Le Kyklôps

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Traduction par Leconte de Lisle.
Le KyklôpsAlphonse Lemerre, éditeurTome second (p. 625-664).
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LE KYKLÔPS



PERSONNAGES
Seilènos.
Le Chœur des Satyres.
Odysseus.
Le Kyklôps.



SEILÈNOS.


Ô Bromios, c’est à cause de toi que je souffre mille maux, maintenant comme au temps où mon corps fleurissait de jeunesse ; d’abord, lorsque, en proie à Hèra furieuse, tu fuyais, délaissant les Nymphes Oréades tes nourrices ; puis, dans le combat des enfants de Gaia, quand, devenu ton soutien de droite, je tuai Egkélados, l’ayant frappé de ma lance au milieu du bouclier. Voyons, cependant ! N’aurais-je point vu en songe ce que je raconte-là ? Non, par Zeus ! car je montrai les dépouilles à Bakkhos. Et, maintenant, ce que j’ai à faire est plus rude que tout cela. En effet, après que Hèra eut lâché sur toi cette bande de voleurs Tyrrhéniens, pour t’emmener au loin, moi, ayant appris la chose, je naviguai à ta recherche avec mes enfants. Sur le rebord de la poupe, je tenais la barre et dirigeais la nef mue des deux côtés par les avirons ; et mes fils, assis sur les bancs, blanchissaient la glauque mer, et te cherchaient, ô Roi ! Et déjà nous naviguions près de Maléa, quand le vent d’Est, soufflant contre la nef, nous jeta sur cette roche Aitnaienne, où les fils à l’œil unique du Dieu de la mer, les Kyklopes tueurs d’hommes habitent des antres sauvages. Pris par l’un d’eux, nous sommes esclaves dans sa demeure ; et on nomme Polyphèmos celui que nous servons ; et, au lieu de jouir de l’ivresse bachique, nous paissons les troupeaux d’un Kyklôps impie ! Mes fils, mes jeunes enfants, paissent les brebis sur les collines lointaines, et moi, je reste ici, chargé d’emplir les abreuvoirs, de nettoyer l’antre, et de servir les repas abominables du Kyklôps. Et, maintenant, comme cela m’est ordonné, il me faut racler la demeure avec ce rateau de fer, afin que nous recevions, dans l’antre balayé, mon Maître absent, le Kyklôps, et les brebis. Mais voici que j’aperçois mes fils qui viennent en paissant leurs troupeaux. Qu’est-ce ? N’est-ce pas le bruit des Sikinnides, ainsi qu’autrefois, compagnons de Bakkhos dans les fêtes nocturnes, vous alliez à la demeure d’Althaia, vous délectant du chant des lyres ?


LE CHŒUR.
Strophe.

Enfant de pères et de mères bien nés, où vas-tu, parmi ces roches ? N’y a-t-il pas ici un vent léger, une herbe épaisse et l’eau tourbillonnante des fleuves, qui est reposée dans les abreuvoirs, auprès de l’antre où tes agneaux bêlent après toi ? Psytta ! ne brouteras-tu pas cette herbe, sur cette pente trempée de rosée ? Ohé ! Je vais te lancer une pierre ! Reviens, reviens, ô cornue, vers l’enclos du pasteur de brebis, du Kyklôps sauvage !

Antistrophe.

Ouvre tes mamelles gonflées, ô brebis, et livre-les à tes petits agneaux que tu laisses sur leur litière. Le bêlement de tes petits qui ont dormi tout le jour t’appelle. Abandonnant les pâturages herbeux, ne reviendras-tu pas dans l’enclos, sous les rochers de l’Aitna ? Bromios n’est pas ici ; il n’y a ici ni les chœurs, ni les Bakkhantes Thyrsophores, ni le bruissement des tympanons au bord des sources qui fluent, ni les fraîches gouttes du vin, ni Nysa avec les Nymphes.

Épôde.

Je chante Iakkhos, Iakkhos, en l’honneur d’Aphrodita, après laquelle je volais avec les Bakkhantes aux pieds blancs ! Ô cher, cher Bakkhos, où vis-tu seul, en secouant ta chevelure blonde ? Pendant ce temps, moi, ton serviteur, esclave du Kyklôps à l’œil unique, je vagabonde, sous cette misérable peau de bouc, et loin de toi, ô ami !


SEILÈNOS.

Taisez-vous, mes enfants ! et dites aux serviteurs de pousser les troupeaux dans l’antre creusé sous les rochers.


LE CHŒUR.

Allez ! Mais pourquoi cette hâte, père ?


SEILÈNOS.

Je vois près de la côte une nef de Hellas, et des remueurs d’avirons qui suivent un chef et viennent vers cet antre. Ils portent des vases vides sur la tête, et ils ont aussi des urnes à eau, et ils manquent de vivres. Oh ! les malheureux étrangers ! Qui sont-ils ? Ils ne savent point quel est notre maître Polyphèmos, venant ainsi vers cette demeure inhospitalière, et vers les dents dévoratrices d’hommes du Kyklôps ! Mais soyez muets, afin que nous sachions d’eux d’où ils viennent sur les rochers Sikéliens de l’Aitna.





ODYSSEUS.

Étrangers ! pourriez-vous me dire où nous trouverions de l’eau courante pour calmer notre soif, et si quelqu’un veut vendre des vivres à des marins qui en manquent ? Qu’est-ce que ceci ? Il me semble que nous avons abordé sur une terre de Bromios. Je vois, près de cet antre, une bande de Satyres. Il faut d’abord saluer le plus vieux.


SEILÈNOS.

Salut, ô Étranger ! Dis-moi qui tu es, et quelle est ta patrie.


ODYSSEUS.

