Le Juif errant est arrivé/Le bonheur d’être Juif !

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Albin Michel (p. 289-298).

XXVI

LE BONHEUR D’ÊTRE JUIF


J’ai fouillé la Judée, la Samarie, la Haute et la Basse-Galilée. En vain j’ai gravi le mont Carmel et le mont Tabor, et le mont Gilboé ; en vain, j’ai appelé dans la plaine de Jesraël ; en vain j’ai ramé sur le lac de Tibériade. « Enfin, montrez-moi un Juif, ai-je crié à la cantonade, un seul venant de France ; je n’en demande pas deux : un tout petit même me suffirait ! » Ma voix resta sans écho. Aucun Juif n’est venu de France rebâtir le royaume de David.

L’Angleterre en possède un. Il a une belle âme qui visite sans cesse sa douce figure. Au-dessus de son bureau, à Jérusalem, le portrait dédicacé du maréchal Foch. Cet Anglais était colonel dans l’armée anglaise. Il s’est senti Juif un jour. Il a rendu ses galons, sa nationalité. Il s’est présenté tout nu dans la cité de ses pères. Il brûle maintenant à la voûte du temple sioniste comme une lumière perpétuelle. On l’appelle toujours le colonel Kische.

La Hollande a le sien aussi : un magistrat d’Amsterdam. Son nom est Van Vriesland. Il est chargé du consulat de son ancien pays en Palestine. C’est un homme du monde aimant beaucoup les cigares, mais qui professe cette idée que dans le jardin de l’humanité les fleurs doivent s’efforcer de garder leur couleur. Il ne croit pas qu’il soit utile pour personne qu’une fleur, sous le prétexte de s’assimiler, ressemble à une autre fleur. Il est bon, d’après lui, que le Juif songe à se rasseoir sous son figuier.

La Tchécoslovaquie a donné des professeurs ; la Belgique, des planteurs ; l’Allemagne, des architectes ; l’Amérique, de riches amateurs. Si vous barriez la rue Herzl, à Tel-Aviv, vous arrêteriez une centaine d’hommes portant chacun un récit merveilleux. Celui-ci, pour être juif, a traversé la Russie, la Sibérie, la Mandchourie, la Chine — à pied ! Il partit comme une flèche, ne prenant pas garde au plus court chemin. Il en vint du Canada, du Chili.

L’odeur de la Terre Promise ne trouble pas seulement les va-nu-pieds. Ces messieurs qui rôdent par le pays, l’âme chavirée, regardez-les ; ce sont des millionnaires. L’un arrive de Pologne ; il est le grand usinier de Lodz ; douze mille ouvriers sont sous ses ordres ; c’est Oscar Kohn. Voyez combien il est ému. Il était venu pour quinze jours ; il ne peut plus s’en aller. Il cherche de l’eau. Il veut en trouver. Après, il installera ses filatures ici. Le poème juif grisant le puissant industriel, quelle étrange fable ! Les frères Polak, de Moscou, autres magnats, ont écouté la même chanson ; ils moulent de la farine au son de l’idéal !

Des peintres, des hommes de lettres, des musiciens, des acteurs… Mais le fond de la troupe vient des troupeaux de Lithuanie, d’Ukraine, de Bessarabie, de Bukovine, de Galicie.

Sont-ils heureux ? Comment vivent-ils ? Dites-nous leurs mœurs.

Ils sont heureux. On peut penser que cette affirmation ne me coûte pas cher. Je suis allé me promener en Palestine. J’ai vu ces Juifs la charrue à la main. En passant, je leur ai crié : « Chalom ! » et j’ai jeté un coup d’œil dans leurs maisons. Constatant que chacun avait un lit où, la nuit, il pouvait s’étendre, j’ai dit : « Bien ! Bien ! » J’ai vu leurs meules de blé et que leurs enfants, soignés en commun, étaient des enfants magnifiques. J’ai vu, le soir, au retour du champ torride, ces étonnants cultivateurs ouvrir une bibliothèque. Les livres qu’ils lisaient étaient des livres d’intellectuels. J’ai vu aussi des femmes durement courbées sur le sol ; elles se relevaient, venaient vers vous, et soudain c’étaient des dames qui marchaient. Après, je m’épongeais le front ; je redisais : « Chalom ! » et je filais, les laissant dans la plaine amère. Est-ce le bonheur ?

