèrent un regard impossible à rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calculées pour exalter jusqu’à l’héroïsme les penchants généreux des jeunes filles ; car Rodin n’avait pas oublié leur émotion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante ; la pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de cet incident, et aussitôt il avait enjoint à madame de Saint-Dizier d’agir en conséquence.

La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l’effet de ses paroles :

— Vous pensez bien qu’au premier rang de ceux qui accomplissent cette mission de charité, l’on compte les ministres du Seigneur… Ce matin même, dans cet établissement de secours dont je vous parle… et qui est situé près d’ici… j’ai été, comme bien d’autres, frappée d’admiration à la vue d’un jeune prêtre… que dis-je !… d’un ange ! qui semblait descendu du ciel pour apporter à toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la religion… Oh ! oui, ce jeune prêtre est un être angélique ;… car si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que l’abbé Gabriel…

— L’abbé Gabriel ! s’écrièrent les jeunes filles en échangeant un regard de surprise et de joie.

— Vous le connaissez ? demanda la dévote en feignant la surprise.

— Si nous le connaissons, madame ?… il nous a sauvé la vie…

— Lors d’un naufrage où nous périssions sans son secours.

— L’abbé Gabriel vous a sauvé la vie ? dit madame de Saint-Dizier en paraissant de plus en plus étonnée ; mais ne vous trompez-vous pas ?

— Oh ! non, non, madame ; vous parlez de dévouement courageux, admirable : ce doit être lui…

— D’ailleurs, ajouta Rose ingénument, Gabriel est bien reconnaissable, il est beau comme un archange…

— Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.

— Et des yeux bleus si doux, si bons, qu’on se sent tout attendrie en le regardant, ajouta Rose.

— Plus de doute,… c’est bien lui, reprit la dévote ; alors vous comprendrez l’adoration qu’on lui témoigne et l’incroyable ardeur de charité que son exemple inspire à tous. Ah ! si vous aviez entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait de ces femmes généreuses qui avaient le noble courage, disait-il, de venir soigner, consoler d’autres femmes, leurs sœurs, dans cet asile de souffrances !… Hélas ! je l’avoue, le Seigneur nous commande l’humilité, la modestie ; pourtant, je le confesse, en écoutant ce matin l’abbé Gabriel, je ne pouvais me défendre d’une sorte de pieuse fierté ; oui, malgré moi, je prenais ma faible part des louanges qu’il adressait à ces femmes, qui, selon sa touchante expression, semblaient reconnaître une sœur bien-aimée dans chaque pauvre malade auprès de laquelle elles s’agenouillaient pour lui prodiguer leurs soins.

— Entends-tu, ma sœur ? dit Blanche à Rose avec exaltation. Comme l’on doit être fière de mériter de pareilles louanges !

— Oui, oui, s’écria la princesse avec un entraînement calculé, on peut en être fière, car c’est au nom de l’humanité, c’est au nom du Seigneur qu’il les accorde… ces louanges, et l’on dirait que Dieu parle par sa bouche inspirée.

— Madame, dit vivement Rose, dont le cœur battait d’enthousiasme aux paroles de la dévote, nous n’avons plus notre mère ; notre père est absent… vous avez une si belle âme, un si noble cœur, que nous ne pouvons mieux nous adresser qu’à vous… pour demander conseil…

— Quel conseil, ma chère enfant ? dit madame de Saint-Dizier d’une voix insinuante ; oui… ma chère enfant, laissez-moi vous donner ce nom, plus en rapport avec votre âge et le mien…

— Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame, reprit Blanche.

Puis elle ajouta :

— Nous avions une gouvernante : elle nous a toujours témoigné le plus vif attachement ; cette nuit, elle a été frappée du choléra…

— Oh ! mon Dieu ! dit la dévote, feignant le plus touchant intérêt ; et comment va-t-elle ?

— Hélas, madame, nous l’ignorons !

— Comment ! vous ne l’avez pas encore vue ?

— Ne nous accusez pas d’indifférence ou d’ingratitude, madame, dit tristement Blanche ; ce n’est pas notre faute, si nous ne sommes pas déjà auprès de notre gouvernante.

— Et qui vous empêche de vous y rendre ?

— Dagobert… notre vieil ami, que vous avez vu ici tout à l’heure.

— Lui ?… pourquoi s’oppose-t-il à ce que vous remplissiez un devoir de reconnaissance ?

— Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre auprès d’elle ?

Madame de Saint-Dizier regarda tour à tour les deux jeunes filles, comme si elle eût été au comble de l’étonnement, et dit :

— Vous me demandez si c’est votre devoir ? c’est vous… vous dont l’âme est si généreuse, qui me faites une pareille question ?…

— Notre première pensée a été de courir auprès de notre gouvernante, madame, je vous l’assure ; mais Dagobert nous aime tant, qu’il tremble toujours pour nous.

— Et puis, ajouta Rose, mon père nous a confiées à lui ; aussi, dans sa tendre sollicitude pour nous, il s’exagère le danger auquel nous nous exposerions peut-être en allant voir notre gouvernante.

— Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la dévote ; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagérées ; depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances ; plusieurs femmes de mes amies font comme moi, et jusqu’à présent nous n’avons pas ressenti la moindre atteinte de la maladie… qui d’ailleurs n’est pas contagieuse ; cela est maintenant prouvé… aussi, rassurez-vous…

— Qu’il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir nous appelle auprès de notre gouvernante.