Odysseus l’Ithakien, Roi de la terre des Képhallènes.


SEILÈNOS.

Je connais un homme bavard, un rusé fils de Sisyphos…


ODYSSEUS.

C’est moi-même. Cependant, ne me dis pas d’injures.


SEILÈNOS.

D’où as-tu navigué vers la Sikélia ?


ODYSSEUS.

D’Ilios, et des fatigues Troiennes.


SEILÈNOS.

Comment ? Ne connais-tu pas la route de ta patrie ?


ODYSSEUS.

Les violences tempêtueuses des vents m’ont jeté ici.


SEILÈNOS.

Ah ! Tu as subi le même sort que moi.


ODYSSEUS.

Toi aussi, tu as été jeté ici de force ?


SEILÈNOS.

En poursuivant les pirates qui avaient enlevé Bromios.


ODYSSEUS.

Quel est ce pays ? Qui sont ceux qui l’habitent ?


SEILÈNOS.

C’est le mont Aitna, le plus haut de la Sikélia.


ODYSSEUS.

Et ceux qui possèdent cette terre, qui sont-ils ? Est-ce une race de bêtes féroces ?


SEILÈNOS.

Ce sont les Kyklopes, habitant des antres et non sous des toits.


ODYSSEUS.

À qui obéissent-ils ? Le pouvoir appartient-il à tout le peuple ?


SEILÈNOS.

Ce sont des pasteurs errants, et aucun n’obéit à personne.


ODYSSEUS.

Sèment-ils les épis de Dèmètèr ? Ou de quoi vivent-ils ?


SEILÈNOS.

De lait, de fromages et de chair de moutons.


ODYSSEUS.

Ont-ils la liqueur de Bromios, le jus de la vigne ?


SEILÈNOS.

Pas le moins du monde. Donc ils habitent une terre sans joie.


ODYSSEUS.

Sont-ils hospitaliers, et vénèrent-ils les étrangers ?


SEILÈNOS.

Ils en aiment beaucoup la chair !


ODYSSEUS.

Que dis-tu ? Ils se plaisent à manger les hommes qu’ils tuent ?


SEILÈNOS.

Aucun n’est venu ici qui n’ait été tué.


ODYSSEUS.

Où est le Kyklôps lui-même ? Est-ce dans cette demeure ?


SEILÈNOS.

Il est allé, vers l’Aitna, chasser les bêtes fauves avec ses chiens.


ODYSSEUS.

Sais-tu ce qu’il faut que tu fasses pour que nous quittions cette terre ?


SEILÈNOS.

Je ne sais, Odysseus. Cependant, nous ferons tout pour toi.


ODYSSEUS.

Vends-nous la nourriture dont nous manquons.


SEILÈNOS.

Il n’y a, ainsi que j’ai dit, rien autre chose que cette chair.


ODYSSEUS.

Mais c’est un excellent remède à la faim.


SEILÈNOS.

Voici. En plus, du fromage fait de lait caillé, et du lait de vache.


ODYSSEUS.

Apportez ! La lumière convient aux achats.


SEILÈNOS.

Mais toi, dis-moi, combien d’or me donneras-tu en retour ?


ODYSSEUS.

Je n’apporte point d’or, mais la liqueur de Dionysos.


SEILÈNOS.

Oh ! la très chère parole que tu as dite ! C’est ce dont nous manquons depuis longtemps.


ODYSSEUS.

Et même, c’est Marôn, le fils du Dieu, qui m’a donné cette liqueur.


SEILÈNOS.

Celui que j’ai élevé autrefois dans mes bras ?


ODYSSEUS.

Le fils de Bakkhos, afin que tu le saches clairement.


SEILÈNOS.

Ce vin est-il dans la nef, ou le portes-tu avec toi ?


ODYSSEUS.

Cette outre, comme tu vois, le contient, vieillard.


SEILÈNOS.

Ceci n’emplirait pas même ma bouche.


ODYSSEUS.

J’en ai deux fois autant qu’il en peut couler de cette outre.


SEILÈNOS.

Tu parles-là d’une belle source, et qui m’est très agréable.


ODYSSEUS.

Veux-tu que je te donne d’abord de ce vin à goûter ?


SEILÈNOS.

Ceci est juste. La dégustation amène l’achat.


ODYSSEUS.

J’apporte aussi une coupe avec l’outre.


SEILÈNOS.

Courage ! verse à flots, afin que je me souvienne d’avoir bu.


ODYSSEUS.

Voici.


SEILÈNOS.

Oh ! La belle odeur !


ODYSSEUS.

Tu la vois donc ?


SEILÈNOS.

Non, par Zeus ! mais je la sens.


ODYSSEUS.

Goûte, afin de ne pas louer seulement en paroles.


SEILÈNOS.

Ah ! Bakkhos m’invite à danser. Ah ! ah !


ODYSSEUS.

A-t-il bien chanté dans ton gosier ?


SEILÈNOS.

Certes ! et il a coulé jusqu’au bout de mes ongles.


ODYSSEUS.

Outre ceci, je te donnerai aussi de la monnaie.


SEILÈNOS.

Lâche seulement l’outre, et garde l’or !


ODYSSEUS.

Apportez donc les fromages et les moutons.


SEILÈNOS.

Je le ferai, me souciant peu des maîtres ; car, dans l’espérance d’une seule coupe, je donnerais pour ce vin les troupeaux de tous les Kyklopes. Et qu’on me jette dans la mer du haut de la roche Leukadienne, une fois ivre, et les sourcils épanouis ! Qui ne se réjouit pas de boire est un imbécile, car c’est pour avoir bu que……, qu’on danse et qu’on oublie ses maux. Comment donc ne me délecterais-je de ce vin, en narguant la bêtise du Kyklôps et son œil unique ?