Trois mois après, je suis revenu. J’ai couru de nouveau Esdrelon, Tibériade, Caïffa. Rien n’avait changé. Ils travaillaient la terre comme les paysans travaillent la terre : sans manifestation.

— Eh bien ! leur ai-je dit, les Arabes vous ont attaqués ?

— Oui.

— Vous n’avez pas voulu leur céder le terrain ?

— Non.

Et, loin du pays où ils naquirent, ils se remirent à battre le blé à côté de leurs fusils. Est-ce le bonheur ?

Je les ai vus à Jérusalem, dans les faubourgs qu’ils ont construits. Leurs vieux frères, à cause d’eux, avaient clos leurs échoppes à l’intérieur des murailles. On ne les rencontrait plus se hâtant à travers le Labyrinthe. Le Mur était sans une larme. Plus de robes de soie, plus de merveilleux chapeaux. Le Juif pieux était escamoté ! Eux-mêmes, les jeunes, les mousquetaires de Théodore Herzl, ne tendaient-ils pas l’oreille ? Quelle était cette rumeur ? Qui serait assassiné ce soir ? Le chauffeur hésitait à prendre la route. Ce bâtiment qui domine, à gauche du mont des Oliviers, est le haut commissariat anglais. Tous ses fonctionnaires étaient pour les Arabes. Était-ce très encourageant ? Faisait-on fortune, au moins, dans ce pays ? Non pas ! Était-ce le bonheur ?

Voilà plus clair, plus accueillant. Là, on peut palper de la vie : Tel-Aviv ! On dit que les commerçants ont des embarras. Toutefois, on ne lit pas de contrainte, sur les visages. Ce soir, toute la ville — toute — revient lentement d’une partie de football où triomphèrent les Macchabées. Quarante mille personnes sont dehors comme pour montrer quel travail les Arabes entreprendront le jour prédit du grand massacre. Est-ce le bonheur ?

Monsieur Dizingof, vous avez créé Tel-Aviv et coulé en ciment le rêve de Théodore Herzl. Alors que vous nous montrez les plans qui feront de Tel-Aviv une capitale de cent mille habitants, nous entendons frapper aux portes de la cité ; ce sont vos voisins, les musulmans, qui vous préviennent que bientôt ils jetteront bas votre ouvrage. Êtes-vous heureux ?

Monsieur Ruttenberg, vous avez donné la lumière au pays de vos ancêtres. En Russie, où vous étiez naguère une forte tête, on vous eût félicité d’avoir fait reculer les ténèbres. Ici, les Arabes vous accusent de leur avoir volé leur eau. Les chrétiens lèvent le nez sur l’homme qui osa toucher au Jourdain. Il serait maintenant utile d’entourer vos audacieux travaux de fils de fer barbelés. Êtes-vous heureux ?

Monsieur Tolkowski, vous étiez Belge. La misère ne vous a pas conduit en Palestine. La vie était bonne autour de votre maison. En 1921, lors des premiers pogromes, à Jaffa, vous avez perdu un être cher. Ces temps-ci, vous étiez à Talpioth quand les Arabes l’attaquèrent. Vous avez compté vos balles : une pour votre femme, trois pour vos enfants, une pour une parente, une autre pour vous. Vous aviez neuf cartouches en tout. Il vous en restait trois pour vous défendre. Votre résolution était prise. Pendant ce temps, à la sortie de Tel-Aviv, les Arabes égorgeaient votre beau-frère, le jeune Goldberg, qui se portait au secours de deux Juifs isolés dans une orangerie. Je vous ai retrouvé un peu pâle, mais sans regret d’être citoyen palestinien. Êtes-vous heureux ?

