Le Libéralisme chrétien - Alexandre Vinet, sa vie ses œuvres

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Le Libéralisme chrétien - Alexandre Vinet, sa vie ses œuvres
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 49 (p. 362-395).
LE
LIBERALISME CHRETIEN

ALEXANDRE VINET, SA VIE ET SES OEUVRES.

« Ce sont principalement les progrès de l’esprit religieux que nous avons eus à cœur. Cet esprit, comme tout ce qui s’appelle esprit, ne peut fleurir que par la liberté. De même qu’il n’y a d’esprit public que dans les pays où les individus ne sont pas exclus de toute participation à l’administration de la société, l’esprit religieux ne peut se déployer avec force que sous les auspices de la liberté. » Cette profession de foi d’Alexandre Vinet a été écrite en 1825, longtemps avant que nos vicissitudes politiques eussent enseigné à M. de Tocqueville combien la liberté est nécessaire à la religion, et combien la religion, à son tour, est un élément essentiel de toute société libre. Il y a des paroles qui dépassent la pensée de l’écrivain, et qui, détachées du texte, prennent une signification usurpée. La citation que nous venons de faire n’est pas une de ces paroles de hasard. Ces rapports de la religion et de la liberté, mis désormais en pleine lumière par la philosophie sociale de M. de Tocqueville, Vinet les avait conçus avec une noble énergie dans un temps où personne n’y songeait. Le principe formulé par lui en 1825 a été l’âme de toute sa vie.

D’où lui venait une inspiration si vigoureuse, à lui qui avait toujours vécu loin de ces théâtres où se fait l’histoire du monde ? Dans nos grands centres, Paris, Londres, Berlin, nous croyons volontiers que le vrai mouvement des idées ne saurait se déployer ailleurs, que sans l’action d’un foyer sans cesse renouvelé la force créatrice languit, qu’en dehors des arènes où se livrent les combats de l’intelligence il peut se rencontrer de sérieux talens, mais point de maîtres, point d’esprits victorieux et appelés à régner. C’est en ce sens qu’on a répété les paroles de l’orateur latin : « urbem, urbem, mi Rufe, cole, et in ista luce vive ; la ville, la ville, mon cher Rufus ! c’est la lumière où il faut vivre. » Rien de plus vrai, s’il s’agit seulement de la fleur de la pensée. Qui pourrait méconnaître l’ardeur et la variété de la vie dans une grande ville ? Qui voudrait nier la fécondité d’une atmosphère subtile et chaude où se croisent tant de courans invisibles ? Je dirai donc très volontiers : Rien ne peut remplacer pour l’esprit le contact des esprits ; mais j’ajoute aussitôt : Non, rien, si ce n’est une grande foi, de hautes idées acceptées avec ferveur, méditées avec ravissement, développées et défendues avec une persévérance d’apôtre. Et quand cette veine morale se rencontre quelque part, j’aime mieux que ce soit dans un asile modeste, afin qu’on y aperçoive mieux ce que nous sommes trop portés à oublier : les devoirs et les droits de la conscience, la force et la dignité de la vie individuelle.

Tel est le spectacle que nous offre la destinée d’Alexandre Vinet, un des plus nobles penseurs de nos jours, un croyant né pour agir, et qui, du fond de sa retraite, a su agir en effet, non sur la foule assurément, mais sur quelques-uns des meilleurs de ses contemporains, sur une part de l’élite intellectuelle et morale du XIXe siècle. À Bâle et à Lausanne, Vinet a écrit, enseigné, combattu : il a travaillé à des journaux de Genève et de Paris ; malgré une modestie qu’on peut appeler excessive, il a vécu sur la brèche, et, si porté qu’il fût à se défier de ses forces, il tirait tout de lui-même. Qui le soutenait ? Une foi pure et vive. C’était un des vrais chrétiens de notre société philosophique, un homme dont le christianisme éclairait toutes les pensées, animait toutes les paroles, pénétrait l’existence tout entière.

Je voudrais dessiner cette intéressante physionomie telle qu’elle apparaît de plus en plus aux observateurs attentifs. Nos lecteurs connaissent déjà chez Vinet le critique et l’historien littéraire [1] ; le moment est venu de peindre l’homme tout entier, l’homme d’étude et l’homme de combat. Ses nombreux écrits, rassemblés depuis sa mort, nous ont appris bien des choses que la France ne soupçonnait point. Il y a eu des orages dans cette existence solitaire. Ce maître si fin et si doux a été obligé, en pleine république protestante, de défendre les droits de la conscience chrétienne. Cité en justice et condamné, il a pris l’offensive à son tour. On l’a vu attaquer le système des églises nationales, c’est-à-dire des églises d’état, avec autant de dignité que de vigueur ; on l’a vu réclamer la liberté religieuse absolue, non-seulement la liberté de conscience, mais la liberté de culte ; on l’a vu enfin demander la séparation du spirituel et du temporel, au nom des intérêts de l’âme, trente ans avant que M. de Cavour, au nom de l’indépendance italienne, eût demandé l’église libre dans l’état libre. Et en même temps qu’il était mêlé de la sorte aux luttes de la démocratie dans un canton de la Suisse, il continuait sans trêve son apostolat littéraire et moral. Historien, professeur, critique, il touchait à toutes les questions du siècle ; prédicateur, il enseignait la religion la plus libérale et la plus exigeante à la fois : la plus libérale, puisqu’elle était un principe de vie et non une lettre morte ; la plus exigeante, puisque ce principe s’imposait à l’existence tout entière. C’était surtout une âme. Puissé-je la peindre, cette âme si candide et si riche, telle que je l’ai retrouvée dans ses œuvres, dans ses luttes, et aussi dans le vivant souvenir de ses disciples !


I

En 1823, un jurisconsulte éminent, M. le comte Lambrechts, ancien professeur de droit à Louvain, ministre de la justice sous le directoire, sénateur de l’empire, député de la restauration, instituait en mourant un prix de 2,000 francs pour l’auteur du meilleur mémoire sur la liberté des cultes. La Société de la morale chrétienne avait été chargée de juger les écrits des concurrens, et la lice devait être close deux années après la mort du testateur. Vingt-neuf mémoires furent envoyés au concours ; celui qui fut couronné arrivait de Bâle et portait ce nom inconnu : Alexandre Vinet.

Si le nom était inconnu, l’homme ne le fut pas longtemps. Aucun des juges n’avait de renseignemens sur la personne d’Alexandre Vinet ; mais tous, après la lecture de son œuvre, se sentirent en communication intime avec lui. Charme et puissance de la candeur ! une âme s’était révélée, et malgré les fautes de l’écrivain, malgré les imperfections de son système, tous ces graves moralistes étaient heureux de la saluer par la voix de leur éloquent interprète. Le rapporteur, illustre déjà par son enseignement et mêlé dans la presse à des luttes restées célèbres, n’était autre que M. Guizot. Or, quand il arrive au mémoire de M. Vinet, une joie virile éclate dans ses paroles. Où il ne s’attendait qu’à voir un auteur, il a trouvé un homme, et cet homme est la preuve vivante des principes qu’il affirme. On oppose à l’établissement de la liberté des cultes le danger d’affaiblir les croyances religieuses : eh bien ! voici un croyant qui, au nom de la foi, réclame la liberté ; mais c’est M. Guizot qu’il faut entendre. « L’auteur, dit-il, à en juger du moins par son ouvrage, seule connaissance que nous ayons de lui, est évidemment dans l’état moral où doit être la société tout entière ; la loi qu’il invoque pour le monde extérieur règne dans son âme ; le principe de la liberté de conscience y habite à côté des principes avec lesquels il a eu jusqu’à nos jours tant de peine à s’accorder ; chrétien déclaré, sa foi est profonde, rigide, fervente, et il porte un respect non moins profond, non moins fervent à la foi d’autrui. Ce n’est point par indifférence en matière religieuse, ni par sagesse politique, ni par simple goût de l’ordre et de la paix, ni même par une pure idée de justice distributive qu’il réclame au profit de tous la liberté de conscience : il obéit à une croyance intime, impérieuse, qui s’associe à tous ses sentimens, qui loin d’exiger de sa part un effort, un acte de raison, une simple réflexion, l’anime et le dirige spontanément, comme un besoin de sa nature morale, comme la constante habitude de sa pensée, en sorte qu’à l’autorité des raisons se joint, dans son ouvrage, celle de l’exemple, et qu’il est lui-même la meilleure preuve qu’une parfaite harmonie peut exister entre la foi et la liberté. Je ne saurais assez dire, messieurs, quelle joie profonde nous avons ressentie au spectacle d’une âme ainsi disposée, d’une âme pieuse pour qui le respect de la liberté de conscience est une affaire de conscience… » Belles paroles ! touchante émotion du juge ! Nous avons sous les yeux ce mémoire en faveur de la liberté des cultes, et nous ne croyons pas que M. Guizot en ait exagéré la valeur ; le jeune apôtre du libéralisme chrétien méritait bien ce chaleureux hommage. Non pas, certes, que ce soit là une œuvre irréprochable ; le rapporteur en a signalé avec précision les défauts littéraires, les erreurs de doctrine, et M. Vinet lui-même, dix années après, publiant une seconde édition de son manifeste, n’hésitait pas à dire que le livre était à refaire. Le plan ne valait rien, les preuves étaient souvent mal choisies, il y avait çà et là des excès de pensée : l’auteur, dans son zèle pour l’indépendance de l’âme, se montrait injuste pour l’état ; il affirmait qu’aucun élément moral supérieur à la nécessité n’a eu part au rapprochement des hommes, à la formation de la société civile ; jaloux d’enlever à cette société tout prétexte de s’immiscer dans les choses de la conscience, il déshonorait la morale sociale et ne voulait y voir qu’un produit de l’intérêt. L’état, en un mot, se trouvait attaqué ici, non par l’église comme au moyen âge, mais par la conscience individuelle, et la sentence qui le frappait, bien que ne venant pas du Vatican, ressemblait pourtant à une sorte d’excommunication. Telles étaient les imprudences de ce système, juvenilia d’un vif esprit qui combat pour la liberté de l’âme, pour l’affranchissement du domaine intérieur, et qui, à force de craindre toute ingérence étrangère, pourrait encourir bien à tort le reproche de fanatisme. « L’auteur était bien jeune, disait-il plus tard lui-même en souriant, et la matière aussi. » Pour moi, ce ne sont pas les erreurs du livre qui m’étonnent ; je suis plutôt surpris qu’il y en ait si peu. Il fallait un admirable instinct pour poser ainsi les bases du grand libéralisme au milieu d’une société encore si peu préparée à le comprendre. Que de vérités tout à coup découvertes ! quels éclairs au milieu de nos brouillards ! Ce livre, mal composé, sera le programme d’une vie de méditations ; l’auteur le recommencera sous maintes formes ; il le refera toujours plus vif, plus pressant dans toutes les phases de sa carrière, et quand il partira de ce monde à la veille de nos dernières crises sociales, il le léguera comme un principe de vie à la civilisation de l’avenir.