LE CHŒUR.

Écoute, Odysseus. Nous avons un mot à te dire.


ODYSSEUS.

Amis, vous parlez à un ami.


LE CHŒUR.

Vous avez donc pris Troia, et fait Hélénè prisonnière ?


ODYSSEUS.

Et nous avons détruit toute la race de Priamos.


LE CHŒUR.

Ayant pris la jeune femme, vous l’avez sans doute tous possédée l’un après l’autre, car elle aime à se marier très souvent, l’impudique, qui ayant vu Paris porter de belles culottes et un collier d’or, en eut l’esprit troublé, et abandonna Ménélaos, cet excellent petit homme ! Plût aux Dieux que la race des femmes ne fût jamais née, si ce n’est pour moi !





SEILÈNOS.

Voici, Roi Odysseus, des agneaux bêlants, richesse du troupeau, et de nombreux fromages de lait caillé. Emportez-les ; sortez promptement de l’antre, et donnez-moi en retour le jus de la grappe de Bromios. Hélas sur moi ! Le Kyklôps vient ici ! Que faire ?


ODYSSEUS.

Nous sommes morts, ô vieillard ! Par où fuir ?


SEILÈNOS.

Sous cette roche où vous pouvez vous cacher.


ODYSSEUS.

Tu nous conseilles une chose dangereuse, qui est d’entrer dans le filet.


SEILÈNOS.

Il n’y a aucun danger. Cette roche a beaucoup de refuges secrets.


ODYSSEUS.

Non pas ! Troia gémirait hautement si nous fuyions un seul homme. J’ai souvent, avec mon bouclier, soutenu l’assaut d’une innombrable foule de Phryges. S’il faut mourir, nous mourrons bravement ; ou, si nous survivons, nous sauverons vaillamment notre gloire passée.





LE KYKLÔPS.

Arrête ! Écarte-toi ! Qu’est-ce ? Quel est ce jeu ? Pourquoi ces danses bachiques ? Il n’y a ici ni Dionysos, ni cymbales d’airain, ni retentissements de tympanons. Comment se portent les petits nouvellement nés dans l’antre ? Sont-ils sous les mamelles de leurs mères, ou jouent-ils autour d’elles ? A-t-on pressé les fromages dans les paniers de joncs ? Que dites-vous ? Que répondez-vous ? Ce bâton va bientôt vous faire pleurer ! Regardez, en haut et non en bas !


LE CHŒUR.

Voilà. Nous levons les yeux jusqu’à Zeus lui-même. Je vois les astres et Oriôn !


LE KYKLÔPS.

Mon dîner est-il prêt ?


LE CHŒUR.

Il est prêt. Que ton gosier le soit aussi !


LE KYKLÔPS.

Et les kratères sont-ils pleins de lait ?


LE CHŒUR.

À ce point que tu peux en boire, si tu veux, tout un tonneau.


LE KYKLÔPS.

Du lait de brebis, de vache, ou mêlé ?


LE CHŒUR.

Comme tu voudras. Seulement ne m’avale pas !


LE KYKLÔPS.

Certes, non ! Car, en sautant au milieu de mon ventre, vous me tueriez par vos gigottements. — Ah ! quelle est cette bande que je vois auprès des étables ? Des pirates ? des voleurs qui ont abordé ici ? Certes, voici des agneaux tirés de mon antre, et attachés avec des liens d’osier, et mêlés à des paniers de fromages, et ce vieillard, dont le front chauve est tout enflé de coups !


SEILÈNOS.

Hélas ! malheureux ! je suis tout fiévreux de coups !


LE KYKLÔPS.

Par qui ? Qui t’a frappé la tête à coups de poing, vieillard ?


SEILÈNOS.

Ceux-ci m’ont battu, Kyklôps, parce que je ne leur permettais pas d’emporter ce qui t’appartient.


LE KYKLÔPS.

Ils ne savaient donc pas que je suis Dieu, et né des Dieux ?


SEILÈNOS.

Je le leur ai dit, et, cependant, ils emportaient tes biens, et ils mangeaient ton fromage malgré moi, et ils emmenaient ces agneaux. Et ils disaient que, t’ayant lié par le nombril avec un carcan de trois coudées, ils arracheraient tes entrailles de force et te déchireraient comme il faut le dos à coups de fouet ; et que, t’ayant enchaîné et jeté dans leur nef, ils te vendraient à quelqu’un pour remuer des pierres avec un levier, ou pour être jeté au fond d’un moulin !


LE KYKLÔPS.

En vérité ? Va donc promptement aiguiser mes couteaux. Amasse un paquet de bois et mets y le feu. Aussitôt égorgés, ils vont m’emplir le ventre ! Sans autre découpeur que moi-même, j’en mangerai une partie grillée sur les charbons, une autre cuite et bouillie, attendu que je suis rassasié de nourriture montagnarde, et que j’ai assez mangé de lions et de cerfs. Il y a déjà longtemps que je n’ai dévoré de chair humaine.


SEILÈNOS.

Certes, ô Maître, il est agréable de manger de nouveaux mets après les mets accoutumés, et il y a longtemps que d’autres étrangers sont venus dans ton antre.


ODYSSEUS.

Kyklôps ! écoute à leur tour les étrangers. Désirant profiter de l’occasion pour acheter des vivres, nous sommes venus de notre nef vers ton antre. Celui-ci nous a vendu et donné tes agneaux pour un scyphon de vin, après avoir bu, de bon gré de part et d’autre, et sans qu’il ait eu aucune violence. Il n’y a rien de vrai dans ses paroles, et tu l’as surpris vendant secrètement ton bien.


SEILÈNOS.

Moi ? Puisses-tu périr misérablement…


ODYSSEUS.

