Le Lion (Rosny aîné)/I

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Le Lion
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 169-172).

LE LION


Depuis quinze jours, nous errions dans la vallée du Mahagma. Une rivière la traverse, large et peu profonde ; elle est entrecoupée de marécages. Nous souffrions beaucoup, mais, pour quelque raison dont je n’ai pas la clef, nos fièvres faisaient trêve. On rencontrait peu d’indigènes : ils disparaissaient mystérieusement à notre approche, ne laissant guère trace de leur passage. D’ailleurs ils ne semblaient pas habiter régulièrement la terre ferme : on apercevait de-ci de-là, assez loin sur les eaux, des villages palustres où les habitants accédaient soit à la nage, soit dans des canots d’écorce, longs, frêles et instables.

J’aurais voulu visiter un de ces villages.

La faiblesse de notre contingent, réduit au quart de son effectif, la nécessité d’employer nos munitions avec parcimonie, me dissuadaient de céder à mon désir. Une fois seulement nous essayâmes d’atteindre un îlot où se disséminaient une quinzaine de cahutes coniques. Dès que nous fûmes à portée, des flèches lancées à travers les végétaux nous avertirent du péril. J’aurais peut-être sacrifié quelques cartouches : encore aurait-il fallu savoir où viser, et nous n’apercevions que des roseaux ou de la broussaille. Je me résignai à la retraite.

Cette retraite fut impressionnante, à cause du silence et de l’immobilité de nos antagonistes : ils ne poussèrent pas un cri, ils demeurèrent invisibles. Mon échec fut aggravé, quelques heures plus tard, par la mort d’un de nos hommes, qu’une flèche empoisonnée avait atteint à l’épaule. Nous nous le tînmes pour dit.

Après quelques jours, la région des marécages fit place à la brousse. Certains indices inquiétèrent nos noirs. Moi-même, je n’étais pas fort rassuré. Nous tînmes conseil. Quelques-uns furent d’avis de retourner sur nos pas. Bouglé et Marandon s’y opposaient : ils représentèrent les dangers courus dans le pays des Nyomgos, où la moitié de l’expédition avait péri, et la quasi-certitude que nous avions de trouver une route de retour plus courte, au sortir de la vallée. Leurs objections portèrent : nous nous décidâmes à passer par la brousse. D’abord nous n’eûmes pas à nous en repentir : les traces d’hommes, relevées par nos éclaireurs, remontaient à plusieurs mois. Le soir vint. La brousse s’éclaircissait. Nous arrivâmes dans une savane entrecoupée de buissons ; le campement fut établi auprès d’un tertre, et profitant de l’abondance du bois sec, nous allumâmes un bon feu. Tout était paisible ; nos hommes avaient abattu du gibier ; une source nous fournissait de l’eau pure. Et la pleine lune devait nous éclairer toute la nuit. C’étaient des éléments de sécurité et de bien-être. Nous soupâmes gaiement et nous passâmes une partie du soir à causer. Je me suis rarement couché, pendant ce funeste voyage, avec une telle impression d’insouciance. À voir notre feu étincelant, la lune blanche gravissant un ciel de lazulite, je me promis une nuit de bon sommeil. De fait, je m’endormis tout de suite, et profondément.