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Le Lendemain de la victoire en Pologne

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Le Lendemain de la victoire en Pologne
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 54 (p. 236-248).
LE
LENDEMAIN DE LA VICTOIRE
EN POLOGNE

Que fera-t-on de la Pologne ? par M. Schedo-Ferroti ; 1 vol. in-8°, Berlin 1864.

Qui dirait aujourd’hui, à voir cette grise et lourde placidité de l’atmosphère, qu’il y a une année à peine, il y a quelques mois encore, l’Europe du nord était toute sillonnée des éclairs de la lutte, qu’une nation armée pour son droit échauffait et illuminait l’Occident de son héroïsme, défiant une domination meurtrière, que non loin de là un petit peuple probe, sensé, libéral, plus grand par le cœur que par les ressources, avait à se défendre contre deux puissances coalisées pour le démembrer ? Le temps est passé de ces spectacles importuns sur lesquels le rideau est tombé devant une opinion distraite, presque inattentive et fatiguée d’émotions inutiles. La diplomatie, sans compter la force, nous a fait ces loisirs, et nous goûtons toutes les sérénités de la paix ! M. de Bismark, le grand meneur, que Catherine II eût pour le coup appelé le cocher de l’Europe, se donne du repos et vient de se tremper dans les eaux tonifiantes de la mer de Gascogne ; l’empereur Alexandre de Russie vient d’aller paisiblement respirer pendant quelques jours les brises salubres de notre Méditerranée. Le prince Gortchakof est sur les chemins de Suisse ou d’Allemagne, à Lausanne ou à Berlin. Les politiques, si affairés hier, voyagent dans la sécurité de leur récente victoire. Tout est donc bien fini de ce côté, nous sommes tranquilles, et si quelque nouveau coup de vent doit remuer l’Europe, il viendra d’ailleurs, de l’Orient ou du Midi, de l’Italie peut-être, de cette turbulente et incorrigible Italie ; de longtemps il ne viendra du Nord. Le Nord est pacifié, apaisé, à la façon dont ce brave Kilinski du temps de Kosciusko raconte dans ses mémoires qu’il apaisait les Cosaques. La paix du Danemark, elle se fait en ce moment à Vienne, en tête-à-tête, à l’abri de l’indiscrète curiosité de l’Europe, entre diplomates délégués au protocole, c’est-à-dire aux funérailles. La paix polonaise, elle se fait tous les jours entre la Vistule et le Dnieper, dans l’obscurité de répressions qui frappent à coups pressés et sourds, qui ne se sont pas même ralenties un instant pendant le voyage de l’empereur Alexandre II à Nice. Ce ne sont plus nos affaires, à nous peuples et gouvernemens de l’Occident. Et cependant du sein même de cette tranquillisante défaite des indépendances nationales, auxquelles l’opinion, un moment dévoyée, a eu le tort de s’intéresser, il s’élève une question qu’agite un publiciste russe, M. Schedo-Ferroti, qui semble passionner et diviser les esprits à Moscou et à Saint-Pétersbourg : que fera-t-on de la Pologne ? Sans aller si loin et sans disposer de l’avenir, M. Schedo-Ferroti aurait pu mieux dire encore : que fait-on de la Pologne ? C’est le problème du lendemain des victoires de la force, le terrible problème pour les vainqueurs aussi bien que pour les vaincus.

Il est vrai, tout est fini ; du moins la partie extérieure et émouvante du drame est achevée. Il n’y a plus de ces duels sanglans et retentissans entre toute une armée accourant du fond de l’empire du tsar et ces bandes de volontaires jaillissant pour ainsi dire du sol par le tout-puissant ressort du patriotisme, menés au combat par un gouvernement invisible. Il n’y a plus de dialogue diplomatique savamment conduit entre l’Europe et la Russie. Il ne s’agit plus d’indépendance ni même d’autonomie à retrouver ou à conserver et de traités à invoquer. Les traités sont restés sur le champ de bataille ; l’Europe les y laisse, et la Russie les tourne très parfaitement en dérision. Ce qui reste aujourd’hui, c’est cette reprise de possession systématiquement implacable de tout un pays qui, à travers les mailles serrées d’une domination ennemie, était arrivé à se reconquérir lui-même, à avoir un gouvernement, une armée, une organisation, et qui retombe sous le joug avec l’espoir de moins, avec les représailles violentes de plus. En un mot, au moment présent, la situation de la Pologne est tout entière dans ce fait du passage de la période militante sous un pouvoir volontairement accepté, silencieusement obéi, à la renaissance d’une autocratie vengeresse qui cherche sa sécurité dans la violence des répressions, qui s’évertue à faire sortir tout un ordre nouveau de la dissolution de l’organisme national. Ce n’est point d’hier, à vrai dire, que l’insurrection polonaise est arrivée à son terme. Elle a fini réellement le jour où il a été solennellement constaté que l’Europe ne voulait ou ne pouvait rien faire pour elle, pas même reconnaître son droit. Réduite à ses propres forces, elle ne pouvait plus durer le jour où l’établissement de l’état de siège en Galicie lui fermait la dernière, issue, la dernière communication avec l’Occident. Elle est vaincue dans le royaume par l’exécution de cinq cents patriotes, sans compter vingt mille morts du champ de bataille, par la déportation de vingt-cinq mille personnes, par le départ forcé de dix mille exilés, qui forment la troisième émigration depuis trente ans. Et cependant, même quand on la croyait déjà morte, elle gardait encore une ombre d’existence. Elle vivait par son gouvernement, qui, restant à son poste jusqu’au bout, avait échappé à tout, même aux arrestations en masse. Il n’y a pas bien longtemps, il y a deux mois à peine que les cinq derniers chefs de ce pouvoir mystérieux ont péri sur le gibet à Varsovie, victimes d’une constance héroïque jusque dans la défaite et dans la dispersion.