Si je mens.


SEILÈNOS.

Non ! par Poséidôn qui t’a engendré, ô Kyklôps ! Par le grand Tritôn, par Nèreus, par Kalypsô et les filles de Nèreus, par les flots sacrés et toute la race des poissons, je le jure, ô très beau, ô mon petit Kyklôps, ô mon petit Maître, je n’ai pas vendu tes biens aux étrangers ! Sinon que mes enfants périssent misérablement, eux que j’aime tant !


LE CHŒUR.

À toi, maintenant ! Certes, je t’ai vu vendre ceci à ces étrangers. Si je parle faussement, que mon père périsse ! Mais n’outrage pas ces étrangers.


LE KYKLÔPS.

Vous mentez. J’ai une plus grande confiance en celui-ci qu’en Rhadamanthos, et je le déclare plus équitable. Mais je veux les interroger. D’où naviguez-vous, ô Étrangers ? D’où êtes-vous ? Quelle ville vous a nourris ?


ODYSSEUS.

Nous sommes Ithakiens de race, et nous venons d’Ilios ; et, après avoir renversé cette Ville, nous avons été jetés sur ta terre par les vents tempêtueux de la mer, ô Kyklôps !


LE KYKLÔPS.

Êtes-vous de ceux qui, à cause de l’enlèvement de la très mauvaise Hélénè, êtes partis pour la Ville voisine du Skamandros ?


ODYSSEUS.

Ceux-là mêmes. Et nous avons subi de rudes fatigues.


LE KYKLÔPS.

C’est une expédition honteuse que de naviguer, à cause d’une femme, jusqu’à la terre des Phryges.


ODYSSEUS.

Ce fut le fait d’un Dieu. N’accuse aucun des mortels. Mais nous te supplions, ô fils bien-né du Dieu de la mer ! et nous te parlons librement. Ne tue pas des hommes venus en amis dans ton antre, et crains de faire d’eux une nourriture impie pour tes mâchoires ! Car, ô Roi, nous avons assuré à ton père, jusqu’aux extrémités de la terre de la Hellas, la sûre possession de ses Temples. Le port sacré de Tainaros reste inviolé ; et les hautes gorges de Maléa, et les roches de Sounios riches en argent consacrées à la Déesse Athana, et les refuges Géraistiens sont intacts ; et nous n’avons point pardonné aux Phryges les amers outrages faits à la Hellas. Tu as ta part de cette gloire, puisque tu habites une extrémité de la Hellas, sous la roche flamboyante de l’Aitna. C’est une loi pour les mortels d’accueillir des suppliants battus par la mer, de leur faire les dons hospitaliers et de les vêtir, et non de les embrocher, et d’en emplir ton ventre et tes mâchoires ! Assez, en effet, la terre de Priamos a dépeuplé la Hellas ; elle a assez bu le sang de milliers d’hommes tués par la lance, et assez perdu de femmes privées de leurs maris, de vieilles mères privées de leurs fils, et de pères en cheveux blancs. Si tu rôtis ceux qui survivent, et si tu nous manges en d’horribles repas, où quelqu’un se réfugiera-t-il ? Mais, entends-moi, Kyklôps ! Réprime la voracité de ta mâchoire ; préfère la piété à l’impiété. Très souvent des gains iniques amènent la ruine.


SEILÈNOS.

Je veux te donner un conseil, Kyklôps ! Ne laisse rien de toutes les chairs de celui-ci. Si tu manges sa langue, tu deviendras habile et très éloquent.


LE KYKLÔPS.

La richesse, petit homme, est un Dieu pour les sages. Le reste n’est que fanfaronnades et belles paroles. Je me soucie assez peu des hauteurs maritimes consacrées à mon père. Pourquoi les vantais-tu ? Je ne crains pas la foudre de Zeus, Étranger, et je ne sais point que Zeus soit un Dieu plus puissant que moi. Je ne m’en inquiète pas le moins du monde. Sachez pourquoi je ne m’en inquiète pas : Quand il verse la pluie d’en haut, j’ai ma demeure sous cet antre, dînant d’un veau rôti ou de quelque bête sauvage ; et, le ventre étendu, après avoir bu une amphore de lait, je frappe mon manteau d’un bruit qui, certes, résonne autant que le tonnerre de Zeus ! Et quand le Thrèkien Boréas fait tomber la neige, enveloppant mes membres de peaux de bêtes sauvages et allumant du feu, je me moque de la neige. Nécessairement, la terre, qu’elle le veuille ou non, produit de l’herbe et engraisse mes troupeaux que je ne tue pour aucun autre que moi ; non, certes, pour les Dieux, mais pour ce ventre-ci, qui est le plus grand des Daimones ! En effet, boire et manger ce qu’il faut chaque jour, et ne point se tourmenter, voilà le Zeus des sages. Pour ceux qui ont établi les lois et embarrassé la vie des hommes, je les exècre. Donc, je n’hésiterai à me faire du bien en te mangeant. Reçois ces dons hospitaliers, afin que je sois sans reproche, c’est-à-dire ce feu et cette eau et cette marmite qui cuira bel et bien ta chair bouillie. Mais glissez-vous là-dedans, dans l’antre du Dieu, afin que, rangés autour de l’autel, vous serviez à mes repas.





ODYSSEUS.

Hélas ! J’ai échappé aux fatigues de Troia et de la mer, et j’aborde maintenant au cœur inaccessible d’un homme impie. Ô Pallas, ô Maîtresse, ô Déesse fille de Zeus, maintenant, maintenant viens à mon aide ! Car j’ai rencontré des épreuves plus effrayantes que celles d’Ilios et le fond même du danger ! Et toi, qui sièges parmi les astres étincelants, ô Zeus hospitalier, vois ceci ! Si tu ne le vois pas, c’est en vain qu’on te croit Zeus, car tu n’es rien !





