Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XVI/10

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Méline, Cans et compagnie (9-10p. 144-158).
Seizième partie


X


L’épreuve.


Mademoiselle de Cardoville et Djalma restèrent seuls.

Telle était la noble confiance qui avait succédé dans l’esprit de l’Indien à son premier mouvement de fureur irréfléchie, en entendant l’infâme calomnie de madame de Saint-Dizier, qu’une fois seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation indigne.

De son côté, touchante et admirable entente de ces deux cœurs, la jeune fille était trop fière, elle avait trop la conscience de la pureté de son amour, pour descendre à une justification envers Djalma. Elle aurait cru l’offenser et s’offenser elle-même.

Les deux amants commencèrent donc leur entretien, comme si l’incident soulevé par la dévote n’avait pas eu lieu.

Le même dédain s’étendit aux notes qui, selon la princesse, devaient prouver l’imminence de la ruine d’Adrienne. La jeune fille avait posé, sans le lire, ce papier sur un guéridon placé à sa portée. D’un geste rempli de grâce, elle fit signe à Djalma de venir s’asseoir auprès d’elle ; celui-ci, obéissant à ce désir, quitta, non sans regret, la place qu’il occupait aux pieds de la jeune fille.

— Mon ami, lui dit Adrienne d’un ton grave et tendre, vous m’avez souvent… et impatiemment demandé quand arriverait le terme de l’épreuve que nous nous imposions ;… cette épreuve touche à sa fin.

Djalma tressaillit, et ne put retenir un léger cri de bonheur et de surprise ; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave, si douce, qu’elle semblait plutôt le premier cri d’une ineffable reconnaissance, que l’accent passionné du bonheur.

Adrienne continua :

— Séparés… environnés d’embûches, de mensonges, mutuellement trompés sur nos sentiments, pourtant nous nous aimions, mon ami ;… en cela, nous suivions un irrésistible et sûr attrait, plus fort que les événements contraires ; mais depuis, durant ces jours passés dans une longue retraite où nous venons de vivre isolés de tout et de tous, nous avons appris à nous estimer, à nous honorer davantage… Livrés à nous-mêmes, libres tous deux… nous avons eu le courage de résister à tous les brûlants enivrements de la passion, afin d’acquérir le droit de nous y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours où nos cœurs sont demeurés ouverts l’un à l’autre, nous y avons lu… tout lu… Aussi, Djalma… je crois en vous, et vous croyez en moi… Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n’est-ce pas ?… toutes les garanties possibles, désirables, humaines, pour notre bonheur. Mais à cet amour, il manque une consécration… et aux yeux du monde où nous sommes appelés à vivre, il n’en est qu’une seule… une seule… le mariage, et il enchaîne la vie entière.

Djalma regarda la jeune fille avec surprise.

— Oui, la vie entière… et pourtant, quel est celui qui peut répondre à jamais des sentiments de toute sa vie ? reprit la jeune fille. Un Dieu… qui saurait l’avenir des cœurs, pourrait seul lier irrévocablement certains êtres… pour le bonheur ; mais, hélas ! aux yeux des créatures humaines, l’avenir est impénétrable ; aussi lorsqu’on ne peut répondre sûrement que de la sincérité d’un sentiment présent, accepter des liens indissolubles, n’est-ce pas commettre une action folle, égoïste, impie ?

— Cela est triste à penser, dit Djalma après un moment de réflexion, mais cela est juste…

Puis il regarda la jeune fille avec une expression de surprise croissante.

Adrienne se hâta d’ajouter tendrement d’un ton pénétré :

— Ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon ami, l’amour de deux êtres qui, comme nous, après mille patientes expériences de cœur, d’âme et d’esprit, ont trouvé l’un dans l’autre toutes les assurances de bonheur désirables ; un amour comme le nôtre enfin est si noble, si grand, si divin, qu’il ne saurait se passer de consécration divine… Je n’ai pas la religion de la messe comme ma vénérable tante, mais j’ai la religion de Dieu ; de lui nous est venu notre brûlant amour ; il doit en être pieusement glorifié ; c’est donc en l’invoquant avec une profonde reconnaissance que nous devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d’être à jamais l’un à l’autre…

— Que dites-vous ? s’écria Djalma.

— Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel serment sans mensonge ou sans folie ;… mais nous pouvons, dans la sincérité de notre âme, jurer de faire l’un et l’autre loyalement tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure toujours et que nous soyons ainsi l’un à l’autre ; nous ne devons pas accepter des liens indissolubles, car, si nous nous aimons toujours, à quoi bon ces liens ? Si notre amour cesse, à quoi bon ces chaînes, qui ne seront plus alors qu’une horrible tyrannie ?… Je vous le demande, mon ami.

Djalma ne répondit pas, mais d’un geste presque respectueux, il fit signe à la jeune fille de continuer.

— Et puis, enfin, reprit-elle avec un mélange de tendresse et de fierté, par respect pour votre dignité et pour la mienne, mon ami, jamais je ne ferai serment d’observer une loi faite par l’homme contre la femme, avec un égoïsme dédaigneux et brutal, une loi qui semble nier l’âme, l’esprit, le cœur de la femme, une loi qu’elle ne saurait accepter sans être esclave ou parjure, une loi qui, fille, lui retire son nom [1] ; épouse [2], la déclare en état d’imbécillité incurable, en lui imposant une dégradante tutelle ; mère, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants [3], et créature humaine enfin, l’asservit, l’enchaîne à jamais au bon plaisir d’une autre créature humaine, sa pareille et son égale devant Dieu [4]. Vous savez, mon ami…, ajouta la jeune fille avec une exaltation passionnée, vous savez combien je vous honore, vous dont le père a été nommé le Père du Généreux ; je ne crains donc pas, noble et valeureux cœur, de vous voir user contre moi de ces droits tyranniques ;… mais de ma vie je n’ai menti, et notre amour est trop saint, trop céleste pour être soumis à une consécration achetée par un double parjure ;… non, jamais je ne ferai serment d’observer une loi que ma dignité, que ma raison repoussent ; demain le divorce serait rétabli… demain les droits de la femme seraient reconnus, j’observerais ces usages, parce qu’ils seraient d’accord avec mon esprit, avec mon cœur, avec ce qui est juste, avec ce qui est possible, avec ce qui est humain…

Puis, s’interrompant, Adrienne ajouta, avec une émotion si profonde, si douce, qu’une larme d’attendrissement voila ses beaux yeux :

— Oh ! si vous saviez, mon ami… ce que votre amour est pour moi ; si vous saviez combien votre félicité m’est précieuse, sacrée, vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions généreuses d’un cœur aimant et loyal, qui verrait un présage funeste dans une consécration mensongère et parjure ; ce que je veux… c’est vous fixer par l’attrait, vous enchaîner par le bonheur, et vous laisser libre… pour ne vous devoir qu’à vous-même.

Djalma avait écouté la jeune fille avec une attention passionnée. Fier et généreux, il idolâtrait ce caractère fier et généreux. Après un moment de silence méditatif, il lui dit de sa voix suave et sonore, et d’un ton presque solennel :

— Comme vous, le mensonge, le parjure, l’iniquité me révoltent ;… comme vous, je pense qu’un homme s’avilit en acceptant le droit d’être tyrannique et lâche ; quoique résolu de ne pas user de ce droit… comme vous il me serait impossible de penser que ce n’est pas à votre cœur seulement, mais à l’éternelle contrainte d’un lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de vous ; comme vous, je pense qu’il n’y a de dignité que dans la liberté… Mais, vous l’avez dit, à cet amour si grand, si saint, vous voulez une consécration divine… et si vous repoussez des serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en est d’autres que votre raison, que votre cœur accepteraient. Cette consécration divine… qui nous la donnera ? Ces serments, entre les mains de qui les prononcerons-nous ?