On a bien nié l’existence de cet étrange gouvernement. Il était impossible, disait-on ; ce ne pouvait être qu’une fiction dramatique inventée à dessein et propagée par des imaginations complices ou amies du merveilleux. Tous ces ordres si ponctuellement exécutés venaient du dehors. C’était de Paris ou de Londres ou de quelque ville d’Allemagne que partait l’impulsion, au dire des autorités russes et de tous ceux qui parlaient pour elles. Et pourtant à la fin il se trouve que c’est la Russie elle-même qui a confessé l’existence de ce gouvernement, qui en a décrit à peu près exactement le mécanisme, les péripéties intimes, les révolutions, car même dans l’ombre ou il était tenu de se cacher, il a eu ses modifications, ses révolutions, nées tantôt de la disparition de quelques-uns de ses membres, tantôt de quelque choc invisible d’influences. Il avait son organisation, ses services, ses agens ; il se servait presque régulièrement de la poste, des chemins de fer, et, c’est la Russie qui l’avoue, il arrivait même souvent que ses ordres « devançaient les mesures du gouvernement légitime. » Jusqu’au mois d’octobre 1863, le gouvernement national polonais était un conseil composé de quelques personnes. À cette époque, qui coïncide, si l’on s’en souvient, avec l’échec définitif de l’intervention diplomatique, il se transformait et se concentrait dans un chef supérieur. Ce n’est qu’au mois de février 1864 que l’organisation nationale était sérieusement atteinte par les arrestations en masse, et c’est bien plus récemment, il n’y a que peu de mois, que les autorités russes parvenaient enfin à mettre la main sur les cinq membres survivans de ce gouvernement mystérieux, demeurés à leur poste comme les dernières sentinelles de la défense nationale, comme les dernières personnifications de ce mouvement expirant. C’était Romuald Trangutt, Raphaël Krajewski, Joseph Toczyski, Roman Zulinski et Jean Jezioranski.

Qu’étaient auparavant ces cinq hommes qui se sont trouvés un jour être les chefs d’une insurrection, et qui, entre bien d’autres, ont eu le tragique privilège de livrer leurs noms du haut du gibet comme la dernière expression d’un gouvernement anonyme ? Ils étaient certainement peu connus. Un seul avait été officier supérieur dans l’armée russe, et ce qui est à remarquer, c’est qu’aucun d’eux n’était réellement du parti exalté. Raphaël Krajewski était un jeune architecte né dans le palatinat de Plock. Il avait été de bonne heure condamné au travail par la modicité de sa fortune, et par la mort de son père il était resté le protecteur d’une famille nombreuse, notamment de quatre frères, l’un aujourd’hui déporté, l’autre mort sur le champ de bataille, un troisième exilé. C’était un homme d’une vie pure, presque austère dans un temps de mœurs faciles, d’une intelligence supérieure, d’une modestie aimable, qui inspirait une sympathie mêlée de respect. Il avait voulu d’abord partir comme volontaire et avait été retenu par quelques amis, qui, sachant ce qu’il valait, le croyaient propre à rendre de plus éminens services sans quitter Varsovie. Il n’était point entré toutefois dès l’origine dans l’organisation nationale ; il n’y entra activement que plus tard, lorsque le gouvernement se transforma. C’est lui qui restait chargé de l’administration intérieure aux heures les plus difficiles, au moment où les bandes commençaient à se dissoudre, où les armes étaient saisies à toutes les frontières, où les persécutions russes reprenaient une vigueur nouvelle, et où un espionnage acharné serrait de près le gouvernement. Krajewski ne faiblit pas un instant, gardant le courage pour faire face à tout dans cette cruelle extrémité où l’espoir n’était plus permis, et il refusa jusqu’au bout de quitter son poste.