LE CHŒUR.

Ô Kyklôps ! Ouvre les lèvres de ta vaste gueule, car voici que les membres de tes hôtes, rôtis, bouillis, retirés du feu pour être mangés et engloutis, et posés sur la peau velue d’une chèvre, sont prêts à être broyés sous tes dents ! Je t’en prie, ne m’en offre pas. Charge tout seul le flanc de la nef. Je salue pour toujours cet antre et ce sacrifice impie de victimes que se fait le Kyklôps Aitnaien, lui qui se plaît à dévorer les chairs de ses hôtes. Il est féroce, le misérable qui égorge les étrangers suppliants qui viennent s’asseoir aux foyers de ses demeures, les coupant, les mangeant, et se repaissant, à l’aide de ses dents horribles, des chairs humaines cuites et retirées toutes chaudes de dessus les charbons !





ODYSSEUS.

Ô Zeus ! Que dirai-je des choses affreuses que j’ai vues dans cet antre, incroyables, telles que des fables, et non telles que des actions humaines ?


LE CHŒUR.

Qu’est-ce, Odysseus ? Le très impie Kyklôps a-t-il mangé tes chers compagnons ?


ODYSSEUS.

Certes, deux, après les avoir regardés et pesés pour reconnaître ceux qui avaient la chair la plus grasse et la plus délicate !


LE CHŒUR.

Comment, ô malheureux, avez-vous subi cela ?


ODYSSEUS.

Dès notre entrée dans l’antre rocheux, il alluma du feu, en jetant dans le large foyer des troncs de grands chênes qui eussent fait la charge de trois chars ; et il a dressé son lit auprès de la flamme. Il remplit ensuite jusqu’aux bords un kratèr de dix amphores ; et, après avoir trait ses vaches, il y versa le lait blanc. Et il a posé auprès un scyphon de lierre, large de trois coudées, et qui, semblait-il, en avait quatre de profondeur. Et il fit bouillir sur le feu un bassin d’airain ; puis, il prit des broches d’épine, durcies au feu par le bout, et dont le reste était poli par la serpe ; puis, des vases aitnaiens taillés par la hache ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ Et, quand tout fut préparé par cet odieux cuisinier d’Aidès, il saisit deux d’entre mes compagnons qu’il égorgea avec un certain ordre ; et il jeta l’un dans le creux bassin d’airain, et, prenant l’autre par le dernier tendon de la jambe, il lui écrasa la cervelle jaillissante contre une pointe aiguë du rocher ! Puis, enlevant les chairs avec son affreux couteau, il les rôtit sur le feu, et fit bouillir les autres membres dans le bassin. Et moi, misérable ! les yeux ruisselants de larmes, j’étais auprès du Kyklôps et je le servais ; et les autres, tels que des oiseaux, tremblaient de peur dans les coins de l’antre, et n’avaient plus de sang dans le corps. Enfin, quand rassasié de la chair de mes compagnons, il se fut recouché, renvoyant de sa gorge un air infect, il me vint quelque chose de divin dans l’esprit ; et, remplissant une coupe de ce vin de Marôn, je la lui offris, afin qu’il bût, en lui disant : — Ô fils du Dieu de la mer, Kyklôps ! vois quel breuvage divin, liqueur de Dionysos, est sorti des vignes de la Hellas ! — Et lui, rassasié de cette abominable nourriture, il prit la coupe, et, la vidant toute, il la loua en levant les mains : — Ô le plus cher des hôtes, tu m’as donné une excellente liqueur après un excellent repas ! — Dès que je le vis tout réjoui, je lui donnai une autre coupe, sachant qu’il serait vaincu par le vin, et qu’il en recevrait son châtiment. Et il en était aux chansons ; et, lui versant coupe sur coupe, je lui brûlais les entrailles avec ce vin. Et il chantait, tandis que mes compagnons pleuraient, et l’antre retentissait. Et je suis sorti sans bruit, et je veux vous sauver ainsi que moi-même, si vous le voulez. Dites-moi, si, oui ou non, vous voulez fuir cet homme inhospitalier, et habiter la demeure de Bakkhos avec les Nymphes Naiades ? Ton père, qui est là dedans, approuve ceci ; mais, sans force et altéré de vin, comme un oiseau englué, il hésite, pris par l’aile à la coupe. Toi, qui es jeune, sauve-toi avec moi, et réjouis ton ancien ami Dionysos qui ne ressemble pas au Kyklôps.


LE CHŒUR.

Ô très cher, plaise aux Dieux que nous voyions le jour où nous fuirons la tête impie du Kyklôps ! Car, il y a bien longtemps que nous n’usons pas de notre petit siphôn, sans pouvoir nous enfuir.


ODYSSEUS.

Écoute donc quelle vengeance nous pouvons tirer de cette bête féroce capable de tout, et comment tu échapperas à la servitude.


LE CHŒUR.

Dis ! Nous n’entendrions pas plus volontiers le son de la kithare asiatique que la nouvelle de la mort du Kyklôps !


ODYSSEUS.

Il veut aller se réjouir avec ses frères les Kyklopes, enivré qu’il est par cette liqueur de Bakkhos.


LE CHŒUR.

Je comprends. Tu songes à le tuer, l’ayant surpris seul dans les bois, ou à le précipiter du haut des rochers ?


ODYSSEUS.

Rien de tel. Mon dessein est d’user de ruse.


LE CHŒUR.

Comment donc ? Il y a longtemps que nous te savons habile.


ODYSSEUS.

