Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XVI/19

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Méline, Cans et compagnie (9-10p. 263-288).
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Seizième partie


XIX


Le premier juin.


La chapelle de la maison des révérends pères de la rue de Vaugirard était coquette et charmante ; de grandes verrières colorées y jetaient un mystérieux demi-jour ; l’autel éblouissait de dorures et de vermeil ; à la porte de cette petite église, sous les assises du buffet d’orgues, dans un obscur renfoncement, était un large bénitier de marbre richement sculpté.

Ce fut auprès de ce bénitier, dans un recoin ténébreux où on le distinguait à peine, que Faringhea vint s’agenouiller le 1er juin, de grand matin, dès que les portes de la chapelle furent ouvertes.

Le métis était profondément triste ; de temps à autre il tressaillait et soupirait comme s’il eût contenu les agitations d’une violente lutte intérieure ; cette âme sauvage, indomptable, ce monomane possédé du génie du mal et de la destruction, éprouvait, ainsi qu’on l’a peut-être deviné, une profonde admiration pour Rodin, qui exerçait sur lui une sorte de fascination magnétique ; le métis, bête féroce à intelligence et à face humaine, voyait dans le génie infernal de Rodin quelque chose de surhumain. Et Rodin, trop pénétrant pour ne pas être certain du dévouement farouche de ce misérable, s’en était, on l’a vu, fructueusement servi pour amener le dénouement tragique des amours d’Adrienne et de Djalma. Ce qui excitait à un point incroyable l’admiration de Faringhea, c’était ce qu’il connaissait ou ce qu’il comprenait de la société de Jésus. Ce pouvoir immense, occulte, qui minait le monde par ses ramifications souterraines, et arrivait à son but par des moyens diaboliques, avait frappé le métis d’un sauvage enthousiasme. Et si quelque chose au monde primait son admiration fanatique pour Rodin, c’était son dévouement aveugle à la compagnie d’Ignace de Loyola, qui faisait des cadavres qui marchaient, ainsi que le disait le métis.

Faringhea, caché dans l’ombre de la chapelle, réfléchissait donc profondément, lorsque des pas se firent entendre ; bientôt Rodin parut, accompagné de son socius, le bon petit père borgne.

Soit préoccupation, soit que les ténèbres projetées par le buffet d’orgues ne lui eussent pas permis de voir le métis, Rodin trempa ses doigts dans le bénitier auprès duquel se tenait Faringhea, sans apercevoir ce dernier qui resta immobile comme une statue, sentant une sueur glacée couler de son front, tant son émotion était vive.

La prière de Rodin fut courte, on le conçoit ; il avait hâte de se rendre rue Saint-François. Après s’être, ainsi que Caboccini, agenouillé pendant quelques instants, il se leva, salua respectueusement le chœur, et se dirigea vers la porte de sortie, suivi à quelques pas de son socius.

Au moment où Rodin approchait du bénitier, il aperçut le métis dont la haute taille se dessinait dans la pénombre au milieu de laquelle il s’était jusqu’alors tenu ; s’avançant un peu, le métis s’inclina respectueusement devant Rodin, qui lui dit tout bas et d’un air préoccupé :

— Tantôt, à deux heures… chez moi.

Ce disant, Rodin allongea le bras afin de plonger sa main dans le bénitier ; mais Faringhea lui épargna cette peine en lui présentant vivement le goupillon qui restait d’ordinaire dans l’eau sainte.

Pressant entre ses doigts crasseux les brins humectés du goupillon que le métis tenait par le manche, Rodin imbiba suffisamment son index et son pouce, les porta à son front, où, selon l’usage, il traça le signe d’une croix, puis, ouvrant la porte de la chapelle, il sortit après s’être retourné pour dire de nouveau à Faringhea :

— À deux heures chez moi.

Croyant pouvoir user de l’occasion du goupillon, que Faringhea, immobile, atterré, tenait toujours, mais d’une main tremblante, agitée, le père Caboccini avançait les doigts lorsque le métis, voulant peut-être borner sa gracieuseté à Rodin, retira vivement l’instrument ; le père Caboccini, trompé dans son attente, suivit précipitamment Rodin, qu’il ne devait pas, ce jour-là surtout, perdre de vue un seul instant, et monta avec lui dans un fiacre qui les conduisit rue Saint-François.