Jean Jezioranski avait été employé dans l’inspection des tabacs avant l’insurrection, et il était, selon l’acte d’accusation, « commissaire des communications. » Joseph Toczyski avait été, à la suite des mouvemens de 1846, envoyé en Sibérie, où il était resté dix ans, et d’où il n’était revenu qu’en 1858. Doué d’un caractère viril trempé dans les souffrances, d’une conception prompte, d’un esprit avide d’instruction, il avait acquis des connaissances étendues en économie politique. À son retour de Sibérie, il était entré dans l’administration de la Société Agricole, puis dans l’administration des routes. Modéré d’ailleurs comme tous les Sibériens, il n’était entré que vers la fin dans le gouvernement national comme directeur des finances. Toczyski avait une haute stature et un visage pâle prompt à s’animer dans la discussion.

Roman Zulinski était un jeune professeur de mathématiques au premier lycée de Varsovie. Il avait fait ses études à l’université de Moscou. Il joignait à une science réelle un caractère qui le faisait aimer de ses élèves comme de ses collègues, un rare bon sens, une activité infatigable. C’était un de ces hommes qui se trouvent dans toutes les entreprises utiles ; il avait aidé à l’organisation des écoles du dimanche, des écoles du soir. On ne le trouvait jamais froid. Ils étaient six frères dans cette famille, sans compter Roman. Un a été tué dans un combat, deux sont en Sibérie, deux en prison, un en exil ; le septième a eu la mort du gibet comme membre du gouvernement national, — et la malheureuse mère de cette légion de victimes est encore vivante ! Roman Zulinski était une sorte de secrétaire d’état chargé des rapports entre le chef du gouvernement et les différentes sections.

Quant à Romuald Trangutt, c’était le chef de ce gouvernement anonyme de la Pologne, au moins dans la dernière période. Comme son vaillant et infortuné compagnon Sierakowski, il avait servi dans l’armée russe ; il avait pris part, avec le grade de lieutenant-colonel, à la défense de Sébastopol, et après la guerre de Crimée il s’était retiré en Lithuanie, où il était né, où il épousait à son retour une petite-fille du grand patriote polonais Thadée Kosciusko. L’insurrection l’avait surpris tout occupé d’agriculture et l’avait trouvé aussitôt prêt à combattre. Trangutt avait à se mouvoir dans un pays difficile, presque sous le feu de la forteresse de Brzesc, gardée par une garnison considérable. Manœuvrant habilement avec une bande de deux cents hommes, en ayant d’un côté pour appui la Volhynie et de l’autre les marais de Pinsk, il ne se laissait pas facilement atteindre et tenait vigoureusement tête aux Russes qui s’aventuraient jusqu’à lui sans savoir au juste à quel ennemi ils avaient affaire. À la fin, serré de toutes parts, il s’était décidé à diviser sa bande en petits détachemens, et il était passé lui-même dans le royaume avec vingt hommes. Il venait de faire une campagne pleine de fatigues, il avait livré en quelques mois sept combats, et notamment à Kolodno il avait battu trois compagnies avec moins de cent hommes ; mais il était épuisé en arrivant dans le royaume : pour le moment, il était hors d’état de tenir la campagne. Une fois reposé, il avait gagné Varsovie, où il pouvait espérer que ses connaissances militaires ne seraient point inutiles, et c’est alors, à la suite des changemens du mois d’octobre 1863, que Romuald Trangutt devenait le chef du gouvernement national, l’âme de cette défense suprême et désespérée. Il ne pouvait faire revivre une guerre désormais impossible ; avec le peu de ressources qui lui restaient, il soutenait du moins cette lutte obscure et douloureuse, animé, quant à lui, d’une foi et d’un dévouement sans bornes. C’était un homme d’une moralité sévère et d’un sentiment religieux très profond. Tous les jours, quand il était dans son camp, il récitait une prière, et on sentait qu’il portait une âme sérieuse dans la lutte. Il avait le visage allongé, des yeux perçans, quoique cachés sous des lunettes, les cheveux ras et des traits qui lui donnaient une physionomie expressive et saisissante.

Un moment de faiblesse d’un des agens du gouvernement livra Trangutt, sans qu’on sût encore qui il était, et lorsqu’il parut devant la commission d’enquête, un colonel russe le reconnut aussitôt pour avoir servi avec lui. Trangutt ne put dès lors taire plus longtemps son nom ; mais rien ne put lui arracher un mot, un indice de nature à compromettre une seule des personnes qui avaient eu des rapports avec lui. Ces cinq hommes d’ailleurs, Romuald Trangutt, Krajewski, Jezioranski, Toczyski, Zulinski, n’étaient pas les seuls accusés et condamnés en ce moment comme complices ou auxiliaires de l’organisation nationale. Parmi tous ceux sur lesquels s’abattait d’un seul coup la justice russe, il y avait même des femmes, notamment celle chez qui demeurait Trangutt ; les femmes étaient envoyées aux travaux forcés dans les fabriques ou en Sibérie. Dix autres condamnés à mort obtenaient par faveur les mines ou la forteresse. Seuls, les cinq membres du gouvernement national ne trouvèrent pas grâce, et furent pendus. C’était le 5 août dernier. Les uns moururent avec un calme stoïque. Zulinski marcha au supplice avec une gaie sérénité et passa même la corde autour de son cou. Resté le dernier, Romuald Trangutt promenait un regard triste sur ses compagnons. Se souvenant de son titre et de son privilège de soldat, il demanda à être fusillé ; on le lui refusa comme on l’avait refusé à Siérakowski ; on lui répondit en s’emparant de lui et en le hissant jusqu’au gibet. Une dernière fois il salua la foule, et son corps se balança dans l’espace. C’était, dans un dernier épisode, comme une image saisissante de la fin du gouvernement national et de l’insurrection polonaise elle-même.