La liberté de conscience, la liberté de culte, considérées comme les seuls moyens de régénérer les consciences et de servir le progrès religieux, voilà toute la thèse d’Alexandre Vinet ; mais, comme il s’adresse à des classes d’esprits très divers, comme il parle à des politiques, à des philosophes, à des croyans, il se place tour à tour à chaque point de vue et montre à ses contradicteurs les avantages de son système. Ce n’est donc pas une revendication particulière, une théorie égoïste et hypocrite, comme chez les partis qui ne réclament la liberté que pour la confisquer à leur profit ; c’est vraiment, on peut le dire, l’hymne du droit commun entonné par une âme libéralement chrétienne. Au défenseur des prérogatives de l’état, il indique les embarras énormes que crée au pouvoir civil l’intervention dans les choses de conscience, tandis que la liberté, la liberté absolue, sans autre restriction que celle de l’ordre public et de la police extérieure, lui serait une source de bienfaits. Au philosophe hautain qui ne se préoccupe guère des intérêts de la religion, il fait comprendre que la liberté religieuse est le fondement de toutes les autres ; les adversaires de la liberté de conscience n’ont-ils pas été en tout temps les ennemis déclarés de tout développement de l’esprit ? Que feraient-ils de la philosophie, les hommes pour qui l’examen est funeste à la foi ? Que feraient-ils de l’histoire ? que feraient-ils même des sciences naturelles ? « Les sciences naturelles vont à la recherche de l’âge du monde et de ses révolutions, sans s’inquiéter des documens qu’a pu fournir sur ce même sujet tel ou tel système religieux. Quel que puisse être le véritable esprit de la religion, celui de la science est de recueillir des faits, de les constater et de les apprécier selon les lois de la logique, d’admettre tout ce que le bon sens lui prouve, fût-elle même incapable de l’expliquer, et de rejeter tout ce qui se présente sans preuve, y eût-il même de l’attrait et de la beauté dans ces idées qu’elle est forcée d’éloigner. Voilà l’esprit de la science ; l’état qui ne veut pas de la liberté religieuse ne peut vouloir d’une telle science, à moins qu’il ne lui plaise d’établir, avec une religion de l’état, une métaphysique, une géologie, une critique, une vérité de l’état. » Et que les croyans, les fidèles, dans telle ou telle communion, ne s’effraient pas de cette revendication de l’absolue liberté, car c’est la loi même de l’Évangile. L’Évangile est la suppression solennelle de toute théocratie. La théocratie mosaïque a pu être conforme aux desseins de Dieu pendant l’enfance du genre humain ; l’Évangile a sonné l’heure de l’émancipation. À chaque page du divin livre le chrétien lit ce mot : liberté.

Si Alexandre Vinet, en prêchant la liberté de conscience, espérait susciter des chrétiens, il travaillait aussi à faire des hommes, ou plutôt il ne voyait pas de différence entre ces deux termes, et le chrétien tel que le comprenait sa belle âme était pour lui l’homme complet. Parmi tant de pensées lumineuses qui jaillissent à chaque page de ce mémoire, je veux citer ce qu’il a dit de la France. Nulle part sa sollicitude humaine n’a été plus vive, sa prévoyance plus sûre, sa raison plus noblement inspirée. Une des grandes préoccupations de nos jours, c’est le problème de l’individu et de l’état ; nous sentons tous que l’esprit d’initiative s’affaiblit parmi nous, et il faut bien que le péril soit grave, puisque le souverain lui-même l’a signalé dans une occasion solennelle. Vinet, il y a quarante ans, dévoilait le premier ce mal de notre pays, et il en voyait la racine dans le système qui refuse à la conscience religieuse la plénitude de sa liberté. Quand un peuple n’a pas craint d’abdiquer ses plus précieuses facultés, quand il s’est dépouillé entre les mains de l’état du droit individuel d’avoir une opinion, quelles vertus civiques est-il permis d’en attendre ? Il est condamné à une frivolité funeste. « Toutes les questions les plus graves et les plus sublimes qui peuvent occuper une âme humaine lui étant soustraites, il n’a plus à s’occuper que des intérêts passagers de la vie et du culte des passions. Il pourra devenir admirable dans quelques arts, développer des sentimens aimables, briller par une singulière élégance de mœurs ; mais il ne se peut pas que son âme soit profonde, car il vit étranger aux idées qui font de la vie une action sérieuse et importante… L’autorité s’est chargée de sa croyance ; il la chargerait volontiers de son patriotisme et de son esprit public. » Cruelles paroles et bien injustes, si l’auteur n’a pas seulement en vue telle ou telle période de défaillance, s’il nous enveloppe tous dans cette condamnation, s’il oublie les revanches éclatantes de notre génie et qu’il ajoute : « Peuple enfant, qui joue autour de quelques mots, peuple à qui ses jouets représentent le monde, peuple qui n’est pas vraiment peuple, parce qu’il ne lui a jamais été permis de penser ni de sentir avec énergie ! » Oui, ce sont là des paroles excessives ; mais nous qui pensons que l’œuvre principale du XIXe siècle sera la transformation de notre esprit, l’éducation libérale de la France et de l’humanité, nous qui travaillons de cœur et d’âme à la régénération de la patrie, nous nous sentons assez forts, assez confians en nous-mêmes et dans l’avenir, pour supporter un tel avertissement, même sous sa forme la plus dure. Ne savons-nous pas que ces reproches cachent une sympathie ardente ? Nous mesurons d’ailleurs, à quarante ans de distance, les progrès accomplis, et, voyant autour de nous un si vif désir d’ajouter à nos grands instincts sociaux, à nos inspirations profondément humaines, le sentiment individuel qui nous manque, nous répétons volontiers avec l’auteur : « Heureuse la nation qui est demeurée souveraine de sa pensée ! Elle sent sa dignité, et elle en est trop fière pour être une nation vaine. Admis à la contemplation des perspectives immortelles de sa race, à l’examen de tout ce qui peut intéresser une intelligence humaine, l’homme de cette nation est naturellement sérieux, réservé, profond. La jouissance de la liberté de pensée l’honore à ses propres yeux ; il sent la noble allégresse de l’adolescent qui atteint la virilité. Peu de choses sont exigées de l’enfant ; mais, pour lui, sa responsabilité est aussi grande que sa liberté, il ne l’ignore pas. Toutes les relations de la vie sont graves à ses yeux comme sa propre existence… Cherchez ailleurs les prodiges brillans de l’honneur, mais ne cherchez qu’ici le patriotisme et l’esprit public. »

Ainsi parlait le généreux apôtre, et des preuves de toute sorte abondaient sur ses lèvres. Nous ne jugeons pas encore son système, la religion individuelle substituée aux religions d’état, puisque ce n’est ici qu’un programme dont le développement remplira toute une vie. Disons seulement que ce programme contenait des germes immortels, et que, longtemps inconnu de la foule, le Mémoire en faveur de la liberté des cultes reprend aujourd’hui sa place dans l’histoire des idées.

Quel était donc cet écrivain qui posait avec tant de confiance les bases du libéralisme le plus large sans se soucier des passions étroites de son temps, et qui, dans sa candeur audacieuse, faisait la leçon à nos maîtres ? Alexandre-Rodolphe Vinet était un enfant du canton de Vaud. On sait que Lausanne, construite sur les hauteurs d’où le regard embrasse la partie la plus grandiose du Léman, a son port sur les rives du lac, un joli petit port appelé Ouchy. C’est là que vivait à la fin du siècle dernier une famille modeste et sévèrement chrétienne. Le père, d’origine française, avait été instituteur de village avant de devenir secrétaire du département de l’intérieur. Homme austère et d’une simplicité antique, il se souciait peu de voir un monde où les vieilles mœurs s’altéraient de jour en jour ; il évitait les hommes pour conserver plus fidèlement les traditions menacées et les perpétuer chez ses enfans. L’aîné de ses deux fils, qui annonçait des dispositions brillantes, avait été enlevé, tout jeune encore, à ses espérances ; le second, qui paraissait moins heureusement doué, comprimé qu’il était par la sévérité de son père, fut destiné au ministère évangélique. C’est celui-là même dont nous parlons, Alexandre, né à Ouchy le 17 juin 1797.

Il n’est guère probable que l’enfant ait choisi volontairement le genre d’études vers lequel fut dirigée sa jeunesse ; je croirais plutôt, à en juger par l’inspiration constante de sa vie, qu’il y eut chez lui soumission à une volonté supérieure, soumission craintive, douloureuse, et que plus tard, une fois les crises passées, il en comprit mieux tout le prix de la liberté morale. Une chose certaine, c’est que le jeune Vinet, parmi ses camarades de théologie, sentit se développer une vocation différente : les lettres profanes l’enlevaient aux lettres sacrées ; l’âme, comprimée par une religion extérieure, fût-ce même la religion du foyer, était heureuse de s’épanouir au soleil de la poésie. Un de nos collaborateurs dont le souvenir nous est cher, Emile Souvestre, qu’une amitié respectueuse unissait à Vinet, et qui avait pu recevoir de lui plus d’une confidence, raconte que l’écolier n’avait pas moins souffert que l’enfant dans son besoin d’expansions naïves ; les habitudes surannées qu’il apportait de la maison paternelle, sa tenue, ses vêtemens, prêtaient un peu à rire, et de là bien des froissemens pour cette âme qui ne demandait qu’à aimer. Le régime trop dur de son éducation première l’avait disposé à douter de lui-même ; blessé au cœur par les railleries de ses camarades, on eût dit qu’il voulait se cacher à tous les yeux. Il s’effaçait jusqu’à disparaître. Il se faisait tout petit, évitant de parler, évitant de laisser voir quelque chose de lui-même, non par orgueil ou misanthropie comme tant d’autres, mais seulement pour n’avoir point à souffrir. « Chez le jeune homme, dit Souvestre, ce fut d’abord de la crainte ; plus tard, le chrétien en fit de l’humilité. » D’autant plus vive se déployait en lui la grande sympathie humaine éveillée par les créations des poètes. Au lieu de les saisir par l’esprit seulement, il en jouissait par le cœur. Oh ! quelle joie de pouvoir aimer sans contrainte, aimer les beaux types de la nature humaine et ceux qui en ont fixé les traits pour l’éternité, aimer Euryale et Virgile, Rodrigue et Corneille, Télémaque et Fénelon ! Les fils de l’imagination des maîtres étaient pour lui des figures idéales et réelles tout ensemble. Il vivait dans leur intimité, pleurant et se consolant avec eux. Il était entré dans la vie « les bras ouverts au monde entier, » et le monde avait paru repousser son amour ; un monde meilleur l’accueillait ici, une race plus haute lui souriait, et parmi les enchantemens de ce nouvel univers, ce qui l’attirait avant toute chose, c’était l’âme plus que le génie, la vie morale plus que l’art, c’était encore et toujours l’humanité. On raconte que pendant un séjour à la campagne, près de la petite ville de Morges, ses hôtes prenaient le plus vif plaisir à lui entendre réciter les chefs-d’œuvre de notre littérature, tant son âme s’épanouissait au milieu de ces créations vivantes. Un soir, lisant le Cid à haute voix, il s’arrête tout court aux strophes de Rodrigue et sort du salon ; on s’inquiète bientôt de son absence prolongée, on le cherche, on monte dans sa chambre… Il pleurait encore à chaudes larmes.

La modestie presque farouche de Vinet n’avait pas empêché ses maîtres et ses émules de reconnaître la supériorité de son esprit. Un professeur qui a laissé de religieux souvenirs à Lausanne, M. Durand, était devenu son confident littéraire ; ils étudiaient, ils commentaient ensemble nos classiques, et plus d’une fois, j’en suis sûr, l’inspiration de l’élève compléta la science du maître. M. Durand étant mort en 1816, Vinet prononça un discours sur sa tombe : c’était une innovation bien contraire à l’esprit du calvinisme helvétique ; mais l’étudiant avait obéi à son cœur, et si les vieillards murmurèrent, la jeunesse fut charmée. Sa réputation de lettré s’établissait peu à peu sans qu’il y songeât. Il s’occupait encore de théologie par déférence pour son père, lorsque déjà le suffrage public le désignait pour l’enseignement des lettres. C’est ainsi qu’en 1817 il fut appelé à l’université de Bâle, où on lui confia la chaire de littérature française : rare honneur, si l’on songe à l’âge de Vinet, mais aussi responsabilité bien grave ! Le jeune maître avait à peine vingt ans. Heureusement il trouva un collaborateur inespéré dont l’appui doubla ses forces : ce père, jusque-là si rigide et qui combattait sans pitié sa vocation littéraire, s’empressa de lui tendre une main secourable. Il voulut être le secrétaire de celui qu’il avait peut-être, se disait-il, trop sévèrement comprimé. On le vit se mettre à l’œuvre avec lui, relire les grands maîtres, prendre des notes, faire des analyses d’ouvrages, fournir enfin au professeur novice une partie des matériaux que devait vivifier sa parole. N’est-ce pas là une scène bien touchante, et n’est-il pas permis d’y signaler une victoire de l’humilité respectueuse sur l’autorité altière ? Privé dès son enfance de l’amour de sa mère, Vinet en retrouva dès lors une étincelle dans l’âme attendrie du vieux calviniste.