Il est impossible de peindre le regard que le métis avait jeté sur Rodin au moment où celui-ci sortait de la chapelle…

Resté seul dans le saint lieu, Faringhea s’affaissa sur lui-même et tomba sur les dalles, moitié agenouillé, moitié accroupi, cachant son visage dans ses mains.

À mesure que la voiture approchait du quartier du Marais, où était située la maison de Marius de Rennepont, la fiévreuse agitation, la dévorante impatience du triomphe se lisait sur la physionomie de Rodin ; deux ou trois fois, ouvrant son portefeuille, il relut et classa les différents actes ou notifications de décès des membres de la famille Rennepont ; et, de temps à autre, il avançait la tête à la portière avec anxiété, comme s’il eût voulu hâter la marche lente de la voiture.

Le bon petit père, son socius, ne le quittait pas du regard ; ce regard avait une expression aussi sournoise qu’étrange.

Enfin la voiture, entrant dans la rue Saint-François, s’arrêta devant la porte ferrée de la vieille maison, naguère fermée depuis un siècle et demi.

Rodin sauta du fiacre, agile comme un jeune homme, et heurta violemment à la porte, pendant que le père Caboccini, moins leste, prenait terre plus prudemment.

Rien ne répondit aux coups de marteau retentissants que Rodin venait de frapper.

Frémissant d’anxiété, il frappa de nouveau ; cette fois, prêtant l’oreille attentivement, il entendit s’approcher des pas lents et traînants ; mais ils s’arrêtèrent à quelques pas de la porte, qui ne s’ouvrait pas.

— C’est griller sur des charbons ardents, dit Rodin, car il lui semblait que sa poitrine en feu se desséchait d’angoisse. Après avoir violemment heurté de nouveau à la porte, il se mit à ronger ses ongles selon son habitude.

Soudain la porte cochère roula sur ses gonds ; Samuel, le gardien juif, parut sous le porche…

Les traits du vieillard exprimaient une douleur amère ; sur ses joues vénérables on voyait encore les traces de larmes récentes, que ses mains séniles et tremblantes achevaient d’essuyer lorsqu’il ouvrit à Rodin.

— Qui êtes-vous, messieurs ? dit Samuel à Rodin.

— Je suis le mandataire chargé des pouvoirs et procurations de l’abbé Gabriel, seul héritier vivant de la famille Rennepont, répondit Rodin d’une voix hâtée. Monsieur est mon secrétaire, ajouta-t-il en désignant d’un geste le père Caboccini, qui salua.

Après avoir attentivement regardé Rodin, Samuel reprit :

— En effet… je vous reconnais. Veuillez me suivre, monsieur.

Et le vieux gardien se dirigea vers le bâtiment du jardin, en faisant signe aux deux révérends pères de le suivre.

— Ce maudit vieillard m’a tellement irrité en me faisant attendre à la porte, dit tout bas Rodin à son socius, que j’en ai, je crois, la fièvre… Mes lèvres et mon gosier sont secs et brûlants comme du parchemin racorni au feu…

— Vous ne voulez rien prendre, mon bon père, mon cher père ?… Si vous demandiez un verre d’eau à cet homme ? s’écria le petit borgne avec la plus tendre sollicitude.

— Non, non, répondit Rodin, cela n’est rien… L’impatience me dévore… c’est tout simple.

Pâle et désolée, Bethsabée, la femme de Samuel, était debout à la porte du logement qu’elle occupait avec son mari, et qui donnait sous la voûte de la porte cochère ; lorsque l’Israélite passa devant sa compagne, il lui dit en hébreu :

— Et les rideaux de la chambre de deuil ?

— Ils sont fermés…

— Et la cassette de fer ?

— Elle est préparée, répondit Bethsabée aussi en hébreu.

Après avoir prononcé ces paroles, complètement inintelligibles pour Rodin et pour le père Caboccini, Samuel et Bethsabée, malgré la désolation qui se lisait sur leurs traits, échangèrent une sorte de sourire singulier et sinistre.

Bientôt Samuel, précédant les deux révérends pères, monta le perron et entra dans le vestibule, où brûlait une lampe ; Rodin, doué d’une excellente mémoire locale, se dirigeait vers le salon rouge où avait eu lieu la première convocation des héritiers, lorsque Samuel l’arrêta et lui dit :

— Ce n’est pas là qu’il faut aller…

Puis, prenant la lampe, il se dirigea vers un sombre escalier, car les fenêtres de la maison n’avaient pas été démurées.