— Dans bien peu de jours, mon ami… je pourrai, je crois, vous le dire ;… chaque soir… après votre départ… je n’avais pas d’autre pensée que celle-là : trouver le moyen de nous engager, vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans les seules limites que la raison approuve, ceci sans heurter les exigences, les habitudes d’un monde dans lequel il peut nous convenir de vivre plus tard… et dont il ne faut pas blesser les susceptibilités apparentes ; oui, mon ami, lorsque vous saurez entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les nôtres… quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union… union sacrée qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser dignes… vous direz comme moi, j’en suis certaine, que jamais mains plus pures n’auraient pu nous être imposées… Pardonnez, mon ami… tout ceci est grave… grave comme le bonheur… grave comme notre amour… Si mes paroles vous semblent étranges, mes pensées déraisonnables… dites… dites, mon ami, nous chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que nous devons à Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous nous devons à nous-mêmes… On prétend que les amoureux sont fous, ajouta la jeune fille en souriant ; je prétends, moi, qu’il n’y a rien de plus sensé que les vrais amoureux.

— Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma profondément ému, en parler avec cette sérieuse et calme tendresse, il me semble voir une mère sans cesse occupée de l’avenir de son enfant adoré… tâchant de l’entourer de tout ce qui peut le rendre vaillant, robuste et généreux, tâchant d’écarter de sa route tout ce qui n’est pas noble et digne… Vous me demandez de vous contredire si vos pensées me semblent étranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi, ma confiance dans notre amour, c’est que je l’éprouve avec les mêmes nuances que vous : ce qui vous blesse, me blesse ; ce qui vous révolte… me révolte. Tout à l’heure, quand vous me citiez les lois de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas même la mère… je pensais avec orgueil que dans nos contrées barbares, où la femme est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient mère… Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour moi. N’est-ce pas prouver le saint respect que vous portez à notre amour que de vouloir l’élever au-dessus de tous ces indignes servages qui l’auraient souillé ? Et… voyez-vous, Adrienne, j’entendais souvent dire aux prêtres de mon pays qu’il y avait des êtres inférieurs aux divinités, mais supérieurs aux autres créatures ;… je ne croyais pas ces prêtres : ici, je les crois.

Ces derniers mots furent prononcés, non pas avec l’accent de la flatterie, mais avec l’accent de la conviction la plus sincère, avec cette sorte de vénération passionnée, de ferveur presque intimidée, qui distingue le croyant lorsqu’il parle de sa croyance ;… mais ce qu’il est impossible de rendre, c’est l’ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du timbre doux et grave de la voix du jeune Indien. Ce qu’il est impossible de peindre, c’est l’expression d’amoureuse et brûlante mélancolie qui donnait un charme irrésistible à ses traits enchanteurs.

Adrienne avait écouté Djalma avec un indicible mélange de joie, de reconnaissance et d’orgueil. Bientôt, posant sa main sur son sein, comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit, en regardant le prince avec enivrement :

— Le voilà bien… toujours bon, toujours juste, toujours grand !… Ô mon cœur !… mon cœur, comme il bat !… fier et radieux… Soyez béni, mon Dieu ! de m’avoir créée pour cet amant adoré. Vous voulez donc étonner le monde par les prodiges de tendresse et la charité qu’un pareil amour peut enfanter ! L’on ne sait pas encore la toute-puissance souveraine de l’amour heureux, ardent et libre !… Oh ! grâce à nous deux, n’est-ce pas, Djalma, le jour où nos mains seront jointes, que d’hymnes de bonheur, de reconnaissance monteront de toutes parts vers le ciel !… Non, non, l’on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin de joie et d’allégresse deux amants comme nous sont possédés… L’on ne sait pas tout ce qui rayonne d’inépuisable bonté de la céleste auréole de leur cœur embrasé !… Oh ! oui, oui, je le sens, bien des larmes seront séchées, bien des cœurs glacés par le chagrin seront ravivés par le feu divin de notre amour !… Et c’est aux bénédictions de ceux que nous aurons sauvés que l’on connaîtra la sainte ivresse de nos voluptés !

Aux regards éblouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus un être idéal, participant de la Divinité par les inépuisables trésors de sa bonté… de la créature sensuelle par l’ardeur… car Adrienne, cédant malgré elle à l’entraînement de la passion, attachait sur Djalma des regards étincelants d’amour.

Alors éperdu, insensé, l’Indien, se jetant aux pieds de la jeune fille, s’écria d’une voix suppliante :

— Grâce… je n’ai plus de courage ;… pitié, ne parle plus ainsi… Oh ! ce jour… que d’années de ma vie… je donnerais pour le hâter !…

— Tais-toi… tais-toi… pas de blasphème… tes années… m’appartiennent…

— Adrienne !… tu m’aimes ?