Le gouvernement national polonais a fini peut-être comme il devait finir, ou du moins comme il ne pouvait guère manquer de finir, par cette tragédie des cinq victimes pendues sur les glacis de la citadelle de Varsovie. D’ailleurs, s’il existait encore de nom, comme la suprême et opiniâtre expression d’une lutte expirante, il n’existait plus de fait, en ce sens qu’il ne pouvait plus rien au sein d’un pays désorganisé par la guerre et par la répression. La réalité aujourd’hui en Pologne, je le disais, c’est en face et sur les débris de ce gouvernement national achevant de mourir, la renaissance complète et sans limite de la domination russe se manifestant par les exécutions, les déportations et les expropriations. La réalité, c’est la paix dans le royaume comme à Wilna et à la façon de Mouraviev, qui instituait, il n’y a pas longtemps encore, un service religieux « pour la commémoration annuelle de la délivrance de la Lithuanie du joug polonais en 1863, » délivrance glorieusement accomplie, comme de raison, par lui Mouraviev ! La réalité enfin, c’est la recrudescence de l’autocratie militaire, disposant souverainement de la vie, des biens et des mœurs d’un peuple. Ce serait cependant, à quelques égards, une erreur de croire que l’omnipotence militaire est tout, ou même qu’elle est l’élément prépondérant aujourd’hui en Pologne. Le gouvernement militaire joue assurément un grand rôle, il a la supériorité de la force et des procédés sommaires, il est l’instrument irrésistible ; mais il n’est pas tout, et même, sous certains rapports, il n’est que secondaire.

Il se forme effectivement aujourd’hui en Pologne un ordre nouveau, il s’élève une politique nouvelle dont l’autorité militaire est l’exécutrice, mais dont elle n’est pas l’inspiratrice et dont elle n’a pas essentiellement la direction. Dans la Lithuanie, Mouraviev a le privilège d’être tout à la fois l’exécuteur et le législateur, et au besoin le pontife ; il fonde des services religieux et des couvens en même temps qu’il bouleverse l’économie sociale du pays, qu’il supprime un village ou qu’il chasse une population entière vers la Sibérie. Dans cette partie de la Pologne que le droit de 1815 a appelée et que, par un euphémisme, le gouvernement russe continue à appeler « le royaume, » c’est autre chose : il y a un lieutenant de l’empereur, un namiestnik, des généraux, des officiers qui dépendent de lui, et tout à côté il y a un pouvoir assez difficile peut-être à définir, qui prend le nom de comité constituant, et qui en réalité est une sorte de comité de salut public investi de pouvoirs dictatoriaux, se ramifiant dans une multitude de commissions exécutives chargées d’appliquer dans les provinces la politique nouvelle. Le but est l’assimilation complète de la Pologne à la Russie par la transformation violente ou la désorganisation de tout un état social. En un mot, on peut dire que le royaume est livré pour le moment, comme un champ d’expérience, à un parti qui se décore du nom de parti national russe, et qui, ne pouvant encore réaliser complètement ses théories dans l’empire, s’est jeté sur la Pologne pour y réaliser ses idées et y promulguer ses lois sous l’apparence d’un faux et envahissant patriotisme, à l’abri d’une omnipotence militaire raffermie par une récente victoire. C’est cette pensée d’absorption violente, d’assimilation meurtrière, que représente le comité constituant de Varsovie, et qu’il propose comme le remède souverain contre toute possibilité d’une insurrection nouvelle, J’ajouterai que c’est là, par malheur, la pensée du parti qui se représente aujourd’hui le plus bruyamment en Russie comme libéral et progressiste, qui ne voit le libéralisme et le progrès que dans le nivellement général et absolu, dans la haine de toute supériorité morale et sociale, dans une centralisation vigoureuse, dans l’omnipotence de l’état se chargeant lui-même de tout faire, de tout réformer, au moyen d’une bureaucratie éclairée.