Les années que Vinet passa dans le canton de Bâle furent les années décisives de sa carrière. Peu de temps après son installation à l’université (1819), il avait épousé une compagne digne de lui ; sa vie était grave et douce, laborieuse et charmante. Ne croyez pas cependant qu’une telle âme pût se contenter d’une sorte de quiétisme intellectuel et moral. Les grands problèmes qui empêchent l’âme de s’engourdir, les problèmes de la vie et de la mort, du présent si court, si misérable, et de l’avenir éternel, avaient saisi sa conscience pour la remuer de fond en comble. La théologie, qui l’attirait bien peu quand elle n’était pour lui qu’une étude officielle, extérieure, sans rapport avec son être, la théologie chrétienne était devenue sa préoccupation la plus vive depuis que son âme blessée avait besoin d’un sauveur. Quelle était cette blessure ? En quoi consiste la crise que Vinet traversa en 1822 ? Était-ce l’esprit avec ses doutes qui se trouvait en jeu, ou bien le cœur avec ses passions ? Je ne puis croire que la maladie seule, — bien qu’un accident très grave ait compromis sa santé vers cette époque, — je ne puis croire que la maladie et la crainte de la mort suffisent à expliquer le changement de ses croyances. L’avertissement ne vint pas du dehors, mais du dedans. Il y eut une crise aussi spontanée que profonde, il y eut une lutte violente, un combat à mort, j’entends un de ces combats où l’on meurt pour revivre. Aucun des amis de Vinet n’a reçu à ce sujet de confidences particulières ; mais le chrétien transformé indiquait assez nettement la gravité de cette révolution accomplie au fond de son être, quand il la résumait plus tard en ces fortes paroles : « être convaincu, c’est avoir été vaincu. »

Les doctrines généreuses qui font l’originalité de Vinet ont jailli comme une flamme de cette lutte avec les puissances invisibles. Il comprit que le christianisme était une force libre et n’agissait efficacement que sur les âmes libres ; il comprit que la foi d’autorité n’avait ni racines ni sève, qu’elle portait des fruits vénéneux, qu’elle excitait les âmes d’élite à des révoltes impies, tandis que chez le plus grand nombre elle engendrait l’hypocrisie et tuait la charité. L’Évangile affranchi de toute protection, l’âme dégagée de toute contrainte, tels furent désormais les deux principes auxquels Vinet consacra son existence, et l’on peut affirmer en effet que, pendant un quart de siècle, pas une parole tombée de ses lèvres, pas une ligne tracée par sa plume ne furent infidèles à cette pensée.

Une telle confiance dans l’efficacité de l’Évangile ne se rattachait pas seulement aux luttes intimes où s’était accompli le réveil de s conscience, elle tenait surtout à la profondeur et à l’originalité de sa théologie. Cette théologie, décrivons-la d’un seul mot, c’était une psychologie vivante. Au lieu de recevoir sa religion comme une loi externe, il l’avait, si on l’ose dire, intérieurement conçue ; Que des théologiens de profession marquent avec soin les différentes phases de cette doctrine, qu’ils prennent plaisir à suivre de point en point un développement continu dans la pensée religieuse de Vinet [2], il nous suffit ici d’indiquer ce qui éclata en lui dès cette première crise, sous forme définitive ou sous forme provisoire. La démonstration psychologique de la nécessité de l’Évangile pourra se fortifier d’argumens nouveaux ; elle existe déjà tout entière chez l’écrivain. La théorie de la liberté de conscience et de l’efficacité chrétienne de cette liberté pourra s’enrichir aussi de ses méditations pendant un labeur de vingt ans ; elle est déjà toute formée dans son cœur. Bien plus, ce publiciste intrépide et humble qui bravera la révolution hégélienne dans le canton de Vaud sans agiter jamais les passions, je le vois se lever armé de toutes pièces dès le lendemain de cette transformation intime que je viens de signaler. Personne n’ignore ce qu’on a nommé le réveil dans l’histoire du protestantisme helvétique au XIXe siècle ; c’était un effort pour ranimer la piété en dehors du culte officiel, un élan de spontanéité religieuse en face de l’église nationale, en un mot quelque chose d’analogue à ces réformes partielles qu’on a vues de tout temps au sein du christianisme primitif, et dont le moyen âge est rempli. Dans une république protestante, c’est-à-dire chrétienne et libérale, le réveil dont nous parlons aurait dû inspirer le respect ; dans un état déjà travaillé par l’esprit révolutionnaire et où le protestantisme officiel n’avait qu’une force négative, le réveil, frappé de suspicion, fut en butte à l’outrage. On affectait d’y voir une intrigue pharisaïque, l’œuvre d’une aristocratie bigote, et c’est alors que le nom de mômier fut inventé ou mis à la mode pour flétrir l’élite de la patrie. Le 20 mai 1824, le grand-conseil du canton de Vaud, sous la pression de la populace, vota une loi tristement fameuse, la loi qui défendait aux sectaires de se réunir hors des lieux consacrés et de suivre un culte particulier en opposition au culte national. Des actes de violence ayant été commis contre les partisans du réveil, le gouvernement avait cru prévenir les émeutes en défendant leurs pieuses assemblées ; c’était donner gain de cause aux passions et ajouter la persécution régulière à la persécution brutale. Vinet, attaché à Bâle comme à une seconde patrie, pouvait-il rester indifférent aux troubles de Lausanne ? Il s’agissait de la liberté religieuse, il s’agissait surtout de cette liberté individuelle dont il venait de sentir la vertu divine : il prit la parole, et au moment même où la loi du 20 mai 1824 venait d’être promulguée, il, fit paraître à Bâle une brochure intitulée : Du respect des opinions.

Rien de plus modéré, mais aussi rien de plus ferme que l’argumentation du publiciste évangélique. Il ne s’adresse pas au gouvernement, car son manifeste eût dû porter un autre titre, et, au lieu de conseiller le respect, il aurait revendiqué comme un droit l’inviolabilité des opinions. C’est au peuple qu’il s’attaque, ce sont les esprits qu’il prétend convaincre, persuadé que le mal est bien plus, dans les passions aveugles de la foule que dans la faiblesse des gouvernans. Qu’est-ce donc en effet qui soulève la multitude contre des opinions inoffensives et pures ? L’ignorance chez les uns, la brutalité chez les autres. Quand on aura dissipé les ténèbres chez le plus grand nombre, les méchans, qui ne forment jamais qu’une minorité infime, seront à demi désarmés. Vinet ne demande qu’une chose à ses adversaires, à ces hommes légers qui, ricanant ou déclamant, aiguillonnent le taureau populaire et le précipitent contre les tribus fidèles. « Examinez, » leur dit-il. Certes toutes les opinions n’ont pas droit au respect, il en est qu’on ne peut se dispenser de combattre et de flétrir ; mais toute opinion qui ne révolte pas immédiatement la conscience a droit à l’examen. Avant de porter une sentence de mort, examinez, examinez longuement, et prenez garde, comme dit le critique latin, de condamner faute d’avoir compris : ne damnent quod non intelligunt. Il ne s’agit pas de donner son adhésion à une croyance, il s’agit de la respecter chez ceux qui la professent. Les hommes qui outragent une opinion parce qu’elle est nouvelle savent-ils quelle atteinte ils portent à la moralité publique ? « La pensée, toujours travaillée du besoin de liberté, se verrait forcée de recourir à la dissimulation ; on envelopperait de voiles trompeurs sa véritable croyance, on en feindrait peut-être une contraire à celle qu’on professe intérieurement. » Il y a encore d’autres conséquences qui résultent de ce mépris des opinions respectables : c’est le déchaînement « de cette portion du peuple qui, se souciant peu d’avoir une opinion, se constitue l’exécutrice des sentences qu’elle entend prononcer et que son ignorance aggrave. D’où viennent ces dégoûtantes fureurs, véritable souillure de tout ordre social ? Cette populace, où puise-t-elle son emportement ?… » Mais Vinet ne se décide qu’avec répugnance à évoquer de pareils souvenirs ; le grand argument pour lui, ce n’est pas la crainte des excès de la multitude, c’est la douleur de voir un peuple noble et pur, un peuple libre, s’exposer à l’avilissement de son caractère public pour avoir méconnu le droit de la conscience individuelle.

Voilà quelle préparation soutenait le publiciste religieux lorsqu’il vint arborer chez nous le drapeau de la liberté absolue en matière de culte. Ces principes si hardis étaient le fruit du christianisme spontané dans l’âme la plus modeste et la plus humble ; cette prédication adressée à la France, et par elle à l’humanité tout entière, était née des luttes obscures d’un petit canton de la Suisse.


II

Pendant que les idées religieuses de Vinet s’affermissaient ainsi par la méditation et la lutte, son enseignement littéraire prenait le même essor : l’écrivain et le chrétien, chez un tel homme, étaient faits pour se compléter l’un l’autre. La critique des lettres françaises était pour lui un sacerdoce, tant il sentait bien le caractère militant de notre littérature, tant il y voyait sous mille formes la substance même de l’humanité. On raconte que, durant les premières années de son professorat à Bâle, Vinet eut à subir en plus d’une rencontre le mauvais vouloir de ses collègues ; la rivalité des deux langues était déjà très vive dans le canton, et tout ce qui venait de la France était suspect au germanisme. Enseigner les lettres françaises, les idées françaises en pleine Suisse allemande ! Pour vaincre les difficultés d’une pareille tâche, il fallait le tact exquis de Vinet et son évangélique douceur. Je suis persuadé que cette opposition ne lui fut pas inutile, car le vrai sage et l’artiste scrupuleux savent profiter de toute chose. Si amoureux qu’il fût de nos grands maîtres, confidens et consolateurs de sa jeunesse, il s’accoutuma dès lors à les juger avec indépendance. Initié autant que personne à la tradition de la critique française, il aimait à la contrôler par les jugemens de l’Allemagne et par ses sentimens chrétiens : de là une saveur singulière dans son enseignement, saveur qui charme le goût et pénètre jusqu’à l’âme. À ne juger que l’art et le talent, l’histoire littéraire de notre patrie a inspiré des leçons plus brillantes, des tableaux plus dramatiques et plus larges ; la supériorité de Vinet, c’est qu’en faisant naître l’enthousiasme du beau il tient toujours la conscience en éveil. Poésie, éloquence, chefs-d’œuvre du bien dire, vous revivez d’une vie nouvelle entre ses mains, quelquefois même d’une vie plus haute, car le maître vous associe à son apostolat, et, soit qu’il loue, soit qu’il blâme, il enseigne toujours la liberté morale. Sur ce terrain de la grande culture, Alexandre Vinet, bien qu’il n’ait laissé que des fragmens, n’a aucune comparaison à redouter.

Tous les biographes de Vinet ont exprimé le regret que les vingt années de son séjour à Bâle (1817-1837) nous soient si peu connues. Ses lettres, si on nous les donne un jour, combleront sans doute une grande lacune et permettront de suivre pas à pas le développement de cette vie toute consacrée aux choses de l’âme. En attendant, nous qui parlons de Vinet seize années après sa mort, nous sommes plus heureux que nos devanciers ; aux indices éclatans, mais trop rares, de son activité littéraire à l’université de Bâle sont venus se joindre des témoignages nouveaux. Ses amis ont publié un de ses cours les plus importans. Si la Chrestomathie, que nous possédions déjà, révèle chez Vinet un critique ingénieux, un maître même dans l’histoire de notre idiome, le cours sur les moralistes français des XVIe et XVIIe siècles résume toute la philosophie de son enseignement.

