Le Lion

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Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 170-174).

FABLE I.

Le Lion.



SUltan Leopard autresfois
Eut, ce dit-on, par mainte aubeine,
Force bœufs dans ſes prez, force Cerfs dans ſes bois,

Force moutons parmi la plaine.
Il naquit un Lion dans la foreſt prochaine.
Apres les complimens & d’une & d’autre part,
Comme entre grands il ſe pratique,
Le Sultan fit venir ſon Viſir le Renard,
Vieux routier & bon politique.
Tu crains, ce luy dit-il, Lionceau mon voiſin :
Son pere eſt mort, que peut-il faire ?
Plains plûtoſt le pauvre orphelin.
Il a chez luy plus d’une affaire ;
Et devra beaucoup au deſtin
S’il garde ce qu’il a ſans tenter de conqueſte.
Le Renard dit branlant la teſte :
Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié :
Il faut de celuy-cy conſerver l’amitié,
Ou s’efforcer de le détruire,

Avant que la griffe & la dent
Lui ſoit cruë, & qu’il ſoit en eſtat de nous nuire :
N’y perdez pas un ſeul moment.
J’ay fait ſon horoſcope : il croiſtra par la guerre.
Ce ſera le meilleur Lion
Pour ſes amis qui ſoit ſur terre,
Taſchez donc d’en eſtre, ſinon
Taſchez de l’affoiblir. La harangue fut vaine.
Le Sultan dormoit lors ; & dedans ſon domaine
Chacun dormoit auſſi, beſtes, gens ; tant qu’enfin
Le Lionceau devient vray Lion. Le tocſin
Sonne auſſi-toſt ſur luy ; l’alarme ſe promeine
De toutes parts ; & le Viſir,
Conſulté là-deſſus dit avec un ſoûpir :

Pourquoy l’irritez-vous ? La choſe eſt ſans remede.
En vain nous appellons mille gens à noſtre ayde.
Plus ils ſont, plus il coûte ; & je ne les tiens bons
Qu’à manger leur part des moutons.
Appaiſez le Lion : ſeul il paſſe en puiſſance
Ce monde d’alliez vivans ſur noſtre bien :
Le Lion en a trois qui ne luy coûtent rien,
Son courage, ſa force, avec ſa vigilance.
Jettez-luy promptement ſous la griffe un mouton :
S’il n’en eſt pas content jettez-en davantage.
Joignez-y quelque bœuf : choiſiſſez pour ce don
Tout le plus gras du paſturage.
Sauvez le reſte ainſi. Ce conſeil ne plut pas,
Il en prit mal, & force états

Voiſins du Sultan en pâtirent :
Nul n’y gagna ; tous y perdirent.
Quoy que fiſt ce monde ennemi,
Celuy qu’ils craignoient fut le maiſtre.
Propoſez-vous d’avoir le Lion pour ami
Si vous voulez le laiſſer craiſtre.