Le comité, tout-puissant aujourd’hui à Varsovie, se compose d’ailleurs d’élémens divers, de nuances diverses de cet étrange libéralisme. Il y a les doctrinaires de ce radicalisme autocratique, progressistes égalitaires, partisans des réformes faites d’en haut, au besoin par des moyens révolutionnaires, et il y a aussi des représentans de ce parti qui s’appelle en Russie slavophile, de ce parti aux aspirations vagues et indécises qui voit le plus haut idéal de société dans l’organisation rurale primitive de la Russie, dans la commune moscovite. Le chef principal et l’homme d’action de la première de ces opinions dans le comité qui a entrepris de réorganiser ou de désorganiser la Pologne est M. Milutine, le frère du ministre de la guerre de Saint-Pétersbourg, celui dont on a parlé plus d’une fois comme du futur ministre de l’intérieur de l’empire. C’est le type du libéral, du réformateur à la Pierre le Grand par voie d’autorité et de coup d’état, du théoricien d’une vaste démocratie surplombée d’un tsar. Ce n’est point assurément un homme vulgaire. M. Milutine est une intelligence expérimentée et hardie, avec des dehors doux et affables. Sous un extérieur séduisant, Il cache des passions fortes, un esprit absolu qui n’admet pas de transaction, et la présomption un peu orgueilleuse de l’homme convaincu de son infaillibilité. Il a joué un rôle important, il y a quelques années, dans le comité formé pour la rédaction des lois réglant l’émancipation des paysans dans l’empire. Il ne put faire prévaloir toutes ses vues, fort hostiles à la noblesse ; il n’a point cependant renoncé à ces idées ni à l’espoir de les réaliser quelque jour en Russie, et en attendant il saisit l’occasion de les appliquer à la société polonaise, qu’on lui a livrée en lui donnant tout pouvoir. Il semble professer une sorte de haine systématique de sectaire et de Russe contre les classes supérieures et moyennes de cette malheureuse société, et on l’a entendu dire un jour, à ce qu’on assure, en parlant de l’aristocratie et de la bourgeoisie polonaises : « C’est une vermine qu’il faut détruire par tous les moyens possibles. » C’est malheureusement dans cet esprit qu’il opère, partagé aujourd’hui entre Varsovie, où il donne l’impulsion au comité directeur créé il y a quelque temps, et Pétersbourg, où il est l’âme, l’autorité en ce moment prépondérante du comité pour les affaires de Pologne.

À côté de M. Milutine, M. Soloviev n’est que le pâle reflet des mêmes opinions et des mêmes tendances. M. Soloviev était déjà avec M. Milutine dans le comité pour l’émancipation des paysans de l’empire, et il l’a accompagné dans sa nouvelle carrière ; il est son lieutenant et le supplée en son absence. Un autre membre du comité, M. Samarine, est un slavophile, homme honnête d’ailleurs et assez indépendant, mais poussant ses doctrines jusqu’au fanatisme. Le prince Tcherkaskoy, aujourd’hui ministre de l’intérieur dans le royaume, est aussi un slavophile, mais qui depuis son entrée dans la politique active s’est rapproché beaucoup de M. Milutine, avec qui il s’est lié étroitement, et dont il sert les vues : grand libéral d’ailleurs, à ce qu’il assure, et qui commence par imposer à tous les employés du royaume la langue russe. Il y a dans le comité un personnage qui n’est pas le moins curieux : c’est M. Kochelef, ancien fermier-général des, eaux-de-vie, très riche propriétaire foncier et l’un des principaux chefs des slavophiles, patron de ce parti pour ainsi dire. M. Kochelef n’est pas sans vanité, et il tient à figurer, comme un protecteur des lettres et des sciences. Il n’est pas sans avoir lu quelques livres d’économie politique, et il se considère volontiers comme un homme d’état économiste et financier. C’est sous son patronage que se publiait un recueil slavophile sous le titre de Beseda (Causerie). Il n’existe plus, il a été remplacé par un autre journal. Se tenant pour un grand réformateur surtout en fait de finances, M. Kochelef, qui n’a pas besoin de hautes fonctions, est allé en Pologne par pur dévouement, et c’est aussi uniquement par zèle de libéralisme qu’il bouleverse tout le système d’impôts du royaume pour appliquer ses théories.