L’auteur de la Chrestomathie, on le voit sans peine, aimait la langue française avec passion ; il l’aimait comme un instrument admirable, bien qu’il en connût les défauts, et, chargé de l’enseigner aux étudians de Bâle, il voulait leur en faire pénétrer l’esprit, un esprit de vie et de liberté. Étudier cette langue dans la grammaire, dans les vocabulaires, en vue de la seule utilité pratique, est-ce assez ? Se contenter de la correction extérieure, quand il s’agit d’un idiome qui a touché à tous les grands problèmes du monde, est-ce possible ? Non, dit-il ; « les grammaires et les dictionnaires… sont à la langue vivante ce qu’un herbier est à la nature… La langue française est répandue dans les classiques, comme les plantes sont dispersées dans les vallées, au bord des lacs et sur les montagnes. C’est dans les classiques qu’il faut aller la cueillir, la respirer… » Il faut la respirer, cette fleur, mais sans se livrer au charme, sans céder à l’ivresse. Il y a des plantes exquises qui distillent du poison ; il y a des parfums qui troublent, même parmi les plus purs. Vinet, avec sa vive sensibilité littéraire, était constamment sur ses gardes. Plus il savourait le miel des ruches, plus il redoutait l’aiguillon des abeilles. Il parlait d’ailleurs, nous l’avons dit, à un public prévenu, un peu hostile, à côté d’orateurs sévères qui tenaient en suspicion la pensée de la France. Le moyen de déconcerter l’ennemi, c’était de prendre soi-même l’offensive et de juger librement nos maîtres en admirant leur génie. Cette tactique,… mais un tel mot peut-il convenir au plus sincère des hommes ? ces précautions du moins étaient trop conformes à la foi évangélique de Vinet pour qu’il n’y demeurât point fidèle. Déjà, dans l’un des trois discours de la Chrestomathie, dans le vigoureux tableau des lettres françaises depuis les origines jusqu’à la révolution, Vinet s’était montré critique pénétrant et moraliste supérieur. Aucune beauté littéraire ne le laisse insensible, aucune erreur morale n’échappe à sa justice. Au milieu de tous les enchantemens de l’art, il exerce sans pédantisme, mais aussi sans défaillance, ce que d’Aguesseau appelle les sévères fonctions de la censure publique. Cet appréciateur si fin de l’art d’écrire est le plus vigilant des magistrats, ce magistrat si scrupuleux est le plus intelligent des critiques. Qui a mieux jugé en quelques pages Rabelais ou Molière, Voltaire ou Montesquieu ? Mais en traçant ce discours, qu’on a nommé son chef-d’œuvre, Vinet devait partager sa justice entre la beauté littéraire et la vérité morale, puisqu’il avait à reproduire dans ses variétés infinies la vie intellectuelle d’une grande nation ; l’idée lui vint de circonscrire son point de vue, de chercher le génie de la France dans ses moralistes, dans ses philosophes pratiques, de placer ainsi la vérité au premier plan, et de se donner par là toute carrière pour apprécier le fond des choses. Telle est l’inspiration du cours sur les moralistes français, cours commencé à Bâle en 1833, et dont nous possédons, sous des titres divers, les meilleurs fragmens.

Les moralistes que l’orateur faisait ainsi comparaître à sa barre n’étaient pas seulement les écrivains qui ont traité de la morale d’une manière abstraite. Il convoquait tous ceux qui, le voulant ou ne le voulant pas, ont exprimé des idées morales et contribué en bien ou en mal à la formation de l’esprit public. À vrai dire, c’était une histoire complète des lettres françaises de la renaissance à la révolution, mais une histoire dont le caractère profondément humain, moral, social, était proclamé d’avance. Vinet cherche des hommes et non plus des artistes : il s’adresse aux instituteurs d’une grande race et leur demande compte de leurs œuvres. Les poètes seront-ils oubliés ? Non, certes. « Les grands révélateurs de la nature humaine, il le dit expressément, ce sont les moralistes poètes, car les poètes sont naïfs… Leurs paroles, expression des sentimens qu’ils ont accueillis en eux par une sorte de divination, sont autant d’aveux, de cris de l’humanité, d’éclairs jetés dans ses ténèbres. Tout cœur humain a de ces cris, de ces aveux, de ces éclairs, mais plus rares, plus voilés ; le poète les a tous recueillis. Son personnage, c’est lui-même, ou plutôt c’est l’humanité se personnifiant en lui. Ce n’est donc pas proprement imitation, c’est réalité… Je n’exige du poète que d’être vrai et de ne pas intéresser au vice : c’est là toute sa moralité positive. » On voit tout de suite quelle est la largeur libérale de cette critique au moment même où elle se prépare à juger l’imagination à la lumière de l’Évangile.

Ainsi les moralistes dogmatiques et les moralistes involontaires, les instituteurs et les peintres de l’humanité, les penseurs et les poètes, tels sont les témoins que Vinet interroge sur le génie moral de la France. Ce cours, qui embrassa plusieurs années, lui fut une occasion de déployer toutes ses richesses intérieures. Pourquoi faut-il qu’on n’ait pu le conserver avec ses grandes lignes et ses vivans détails ? Nous en avons des débris ou des résumés, débris pleins de grandeur encore, résumés qu’illuminent les reflets d’une belle âme. Qu’est devenue cependant l’ordonnance du tableau ? Où est l’architecture du monument ? Le volume intitulé Moralistes des seizième et dix-septième siècles [3] est une série d’études où apparaissent tour à tour Rabelais et Montaigne, Pierre Charon et Jean Bodin, La Rochefoucauld et La Bruyère, Saint-Évremond et Bayle. Pascal, qui devait occuper une si grande place dans ce groupe, a été réservé par les éditeurs pour une publication à part. Deux autres volumes donnés sous ce titre : Histoire de la Littérature française au dix-huitième siècle, renferment aussi des fragmens du cours de 1833, mais des fragmens mêlés à des leçons d’un cours tout différent professé plus tard à Lausanne. Quant aux poètes considérés comme moralistes, c’est-à-dire comme révélateurs de la nature humaine, nous les cherchons en vain dans les reliquiœ mis au jour par les disciples du maître, car les leçons consacrées aux poètes du siècle de Louis XIV et publiées récemment appartiennent à un cours moins spécial qui occupa Vinet pendant les dernières années de sa carrière.

Pour avoir une idée de ce monument idéal que Vinet, de sa voix émue, élevait dans sa chaire de Bâle en 1833, il suffit d’examiner un de ces larges débris dont je parlais tout à l’heure, les Etudes sur Biaise Pascal [4]. Dix années avant que M. Cousin, en son mémorable rapport, eût saisi tous les esprits élevés de la question du scepticisme de Pascal, Vinet, au milieu de ses élèves, avait débattu tous les problèmes tant agités depuis ce moment, et du premier coup, sans connaître encore l’édition des Pensées faite sur le manuscrit de l’auteur, il était arrivé aux conclusions qui sont demeurées celles de l’histoire. Pascal chrétien et non Pascal sceptique, Pascal animé d’une foi dont le caractère est extraordinaire, dont la logique passionnée paraît exorbitante, mais dont toutes les démarches sont aussi sûres que hardies, Pascal élargissant la plaie du genre humain, dans l’espérance d’atteindre le germe du mal et de l’extirper, Pascal qui hait le moi, qui n’étale jamais l’individu, qui, en parlant à la première personne, ne fait que se substituer par procuration à l’humanité tout entière, et qui est pourtant une âme si pleine, une personnalité si forte, un protagoniste si puissant dans le mystérieux combat de la destinée, Pascal enfin, le plus homme de tous les hommes, parce que nul peut-être, depuis le Christ, n’a si complètement ramassé, si douloureusement porté en lui-même toutes les misères de notre espèce, — tel est le Pascal que Vinet, dès 1833, faisait comprendre à ses auditeurs de Bâle, et que la France ne devait concevoir sous cette forme définitive que bien des années plus tard, grâce aux travaux contradictoires de M. Cousin et de M. Sainte-Beuve, de M. Havet et de M. Faugère. Quand l’auteur de Port-Royal, en son troisième volume, nous exposa la radieuse théorie des trois ordres, cette théorie cachée dans le pêle-mêle des Pensées et mise dès lors en toute lumière, il nous sembla que la pénétration de l’auteur n’avait jamais été plus féconde. Cette théorie, qui est la clé des Pensées, Vinet l’avait découverte avant tous, et le premier jour où il s’occupe de Pascal, c’est par là qu’il commence. Nous n’osons dire que Vinet soit un promoteur, ce mot éveillant l’idée d’une prédication bruyante, d’une lutte contre la foule rebelle, et pourtant quel initiateur que celui dont les simples études inspirent aux maîtres leurs meilleures pensées ! On se rappelle encore l’agitation produite dans le monde des lettres le jour où M. Cousin, en philosophe et en artiste, essaya de porter la lumière de la critique moderne au fond le plus intime de l’âme de Pascal. M. Sainte-Beuve, éclairé par Vinet, avait pris d’avance une position inexpugnable : il avait prouvé que si le christianisme de Pascal était violent, abrupt, inaccessible au commun des mortels, on ne pouvait cependant, sans faire abus des mots, trouver le scepticisme dans une âme que remplit et passionne la nécessité de la foi à l’Évangile. Il prit donc parti contre la thèse de M. Cousin, et, résumant ce débat pour le juger, il écrivait dans la Revue : « Déjà, dans d’admirables et discrets articles, un homme qu’il y a toujours profit à citer, M. Vinet, avait proféré à ce sujet des paroles qui, si on les avait mieux lues ici, auraient fait loi [5]. »

Ces articles avaient paru dans le Semeur, grave recueil tout chrétien, dont les principes, la vigilance, la voix modeste et ferme convenaient merveilleusement à l’apostolat de Vinet ; la collaboration de Vinet au Semeur est en effet un des épisodes considérables de sa vie, et cet épisode se rattache encore à son séjour à Bâle. Le Semeur avait été fondé à Paris peu de temps avant la révolution de 1830 ; dans cette explosion d’idées qui avait suivi la chute de la restauration, au milieu de ces fermens de toute nature qui bouillonnaient chez nous comme dans une cuve immense, le christianisme libéral considéra comme un devoir de parler, d’agir, de surveiller le mouvement public, de juger les intentions et les œuvres, de semer enfin les principes de l’Évangile dans les âmes que se disputaient tant de systèmes. Une grande place du recueil était nécessairement réservée à l’examen des productions littéraires ; Vinet l’occupa aussitôt, et ne cessa, pendant bien des années, d’y remplir son salutaire office avec autant de vigueur que de modestie. En même temps qu’il soumettait les moralistes d’autrefois, c’est-à-dire, on l’a vu, le génie même de la France, à une critique si forte, il faisait subir aux maîtres des générations nouvelles un examen attentif et redoutable. Je dis redoutable malgré une charité toujours délicate et une politesse quelquefois excessive, — redoutable comme la lumière doit l’être à ceux qui ont besoin du demi-jour. La critique de Vinet, c’était la conscience du juge éclairant, bon gré, mal gré, la conscience du justiciable. Tel poète illustre, au milieu des acclamations du succès, sentait s’attacher à lui comme un aiguillon cette parole chrétiennement importune ; tel autre, écrivain de troisième ordre, était comme ébouriffé de se voir l’objet d’une étude si poliment scrupuleuse qui semblait mettre son âme à nu. Plus d’un, on peut le croire, eût préféré les rigueurs mêmes d’une censure spécialement littéraire. Et ne croyez pas que la critique d’art fût sacrifiée chez l’écrivain du Semeur à la critique morale : subordonnée, oui ; sacrifiée, jamais. Quand nous voyons Vinet s’occuper si consciencieusement de personnages fort secondaires et tempérer ses objections philosophiques ou religieuses par une courtoisie extrême pour l’écrivain, nous sommes porté à croire qu’il manque un peu de finesse, qu’il ne discerne point assez la qualité des talens, qu’il n’a point profité de la rénovation poétique de 1829, et en plus d’une rencontre, il faut bien le dire, il ne saurait éviter ce reproche ; mais que de fois aussi le critique supérieur se révèle tout à coup chez celui que nous allions trouver légèrement provincial ! Plusieurs de ces études sont des chefs-d’œuvre, et le professeur de Bâle y a devancé les jugemens définitifs de nos jours. Vous vous rappelez le bruit qui s’est fait autour de la tombe de Béranger, ces réactions qui éclataient sous des bannières de toute couleur, la violence avec laquelle on secouait le clinquant de cette popularité, le partage qui s’est opéré peu à peu entre le bien et le mal, entre le métal pur et l’alliage, enfin le résultat de cette chaude affaire et l’idée qui nous reste aujourd’hui d’un artiste rare, quoique fort incomplet, à qui la France a pardonné beaucoup d’erreurs pour l’avoir consolée dans ses humiliations. Eh bien ! tout cela, clinquant et or pur, est passé au crible, du vivant même de Béranger, dans l’excellente étude de Vinet.

