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Le Laurier noir/I/Le Tombeau de Mistral

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Société de la Revue Le Feu (p. 7-16).



I



LE TOMBEAU DE MISTRAL


L’étoile à sept rayons qui conduisait les mages
     S’est éteinte sur nos pays.
La Méditerranée a battu nos rivages,
     Et les grands cyprès ont gémi.

Le Rhône a charrié du limon et des pierres.
     Les rois d’Arles de leurs tombeaux
Sont sortis. Les palais d’Avignon, sans lumières,
     Ont senti l’aile des corbeaux.


La Fontaine de Laure a mêlé son eau vive
     Aux sources des mauvais printemps ;
La Durance, en grondant, a dépassé ses rives,
     Et sur la plaine des gardians

Les taureaux courroucés ont labouré la terre ;
     Avez-vous vu, beau Saint-Rémy,
Vos oliviers tordus traînant dans la poussière ?
     Sommet des Alpilles, grand nid

Des Baux, rocher des Doms, mont de Sainte-Victoire
     Avez-vous pressenti la nuit ?
Avez-vous vu passer contre vos promontoires
     Les troupeaux qui se sont enfuis ?

Sous les hangars béants, pressés par les charrettes,
     Les rouliers ont courbé le front.
Les fouets se sont brisés et la voix des prophètes
     A tressailli dans les maisons.

Clochers de Saint-Sauveur et des Saintes-Maries
     Pourquoi tant de fois sonnez-vous ?
Pourquoi ces feux éteints et ces enfants qui crient ?
     Pourquoi ces femmes à genoux ?


Vous qui venez de Lamanon et de Maussane
     Quel est ce vent sur ces épis ?
Vous qui venez de Graveson et de Maillane
     Dites-nous ce qu’on vous a dit.




On nous a dit : Celui qui fit notre évangile
Est mort. On nous a dit : Celui qui dans nos villes
Porta la coupe sainte et le laurier latin
Est mort. On nous a dit : Celui qui dans ses mains
— Fidèle moissonneur et laboureur sévère —
Prit le blé de Virgile et la charrue d’Homère
Est mort. On nous a dit : Celui dont le réveil
Éblouissait le jour, celui dont le soleil
Suivait, comme un troupeau, la trace vénérable,
Celui qu’on invoquait en se mettant à table
Sous la treille du mas et le mûrier du puits
Est mort. On nous a dit : Celui qui dans la nuit
Provençale ajoutait son étoile aux étoiles,
Celui qui bénissait les anneaux et les voiles
Des épousées des champs, qui leur donnait le nom
De Mireille, celui qui portait le bâton
Des pâtres, le manteau des rouliers, la tendresse
Des humbles, la grandeur des conquérants, l’ivresse

Des poètes devenus dieux, celui qu’un jour
Le peuple couronna dans Arles, dont l’amour,
Élevé vers le ciel comme une meule blonde,
Fit d’une aire un pays et d’un pays un monde
Est mort. On nous a dit : la race des aïeux
Est dispersée… Le Maître est dans la paix de Dieu.




Ayez pitié de nous, Seigneur ! la tombe est close
     Et les fossoyeurs se sont tus.
La cendre et l’olivier l’entourent… Il repose…
     Seigneur nous ne le verrons plus !

Ruth, épouse blessée, hôtesse inconsolable,
     Ferme à double tour ton jardin.
Coupe le buis, romps le pain blanc, couvre la table,
     Répand sur la terre le vin.

Ayez pitié de nous, Seigneur ! L’humble servante,
     Vive comme l’été des fruits,
Ne viendra plus, avec sa voix éblouissante,
     Vers nous pour nous mener vers Lui.


Maillanaises pleurez ! tambourins des campagnes
     Sanglotez vos airs provençaux !
Tartanes sur la mer, aigles sur la montagne,
     On a mis le Maître au tombeau.

Ayez pitié de nous, Seigneur ! la route est noire…
     L’arbre s’est ployé sous le vent.
Vainqueurs, que ferons-nous maintenant des victoires ?
     Le chef est tombé dans le camp.

Que tes yeux sont fermés, Mistral ! que ton visage
     Est couvert d’ombres ! que tes mains
Sont distantes !… La barque a quitté le rivage
     Et le rivage est orphelin.

Plus de retour ! plus de transports ! Dans le silence
     S’en vont les gardians de Folco.
La sorcière du Val d’Enfer blasphème et lance
     Vers le ciel des cailloux de Crau.

Ayez pitié de nous, Seigneur ! Les fleurs se penchent.
     Des amandiers sur un cercueil.
Plus rien… des oiseaux morts… des branches…
     Une devise sur un seuil.





          Avec des corbeilles pleines
          De lavande et de verveine
          Qui chemine dans la plaine ?

          Ce sont les Saintes, ce sont
          Les filles de la moisson,
          Les trieuses de chardon.

          Où t’en vas-tu messagère
          Dans le soleil ? La lumière
          T’enlace comme du lierre.

          Une ruche est dans les cieux,
          Le miel de l’abeille est bleu.
          — Je vais vers mon amoureux.

          Sur le puits une hirondelle
          Vole en sifflant et son aile
          Éclabousse la margelle.


          Dans le matin, les tridents
          Luisent sur les chevaux blancs.
          La manade est dans le vent.

          Où t’en vas-tu bohémienne ?
          — Je vais prier ma gardienne :
          Sainte Sarah l’Égyptienne.

          Tous les arbres sont en fleurs.
          Aux charrues des laboureurs
          Les sillons ouvrent leur cœur.

          Les hauts cyprès sont des lances.
          Les maisons s’ouvrent… On danse !…
          Ô Mistral, tout recommence !




Autour du grand tombeau se pressent les geôliers ;
     On te guette, race occitane !
Autour du grand tombeau je vois des éperviers
     Saisir la coupe catalane.


Mariniers de Phocée, pâtres du Luberon
     Dressez-vous devant le portique ;
Combattez de la rame et frappez du bâton,
     Accordez la lyre héroïque.

Si les dieux sont couchés, le peuple est à genoux ;
     Les autels ploient sous les couronnes.
Si les dieux sont couchés, les temples sont debout ;
     Le laurier s’agrippe aux colonnes.