— Mais, dit Rodin, la dernière fois… on s’était rassemblé dans ce salon du rez-de-chaussée…

— Aujourd’hui… on se rassemble en haut, répondit Samuel.

Et il commençait de gravir lentement l’escalier.

— Où ça… en haut… ? dit Rodin en le suivant.

— Dans la chambre de deuil…, dit l’Israélite.

Et il montait toujours.

— Qu’est-ce que la chambre de deuil ?… reprit Rodin assez surpris.

— Un lieu de larmes et de mort…, dit l’Israélite.

Et il montait toujours à travers les ténèbres qui s’épaississaient davantage, car la petite lampe les dissipait à peine.

— Mais…, dit Rodin, de plus en plus surpris et en s’arrêtant court, pourquoi aller… dans ce lieu ?

— L’argent y est…, répondit Samuel.

Et il montait toujours.

— L’argent y est ? C’est différent, reprit Rodin.

Et il se hâta de gagner les quelques marches qu’il avait perdues pendant son temps d’arrêt.

Samuel montait… montait toujours.

Arrivé à une certaine hauteur, l’escalier faisant brusquement un coude, les deux jésuites purent apercevoir, à la pâle clarté de la petite lampe, et dans le vide laissé entre la balustrade de fer et la voûte, le profil du vieil Israélite qui, les dominant, gravissait l’escalier en s’aidant péniblement de la rampe de fer.

Rodin fut frappé de l’expression de la physionomie de Samuel ; ses yeux noirs, ordinairement doux et voilés par l’âge, brillaient d’un vif éclat… Ses traits, toujours empreints de tristesse, d’intelligence et de bonté, semblaient se contracter, se durcir, et de ses lèvres minces il souriait d’une façon étrange.

— Ce n’est pas excessivement haut, dit tout bas Rodin au père Caboccini, et pourtant j’ai les jambes brisées, je suis tout essoufflé… et les tempes me bourdonnent.

En effet, Rodin haletait péniblement ; sa respiration était embarrassée ; à cette confidence, le bon petit père Caboccini, toujours si rempli de tendres soins pour son compagnon, ne répondit pas ; il paraissait fort préoccupé…

— Arrivons-nous bientôt ?… dit Rodin à Samuel d’une voix impatiente.

— Nous y voici…, répondit Samuel.

— Enfin ! c’est bien heureux, dit Rodin.

— Très-heureux, répondit l’Israélite.

Et, se rangeant le long d’un corridor où il avait précédé Rodin, il indiqua, de la main dont il tenait sa lampe, une grande porte d’où sortait une faible clarté.

Rodin, malgré sa surprise croissante, entra résolument, suivi du père Caboccini et de Samuel.

La chambre où se trouvaient alors ces trois personnages était très-vaste ; elle ne pouvait recevoir de lumière que par un belvédère carré ; mais les vitres des quatre faces de cette lanterne disparaissaient sous des plaques de plomb percées chacune de sept trous formant la croix :


◈ ◈ ◈


Aussi, le jour n’arrivant dans cette pièce que par ces croix ponctuées, l’obscurité eût été complète sans une lampe qui brûlait sur une grande et massive console de marbre noir appuyée à l’un des murs. On eût dit un appartement funéraire ; ce n’étaient partout que draperies ou rideaux noirs frangés de blanc. On ne voyait d’autre meuble que la console de marbre dont on a parlé.

Sur cette console était une cassette de fer forgé du dix-septième siècle, admirablement travaillée à jour, une véritable dentelle d’acier.

Samuel, s’adressant à Rodin qui, s’essuyant le front avec son sale mouchoir, regardait autour de lui très-surpris, mais nullement effrayé, lui dit :

— Les volontés du testateur, si bizarres qu’elles puissent vous paraître, sont sacrées… pour moi… je les accomplirai donc toutes… si vous le voulez bien.

— Rien de plus juste, reprit Rodin ; mais que venons-nous faire ici ?…

— Vous le saurez tout à l’heure, monsieur… Vous êtes le mandataire de l’unique héritier restant de la famille Rennepont, M. l’abbé Gabriel de Rennepont ?