Mais ce sont surtout les grandes voix lyriques de la France que Vinet écoute avec ravissement et angoisses. Lamartine et Victor Hugo n’ont pas eu de lecteur plus empressé, d’admirateur plus tendre que le critique de Bâle. Comme elle éclate, cette admiration, jusque dans les remontrances du chrétien ! Avec quelle tendresse il fait leur éducation morale ! Quel spectacle nouveau que cette sollicitude évangélique unie aux délicatesses les plus vives du sentiment littéraire ! Nul pédantisme, nul puritanisme ; c’est la sévérité toujours bienfaisante d’un vrai disciple de Jésus. Personne n’a glorifié comme lui ce qu’il y a d’humain dans les strophes puissantes de Victor Hugo. Pourquoi Vinet n’a-t-il pas examiné ainsi toute la série des poésies de Sainte-Beuve ? Pourquoi n’a-t-il parlé ni d’Alfred de Musset, ni d’Auguste Barbier, ni de Brizeux ? Pourquoi Alfred de Vigny n’est-il nommé qu’une fois dans ses œuvres ? On s’étonne de ces oublis ; on se demande si, malgré toute sa pénétration littéraire, il était bien au vrai point de vue, et on finit par se dire que si, trop habitué à scruter les consciences, il a pu se méprendre quelquefois sur l’aspect et le mouvement des écoles poétiques au XIXe siècle, jamais il ne s’est trompé sur les hommes en particulier.

Il y a eu de nos jours bien des genres de critique. La critique la plus difficile assurément, c’est celle qui, inspirée par une foi très décidée, essaie de juger à cette lumière les ouvrages de l’esprit sans méconnaître l’indépendance de l’art, celle qui veut être chrétienne sans cesser d’être large, celle qui est résolue à se servir de sa croyance comme d’une règle suprême, mais qui croirait l’outrager par le fanatisme de l’esprit et le pharisaïsme du cœur : grand et périlleux problème ! Vinet y était mieux préparé que personne, puisque le christianisme était pour lui le complément nécessaire de la nature humaine. Reconnaissons toutefois que ces formules sont insuffisantes, et que la pratique en pareille matière est bien plus importante que la théorie. Dans l’art de mener de front la foi et la critique, Vinet a été un virtuose habile ; tel qui croirait l’imiter pourrait fort bien s’exposer à un double échec. Pourquoi faut-il qu’un tel homme n’ait pu être appelé à juger la Vie de Jésus de M. Ernest Renan ? On aurait entendu avec joie une discussion philosophique et chrétienne. Pour toute la partie orientale et talmudique du débat, Vinet aurait dû se récuser ; mais pour ce qu’on peut appeler la psychologie divine, quel controversiste eût égalé sa compétence ? Surtout il eût élevé la lutte, il l’eût purifiée des passions étroites, il eût dégagé sans effort les vérités surhumaines, et, faisant apparaître en sa pureté sans tache le cœur du juste immolé, il eût troublé l’assurance de tout contradicteur.

Je faisais ces réflexions en relisant les Discours religieux publiés par Vinet en 1831, et qui sont le résumé de sa prédication à Bâle [6]. Est-il nécessaire de dire que le jeune professeur de Bâle, peu de temps après son installation, était revenu à Lausanne subir ses examens de théologie et recevoir la consécration pastorale ? Ce fut sans doute après la crise intérieure dont nous avons parlé. On voit du moins chez le prédicateur évangélique une sorte de timidité gracieuse unie à la vivacité du néophyte. « Faible, dit-il, je m’adresse aux faibles… Songeant à ceux qui sont encore au commencement de leur marche, je leur parlerai comme un homme qui les précède à peine d’un pas… » Ses principaux argumens sont tirés de son propre exemple, bien qu’il se garde d’en rien étaler ; le sentiment de l’impuissance humaine, le besoin d’un secours divin, l’Évangile continuant les lignes interrompues dans le livre déchiré de notre âme, la régénération morale et la paix qui en est le fruit savoureux, le paradis retrouvé dès cette vie par l’amour, voilà le thème qu’il développe. « Et cette religion est fausse ! s’écrie-t-il. Que ferait-elle de plus, si elle était vraie ? Ou plutôt ne voyez-vous pas que c’est une preuve éclatante de sa vérité ? Ne voyez-vous pas qu’il est impossible qu’une religion qui mène à Dieu ne vienne pas de Dieu, et que l’absurdité consiste précisément à supposer que vous puissiez être régénérés par un mensonge ? »

Cette démonstration à la Pascal est présentée sous toutes les formes avec une abondance de vues psychologiques où se complaît le philosophe et où triomphe le chrétien. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à tous les enseignemens de Vinet pour en sentir le charme ; il suffit d’avoir le goût de la haute vérité humaine, tant notre humanité, avec sa grandeur et ses misères, remplit ces pages consolatrices… Mais on hésite à juger littérairement des œuvres qui appartiennent au sanctuaire, on craint de profaner les paroles de vie en leur décernant des louanges mondaines. Toutes ces homélies sur la divinité du christianisme, ces belles méditations, l’Élude sans terme, la Foi d’autorité, les Idoles favorites, le Chrétien dans la vie active, l’Athéisme des Ephésiens, l’Entrée de Jésus à Jérusalem, et bien d’autres encore s’éloigneraient trop des limites que nous avons dû nous tracer ici. On verra seulement par ces indications combien ces vingt années de séjour à Bâle furent une période féconde dans la carrière de Vinet : historien original du génie français dans sa chaire de l’université, censeur sympathique de notre rénovation littéraire, juge chrétien de la poésie, soldat toujours présent, quoique de loin, au milieu des luttes morales dont Paris était le théâtre, il réformait en même temps la chaire évangélique, il laissait à sa communion une série de discours où toutes les communions peuvent s’instruire, il faisait jaillir enfin au milieu de nos champs de bataille une, source rafraîchissante où toute âme de bonne volonté peut trouver sa nourriture et sa joie.


III

Vinet ne pouvait rester toujours à Bâle ; un peu plus tôt, un peu plus tard, il était inévitable que Lausanne réclamât son enfant. Ce moment arriva en 1837. L’académie de Lausanne avait été réorganisée avec éclat ; des hommes distingués, MM. Monnard, Vuillemin, Secrétan, Chappuis, Olivier, y enseignaient les lettres et la philosophie ; l’illustre poète Miçkiewicz y avait déjà inauguré l’étude des littératures slaves, et M. Sainte-Beuve allait y déployer son histoire de Port-Royal. Vinet fut chargé de la théologie pratique : le 1er novembre 1837, il fut installé dans sa chaire par le président du conseil d’état et par le recteur de l’académie. Ce jour-là même, l’élite de la société vaudoise étant présente, il exposa le plan et la portée de son enseignement.

Cet enseignement se divisait en plusieurs branches, dont les principales étaient la théologie pastorale ou théorie du ministère, l’homilétique ou théorie de la prédication ; deux ouvrages, portant précisément ces titres et publiés depuis la mort de Vinet, ont conservé pour nous la substance de ses cours, la moelle de sa doctrine [7]. La Théologie pastorale est le guide complet du sacerdoce évangélique ; pour traiter de la vocation, de la vie intérieure, de la vie sociale du ministre, pour le suivre dans toutes les voies où sa mission l’appelle, l’auteur interroge la tradition du christianisme primitif, et, non content de s’adresser aux pères, il s’inspire aussi des catholiques modernes, Saint-Cyran et Duguet, Massillon et Bourdaloue. Quelquefois il est si plein de son sujet, sa conception idéale du vrai pasteur selon le Christ lui cause un tel ravissement qu’il abandonne le plan de son discours et laisse un hymne de joie monter de son cœur à ses lèvres ; mais c’est surtout « le mystère de la prédication, ce mystère terrible et épouvantable, » comme dit saint Cyran, qui émeut la conscience de Vinet. Chargé de l’enseigner à de jeunes générations, on voit qu’il ramasse toutes ses forces. « Les principaux arts, a dit Bossuet, sont la grammaire, qui fait parler correctement, la rhétorique, qui fait parler éloquemment, la poétique, qui fait parler divinement… » On dirait que ces trois arts sont unis dans la théorie de Vinet. L’élève de ce Quintilien évangélique doit arriver à parler divinement, et il est clair que la rhétorique toute seule ne suffirait pas aux exigences du maître. Le souffle inspiré qui l’anime se révèle dans toutes ses prescriptions. Point de théologie, mais toujours la religion vivante ; point de controverses, mieux vaut « surmonter le mal par le bien, absorber l’erreur dans la vérité, virtutem videant ! » Toutes vos paroles « doivent être ailées et armées. » S’il s’agit de prouver les dogmes fondamentaux, point de subtilités ni de surprises ; « à l’argumentation indirecte préférez toujours l’argumentation directe, c’est la seule qui convienne aux forts. Bourdaloue y excelle, et voilà pourquoi Bourdaloue est un puissant orateur. « Vous le trouvez trop terne, trop méthodique ; Vinet, qui l’étudie de plain-pied, signale chez lui avec admiration « une virtuosité, une bravoure que rien n’intimide. » Singulier rapprochement ! un célèbre prédicateur catholique de nos jours, M. de Ravignan, faisant un cours d’éloquence religieuse en 1846 dans une maison de son ordre, citait les grands modèles et disait : « Bourdaloue, Bourdaloue encore, c’est le roi : » Voilà précisément ce qu’avait répété cent fois le professeur de Lausanne, et ce n’était pas dans sa bouche un éloge de tradition ou de convenance. Il justifiait son dire preuves en main, avec la précision d’un maître initié à tous les secrets de son art. On peut dire que Bourdaloue, Bossuet, Massillon, mais Bourdaloue avant les autres, expliqués et commentés par Vinet, ont enseigné la parole chrétienne aux jeunes théologiens du pays de Vaud.

Il est vrai que, dans ce cours si richement ordonné, Vinet avait d’autres auxiliaires. Après avoir formulé la théorie de la prédication, il en raconta l’histoire. Il fit à ce sujet deux tableaux parallèles, l’un consacré aux prédicateurs catholiques, l’autre aux prédicateurs protestans du XVIIe siècle. Ce dernier est une page importante restituée à notre histoire littéraire. On ne connaît guère parmi nous ces graves orateurs chrétiens de l’église persécutée, Pierre Du Moulin, Michel Le Faucheur, Jean Mestrezat, Jean Daillé, Moïse Amyraut, Raymond Gâches, tous antérieurs à Bossuet et qui ont tant contribué à purifier la chaire chrétienne. Connaissons-nous beaucoup mieux les orateurs de la seconde moitié du siècle, Jean Claude et Pierre Du Bosc, Daniel de Superville et Jacques Saurin ? On les trouvera tout entiers dans l’ouvrage de Vinet [8]. Ne craignez pas qu’il surfasse leur mérite ; à part même la haute impartialité de sa conscience, il est trop lettré pour céder à des préventions d’église. Personne n’a indiqué avec plus de précision les défauts de la prédication protestante dans le siècle de Bossuet. Je trouve même qu’à force de scrupules il est parfois injuste, et je m’étonne par exemple que, songeant aux grands virtuoses de la chaire catholique, il affirme sans hésiter l’infériorité littéraire de ses héros. Est-ce donc à Bossuet, à Bourdaloue, à Fénelon, qu’il faut comparer Michel Le Faucheur et Raymond Gâches, c’est-à-dire des hommes qui les ont précédés d’un demi-siècle et leur ont frayé la voie ? Mettez-les, ces vaillans hommes, en face de leurs contemporains, confrontez-les avec leurs adversaires et leurs émules ; vous saurez alors le rang qui leur est dû. Bayle raconte que Jean Mestrezat, ayant rencontré un abbé de sa connaissance qui avait prêché un carême avec applaudissement, s’empressa de l’en féliciter : « J’ai pris dans vos sermons, lui répondit l’autre, tout ce que j’ai dit de meilleur. » Ce n’était pas là le simple compliment d’une bouche courtoise ; la prédication protestante du XVIIe siècle a contribué plus qu’on ne pense à préparer les grandeurs littéraires qui l’ont justement éclipsée.