Je veux le détourner de ce festin, en disant qu’il ne faut pas donner ce vin aux Kyklopes, mais mener joyeusement la vie, en gardant tout pour lui seul. Et, quand il dormira, dompté par Bakkhos, il y a là dedans un certain rameau d’olivier dont j’aiguiserai le bout avec l’épée, et que je mettrai au feu. Puis, quand je le verrai enflammé, je l’enfoncerai tout embrasé au milieu du front du Kyklôps, et je consumerai son œil en le brûlant par le feu. Et, comme un homme qui assemble la charpente d’une nef, remue sa tarière à l’aide de deux courroies, de même je tournerai ce tison dans l’œil du Kyklôps, et je dessécherai sa prunelle.


LE CHŒUR.

Iô ! Je me réjouis ! Nous sommes fous de cette invention !


ODYSSEUS.

Puis, ayant mis toi, tes amis et le vieillard, dans la cavité de la noire nef, je vous emmènerai, à doubles avirons, loin de cette terre.


LE CHŒUR.

Peut-il se faire, comme dans une libation à un Dieu, que j’enfonce aussi le tison dans l’œil ? Je veux aussi le tuer pour ma part.


ODYSSEUS.

Certes, il le faut, car le tison est grand, et vous devrez le porter tous ensemble.


LE CHŒUR.

Je porterais le fardeau de cent chariots, si je pouvais par là écraser, comme un nid de guêpes, l’œil du Kyklôps funeste !


ODYSSEUS.

Maintenant, taisez-vous, car vous êtes au courant de la ruse, et quand je l’ordonnerai, obéissez à qui a ourdi la chose ; car je ne fuirai pas seul, en abandonnant mes chers compagnons qui sont là dedans. Certes, je pourrais fuir, étant sorti de l’antre profond ; mais il n’est pas juste, abandonnant mes amis avec qui je suis venu ici, de m’enfuir seul sain et sauf.


1er DEMI-CHŒUR.

Allons ! Qui est le premier ? Qui viendra après, tenant en main le tison, et, l’enfonçant dans les paupières du Kyklôps, crèvera son œil clair ?


2e DEMI-CHŒUR.

Tais-toi ! tais-toi ! Le discordant chanteur, déjà ivre, et rendant un son brutal, sort de sa demeure de pierre. Enseignons la débauche à cet ignorant ; bientôt il sera entièrement aveugle.


1er DEMI-CHŒUR.

Heureux celui qui s’enivre, tout réjoui de la douce liqueur des raisins, pressant un cher jeune homme dans ses bras ! et qui, sur les fleurs de son lit, caressant les cheveux brillants et parfumés d’une Hétaïre, chante : — Qui m’ouvrira ?


LE KYKLÔPS.

Pan ! pan ! pan ! Je suis plein de vin, et je me délecte de la volupté des repas, et, comme une nef de charge, mon ventre est plein jusqu’au dernier banc ! Cette herbe riante m’invite à célébrer la saison printanière avec mes frères, les Kyklopes. Allons ! allons ! Étranger, donne-moi l’outre !


2e DEMI-CHŒUR.

Beau, et regardant avec de beaux yeux, il sort de sa demeure. Il nous est cher, et il nous aime ! Les flambeaux attendent ton corps, et la tendre Nymphe est là dans l’antre plein de rosée ; et une couronne aux couleurs variées va bientôt ceindre ta tête !


ODYSSEUS.

Écoute, Kyklôps ! car je connais bien ce Bakkhos que je t’ai donné à boire.


LE KYKLÔPS.

Quel Dieu dit-on qu’est ce Bakkhos ?


ODYSSEUS.

Un très grand Dieu pour réjouir la vie des hommes.


LE KYKLÔPS.

Je l’éructe avec un grand plaisir, en effet.


ODYSSEUS.

Tel est ce Dieu. Il ne fait de mal à personne.


LE KYKLÔPS.

Comment un Dieu peut-il se plaire à prendre une outre pour demeure ?


ODYSSEUS.

Partout où on le place, il est content d’y rester.


LE KYKLÔPS.

Mais il ne sied pas que des Dieux mettent leur corps dans des peaux !


ODYSSEUS.

Qu’importe, s’il te réjouit ? Cette peau te déplaît-elle ?


LE KYKLÔPS.

Je hais l’outre, mais j’aime ce vin.


ODYSSEUS.

Reste donc ici, et bois, et sois heureux, Kyklôps !


LE KYKLÔPS.

Ne faut-il pas que j’en donne une part à mes frères ?


ODYSSEUS.

En l’ayant seul, tu seras plus honorable.


LE KYKLÔPS.

Mais en le partageant à mes amis, je serai plus bienfaisant.


ODYSSEUS.

L’ivresse aime les coups et les mauvaises querelles.


LE KYKLÔPS.

Je serais ivre, que personne ne me toucherait.


ODYSSEUS.

Ô cher ! qui a bu doit rester dans la demeure.


LE KYKLÔPS.

C’est un insensé celui qui, ayant bu, n’aime pas l’orgie !


ODYSSEUS.

Mais celui qui, étant ivre, reste dans la demeure, est sage.


LE KYKLÔPS.

Que faisons-nous, ô Seilènos ? Te semble-t-il que nous devrions rester ?


SEILÈNOS.

Il me semble. Qu’est-il, en effet, besoin d’autres buveurs, Kyklôps ?


LE KYKLÔPS.

Vraiment, la terre est toute pleine d’herbe fleurie !


SEILÈNOS.

Et il est beau de boire à la chaleur du soleil ! Couche-toi donc et repose ton flanc sur la terre.


LE KYKLÔPS.

Voilà ! Pourquoi mets-tu le kratèr derrière moi ?


SEILÈNOS.

Afin que nul ne le prenne.


LE KYKLÔPS.