— Oui, monsieur, et voici mes titres, répondit Rodin.

— Afin d’épargner le temps, reprit Samuel, je vais, en attendant l’arrivée du magistrat, faire devant vous l’inventaire des valeurs, montant de la succession Rennepont, renfermées dans cette cassette de fer, et qu’hier j’ai été retirer de la Banque de France.

— Les valeurs… sont là ?… s’écria Rodin d’une voix ardente en se précipitant vers la cassette.

— Oui, monsieur, répondit Samuel ; voici mon bordereau ; monsieur votre secrétaire fera l’appel des valeurs ; je vous en présenterai à mesure les titres, vous les examinerez, et ils seront ensuite replacés dans cette cassette, que je vous remettrai en présence du magistrat.

— Ceci est parfait de tous points, dit Rodin.

Samuel remit un carnet au père Caboccini, s’approcha de la cassette, fit jouer un ressort, que Rodin ne put apercevoir ; le lourd couvercle se leva, et, à mesure que le père Caboccini, lisant le bordereau, énonçait une valeur, Samuel en mettait le titre sous les yeux de Rodin, qui le remettait au vieux juif, après mûr examen.

Cette vérification fut rapide, car ces valeurs immenses ne se composaient, comme on sait, que de huit titres [1] et d’un appoint de cinq cent mille francs en billets de banque, de trente-cinq mille francs en or, et de deux cent cinquante francs en argent ; total : deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs.

Lorsque Rodin, après avoir compté le dernier des cinq cents billets de banque de mille francs, dit, en les remettant à Samuel : C’est bien cela… total : deux cent douze millions cent soixante et quinze mille francs, il eut sans doute une espèce d’étouffement de joie, d’éblouissement de bonheur, car, un instant sa respiration s’arrêta, ses yeux se fermèrent, et il fut forcé de s’appuyer sur le bras du bon petit père Caboccini, en lui disant d’une voix altérée :

— C’est singulier… je me croyais… plus fort contre les émotions… Ce que je ressens est extraordinaire.

Et la lividité naturelle du jésuite augmenta tellement, il fut agité de frémissements convulsifs si saccadés, que le père Caboccini s’écria tout en le soutenant :

— Mon cher père… revenez à vous… revenez à vous ; il ne faut pas que l’ivresse du succès vous trouble à ce point…

Pendant que le petit borgne donnait à Rodin cette preuve de sa tendre sollicitude, Samuel s’occupait de replacer les titres et les valeurs dans la cassette de fer.

Rodin, grâce à son indomptable énergie et à l’indicible joie qu’il ressentait en se voyant sur le point de toucher à un but si ardemment poursuivi, Rodin surmonta cet excès de faiblesse, et se redressant, calme et fier, il dit au père Caboccini :

— Ce n’est rien… je n’ai pas voulu mourir du choléra, ce n’est pas pour mourir de joie le 1er juin.

Et en effet, quoique d’une lividité effrayante, la face du jésuite rayonnait d’orgueil et d’audace.

Lorsqu’il eut vu Rodin complètement remis, le père Caboccini sembla se transformer, quoique petit, obèse et borgne : ses traits, naguère si riants, prirent tout à coup une expression si ferme, si dure, si dominatrice, que Rodin recula d’un pas en le regardant.

Alors, le père Caboccini, tirant de sa poche un papier, qu’il baisa respectueusement, jeta un regard d’une sévérité extrême sur Rodin, et lut ce qui suit, d’une voix sonore et menaçante :

« Au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin remettra tous ses pouvoirs au révérend père Caboccini, qui demeurera seul chargé, ainsi que le révérend père d’Aigrigny, de recueillir la succession de Rennepont, si, dans sa justice éternelle, le Seigneur veut que ces biens, qui ont été autrefois dérobés à notre compagnie, nous soient rendus.

« De plus, au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin, surveillé par un de nos pères, que désignera le révérend père Caboccini, sera conduit dans notre maison de la ville de Laval, où, mis en cellule, il restera en retraite et claustration absolue jusqu’à nouvel ordre. »

Et le père Caboccini tendit le rescrit à Rodin pour que celui-ci pût y lire la signature du général de la compagnie.

Samuel, vivement intéressé par cette scène, laissant la cassette entr’ouverte, se rapprocha de quelques pas.