Ainsi d’un côté un certain radicalisme autocratique et révolutionnaire dont le mobile principal est la haine contre les classes supérieures de la nation polonaise, de l’autre l’idéal vaguement socialiste et communiste de l’organisation rurale moscovite, c’est là la double essence morale et politique du comité constituant de Varsovie. C’est là l’esprit de la législation nouvelle dont M. Milutine est l’inspirateur prépondérant, l’actif promoteur, et qu’il a entrepris de réaliser en Pologne, non sans de violentes effractions et d’étranges bouleversemens. C’est de cette source notamment que procèdent les ukases du 2 mars 1864 sur l’organisation communale et l’émancipation des paysans dans le royaume, ukases à l’occasion desquels justement était créé le comité actuellement tout-puissant à Varsovie. Je ne veux point refaire l’œuvre de mon savant ami M. Léonce de Lavergne et retracer après lui l’ensemble de cette grande et menaçante transformation économique, ou pour mieux dire, sociale. Il suffit de fixer les traits saillans de cette législation du 2 mars, dont l’économie essentielle consiste à substituer les paysans aux anciens maîtres dans la possession des terres par voie d’expropriation, à déposséder les classes éclairées de toute influence locale en faisant en quelque sorte des fonctions électives dans les communes le privilège de la classe populaire, et à laisser assez de vague, assez d’indécision et d’obscurités pour que l’autorité russe reste l’unique arbitre des rapports que crée cet ordre nouveau. En un mot, c’est un moyen d’attaque à main armée contre la constitution territoriale de la société polonaise, par la dépendance sans sécurité où tombent les classes supérieures et éclairées, aussi bien que par les excitations redoutables communiquées à des passions populaires qu’on cherche à enflammer en leur représentant comme ennemi tout ce qui a rang ou fortune, et comme unique ami le tsar protecteur et magnanime.

De nouveaux ukases du 11 septembre dernier ne font que développer la même pensée en s’attaquant cette fois à la constitution morale, intellectuelle et religieuse de cette infortunée société. Il ne s’agit plus ici de la propriété et de la condition du peuple des campagnes, toutes choses déjà réglées ; il s’agit de poursuivre, de compléter l’œuvre des transformations radicales du 2 mars par « l’amélioration du système de l’instruction publique dans le royaume, » et l’amélioration consiste naturellement à affaiblir le caractère national que pouvait garder encore l’éducation, à dépouiller les classes éclairées, le clergé, de tout droit d’immixtion dans l’enseignement ; La surveillance de l’instruction primaire est confiée aux assemblées communales, où il n’entre désormais que de pauvres paysans qui ne savent pas lire, et qui auront à présenter des candidats pour les fonctions d’instituteurs. C’est l’assemblée communale qui décidera si le curé doit enseigner la religion, les prières et l’histoire sainte. Du reste les instituteurs laïques sont généreusement dispensés de tout certificat d’aptitude scolaire, et les congrégations et ordres religieux sont soigneusement exclus des fonctions de l’enseignement. Un trait curieux et caractéristique de cette législation nouvelle sur l’instruction publique, c’est le rôle protecteur que prend le gouvernement russe vis-à-vis de toutes les nationalités distinctes dont il peuple à plaisir le royaume. Mazoviens, Samogitiens, Grecs-Unis, Allemands, Israélites, deviennent ses cliens. Il poursuit son travail de décomposition jusque dans l’école pour faire tout simplement prévaloir, en cas de partage entre enfans de nationalités diverses, l’emploi de la langue russe, et la pensée visible, c’est d’attaquer de front, par tous les moyens possibles, selon le mot de M. Milutine, la vraie et sérieuse nationalité. C’est là la dernière arme préparée par les régénérateurs de la société polonaise et mise dans les mains du comité constituant, devenu une puissance dans le royaume.

Le comité de Varsovie, disais-je, avait été primitivement institué en apparence avec la mission spéciale de surveiller l’application des ukases du 2 mars sur la propriété et la condition des paysans. En réalité, il a fini par étendre son action dans toutes les sphères et par s’emparer de tout, de la direction des cultes comme de l’instruction publique, des finances comme de l’administration. Armé de pouvoirs dictatoriaux, et n’ayant pour auxiliaires que des Russes, il poursuit son œuvre législative et sociale. Ce n’est pas tout cependant d’inscrire dans un décret autocratique la transformation radicale de toute une société, la création d’un ordre nouveau. Cette législation réformatrice, il faut l’appliquer, il faut la suivre dans le détail de ses réalisations multiples, et c’est ici que commencent les contradictions, la confusion, l’anarchie capricieuse et violente. Le comité qui siège à Varsovie a la direction suprême de l’œuvre ; mais il ne peut tout faire, et il se complète par une multitude de commissions provinciales disséminées dans le royaume. Ces commissions, où l’élément militaire prédomine sans doute, où il préside et exécute, et où il y a en même temps des fonctionnaires de toute sorte accourus de tous les côtés de la Russie, des jeunes gens à peine sortis des écoles, des douaniers, des gens de police, jusqu’à un employé venu de Kiakhta, de la frontière de la Chine, — ces commissions, dis-je, usent de toute la liberté que leur donne l’état de siège ; elles exercent dans toute sa plénitude le droit d’interprétation à l’égard des ukases dont elles sont chargées de surveiller l’exécution, et conformément à leurs instructions secrètes elles interprètent toujours dans le sens de la politique dont elles sont les mandataires. L’ukase du 2 mars, par exemple, en décrétant que les bâtimens qui se trouvent dans les villages, en dehors des limites de l’exploitation directe du propriétaire, appartiendront aux paysans qui les occupent, n’a entendu évidemment que les maisons d’habitation. On a appliqué le principe aux distilleries, aux moulins, à tous les établissemens industriels, dont les employés et les domestiques sont devenus les propriétaires. L’ukase, en réservant aux paysans un certain droit d’usufruit et de pâture, n’a pas jugé sans doute que ce droit fût sans limites ; or il y a un district où les paysans se sont plaints que le propriétaire avait trop de moutons, qu’il nuisait ainsi à leur droit de pâture pour leurs propres troupeaux, et l’autorité russe est intervenue pour contraindre le propriétaire à réduire le nombre de ses moutons. Quand il s’agit de l’élection des maires, si les paysans, un peu laissés à eux-mêmes, choisissent les anciens propriétaires, ces élections sont annulées ; il faut choisir un paysan ! La façon dont se font ces élections n’est point du reste la chose la moins curieuse de cet étrange régime.