Ramené par son enseignement théologique à la question qui dominait pour lui toutes les autres, Vinet résolut de donner à ses principes encore un peu vagues ou vaguement compris une formule définitive. Il s’agissait, on l’a vu, de la liberté religieuse telle que l’entendaient les hommes du réveil, il s’agissait de l’indépendance absolue de la conscience, de l’individualité de la vie chrétienne. Sous ces termes abstraits grondait une polémique ardente ; c’était la lutte de la conscience libre contre l’église nationale. L’église nationale du canton de Vaud était pour Vinet et ses amis ce qu’avait été l’église catholique pour les réformateurs du XVIe siècle, une organisation adultère, une alliance à demi politique, à demi ecclésiastique, où le mécanisme de l’état étouffait le droit de l’âme. C’est ce droit de vivre, d’aimer, de prier à sa manière, le droit de communiquer directement avec Dieu, qui était réclamé par Vinet. Les sources de la vie chrétienne, dégagées violemment au XVIe siècle par la destruction de la théocratie, s’étaient obstruées de nouveau sur le sol protestant ; il fallait les dégager une seconde fois et renouveler les eaux stagnantes. S’il y a dans toutes les sociétés un instinct légitime qui tend à fixer les résultats acquis, il y a un autre instinct plus légitime encore qui défend aux résultats de devenir un obstacle, à l’esprit de s’engourdir, à la vie de se figer. Déjà en 1829, à propos d’une de ces luttes que provoquait le mouvement du réveil, Vinet, si modéré, n’avait pas craint de jeter cette parole hardie : « C’est de révolte en révolte que les sociétés se perfectionnent, que la civilisation s’établit, que la justice règne, que la vérité fleurit. » Cette question, depuis plus de vingt années, était toujours pendante ; les adversaires ne manquaient pas au novateur, et, sans parler de la défiance fort naturelle des hommes d’état, sans tenir compte des impiétés grossières de la foule, il faut reconnaître que des objections très sérieuses lui étaient adressées chaque jour par des membres de l’église nationale. Vinet résolut de traiter à fond toutes les parties du problème, de discuter toutes les critiques, d’attaquer toutes les difficultés, et il publia en 1842 le livre le plus important qui soit sorti de sa plume, l’Essai sur la Manifestation des convictions religieuses [9].

« Est-ce un devoir pour tout homme de chercher à se former une conviction en matière de religion et d’y conformer toujours ses paroles et ses actions ? » Tel est le sujet que M. de La Rochefoucauld, président de la Société de la morale chrétienne, avait fait mettre au concours en 1833, sujet un peu étroit dans sa formule première, mais dont les applications sociales ouvraient un champ fécond à la controverse. Que ce soit un devoir de chercher la vérité religieuse et d’y conformer sa vie, personne n’en doute, et on ne voit pas ce que la discussion pourrait ajouter à l’évidence de ce principe ; il suffit de le rappeler à ceux qui le mettent en oubli. C’est matière à prêcher, non à philosopher. Il s’agit d’une vérité ancienne à rajeunir, non d’une vérité nouvelle à découvrir. Prenez garde pourtant : quels seront les rapports de la conviction religieuse de chacun avec les convictions générales ? Qui fixera les relations des minorités avec la majorité ? L’état peut-il intervenir en ces domaines de la conscience ? La protection de l’état ne serait-elle pas aussi funeste à une religion vivante que la persécution même ?… Vous le voyez, il suffit d’un mot pour briser le cadre de l’étroite formule, et le problème s’étend à l’infini. Le concours avait langui pendant plusieurs années, quand Vinet se mit à l’œuvre et remporta la victoire. C’était en 1839. Pour un homme si activement mêlé aux luttes religieuses d’un canton bien moins libérai que démocratique, la publication de ce mémoire était chose grave et périlleuse. Un tel livre signé d’un tel nom allait provoquer des discussions si vives, que Vinet, avant de le mettre au jour, voulut n’y rien laisser d’incomplet, d’incertain, d’équivoque, rien non plus qui fût de nature à aigrir les âmes au lieu de les persuader. Manié et remanié pendant trois ans, le mémoire couronné en 1839 parut enfin en 1842.

Inutile de dire que l’Essai sur la manifestation des convictions religieuses fut un véritable événement dans l’histoire de la Suisse au XIXe siècle. Quant à nous, simples spectateurs, spectateurs sympathiques, mais trop éloignés du champ de bataille pour nous intéresser à tous les détails de la lutte, l’ouvrage nous paraît inférieur à ce qu’on devait attendre d’un si rare esprit. Les scrupules du chrétien ont effacé l’originalité de l’écrivain. L’abondance des pensées de détail ralentit la marche de l’orateur, et la vigueur de l’argumentation se dépense en subtilités. On voudrait que les grandes lignes de l’œuvre fussent plus nettes, les arêtes plus saillantes, on voudrait que toutes les parties ne fussent pas noyées dans une lumière uniforme. Au milieu des richesses confuses de la discussion, il faut plus d’un effort pour retrouver l’enchaînement des principes et le formuler ainsi : « C’est un devoir pour l’individu de se former une conviction religieuse, c’est un devoir pour lui de la manifester ; or, si l’état est considéré comme une personne, si l’état professe une foi, une croyance positive, l’individu ne peut en avoir une. La conscience de l’état absorbe nécessairement la conscience individuelle. » Voilà certes une façon neuve et hardie de résoudre la question. Dans tout ce qui intéresse les rapports de l’homme avec Dieu, la conscience de Vinet est si délicate et si vive qu’il pousse les principes à l’extrême, au risque de n’être compris qu’à moitié ou de ne pas l’être du tout. Il a dit quelque part : « Je ne suis pas de ces écrivains qui naissent traduits ; j’ai besoin qu’on me traduise, et l’on me traduira, si ce que j’ai dit en vaut la peine. » Il ne faut pas prendre cette déclaration au pied de la lettre, elle serait même absolument fausse, si on l’appliquait à ses œuvres d’histoire et de critique littéraire ; j’ai senti toutefois, en étudiant le livre dont nous parlons, qu’il y avait là autre chose qu’une humilité excessive. L’Essai sur la manifestation des convictions religieuses est un ouvrage à traduire. Composé pour les luttes de Lausanne, il s’adresse à tous les pays chrétiens, et il peut arriver qu’on ait à le traduire un jour, c’est-à-dire à en dégager l’idée maîtresse pour la produire à la lumière. Si ce jour arrive, et si la traduction est bien faite, on admirera chez Vinet des beautés du premier ordre. Les théologiens, les jurisconsultes, les hommes d’état, opposeront à un système si absolu les objections du bon sens et de l’esprit pratique ; ils ne pourront, s’ils sont justes, méconnaître chez l’auteur l’élévation de la pensée, l’ardeur et la noblesse de la foi.

Une des meilleures parties de ce manifeste est celle où l’auteur répond au reproche d’individualisme. — Quoi ! s’écrient les sages, ne craignez-vous pas de pulvériser le corps social au moment où il a besoin de toute sa force de résistance contre l’athéisme et la démagogie ? Ne voyez-vous pas le dernier terme où conduit votre théorie du christianisme individuel ? De nuance en nuance, de séparation en séparation, l’individu finit par se trouver seul avec lui-même, et, chacun étant église pour son compte, il n’y a plus d’église. « Hélas ! répond Vinet, je voudrais que cette peur eût plus de fondement. On réclame contre l’individualité en faveur de la société sans voir que c’est parce que l’individualité est faible que la société l’est aussi, sans voir que les pertes de la première ne pourraient qu’appauvrir la seconde… Jusques à quand s’obstinera-t-on à confondre l’individualité avec l’individualisme ? Si la vraie unité sociale est le concert des pensées et le concours des volontés, la société sera d’autant plus forte et plus réelle qu’il y aura en chacun de ses membres plus de pensée et plus de volonté. » Sur cette nécessité de fortifier l’individu, Vinet est vraiment intarissable. Du début à la fin de sa carrière, cette inspiration ne l’abandonne jamais. C’est l’âme de sa vie entière, l’âme de tous ses ouvrages. Longtemps avant que le socialisme, sous ses formes diverses, eût révélé une des plus mauvaises tendances de nos jours, l’observateur chrétien, du fond de sa retraite, n’avait cessé de jeter son cri d’alarme. Toute religion d’état lui semblait une préparation au socialisme moderne, c’est-à-dire à la promiscuité des consciences sous un despotisme niveleur ; relever les énergies individuelles par la liberté, par la responsabilité morale, était à ses yeux la grande affaire de notre siècle.

Tandis que l’Essai sur la manifestation des convictions religieuses soulevait une polémique des plus vives, l’auteur, quoique toujours sur la brèche, revenait à ses chères études de littérature. L’esprit ne court-il pas quelque danger à s’enfermer dans des luttes théologiques ? Vinet semble le croire, car il a écrit quelque part : « Mieux vaut souvent, pour la vie religieuse du cœur, être marchand, artiste, géomètre, que d’être théologien. » Cela veut dire sans nul doute que la fleur de l’âme peut se flétrir dans les recherches épineuses, et qu’il la faut réserver cette fleur à l’invisible maître ; or, de tous les domaines salubres où l’âme s’épanouit au soleil, il préférait le vaste champ de la poésie et de l’art. Il avait même des raisons toutes chrétiennes pour aimer de plus en plus la haute imagination ; persuadé que le monde ne peut s’expliquer sans quelque grande catastrophe primitive, il voyait dans la poésie un effort sublime pour réparer la chute, pour créer un monde meilleur et consoler l’ange déchu. « Il n’y avait pas de poésie dans Éden. Poésie, c’est création ; être poète, c’est refaire l’univers, et qu’est-ce que l’homme d’Éden avait à créer ? Pourquoi eût-il refait l’univers ? Lorsque l’innocence en larmes se retira de notre monde, elle rencontra la poésie sur le seuil ; elles passèrent à côté l’une de l’autre, se donnèrent un regard et poursuivirent leur chemin, l’une vers les cieux, l’autre vers l’habitation des hommes. » Vue naïve et profonde ! image que Klopstock eût enviée. Ah ! celui qui avait écrit de telles paroles, avec quel enchantement il dut retourner à nos poètes au lendemain des discussions d’église ! avec quelle joie il dut les commenter devant son jeune auditoire !