C’est plutôt pour le boire en cachette. Mets-le au milieu. Et toi, ô mon hôte, dis-moi le nom par lequel je puisse t’appeler.


ODYSSEUS.

Personne. De quel bienfait te remercierai-je ?


LE KYKLÔPS.

Je te mangerai le dernier de tous tes compagnons.


ODYSSEUS.

Voilà un beau don hospitalier, Kyklôps !


LE KYKLÔPS.

Ohé ! toi, que fais-tu ? Ne bois-tu pas en cachette ?


SEILÈNOS.

Non ! Mais il m’a baisé, parce que je lui semble beau.


LE KYKLÔPS.

Tu gémiras d’avoir aimé le vin qui ne t’aime pas.


SEILÈNOS.

Non, par Zeus ! car il dit qu’il m’aime, parce que je lui semble beau.


LE KYKLÔPS.

Verse ! Seulement, donne le plein scyphon.


SEILÈNOS.

Comment cela est-il mêlé ? Goûtons un peu.


LE KYKLÔPS.

Tu me tueras. Donne-le comme il est.


SEILÈNOS.

Non, par Zeus ! pas avant que tu te sois couronné, et que je l’aie goûté.


LE KYKLÔPS.

L’échanson est voleur !


SEILÈNOS.

Non, par Zeus ! Mais ce vin est doux. Il faut que tu te mouches avant de boire.


LE KYKLÔPS.

Voilà ! Mes lèvres et ma barbe sont propres.


SEILÈNOS.

Pose bien le coude ! Ensuite, bois comme je bois, et comme j’ai bu !


LE KYKLÔPS.

Hé ! holà ! que fais-tu ?


SEILÈNOS.

J’ai avalé fort agréablement d’une haleine.


LE KYKLÔPS.

Prends, mon hôte, et sois mon échanson.


ODYSSEUS.

La vigne est bien connue de ma main.


LE KYKLÔPS.

Allons, verse donc !


ODYSSEUS.

Je verse, mais tais-toi.


LE KYKLÔPS.

Tu veux une chose difficile de qui a beaucoup bu.


ODYSSEUS.

Voici. Prends, bois et ne laisse rien ; mais qui a tout bu doit mourir.


LE KYKLÔPS.

Ah ! la vigne est, certes, un bois parfait !


ODYSSEUS.

Si tu bois beaucoup après avoir beaucoup mangé, arrosant ainsi ton estomac désaltéré, tu tomberas endormi ; mais, si tu laisses quoi que ce soit, Bakkhos te dessèchera !


LE KYKLÔPS.

Iô ! J’ai mangé avec peine. C’est une volupté de vin pur ! L’Ouranos me semble confondu avec la terre, et je vois le thrône de Zeus, et toute la sainte bande des Daimones ! Je ne les baiserai pas. Les Kharites m’excitent, mais je me contente de ce Ganymédès-ci, et je me reposerai délicieusement, par les Kharites ! L’amour des jeunes garçons me réjouit beaucoup plus que celui de ces mamelles !


SEILÈNOS.

Mais ne suis-je pas le Ganymédès de Zeus, ô Kyklôps ?


LE KYKLÔPS.

Certes, par Zeus ! Et je t’enlève de la demeure de Dardanos.


SEILÈNOS.

Je meurs, enfants ! Je vais subir un mal abominable !


LE CHŒUR.

Tu blâmes et tu outrages ton amant qui est ivre ?


SEILÈNOS.

Hélas sur moi ! Voilà un vin qui va me sembler très amer !





ODYSSEUS.

Maintenant, allons ! fils de Dionysos, enfants de bonne race ! L’homme est là dedans. Dompté bientôt par le sommeil, il rejettera de son noir gosier les chairs dévorées. Le tison rend déjà de la fumée ; il ne reste rien à préparer pour que nous crevions l’œil du Kyklôps. Montre que tu es un homme !


LE CHŒUR.

Nous aurons un cœur de roche et d’acier. Cependant, entre avant que notre père souffre quelque infamie, car, ici, tout est prêt à agir pour toi.


ODYSSEUS.

Hèphaistos, Roi Aitnaien ! brûle l’œil clair de notre mauvais voisin, et tire-toi d’affaire d’un seul coup ! Et toi, fils de la noire Nyx, Hypnos ! tombe sur cette bête féroce ennemie des Dieux ! Après les glorieuses fatigues Troiennes, ne perdez pas Odysseus et ses marins par cet homme qui ne s’inquiète ni des Dieux, ni des mortels ! Sinon, il faut penser que la fortune est un Daimôn plus puissant que les Dieux.


LE CHŒUR.

La tenaille va serrer le cou de celui qui mange ses hôtes. Bientôt il perdra sa claire prunelle par le feu. Déjà le tison embrasé, le grand rameau du chêne est caché sous la cendre. Que Marôn, qui enivre, prépare le châtiment et arrache la paupière du Kyklôps, et qu’il boive pour sa perte ! Moi, je veux revoir Bakkhos qui aime le lierre, et abandonner la solitude du Kyklôps. Y parviendrai-je ?


ODYSSEUS.

Taisez-vous, par les Dieux, Satyres ! et restez en repos, la bouche close. Je ne vous permets ni de respirer, ni de cligner des yeux, ni de cracher, de peur d’éveiller ce mauvais, avant que son œil soit consumé par le feu.


LE CHŒUR.

Nous nous taisons, et retenons notre souffle dans nos gorges.


ODYSSEUS.

Allons ! Saisissez le tison, et entrez. Il est assez enflammé !


LE CHŒUR.

Ne rangeras-tu pas ceux qui, ayant saisi le bois ardent, doivent brûler l’œil du Kyklôps, afin que nous ayons une part de l’entreprise ?