La jeune fille ne répondit pas ;… mais son regard profond, brûlant, à demi voilé… porta le dernier coup à la raison de Djalma ; saisissant les deux mains d’Adrienne dans les siennes, il s’écria d’une voix palpitante :

— Ce jour… ce jour suprême… ce jour, où nous toucherons au ciel… ce jour qui nous fera dieux, par le bonheur et par la bonté… ce jour, pourquoi l’éloigner encore ?…

— Parce que notre amour, pour être sans réserve, doit être consacré par la bénédiction de Dieu.

— Ne sommes-nous pas libres ?

— Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres ; mais soyons dignes de notre liberté.

— Adrienne… grâce.

— Et à toi aussi je demande grâce et pitié… oui, pitié pour la sainteté de notre amour ;… ne le profane pas dans sa fleur… Crois mon cœur, crois mes pressentiments ; ce serait le flétrir… ce serait le tuer que l’avilir… Courage, mon ami, amant doré, quelques jours encore… et le ciel… sans remords… sans regrets !…

— Mais, jusque-là, l’enfer… des tortures sans nom, car tu ne sais pas, toi ; non, tu ne sais pas, quand, après chaque journée, je quitte ta maison… tu ne sais pas que ton souvenir me suit, qu’il m’entoure, qu’il me brûle ; il me semble que c’est ton souffle qui m’embrase ; tu ne sais pas ce que sont mes insomnies… je ne te disais pas cela… mais, vois-tu, dans mon égarement, chaque nuit, je t’appelle, je pleure, j’éclate en sanglots… comme je t’appelais, comme je pleurais, quand je croyais que tu ne m’aimais pas… et pourtant je sais que tu m’aimes, que tu es à moi ! Mais aussi te voir… te voir chaque jour plus belle, plus adorée… et chaque jour te quitter plus enivré… non, tu ne sais pas…

Djalma ne put continuer.

Ce qu’il disait de ses tortures dévorantes, Adrienne l’avait aussi ressenti, peut-être encore plus vivement que lui ; aussi, troublée, enivrée par l’accent électrique de Djalma si beau, si passionné, elle sentit son courage faiblir… Déjà une langueur irrésistible paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout à coup, par un suprême effort de chaste volonté, elle se leva brusquement, et se précipitant vers une porte qui communiquait à la chambre de la Mayeux, elle s’écria :

— Ma sœur !… ma sœur !… sauvez-moi !… sauvez-nous !…

Une seconde à peine s’était écoulée, et mademoiselle de Cardoville, le visage inondé de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses bras la jeune ouvrière, tandis que Djalma était respectueusement agenouillé au seuil de la porte, qu’il n’osait franchir.




  1. La femme prend le nom de son mari. Du reste, depuis longtemps, la haute aristocratie féminine s’est révoltée contre cette étrange prétention de la partie la plus laide et la plus barbue du genre humain, qui aime assez à être non pas moitié, mais tout dans le mariage. Ainsi, par exemple, une jeune personne du nom de Montmorency épouserait quelqu’un du nom de Crillon, qu’après son mariage elle signerait toujours fièrement Montmorency de Crillon.
  2. La femme est en état de minorité perpétuelle, et ne peut aucunement disposer de ce qui lui appartient.
  3. Au père seul est réservé de diriger l’éducation des enfants ; le père seul a le droit d’autoriser leur mariage, que la mère y consente ou non, peu importe ; et pourtant qui ne sait l’admirable sagacité, le merveilleux instinct du cœur maternel, surtout lorsqu’il s’agit de sa fille ?
  4. La femme doit suivre partout son mari, depuis la glace des pôles jusqu’à la zone torride inclusivement, quels que soient les goûts, la santé de la créature enchaînée aux caprices masculins, fût-il mortel à son cœur de quitter une mère ou des enfants adorés ; l’homme peut aussi empêcher la famille de sa femme de mettre les pieds chez lui, il jouit en un mot de bien d’autres jolis… jolis droits du seigneur ! qu’il serait trop long d’énumérer ici.