Tout à coup Rodin éclata de rire… mais d’un rire de joie, de mépris et de triomphe, impossible à rendre.

Le père Caboccini le regardait avec un étonnement irrité, lorsque Rodin, se grandissant encore, et redevenant plus impérieux, plus hautain, plus souverainement dédaigneux que jamais, écarta du revers de sa main crasseuse le papier que lui tendait le père Caboccini, et lui dit :

— De quelle date est ce rescrit ?

— Du 11 mai…, dit le père Caboccini stupéfait.

— Voici un bref que j’ai reçu cette nuit de Rome ; il est daté du 18… et m’apprend que je suis nommé général de l’ordre… Lisez…

Le père Caboccini prit la cédule, lut, et resta d’abord atterré.

Puis il rendit humblement le rescrit à Rodin, en ployant respectueusement le genou devant lui.

Ainsi se trouvait accomplie la première visée ambitieuse de Rodin… Malgré tous les soupçons, toutes les défiances, toutes les haines qu’il avait soulevées dans le parti dont le cardinal Malipieri était le représentant et le chef, Rodin, à force d’adresse, de ruse, d’audace, de persuasion, et surtout à raison de la haute idée que ses partisans de Rome avaient de sa rare capacité, était parvenu, grâce à l’activité, aux intrigues de ses séides, à faire déposer son général et à se faire élever à ce poste éminent… Or, selon les combinaisons de Rodin, garanties par les millions qu’il allait posséder, de ce poste au trône pontifical… il ne lui restait plus qu’un pas à faire…

Muet témoin de cette scène, Samuel sourit aussi, lui, d’un air de triomphe, lorsqu’il eut fermé la cassette au moyen du secret que lui seul connaissait.

Ce bruit métallique rappela Rodin des hauteurs d’une ambition effrénée aux réalités de la vie, et il dit à Samuel d’une voix brève :

— Vous avez entendu ?… À moi… à moi seul… ces millions…

Et il étendit ses mains impatientes et avides vers la caisse de fer comme pour en prendre possession avant l’arrivée du magistrat.

Mais alors Samuel à son tour se transfigura ; croisant les bras sur sa poitrine, redressant sa taille courbée par le grand âge, il apparut imposant, menaçant ; ses yeux, de plus en plus brillants, lançaient des éclairs d’indignation ; il s’écria d’une voix solennelle :

— Cette fortune, d’abord humble débris de l’héritage du plus noble des hommes, que les trames des fils de Loyola ont forcé au suicide… cette fortune, devenue royale, grâce à la sainte probité de trois générations de serviteurs fidèles… ne sera pas le prix du mensonge, de l’hypocrisie… et du meurtre… Non, non… dans son éternelle justice… Dieu ne le veut pas…

— Que parlez-vous de meurtre, monsieur ? demanda témérairement Rodin.

Samuel ne répondit pas… il frappa du pied… et étendit lentement le bras vers le fond de la salle.

Alors Rodin et le père Caboccini virent un spectacle effrayant.

Les draperies qui cachaient les murailles s’écartèrent, comme si elles eussent cédé à une main invisible…

Rangés autour d’une sorte de crypte éclairée par la lueur funèbre et bleuâtre d’une lampe d’argent, six corps étaient couchés sur des draperies noires, et vêtus de longues robes noires…

C’étaient : Jacques Rennepont,

François Hardy,

Rose et Blanche Simon,

Adrienne et Djalma.

Ils paraissaient endormis… leurs paupières étaient closes… leurs mains croisées sur leur poitrine…

Le père Caboccini, tremblant de tous ses membres, se signa et recula jusqu’à la muraille opposée, où il s’appuya en cachant sa figure dans ses mains.

Rodin, au contraire, les traits bouleversés, les yeux fixes, les cheveux hérissés, cédant à une invincible attraction, s’avança vers ces corps inanimés.

On eût dit que ces derniers des Rennepont venaient d’expirer à l’instant même, car ils semblaient être dans la première heure du sommeil éternel [2].