1er DEMI-CHŒUR.

À la vérité, nous nous tenons un peu trop loin de la porte, pour que nous puissions enfoncer le feu dans l’œil.


2e DEMI-CHŒUR.

Et nous, voici que nous sommes boiteux !


1er DEMI-CHŒUR.

Ce qui vous arrive m’arrive aussi. Debout, je ne sais d’où il vient que mes pieds sont pris de convulsions !


ODYSSEUS.

Étant debout, vous avez des convulsions ?


2e DEMI-CHŒUR.

Et nos yeux sont pleins de poussière et de cendre !


ODYSSEUS.

Ô lâches, vous êtes de pauvres alliés !


LE CHŒUR.

C’est que nous avons compassion de notre dos et de notre échine, et que je ne veux point perdre mes dents sous les coups. Ceci, est-ce de la lâcheté ? Mais je sais une excellente incantation d’Orpheus, qui fera que le tison ira de lui-même, dans le crâne, consumer l’œil unique du fils de Gaia !


ODYSSEUS.

Je savais depuis longtemps que telle était ta nature, et je le sais mieux encore maintenant. Il faut donc me servir de mes propres amis. Mais, si tu ne vaux rien pour l’action, exhorte au moins et soutiens par tes paroles le courage de mes compagnons.


LE CHŒUR.

Je ferai cela. Nous courrons des dangers dans les Kariens, et nos encouragements brûleront l’œil du Kyklôps. Iô ! iô ! hâtez-vous ! poussez ! brûlez les sourcils de cette bête féroce qui mange ses hôtes ! Enflammez, brûlez le Berger des brebis de l’Aitna ! Tourne et arrache, afin que, dans sa douleur, il ne te fasse beaucoup de mal !


LE KYKLÔPS.

Hélas sur moi ! La lumière de mon œil est consumée !





LE CHŒUR.

C’est un beau païan ! Chante-le moi, ô Kyklôps !


LE KYKLÔPS.

Hélas sur moi de nouveau ! Comme je suis outragé ! Comme je me meurs ! Mais vous ne vous échapperez pas tout joyeux de cet antre, misérables ! Je vais me tenir sur le seuil de la porte, et je m’attacherai à vous par les mains.


LE CHŒUR.

Pourquoi cette clameur, ô Kyklôps ?


LE KYKLÔPS.

Je péris !


LE CHŒUR.

Tu parais défiguré.


LE KYKLÔPS.

Et malheureux aussi !


LE CHŒUR.

Étant ivre, es-tu tombé au milieu des charbons ?


LE KYKLÔPS.

Personne m’a perdu !


LE CHŒUR.

Alors, personne ne t’a fait de mal.


LE KYKLÔPS.

Personne m’a arraché la paupière.


LE CHŒUR.

Donc, tu n’es pas aveugle ?


LE KYKLÔPS.

Puisses-tu l’être ainsi !


LE CHŒUR.

Mais comment as-tu pu être aveuglé par personne ?


LE KYKLÔPS.

Tu railles ! Où est Personne ?


LE CHŒUR.

Nulle part, Kyklôps.


LE KYKLÔPS.

Afin que tu comprennes bien, c’est l’Étranger, le scélérat, qui m’a dompté par le vin qu’il m’a donné.


LE CHŒUR.

Le vin est violent, en effet, et difficile à vaincre.


LE KYKLÔPS.

Par les Dieux ! se sont-ils enfuis, ou sont-ils dans l’antre ?


LE CHŒUR.

Ils se tiennent là, cachés et muets sous la roche obscure.


LE KYKLÔPS.

De quel côté ?


LE CHŒUR.

À ta droite.


LE KYKLÔPS.

Où ?


LE CHŒUR.

Contre le rocher. Les as-tu ?


LE KYKLÔPS.

Malheur sur malheur ! Je me suis fracassé le crâne en me cognant !


LE CHŒUR.

Ils t’échappent !


LE KYKLÔPS.

C’est qu’ils n’étaient pas où tu disais !


LE CHŒUR.

Je ne dis pas qu’ils sont là.


LE KYKLÔPS.

Où donc ?


LE CHŒUR.

À gauche. Ils tournent autour de toi.


LE KYKLÔPS.

Hélas sur moi ! Je suis raillé ! Vous riez de mon mal !


LE CHŒUR.

Non plus désormais. Il est devant toi.


LE KYKLÔPS.

Ô le plus mauvais des hommes, où es-tu, enfin ?


ODYSSEUS.

Loin de toi. Je préserve soigneusement le corps d’Odysseus.


LE KYKLÔPS.

Comment as-tu dit ? Ayant changé de nom, tu en dis un nouveau.


ODYSSEUS.

Le nom d’Odysseus, celui que mon père m’a donné. Mais tu devais être châtié pour ta nourriture abominable. J’eusse brûlé Troia sans gloire, si je n’avais vengé sur toi l’égorgement de mes compagnons.


LE KYKLÔPS.

Hélas ! L’antique oracle est accompli ! Il était dit, en effet, que je serais aveuglé par toi, au retour de Troia, mais aussi que tu serais puni de cela en errant longtemps sur la mer.


ODYSSEUS.

Va, pleure ! Moi, j’ai fait ce que je dis, et je vais au rivage, et je pousserai ma nef vers la mer Sikélienne et vers ma patrie.


LE KYKLÔPS.

Jamais ! Car, de ce quartier de roche, je t’écraserai avec tous tes compagnons. J’irai sur la hauteur, et, bien que je sois aveugle, je traverserai pour cela l’antre ouvert des deux côtés.


LE CHŒUR.

Et nous, devenus compagnons de navigation d’Odysseus, nous ne servirons désormais que Bakkhos.