Le Laurier noir/III/Devant Toul

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Société de la Revue Le Feu (p. 31-32).

DEVANT TOUL


Sous la porte de Metz roulent les équipages,
La campagne s’enfonce au creux des flaques d’eau
Et sur les forts de Toul les lions du carnage
Dominent l’horizon des pays en lambeaux.

La boue éclate. Il pleut. Une route inclémente,
Entre des arbres gris, porte des cavaliers.
Toujours ce ciel pensif de la Meurthe sanglante !
Des pioches à la main s’en vont par des sentiers


Les hommes désignés pour raviner la terre.
La tranchée a déjà sa place au champ de blé.
Que les nouveaux épis seront rouges sur l’aire !
Ménil-la-Tour a son clocher démantelé.

Le vent tumultueux rôde et tourne, sauvage,
Sur la plaine en jetant de la neige aux corbeaux.
Des maisons… des soldats… Et tout le paysage
A sur son corps de gloire un linceul pour manteau.

Je m’avance. L’écho monte de la bataille.
Un poste nous salue. Un chemin lourd s’en va
Rejoindre, en cahotant, un sommet sans muraille
Que couvre incessamment la vague du combat.

Dans cette immensité mes yeux creusent l’aurore.
La flamme de mon cœur cherche à se cuirasser.
Écarte, ô mon amour, l’ombre qui te dévore !
J’ai beau crisper les poings pour m’en désenlacer,

Le pesant lierre noir mâche la branche verte.
Il pleut toujours. L’espace est un vaste escalier
Et les pas de la mort, vers une grange ouverte,
Suivent les pas plaintifs des sombres brancardiers.