— Les voilà… ceux que vous avez tués…, reprit Samuel d’une voix entrecoupée de sanglots. Oui, vos horribles trames ont dû causer leur mort… car vous aviez besoin de leur mort… Chaque fois que tombait, frappé par vos maléfices… un des membres de cette famille infortunée… je parvenais à m’emparer de ses restes avec un soin pieux… car, hélas ! ils doivent tous reposer dans le même sépulcre. Oh !… soyez maudit… maudit… maudit, vous qui les avez tués ;… mais leurs dépouilles échapperont à vos mains homicides.

Rodin… toujours attiré malgré lui, s’était peu à peu approché de la couche funèbre de Djalma ; surmontant sa première épouvante, le jésuite, pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une effrayante illusion… osa toucher les mains de l’Indien qu’il avait croisées sur sa poitrine… Ces mains étaient glacées, mais leur peau était souple et humide.

Rodin recula d’horreur… pendant quelques secondes, il frémit convulsivement ; mais sa première stupeur passée, la réflexion lui vint, et avec la réflexion, cette invincible énergie, cette infernale opiniâtreté de caractère qui lui donnaient tant de puissance ; alors, se raffermissant sur ses jambes chancelantes, passant sa main sur son front, redressant la tête, mouillant deux ou trois fois ses lèvres avant de parler, car il se sentait de plus en plus la poitrine, la gorge et la bouche en feu, sans pouvoir s’expliquer la cause de cette chaleur dévorante, il parvint à donner à ses traits altérés une expression impérieuse et ironique, se retourna vers Samuel, qui pleurait silencieusement, et lui dit d’une voix rauque et gutturale :

— Je n’ai point besoin de vous montrer les actes de décès… les voici… en personne.

Et de sa main décharnée il désigna les six cadavres.

À ces mots de son général, le père Caboccini se signa de nouveau avec effroi, comme s’il eût vu le démon.

— Ô mon Dieu ! dit Samuel, vous vous êtes donc tout à fait retiré de lui ?… De quel regard il contemple ses victimes !…

— Allons donc, monsieur, dit Rodin avec un affreux sourire, c’est une exposition de Curtius au naturel… rien de plus… Mon calme vous prouve mon innocence. Allons au fait… car j’ai un rendez-vous chez moi à deux heures. Descendons cette cassette…

Et il fit un pas vers la console.

Samuel, saisi d’indignation, de courroux et d’horreur, devança Rodin, et pesant avec force sur un bouton placé au milieu du couvercle de la cassette, bouton qui céda sous cette pression, il s’écria :

— Puisque votre âme infernale ne connaît pas le remords… peut-être la rage de la cupidité trompée l’ébranlera-t-elle…

— Que dit-il ?… s’écria Rodin. Que fait-il ?…

— Regardez, dit à son tour Samuel avec un farouche triomphe ; je vous l’ai dit, les dépouilles de vos victimes échapperont à vos mains homicides.

À peine Samuel eut-il prononcé ces mots, qu’à travers les découpures de la cassette de fer, travaillée à jour, s’échappèrent quelques jets de fumée, et une légère odeur de papier brûlé se répandit dans la salle.

Rodin comprit…

— Le feu !… s’écria-t-il en se précipitant sur la cassette pour l’enlever.

Elle était rivée à la pesante console de marbre.

— Oui… le feu…, dit Samuel ; dans quelques minutes… de ce trésor immense il ne restera plus que des cendres… et mieux vaut qu’il soit réduit en cendres que d’être à vous et aux vôtres… Ce trésor ne m’appartient pas… il ne me reste que le droit de l’anéantir, car Gabriel de Rennepont sera fidèle au serment qu’il a fait.

— Au secours !… de l’eau !… de l’eau !… criait Rodin en se précipitant sur la cassette qu’il couvrait de son corps, tâchant en vain d’étouffer la flamme qui, activée par le courant d’air, sortait par les mille découpures de fer ; puis bientôt son intensité diminua peu à peu, quelques filets de fumée bleuâtre s’échappèrent encore de la cassette… et tout s’éteignit !…

C’en était fait…

Alors Rodin, éperdu, haletant, se retourna ; il s’appuyait d’une main sur la console ;… pour la première fois de sa vie… il pleurait ;… de grosses larmes… larmes de rage, ruisselaient sur ses joues cadavéreuses.