IV

Du haut de ces sphères de l’étude où se retrempait son âme, il fut rappelé violemment sur la terre. Ce fanatisme de l’irréligion qu’il voyait grandir depuis vingt ans et qu’il n’avait cessé de combattre était maître de la république. Il ne se trompait donc pas, le prévoyant écrivain, lorsqu’il enseignait à la démocratie le respect de tous les droits et qu’il affirmait si énergiquement le droit de la conscience. Il avait bien vu que le péril était là. Le 14 février 1845, le gouvernement honnête, mais faible, qui administrait le canton de Vaud depuis 1830, fut renversé par le radicalisme. « Ce fut moins une révolution politique, dit M. Edmond Scherer, qu’une révolution morale et sociale. Il n’y eut pas substitution d’une forme de gouvernement à une autre, il y eut insurrection de la masse contre toutes les supériorités… La question des jésuites fut le prétexte ; au fond, c’est à l’ordre, c’est à la civilisation, c’est à l’honnêteté qu’on en voulait. L’histoire n’a guère à raconter de mouvement plus odieux. » Les vainqueurs du 14 février ne tardèrent pas à supprimer la liberté religieuse ; ils poussèrent même si loin la tyrannie que plusieurs pasteurs de l’église nationale se démirent de leurs fonctions, et essayèrent, malgré la loi, de fonder une église indépendante.

Ces luttes sont compliquées, obscures, et je n’ai point à m’en occuper, si ce n’est pour achever par quelques détails de mettre en relief la physionomie de Vinet. Le moment est venu où le publiciste est obligé de se transformer en tribun. Soit qu’il faille soutenir le courage des pasteurs démissionnaires, soit qu’il s’agisse de faire un appel au peuple, Vinet est sur la brèche [10]. Ses adversaires le craindraient moins, s’il était plus véhément. Ce qu’on redoute chez lui, c’est la modération et la force, c’est l’autorité du caractère et la lumière du langage. L’analyse est son arme, et il la manie en maître. Il n’est pas de situation si ténébreuse où il ne porte tout à coup son impitoyable clarté, il n’est pas de mensonge qu’il ne démasque, pas de sophisme qu’il ne mette en pièces. Au milieu de tant d’écrits où se multiplie sa verve, on remarquera la Pétition au peuple vaudois, datée du mois de janvier 1846. On a beau ne s’intéresser que médiocrement à la discussion des détails, il est impossible de ne pas écouter avec profit cette voix fière et douce qui réclame si noblement la liberté. Nous connaissons bien des sortes de libéralismes : il y a le libéralisme hypocrite qui n’est qu’un instrument de parti, il y a le libéralisme vulgaire qui dédaigne nos plus grands intérêts ; le libéralisme de Vinet, fondé sur le respect de la conscience, est aussi sincère que noble. Rien d’humain, rien de divin ne lui est étranger.

La tristesse que lui inspiraient les violences de la démocratie ne l’empêchait pas d’espérer dans l’avenir et de se fier à la Providence. Il écrivait à un ami, au milieu de ses batailles continuelles : « J’aurais horreur de penser que quelqu’un n’est pas au centre de tout ce mouvement et n’en tient pas tous les élémens dans sa main, quelqu’un vers qui, le connaissant ou ne le connaissant pas, toutes les créatures élancent avec un gémissement profond le nom tendre et rassurant de père. » S’il se sentait pris de quelque découragement, la nature qu’il aimait en poète, la grande nature de son pays, lui était une consolatrice. Quel contraste entre ces paysages sublimes et les mesquines passions des partis ! « Venez, écrivait-il à ce même ami de France qui rêvait une vie de méditations au bord du lac de Genève, venez malgré nos divisions, malgré nos clameurs discordantes. Je compare notre pays à un air touchant sous lequel on a mis des paroles sans rapport avec les notes. Nous laisserons les paroles, nous écouterons l’air. » Quant à lui, les paroles tombées de sa plume ou de ses lèvres étaient de plus en plus conformes à la musique des Alpes ; tout y était grandeur et pureté harmonieuse. C’est alors qu’il écrivit le plus beau de ses ouvrages, le résumé des pensées de toute sa vie, celui qu’il intitule Du Socialisme considéré dans son principe [11].

Vinet, dans ces pages excellentes, laisse de côté les divers plans d’organisation sociale qui avaient surgi dans l’ombre depuis une vingtaine d’années, et qui devaient bientôt se disputer si bruyamment la place publique ; ce qu’il attaque, c’est le principe même, le principe funeste qui affaiblit ou détruit la personnalité humaine. Jamais sa pensée ne fut plus haute ni plus forte. La grande lutte qui remplit les annales du monde, la lutte de la conscience individuelle et de l’unité collective, de l’individu et de l’état, est exposée à larges traits comme une philosophie de l’histoire universelle. Dans l’antiquité, c’est le socialisme qui triomphe ; sacerdotal ou politique, le socialisme établit le niveau sur toute la race humaine. Qui a soulevé ce poids écrasant ? qui a dégagé la conscience ? qui a rendu à l’âme le droit d’accomplir sa destinée individuelle ? qui lui a dit : « Tu n’appartiens qu’à toi-même, et tu ne dois compte de tes sentimens qu’à Dieu seul ? » Qui a sauvé l’homme enfin ? C’est le Sauveur. Grâce à l’Évangile, les flots de la vie ont recommencé à courir dans le corps desséché du genre humain ; mais que de circonstances peuvent l’arrêter de nouveau ! L’ennemi est toujours là, sous mille formes différentes ; dans l’église aussi bien que dans l’état, le principe socialiste veut reconquérir la terre, tantôt par un entraînement aveugle, tantôt par un dessein calculé. Pendant longtemps, le catholicisme ultramontain a confisqué l’individu ; aujourd’hui c’est la démocratie et le panthéisme qui menacent sa liberté. Il faut que l’individu se défende. Le socialisme antique avait du moins sa place marquée dans l’histoire du genre humain, et il a rendu d’incontestables services : il substituait l’égalité aux tyrannies particulières, il fondait l’état, il préparait la voie à l’Évangile. Aujourd’hui que l’état assure à tous l’égalité du droit commun et que la liberté individuelle est constituée par la religion du Christ, le socialisme moderne ne serait plus qu’une reculade et une apostasie. « Le socialisme antique n’était qu’un fait ; le socialisme moderne est un système, un système conséquent, logique, absolu, incapable d’enthousiasme, mais capable de fanatisme. L’heureuse inconséquence du premier laissait debout quelques-uns de ces instincts traditionnels qui rattachent encore à son glorieux passé l’humanité déchue ; le second les abolit tous, et ses prédications sont comme un couvre-feu général à l’heure mélancolique où l’humanité s’endort. » C’est contre ce couvre-feu général que proteste Vinet ; il ne veut pas que l’humanité s’endorme, il sonne la cloche d’alarme, il réveille les consciences engourdies. O clairvoyance politique de l’homme qui a passé sa vie au centre des questions religieuses ! Il trace ces pages en 1846, et il y décrit d’avance une période qu’il ne devait pas voir. « L’état antique, s’écrie-t-il, avait pourvu à la défense de tous contre chacun ; il était réservé à l’état moderne de maintenir le droit, non-seulement de chacun contre chacun, mais de chacun contre tous. Voilà qui est distinctivement moderne, distinctivement chrétien dans notre politique. Voilà le butin, hélas ! le butin sanglant de tant de siècles de douleurs. Voilà nos glorieuses couleurs, voilà la vérité qui, tout à l’heure encore, flottait joyeuse et brillante sur le navire de l’humanité. Allons-nous voir le drapeau noir du socialisme remplacer à jamais ce noble pavillon ? » Vinet ne parle pas ici de tels et tels systèmes étalés depuis au grand jour, et dont nous avons vu la chute ridicule au milieu des sifflets ; il parle d’un entraînement général, d’une espèce d’aveuglement public. Partout, en religion comme en politique, il aperçoit la vie individuelle qui s’affaisse, la conscience qui vacille, l’humanité qui se voile. Or il est si pénétré de l’imminence du péril que les argumens abondent sur ses lèvres, et ces argumens lui paraissent si clairs, si pressans, que, devinant la résistance du monde, il craint de les avoir compromis par sa faute. « Je m’arrête, dit-il, oppressé par ma conviction même et par le sentiment de mon impuissance. » Douloureuses paroles, si elles ne contenaient leur rectification en elles-mêmes ; tant que l’humanité produira des âmes comme Vinet, le socialisme niveleur dont il nous menace, la grande promiscuité, politique et religieuse, est impossible.

Pour discuter tout à l’aise les affaires ecclésiastiques du canton, Vinet avait donné sa démission de professeur de théologie le soir même de la séance où le grand-conseil avait supprimé la liberté religieuse ; c’était le 20 mai 1845. À quoi bon et de quelle manière former désormais des pasteurs depuis que l’état venait de confisquer l’église ? Il avait cru cependant pouvoir garder sa chaire de littérature, chaire désintéressée, autour de laquelle se pressait la jeunesse. Le 2 décembre 1846, l’homme qui était la gloire de l’université de Lausanne fut révoqué de ses fonctions. La noble école pleine de souvenirs et de vie avait été frappée tout entière. De ces destitutions en masse, une seule, celle de Vinet, était expressément motivée dans le décret du conseil d’état [12] : hommage involontaire du despotisme à l’infatigable défenseur de la liberté. Un autre hommage bien touchant devait le consoler de sa disgrâce ; les étudians supplièrent Vinet de ne pas les priver de sa parole, et les cours interrompus à l’académie se rouvrirent dans la maison du maître. Malheureusement sa santé, dès longtemps altérée, avait reçu de nouvelles atteintes depuis la révolution de 1845. Tant de luttes, tant de violences avaient ébranlé cette délicate nature. La maladie qui devait l’emporter se déclara au moment même où allaient commencer les cours réclamés par la jeunesse de Lausanne. Vinet, en des circonstances si graves, ne crut pas qu’il lui fût possible de manquer à l’appel de ses disciples. Il se levait pour faire sa leçon, et, sa tâche terminée, il se remettait au lit. À l’entendre si bien inspiré, à suivre sa pensée toujours exquise et sa parole toujours suave, les jeunes auditeurs étaient loin de soupçonner l’épreuve qu’il s’imposait. Une seule fois, le 28 janvier 1846, cinq semaines après l’ouverture de ces conférences, le courageux orateur fut vaincu par son émotion ; il venait de parler de la Providence au point de vue chrétien, il avait pris pour texte quelques mots de l’Evangile de saint Jean, le père glorifié par l’obéissance du fils, et, arrivé à la fin de son discours, il s’écria : « Puissions-nous, chacun de nous, chers auditeurs, nous emparer de cette parole, afin de pouvoir, nous aussi, au terme de notre existence, avec humilité et dans le sentiment de notre entière dépendance, dire à son Père, qui est notre père : « Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’œuvre que tu m’as donné à faire ! » — L’accent qu’il mit à ces mots n’était que trop clair pour les assistans ; chacun comprit qu’il se sentait blessé à mort et qu’il s’appropriait le cri suprême de Jésus. Le disciple qui nous a conservé cette improvisation ajoute à la fin de ses notes : « Telle fut la dernière leçon de M. Vinet, et ces paroles nous frappèrent comme un pressentiment. »

Ce fut en effet sa dernière leçon ; le pasteur épuisé dut se séparer du troupeau. Cependant, si la voix tombait, l’ardeur ne s’éteignait pas. Il luttait toujours et croyait que le mal ne tarderait pas à céder, tant il se sentait renaître à l’enthousiasme. N’avait-il pas à résumer ses cours, à coordonner ses richesses éparpillées, à tracer une complète histoire de la littérature française ? Et que de projets encore ! que d’autres travaux à finir ! Une vie de saint François de Sales, une traduction de l’Imitation, un choix des sermons de Bossuet, une philosophie du christianisme. Il ne lui fallait, disait-il, qu’un peu de repos au bord du lac natal, quelques semaines à Clarens, et il retrouverait bientôt sa vigueur pour l’achèvement de sa tâche. Malgré le dépérissement continuel de ses forces, il s’épanouissait encore en esprit : il voulait garder jusqu’au bout la plénitude de sa vie intellectuelle et morale. Cependant l’heure fatale était proche. Dans la journée du 1er mai, après s’être fait lire quelques pages du troisième volume des Girondins et sa note sur Pascal, que le Semeur venait de lui apporter, il réunit ses amis, MM. Chappuis, Secrétan et Marquis, pour leur communiquer ses dernières dispositions. Le lendemain, ses souffrances furent très vives ; dans la nuit du 2 au 3, la douleur lui arrachait des gémissemens, et ces angoisses se prolongèrent pendant le jour. Il parut beaucoup plus calme vers le soir ; un rayon d’espérance éclaira même le foyer désole, si bien que sa femme et sa sœur, épuisées de fatigue, purent consentir à prendre quelque repos. Hélas ! ce calme trompeur n’était que l’affaissement général, prélude d’une fin prochaine. Au milieu de la nuit, sa respiration devint légèrement embarrassée, et un voile de ténèbres s’abaissa peu à peu sur son intelligence. Il expira sans agonie à cinq heures du matin le 4 mai 1847. Deux jours après, l’élite de la Suisse française l’accompagnait à sa dernière demeure, et les larmes de tous les assistans disaient assez quelle perte irréparable venait de faire le pays. Des hommes de toute condition formaient ce cortège funèbre ; savans et gens du peuple, tous ceux qui avaient connu Vinet, qui l’avaient aimé, on peut dire tous ses débiteurs reconnaissans, se pressaient au cimetière de Clarens pour lui adresser un suprême adieu. C’est là que ses amis, lui ont élevé un monument, à mi-côte de la montagne. Le doux et grand spiritualiste a trouvé la tombe qui lui convenait, au bord du lac mélodieux, enlace des sommets gigantesques.