Je voudrais peindre une de ces scènes en traits assez fidèles pour ne pas manquer à la vérité, et pourtant assez peu transparens pour qu’on ne puisse y mettre un nom dans le pays. C’est dans un district du royaume. Un jour, un colonel russe arrive avec un détachement. Ce n’est pas un petit personnage : il a droit de vie et de mort, il est l’arbitre suprême dans toutes les affaires politiques et civiles, il a seul le droit de donner des passeports. Dès son arrivée, le colonel manda devant lui le propriétaire, qui avait le malheur de porter la barbe, et, faisant un geste brusque, il lui dit : « Dans cinq minutes, vous vous présenterez devant moi sans barbe. » Toute réflexion faite, le colonel fit grâce à la barbe moyennant une amende de 1,000 roubles, et en fin de compte il fit même comprendre au propriétaire que, s’il voulait rester renfermé chez lui pendant le séjour du détachement au village, l’affaire n’aurait aucune suite. Pourquoi venait donc cet officier russe ? Il venait tout simplement pour procéder à l’élection du maire, et il voulait opérer en toute liberté. L’élection commença en effet au milieu des libations et des danses des paysans rassemblés, et le colonel se mêlait à la foule, criant, buvant et dansant comme elle. Le maire fut bientôt nommé. Le nouvel élu, paysan de quelque bon sens, fit bien l’observation qu’il ne savait ni lire ni écrire : on lui répondit en promettant de lui donner un secrétaire ; puis l’officier russe, s’adressant au nouveau maire et aux autres paysans, leur tint à peu près ce langage : « Vois-tu, toi et tous les paysans, moi et toute l’armée, et sa majesté l’empereur, nous sommes tous égaux. Tous les noirs, prêtres, seigneurs, bourgeois, ce sont des coquins qui sont inutiles sur cette terre. Ils ne veulent que vous perdre et nous perdre tous avec sa majesté. Ils veulent faire revenir la corvée, que nous avons abolie, et voilà pourquoi ils se battent depuis plus d’un an. Ils veulent reconquérir le pouvoir de maire que nous leur avons repris. Maintenant c’est toi qui es seigneur, c’est à toi qu’on doit baiser les pieds pour obtenir quoi que ce soit. Le propriétaire est maintenant ton inférieur, et souviens-toi que s’il agit mal, tu as l’obligation de le lier et de l’amener devant moi… » Les paysans, inquiets et étonnés, entouraient et pressaient de questions cet étrange messager de la politique impériale. Celui-ci se fatigua bientôt, et recommença à boire et à danser. Un prêtre se présenta en ce moment, et il l’accabla de toutes les injures, l’appelant coquin, voleur, rebelle. La journée se passa ainsi, puis le colonel partit. Il faut tout dire et ne point noircir plus que de raison les officiers russes. Peu de jours après, le propriétaire revit le colonel au siège de son commandement, et il trouva en lui un homme poli et prévenant qui ne paraissait plus même se souvenir de la scène du village. La comédie était jouée, l’élection était faite. C’est là cependant l’œuvre qu’un de ces réformateurs de la Pologne caractérisait récemment en écrivant à la Gazette de Moscou : « Nous ne sommes pas des employés, nous sommes des missionnaires ; nous faisons de la propagande. Il y a quelque chose de mystique dans notre tâche. »