Et vous, là-bas, dans les campagnes, Lithuaniens, Ukrainiens, Bessarabiens, Bukovinois et Galiciens, pourquoi seriez-vous nostalgiques ? Travailler la terre dans la plaine d’Esdrelon n’est certainement pas le comble de la félicité. Il y fait chaud, les mouches sont voraces, aucun espoir d’un filon d’or, mais aussi d’où veniez-vous ? Étiez-vous plus heureux sous le joug des Européens ?

La place de Tel-Aviv est moins bonne pour le commerce que les places de New-York, de Londres, de Constantinople, de Paris ? Quelle découverte ! La place de Lwow était-elle meilleure ? Et celle de Kovno ? Faisiez-vous tous de bonnes affaires à Berdichef ? à Jitomir ? à Tarnapol ? à Kichinev ? Pauvres ici autant qu’ailleurs ? Peut-être ! Mais que sont-ils venus chercher, les Juifs, en Palestine ? La fortune ? Non, un pays !

Aucun doute ne peut planer là-dessus. Ce sont des Juifs qui avaient la patrie juive dans le sang. Ce que l’on appelle « sionisme » n’est qu’une maladie de l’âme d’Israël. Cette maladie n’atteint pas tous les Juifs, mais ceux qu’elle a mordus sont bien en son pouvoir. On ne devient pas sioniste par raisonnement ; le sionisme est même, je crois, le contraire de la raison. On est sioniste par instinct. C’est une passion, et l’on voit chaque jour des quantités de personnes ne pouvant résister à leur passion.

Or un homme qui se livre à sa passion est heureux.

Le colonel Kische, le consul Van Vriesland, le maire Dizingof, l’ingénieur Ruttenberg, le planteur Tolkowski, Jabotinsky l’extrémiste, qui voit quatre millions de Juifs, dans trente ans, sur la terre de ses pères, les bibliothécaires tchécoslovaques, les médecins allemands, Rubin le peintre, les vingt autres peintres, les poètes hébreux, les fermières aux mains blanches, les chauffeurs illuminés, les jolies étudiantes envoyées par l’Amérique, les jeunes couples qui font « mismous » à l’angle des rues. Mismous ! ainsi ont-ils traduit le mot flirt en hébreu ! Flirter en hébreu ! La colère des rabbins contre ces jeunes juifs n’est pas toujours sans motif, évidemment ! Les manieurs de charrue, les marchands sans clientèle, les rêveurs et les brutes, ils ont ce qu’ils ont voulu. Sionistes, ils vivent à Sion. Les mauvais sont repartis ; il n’est resté que les purs.

Heureux ? Profondément heureux d’être Juifs. Ailleurs, partout dans le reste du monde, quand un Juif commet une mauvaise action, ce n’est plus ni un Français, ni un Allemand, ni un Belge, ni un Anglais, c’est un Juif ! Un Juif découvre-t-il une grande chose ? fait-il honneur à l’humanité ? Alors, ce n’est plus un Juif, c’est un Allemand, un Belge, un Anglais, un Français. Pour chacun, Einstein est Allemand, Bergson est Français. Tous ces Juifs d’ici déclarent qu’ils en ont assez de collaborer à l’enrichissement des cultures anglaise, russe, française, allemande ou américaine. En Palestine leur orgueil est satisfait. Ils ont conquis le droit d’être une crapule ou un génie sans pour cela cesser d’être un Juif.

La vie à Paris et à Londres ? Certes, elle est plus belle que la vie en Palestine. Mais est-elle plus belle que leur rêve ?

Les massacres ? C’eût été une grande affaire pour des gens habitués à la paix. Mais pour eux…

Quand Adam, le premier soir, vit le soleil se coucher, il poussa de grands gémissements. Le jour était si beau ! Le lendemain, le soleil réapparut. La fête revint dans le cœur du premier homme. Il chantait, quand le soleil disparut une nouvelle fois. Adam comprit qu’il en serait toujours ainsi. Il cessa de se désoler et dit : « Vivons ! »

Vivez donc, Juifs ! de massacre en massacre…