Telles furent les idées et les œuvres d’Alexandre Vinet. Nous avons jugé son caractère en racontant sa vie ; il ne nous reste plus qu’à rassembler les traits épars de sa physionomie pour la graver dans le souvenir de l’histoire. Ame ingénue et forte, le christianisme, qui était l’inspiration constante de sa pensée, fut aussi la règle perpétuelle de sa conduite. Il était de ceux qui se font tout à tous et qui croient n’avoir jamais fait assez. Il poussait la bonté jusqu’au dévouement, la modestie jusqu’à l’humilité. On ne pouvait approcher de sa personne sans éprouver pour lui le respect le plus tendre. Sa charité d’apôtre ne connaissait ni fatigue ni mesure.

Écrivain, il a brillé, non par la puissance ou l’éclat, mais, ce qui ne vaut pas moins à notre avis, par l’esprit et le mouvement. L’esprit, j’entends l’esprit de la plus pure espèce, celui qui ne court pas les grands chemins, mais qui se plaît au contraire sur les cimes de l’idéal, cet esprit qui est la joie, la gaîté du spiritualisme, voilà la marque distinctive de Vinet. Ajoutez-y ce mouvement qu’il appelle « la beauté royale du style, » ce mouvement, « signe le plus certain de la présence d’une idée, » ce mouvement qu’il regrette de ne pas trouver assez chez tel de nos poètes tout bardé de métaphores. Si de toutes les beautés du style, comme il le dit encore, le mouvement est « la plus immatérielle, celle qui tient le plus à l’âme, » on ne s’étonnera pas que ce soit la qualité dominante de Vinet. Est-ce à dire que Vinet ait pris place parmi les grands écrivains ? Non, certes, il serait le premier à décliner un pareil éloge. L’art, qu’il sentait si vivement, aurait chez lui bien des choses à corriger : il est souvent subtil à force de scrupules, et ses analyses vont jusqu’à la quintessence ; mais aussi, dès qu’il évite ses défauts, il est bientôt excellent.

Son système particulier, je veux dire le développement du christianisme individuel opposé au christianisme collectif, ce système qui pose si hardiment ses principes et en tire toutes les conséquences, qui réclame si résolument la séparation absolue du spirituel et du temporel, qui voit un socialisme religieux, par conséquent un germe de mort, dans toute église plus ou moins associée à l’état, ce système a été critiqué très vivement par ceux-là mêmes qui admiraient le plus la philosophie chrétienne de Vinet. La principale objection, c’est que le novateur, dans sa confiance, semble stipuler pour une humanité idéale. Supposez que son rêve se réalise, qu’il n’y ait plus ni concordat ni église nationale : est-il bien sûr que dans l’état actuel des esprits cette révolution ait lieu au profit du christianisme ? Vinet le croit, et cette foi est le secret de son audace. Il est plus sage peut-être de ne pas aller avec lui jusqu’au bout de son principe et de dire simplement : La séparation absolue du spirituel et du temporel est un idéal vers lequel il faut toujours marcher, sans espérer qu’il soit possible de le réaliser complètement. En d’autres termes, la conscience est un sanctuaire interdit à l’état ; l’état aussi a son libre domaine que doit respecter la conscience religieuse ; faisons en sorte que ces deux pouvoirs ne se confondent jamais, ne se heurtent jamais, et s’il y a de l’un à l’autre quelques relations inévitables, tâchons qu’elles deviennent toujours plus discrètes et plus rares.

Quant à sa doctrine de la vie individuelle considérée comme principe de toute société vivante, c’est la vérité même. Spontanéité, liberté, responsabilité individuelle, voilà bien le fond de la civilisation et le salut du genre humain. Quand on résume en ces termes l’enseignement de Vinet, on s’aperçoit qu’il est conforme à la tradition morale de tous les siècles, et que l’antiquité avait proclamé des vérités analogues par la voix de ses philosophes et de ses poètes. L’originalité de Vinet, c’est d’avoir poursuivi cette idée dans toutes ses ramifications, de l’avoir appliquée à tout, d’en avoir fait sortir tout ce qu’elle renferme. Rien de plus beau, par exemple, que l’application des principes de Vinet aux rapports du catholicisme et du protestantisme. Vinet, si profondément protestant à un certain point de vue, ne l’est pas du tout sur un autre terrain. Ce qu’il aime dans la réforme, c’est le point de départ, c’est le réveil de l’individualité, le réveil de l’âme au sein de ce socialisme religieux où s’engourdissaient les consciences ; mais ce réveil a profité au catholicisme même, la réforme a épuré l’église adverse, et s’il y a parmi les plus grands ennemis de la communion protestante des hommes en qui se manifestent les résultats de la rénovation chrétienne, Vinet les considère comme des frères. Non-seulement Pascal est un des disciples du grand réveil, mais combien d’autres encore sont protestans à la façon de Vinet ! Il revendique Bossuet, Bourdaloue, et sa réclamation est si nettement motivée qu’elle semble irrésistible. À toutes les époques, au moyen âge comme au XVIIe siècle, tous les hommes chez qui la vie religieuse était fortement individuelle sont des amis que le théologien de Lausanne réclame avec tendresse. Il est vrai qu’il condamne chez eux toute doctrine, toute croyance qui tendrait à restreindre cette spontanéité ; mais qu’importe, puisqu’il en agit de même avec Calvin ? « Calvin, dit-il, a moins fondé une église qu’une république chrétienne. L’élément de l’autorité, la soumission de l’individu à la communauté, de la communauté elle-même à un dogme, a débordé partout dans son œuvre ; l’intérieur, le spontané, l’individuel, qui ont la première place dans la religion, ont presque disparu de la sienne. » Souveraine équité, pureté incorruptible du juge ! une fois établi sur ces hauteurs, il peut considérer les choses avec une impartialité sereine ; il peut distribuer tour à tour l’éloge ou le blâme selon son sublime idéal, surtout il peut prendre son bien partout où il le trouve. La piété catholique doit tribut à sa théorie aussi bien que la piété protestante. C’est en ce sens qu’il s’est écrié un jour : « Je puis avoir, comme protestant, des pensées catholiques, et qui sait si je n’en ai pas ? » En un mot, c’est un chrétien pur, et M. Scherer a eu raison de dire : « Jamais écrivain n’a manifesté une catholicité plus véritable. »

La catholicité, c’est-à-dire l’unité libre et non l’unité servile, l’unité intérieure et non l’unité apparente, l’unité vivante et non l’unité morte, l’unité assez vaste pour comprendre toutes les variétés qui sont l’œuvre de Dieu, n’est-ce donc point là le but lointain assigné au travail dès générations ? Pascal avait le sentiment de cet avenir quand il reprochait aux papistes « d’exclure la multitude » et aux huguenots « d’exclure l’unité. » — « L’unité et la multitude, s’écrie-t-il, erreur à exclure l’une des deux. » — Vinet, on l’a vu, n’exclut ni l’une ni l’autre ; en prêchant l’individualité religieuse, il a l’espoir de reconstituer la catholicité la plus grande, et là encore, connue dans la démonstration de sa foi, il est le continuateur de Pascal. Voilà l’exemple que doivent se proposer les catholiques libéraux de nos jours. Qu’ils méditent les doctrines de Vinet. Le jour où ils diront : « Je puis avoir comme catholique des pensées protestantes, et qui sait si je n’en ai pas ? » ce jour-là, les routes obstruées se rouvriront dans le domaine des idées religieuses, et l’humanité reprendra sa marche sans s’inquiéter des fantômes qui ne manquent jamais de l’obséder aux heures de découragement et de langueur.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre 1837.
  2. Voyez l’intéressant ouvrage de M. Edmond Scherer : Alexandre Vinet. Notice sur sa vie et ses écrits, in-8°, Paris 1853. — Plusieurs écrivains de la Suisse ont consacré d’importans travaux à la mémoire de Vinet : nous recommandons en première ligne les deux volumes qui portent ce titre : Esprit d’Alexandre Vinet, pensées et réflexions extraites de tous ses ouvrages et de quelques manuscrits inédits, avec une préfacé par J.-F. Astié ; Paris et Genève, Joël Cherbuliez, 1861.
  3. Publié douze ans après la mort de Vinet. 1 vol. in-8°, Paris 1859.
  4. 1 vol. in-8°, Paris 1856.
  5. Voyez la Revue du 1er juillet 1844.
  6. Discours sur quelques sujets religieux, 1 vol. in-8°. La cinquième édition a été publiée à Paris en 1853.
  7. Théologie pastorale ou Théorie du ministère évangélique, 1 vol. in-8°. Paris 1850. — Homilétique ou Théorie de la prédication, par A. Vinet, 1 vol. in-8°. Paris 1853.
  8. Histoire de la Prédication parmi les réformés de France au dix-septième siècle, par A. Vinet, 1 vol. in-8°, Paris 1860. — L’importance de ce travail n’a pas échappé à l’auteur d’une thèse remarquable présentée récemment à la Faculté des lettres de Paris. « Les protestans, dit M. Jacquinet, attentifs à combler toute lacune de leur histoire religieuse et littéraire, gardiens vigilans de tous les souvenirs qui peuvent honorer leur foi et leur génie, ont pris soin de rendre à leurs pasteurs orateurs du règne de Louis XIII l’honneur qui est encore dû à nos prédicateurs catholiques du même temps… Le cours dans lequel M. Vinet a raconté la vie de ces hommes énergiques, analysé leurs ouvrages et caractérisé leur parole, ce cours, revu et publié, depuis la mort du maître, par d’habiles disciples, est un livre complet… » Voyez Des Prédicateurs du dix-septième siècle avant Bossuet, par M. Jacquinet ; 1 vol. in-8°. Paris 1863. — Nous devons ajouter que, grâce à M. Jacquinet, nos vieux prédicateurs catholiques du XVIIe siècle n’ont plus rien à envier à leurs émules de la communauté protestante ; l’exemple de M. Vinet a porté ses fruits jusqu’au sein de nos grandes écoles.
  9. Essai sur la manifestation des convictions religieuses et sur la séparation de l’église et de l’état envisagée comme conséquence nécessaire et comme garantie du principe, par A. Vinet, seconde édition, 1 vol. in-8°. Paris 1858.
  10. On trouvera toutes ces polémiques dans le volume intitulé Liberté religieuse et questions ecclésiastiques, par A. Vinet, in-8°. Paris 1854.
  11. Cet écrit, publié d’abord en 1846, a été reproduit dans le volume des œuvres de Vinet qui porte ce titre : l’Éducation, la Famille et la Société, in-8°. Paris 1855.
  12. On sait qu’à Lausanne comme à Genève le conseil d’état est le pouvoir exécutif ; le pouvoir législatif se nomme le grand-conseil.