Ce n’est pas cependant sans rencontrer parfois des difficultés réelles que procède ce comité de Varsovie, qui accomplit une œuvre mystique, au dire de ceux qui le servent, et chose curieuse, c’est l’autorité militaire elle-même qui, malgré ses déchaînemens et ses excès, devient dans une certaine mesure un pouvoir préservateur, une sorte de sauvegarde. Il y a peu de temps, M. Milutine, dans son impatience d’assimilation, a voulu mettre la main sur la société de crédit foncier, dans laquelle il croyait trouver un dernier obstacle, et qui est effectivement la dernière institution nationale encore debout en Pologne. Pour lui, c’était un témoin importun, un contrôle, un corps doué d’indépendance, un point résistant. Il voulut briser le crédit foncier, et crut trouver un prétexte en l’accusant d’avoir fait des prêts exagérés aux propriétaires pour favoriser l’insurrection. Au fait, M. Milutine avait peut-être l’intention de s’emparer du fonds de réserve du crédit foncier et de s’en servir pour l’indemnité qui doit être hypothétiquement payée aux propriétaires. M. Milutine se croyait déjà près de réussir lorsqu’il s’est trouvé en présence d’une résistance imprévue de la part du lieutenant de l’empereur, du comte de Berg lui-même, grand propriétaire en Pologne, et d’ailleurs fort peu favorable au système de réformes du comité de Varsovie, dont il ne supporte l’action rivale qu’avec impatience. Le comte de Berg a arrêté M. Milutine dans son entreprise, et comme des accusations avaient été répandues sur les opérations du crédit foncier, il a nommé une commission d’enquête ; seulement, dans cette commission, il a placé deux des généraux les moins compromis dans les récentes violences commises en Pologne, et qui ont un renom d’honnêteté, le général Gecewicz et le général Oppermann. Le comte de Berg, comme pour mieux manifester sa pensée, s’est même hâté de faire publier dans le journal officiel les premiers résultats de l’enquête, entièrement favorables au crédit foncier. Ce n’est pas la première fois du reste que cet antagonisme de pouvoirs éclate depuis la fin de l’insurrection. Il se manifeste sourdement par intervalles à Varsovie, il a retenti à Pétersbourg, où le comte de Berg a fait entendre plus d’une plainte. Il ne diminue pas les souffrances de la Pologne, il les aggrave peut-être au contraire ; mais en rendant plus sensible le double poids sous lequel plient les vaincus, il atteste aussi l’embarras des vainqueurs.

Au fond, cet antagonisme, qui se révèle par instans sur le théâtre même de la plus douloureuse des expérimentations contemporaines, n’est que l’image des contradictions intimes et profondes de l’opinion en Russie à l’égard de la Pologne. Il est bien certain en effet que ce régime, violemment inauguré par M. Milutine dans le royaume, et qui n’est autre après tout que le système de Mouraviev à Wilna, répugne à bien des Russes éclairés. Dans le feu même de la lutte, l’an dernier, le prince Suvarov, gouverneur de Pétersbourg, refusait son nom aux bruyantes manifestations organisées en faveur du pacificateur de la Lithuanie. Le ministre de l’instruction publique, M. Golovnine, passe pour être dans le camp des modérés. Le prince Orlof, représentant du tsar à Bruxelles, n’a jamais caché, dit-on, sa répugnance pour la politique suivie dans les affaires polonaises. Les uns et les autres s’inquiètent de toutes ces passions qu’on soulève, de ces procédés qu’on emploie, de toutes ces armes qui peuvent un jour ou l’autre se retourner contre la Russie elle-même. C’est à ce mouvement d’opinion que répond le livre de M. Schedo-Ferroti, qui ne demande en définitive qu’une Pologne selon les traités, autonome, administrée par les Polonais ; mais en même temps il y a cette opinion ardente, inflexible, qui soutient Mouraviev à Wilna ; M. Milutine dans le royaume, qui veut une Pologne complètement russifiée, qui presse le gouvernement en le sommant de se hâter, de ne pas laisser fuir l’occasion favorable, et qui pèse sur lui parce qu’elle a été l’an dernier une partie de sa force en face de l’Europe. C’est cette opinion prétendue nationale dont M. Katkof, dans la Gazette de Moscou, se fait chaque jour l’organe aussi habile que subtilement implacable, et qui reste évidemment jusqu’ici maîtresse du terrain.

N’est-ce pas, direz-vous, le bon moment où une entrevue comme celle de Nice peut venir en aide aux conseils d’humanité et de prévoyance ? Ce serait trop de naïveté d’attacher une si grande vertu à une entrevue impériale qui semble d’ailleurs avoir été un peu péniblement nouée. La preuve que l’empereur Alexandre n’avait rien à dire à Nice, c’est qu’il ne l’a pas dit avant d’y arriver, c’est qu’il a cru pouvoir venir en France avec le triste cortège des répressions sanglantes et ininterrompues, c’est que la Pologne reste aujourd’hui ce qu’elle était hier, la grande et héroïque victime. Situation poignante d’un pays que la force cerne dans son isolement lointain sans pouvoir l’étouffer, et à qui tout manque périodiquement, tout, hormis cette étincelle intérieure que les malheurs ne font que raviver ! Un jour, il y a trente-trois ans, pendant l’insurrection de cette époque, les Polonais, dans un élan désespéré, s’écriaient : « La France est trop loin, et Dieu est trop haut ! » Il est vrai, encore une fois, la France a été trop loin ; mais Dieu ne peut être trop haut, parce que c’est la justice et l’humanité qui élèvent leur protestation contre une politique meurtrière à la fois pour ceux qui la pratiquent et pour ceux qui en souffrent, pour les vaincus et pour les vainqueurs d’un jour.


CH. DE MAZADE.