Mais soudain, d’atroces douleurs, d’abord sourdes, mais qui avaient peu à peu augmenté d’intensité, quoiqu’il usât de toute son énergie pour les combattre, éclatèrent en lui avec tant de furie, qu’il tomba sur ses genoux en portant ses deux mains à sa poitrine, et il murmura, tâchant encore de sourire :

— Ce n’est rien… ne vous réjouissez pas ;… quelques spasmes, voilà tout. Le trésor est détruit… mais je… reste toujours… général… de l’ordre… et je… Oh !… je souffre… quelle fournaise ! ajouta-t-il en se tordant sous d’horribles étreintes. Depuis… que je suis entré dans cette maison maudite…, reprit-il, je ne sais… ce que j’ai ;… si… je ne vivais… depuis longtemps… que de racines… d’eau et de pain… que je vais… acheter moi-même… je croirais… au poison ;… car… je triomphe… et le… cardinal Malipieri… a les bras longs… Oui… je triomphe… aussi… je ne mourrai pas ;… non… pas plus cette fois que les autres… je ne veux pas… mourir, moi.

Puis, faisant un bond convulsif, et roidissant les bras :

— Mais c’est du… feu… qui me dévore les entrailles… Plus de doute… on… a voulu… m’empoisonner… aujourd’hui ;… mais… où ? mais qui ?…

Et, s’interrompant encore, Rodin cria de nouveau d’une voix étouffée :

— Au secours !… mais secourez-moi donc ! Vous me regardez là… tous deux… comme des spectres… Au secours !

Samuel et le père Caboccini, épouvantés de cette horrible agonie, ne pouvaient faire un mouvement.

— Au secours !… criait Rodin d’une voix strangulée, car ce poison est horrible… Mais comment… me l’a-t-on… ?

Puis, poussant un terrible cri de rage comme si une idée subite se fût offerte à sa pensée, il s’écria :

— Ah !… Faringhea… ce matin… l’eau bénite… qu’il m’a donnée… il connaît des poisons si subtils… Oui… c’est lui… il avait… eu une entrevue… avec Malipieri… Oh ! démon… C’est bien joué… je l’avoue… les Borgia… chassent de race… Oh !… c’est fini… je meurs… ils me regretteront… les niais… Oh !… enfer !… enfer !… Oui… l’Église ne sait pas… ce qu’elle perd !… mais je brûle ! Au secours !

On vint au secours de Rodin.

Des pas précipités se firent entendre dans l’escalier ; bientôt le docteur Baleinier, suivi de la princesse de Saint-Dizier, parut à la porte de la chambre de deuil.

La princesse, ayant appris vaguement le matin même la mort du père d’Aigrigny, accourait interroger Rodin à ce sujet.

Lorsque cette femme, entrant brusquement, eut jeté un regard sur l’effrayant spectacle qui s’offrait à ses yeux… lorsqu’elle eut vu… Rodin se tordant au milieu d’une affreuse agonie, puis, plus loin, éclairés par la lampe sépulcrale, les six cadavres… et parmi eux le corps de sa nièce et ceux des deux orphelines qu’elle avait envoyées à la mort… la princesse resta pétrifiée ;… sa raison ne put résister à ce formidable choc… Après avoir lentement regardé autour d’elle, elle leva les bras au ciel et éclata d’un rire insensé…

Elle était folle…

Pendant que le docteur Baleinier, éperdu, soutenait la tête de Rodin, qui expirait entre ses bras, Faringhea parut à la porte, resta dans l’ombre et dit en jetant un regard farouche sur le cadavre de Rodin :

— Il voulait se faire chef de la compagnie de Jésus pour la détruire ;… pour moi, la compagnie de Jésus remplace Bhowanie ;… j’ai obéi au cardinal.




  1. À savoir deux millions de rente française en 5 pour cent français au porteur ; neuf cent mille francs de rente française 3 pour cent aussi au porteur ; cinq mille actions de la Banque de France au porteur ; trois mille actions des Quatre Canaux, au porteur ; cent vingt-vinq mille ducats de rente de Naples, au porteur ; cinq mille métalliques d’Autriche, au porteur ; soixante et quinze mille livres sterling de rente 3 pour cent anglais, au porteur ; un million deux cent mille florins hollandais, au porteur ; vingt-huit millions huit cent soixante mille florins des Pays-Bas, au porteur.
  2. Que, si cela semble étrange, on se rappelle les dernières et merveilleuses découvertes de momification, et entre autres, celle du docteur Gannal