Le Lion (Rosny aîné)/XVI

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Le Lion
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 266-269).

Le camp des ravisseurs


La nuit venait, rapide ; il fallait se presser. Aidé par Saïd, j’arrivai en vue d’une clairière où se tenaient une quinzaine d’hommes avec des méharis et des chevaux, quelques prisonniers nègres attachés à la file ; puis, à l’écart, roulés sur le sol, Aïcha et Abd-Allah.

Mon premier mouvement fut de me précipiter sur les bandits. Oumar m’arrêta, en me faisant remarquer que ces gens semblaient installés pour la nuit et que nous pourrions les attaquer dans les ténèbres. Il me proposa de demeurer sur place à les guetter, tandis qu’il irait chercher deux chevaux. Ne fallait-il pas prévoir le cas où nous aurions à les poursuivre ? À pied, nous étions vaincus d’avance.

Je me rendis à ces raisons. Oumar s’éloigna, Saïd se coucha à mes pieds. J’observai le camp. Il était organisé militairement, chaque homme ayant à côté de lui une tranchée où il pût, en cas d’alerte, se coucher pour braver une attaque.

Néanmoins, je me félicitai de ces dispositions ; elles ne prévoyaient guère un assaut avec un auxiliaire comme Saïd.

Hélas, les meilleurs plans ne tiennent pas devant les circonstances ! Comme je ne perdais pas du regard l’endroit où se trouvait Aïcha, je vis s’avancer un homme de haute taille qui se mit à lui parler, puis essaya de la prendre dans ses bras. La jeune fille se débattit, s’échappa et se roula sur le sol, tandis que l’homme se baissait avec l’évidente intention de la ressaisir. Presque d’instinct, je mis l’homme en joue ; une minute plus tard, il roulait par terre, la poitrine percée d’une balle.

Immédiatement, les autres se jetèrent dans leurs tranchées ; plusieurs balles cassèrent des branches tout auprès de moi. Ensuite, un fort groupe, se dissimulant dans les broussailles, se mit à fouiller les environs. J’allais être débusqué. La retraite seule était possible. Je l’effectuai avec prudence et bientôt, à l’orée du bois, j’aperçus Oumar. Il paraissait consterné. Nos chevaux, nos méharis, nos vivres, tout ce que nous avions amassé pour notre voyage à travers le désert, avait disparu. Oumar ne rapportait que les armes et les munitions, cachées avec soin. C’était un désastre ; mais nous ne perdîmes pas de temps à nous désoler et prîmes nos dispositions d’attaque pour la nuit. Elle arriva enfin. Mais nous ne retrouvâmes pas le camp : les pirates avaient disparu.

Sans doute, ils avaient jugé leur position dangereuse et s’étaient transportés dans la plaine, où seule une agression franche serait possible. Nous nous mîmes à la recherche de la caravane, et, après avoir parcouru deux ou trois milles, nous la découvrîmes installée en plaine dans des tranchées faites à la hâte.

Il ne fallait pas songer à la surprendre. Nous résolûmes, Oumar et moi, délaisser passer quelques heures. Une détente se produirait, et, soit que nous tentions l’assaut du camp endormi, soit que nous capturions seulement des montures, l’expédition vaudrait la peine d’être entreprise.

Tandis que les heures tournaient au ciel, je laissai Oumar prendre du repos. L’aube approchait quand je le réveillai. Avec des précautions infinies, nous rampâmes jusqu’en vue du camp. Une fois de plus, l’habile adversaire avait déjoué nos plans ; il fuyait dans la nuit.

Malgré tout, nous nous mîmes à sa poursuite ; quand le jour se leva, la caravane disparaissait à l’horizon… Nous étions horriblement las, affamés, énervés : il fallait reprendre des forces.