Le Libre-échange et autres écrits/Tome 2/Texte 15

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Œuvres complètes de Frédéric Bastiat
Guillaumin (tome 2pp. 77-80).


15. — HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES.


21 Mars 1847.


Quelle est l’influence du prix des aliments sur le taux des salaires ?

C’est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la restriction diffèrent complétement.

Les protectionnistes disent :

Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts salaires, car il faut que l’ouvrier vive. La concurrence réduit la classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s’élève. Aussi M. Bugeaud disait : Que le pain et la viande soient chers, tout le monde sera heureux.

Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la subsistance entraîne le bon marché des salaires. C’est sur ce principe qu’ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers anglais n’ont renversé les lois-céréales que pour réduire, dans la même proportion, le prix de la main-d’œuvre.

Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux réunis, renchérissent le pain, peu lui importe : le salaire se mettra au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l’abondance et la baisse, peu lui importe encore : le salaire suivra cette dépression.

Les libre-échangistes répondent :

Quand les objets de première nécessite sont à bas prix, chacun dépense pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces choses sont plus demandées, il en faut faire davantage ; cela ne se peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque la hausse des salaires.

Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est réduit à se priver d’objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s’ensuit que les débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont congédiés, qu’ils se font concurrence entre eux sous la double pression du chômage et de la faim, en un mot il s’ensuit que les salaires baissent.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Eh quoi ! les choses seraient tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative, naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne supporterait pas sa part de souffrance ? Le salaire venant compenser, par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette classe à un niveau nécessaire et immuable !

Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des protectionnistes et le nôtre. — Nous saurons si, malgré tous les efforts qu’on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l’État, malgré qu’on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui n’existent pas encore, malgré qu’on ait engagé l’avenir, nous saurons si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d’immutabilité qu’implique l’étrange doctrine de nos adversaires. Nous demandons que toutes les sources d’informations soient explorées ; qu’on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons, des monts-de-piété ; qu’on dresse la statistique des secours donnés à domicile ; qu’on relève les registres de l’étal civil ; qu’on suppute le nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des infanticides, des vols, des faillites, des expropriations ; que l’on compare ces données, pour l’année 1847, avec celles que fournissent les années d’abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se manifeste pas par tous les signes à la fois ; s’il n’y a pas accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de dettes, de banqueroutes ; s’il ne s’est pas fermé plus d’ateliers, s’il ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et d’appréhensions, pour tout dire en un mot, si le taux du salaire s’est maintenu, alors nous passerons condamnation. Nous nous déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons notre drapeau devant celui de la rue Hauteville.

Mais si les faits nous donnent raison, s’il est prouvé que la cherté des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe ouvrière, des calamités sans nombre, s’il est démontré que le mot disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien moins qu’à prétendre que la disette n’est rien), qu’ils nous permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays, qu’ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui possèdent la source des subsistances, le sel, ou l’instrument du travail, le capital ; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais, qu’ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments est le plus grand des fléaux pour ceux qui n’ont que des bras. Nous croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu’il reçoive une moindre rémunération.

Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur théorie ; qu’ils n’ont jamais poussé l’absurdité au point de préconiser la disette ; qu’ils désirent comme nous l’abondance, mais seulement celle qui est le fruit du travail national.

À quoi nous répondrons que l’abondance dont jouit un peuple est toujours le fruit de son travail, alors même qu’il aurait cédé quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de produits étrangers.

Quoi qu’il en soit, la question n’est pas ici de comparer la disette à l’abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences, mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires.

Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances entraîne le bon marché des salaires ? N’est-ce pas sur cette assertion qu’ils s’appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière ? N’affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l’unique but de réduire le taux de la main-d’œuvre ?

Nous désirons et nous demandons instamment qu’une enquête soit ouverte sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes laborieuses, dans le cours de cette année. C’est le moyen de vider, une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise les partisans de la restriction et ceux de la liberté[1].



  1. V. ci-après, n° 46, le second discours prononcé à Lyon, et, au tome VI, le chap. xiv. (Note de l’éditeur.)