— Je le crois, mes enfants ; sinon elle vous accuserait peut-être d’ingratitude et de lâcheté ; puis, ajouta madame de Saint-Dizier avec componction, il ne s’agit pas seulement de mériter l’estime du monde, il faut songer à mériter la grâce du Seigneur… pour soi… et pour les siens ;… ainsi, vous avez eu le malheur de perdre votre mère, n’est-ce pas ?

— Hélas ! oui, madame.

— Eh bien ! mes enfants, quoiqu’il n’y ait pas à douter qu’elle soit placée… au paradis, parmi les élus, car elle est morte en chrétienne, n’est-ce pas ? Elle a reçu les derniers sacrements de notre sainte mère l’Église ? ajouta la princesse en manière de parenthèse.

— Nous vivions au fond de la Sibérie, dans un désert… madame, répondit tristement Rose. Notre mère est morte du choléra… il n’y avait pas de prêtres aux environs… pour l’assister…

— Serait-il possible ?… s’écria la princesse d’un air alarmé. Votre pauvre mère est morte sans l’assistance d’un ministre du Seigneur ?

— Ma sœur et moi nous avons veillé auprès d’elle après l’avoir ensevelie, en priant Dieu pour elle… comme nous savions le prier…, dit Rose les yeux baignés de larmes ; puis Dagobert a creusé la fosse où elle repose.

— Ah ! mes chères enfants ! dit la dévote en feignant un accablement douloureux.

— Qu’avez-vous, madame ? s’écrièrent les orphelines effrayées.

— Hélas !… votre digne mère, malgré toutes ses vertus, n’est pas encore montée au paradis parmi les élus.

— Que dites-vous, madame ?

— Malheureusement, elle est morte sans avoir reçu les sacrements, de sorte que son âme reste errante parmi les âmes du purgatoire, attendant ainsi l’heure de la clémence du Seigneur… Délivrance qui peut être hâtée, grâce à l’intercession des prières que l’on prononce chaque jour dans les églises pour le rachat des âmes en peine.

Madame de Saint-Dizier prit un air si désolé, si convaincu, si pénétré, en prononçant ces paroles ; les jeunes filles avaient un sentiment filial si profond, que, dans leur ingénuité, elles crurent aux frayeurs de la princesse à l’endroit de leur mère, se reprochant avec une tristesse naïve d’avoir ignoré jusqu’alors la particularité du purgatoire.

La dévote voyant, à l’expression de douloureuse tristesse qui se répandit aussitôt sur la physionomie des jeunes filles, que sa fourbe hypocrite avait produit l’effet qu’elle attendait, ajouta :

— Il ne faut pas vous désespérer, mes enfants : tôt ou tard le Seigneur appellera votre mère dans son saint paradis ; d’ailleurs, ne pouvez-vous pas hâter l’heure de la délivrance de cette âme chérie ?

— Nous, madame ?… Oh ! dites, dites, car vos paroles nous effrayent pour notre mère.

— Pauvres enfants, comme elles sont intéressantes ! dit la princesse avec attendrissement, en pressant les mains des orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit-elle ; vous pouvez beaucoup pour votre mère ; oui, mieux que personne vous obtiendrez du Seigneur qu’il retire cette pauvre âme du purgatoire et qu’il la fasse monter dans son saint paradis.

— Nous, madame ? Mon Dieu, et comment donc ?

— En méritant les bontés du Seigneur par une conduite édifiante. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui être plus agréables qu’en accomplissant cet acte de dévouement et de reconnaissance envers votre gouvernante : oui, j’en suis certaine, cette preuve de zèle tout chrétien, comme dit le saint abbé Gabriel, compterait efficacement auprès du Seigneur pour la délivrance de votre mère, car, dans sa bonté, le Seigneur accueille surtout favorablement les prières des filles qui prient pour leur mère, et qui, pour obtenir sa grâce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.

— Ah ! ce n’est plus seulement de notre gouvernante qu’il s’agit maintenant, s’écria Blanche.

— Voilà Dagobert, dit tout à coup Rose en prêtant l’oreille et en entendant à travers la cloison le pas du soldat qui montait l’escalier.

— Remettez-vous… calmez-vous… Ne dites rien de tout ceci à cet excellent homme…, dit vivement la princesse ; il s’inquiéterait à tort et mettrait peut-être des obstacles à votre généreuse résolution.

— Mais comment faire madame, pour découvrir où est notre gouvernante ? dit Rose.

— Nous saurons tout cela ;… fiez-vous à moi, dit tout bas la dévote ; je reviendrai vous voir… et nous conspirerons ensemble ;… oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de l’âme de votre pauvre mère…

À peine la dévote avait-elle prononcé ces derniers mots avec componction, que le soldat rentra, l’air épanoui, rayonnant. Dans son contentement, il ne s’aperçut pas de l’émotion que les deux sœurs ne parvinrent pas à dissimuler tout d’abord.

Madame de Saint-Dizier, voulant distraire l’attention du soldat, lui dit en se levant et en allant vers lui :

— Je n’ai pas voulu prendre congé de ces demoiselles, monsieur, sans vous adresser sur leurs rares qualités toutes les louanges qu’elles méritent.

— Ce que vous me dites là, madame, ne m’étonne pas… mais je n’en suis pas moins heureux. Ah çà, vous avez, je l’espère, chapitré ces mauvaises petites têtes sur la contagion du dévouement…

— Soyez tranquille, monsieur, dit la dévote en échangeant un regard d’intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit tout ce qu’il fallait leur dire ; nous nous entendons maintenant.

Ces mots satisfirent complètement Dagobert, et madame de Saint-Dizier, après avoir pris affectueusement congé des orphelines, regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l’attendait à quelques pas de là dans un fiacre, afin de savoir l’issue de l’entrevue.