Le Lion (Rosny aîné)/XX

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Le Lion
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 289-293).

Première victoire : nous volons deux chevaux


Je résolus donc, quelque difficulté qu’offrît l’entreprise, de me retirer avec le lion. D’ailleurs, Saïd rampa dans la brousse sans faire plus de bruit qu’une couleuvre. Moi-même, j’avançai lentement. L’ombre couvrait notre marche, quand une grande agitation du côté du ravin m’annonça que les pirates venaient de découvrir les traces de notre évasion. Je jugeai qu’ils dégageraient l’ouverture et, suivant notre piste au petit bonheur, déboucheraient, comme nous, dans la plaine. Je résolus donc d’attendre ceux de mes adversaires qui me découvriraient. Avec l’aide de Saïd, je pouvais espérer les mettre en déroute, et, d’autre part, s’ils me dépassaient, je risquerais un coup de force vers le camp mal gardé, je reprendrais peut-être Aïcha.

Tandis que les cavaliers se perdaient au loin, les explorateurs du ravin découvraient ma trace. Ils étaient quatre. Ils allaient vite. Voyant que je ne pourrais les éviter, je les laissai approcher jusqu’à vingt mètres, puis, d’un coup de feu, j’abattis le premier, tandis que Saïd en déchirait deux autres. Le quatrième s’enfuit éperdûment. Cette victoire m’aurait ouvert le camp, si les cavaliers n’étaient revenus pour le défendre. Je n’hésitai pas à gagner le bois, trop heureux d’avoir affaibli nos adversaires. Le vieil Oumar était déjà en route pour me rejoindre. À ma vue, il poussa un cri de joie, ce qui était un excès chez un fataliste accoutumé depuis l’enfance à dérober ses sentiments.

— Pour le moment, dis-je, nos ennemis sont assez piteux. Leur campement sera toujours accessible à deux hommes courageux. Nous pouvons rôder alentour, faire déchirer leurs méharis et leurs chevaux par Saïd, leur causer d’irréparables pertes.

— Mais, répliqua Oumar, ils peuvent se remettre en route, et, montés comme ils le sont, nous devancer, échapper à notre poursuite.

— C’est pourquoi nous ne perdrons pas de temps et tâcherons de nous emparer de quelques-unes de leurs bêtes de somme.

La nuit était favorable à notre entreprise ; nous arrivâmes bientôt en vue du camp. Il fut convenu que Saïd et moi jetterions l’alarme au sud, tandis qu’Oumar s’approcherait assez pour s’emparer de deux chevaux. Après quoi nous battrions en retraite. Ce plan réussit. Saïd épouvanta les Arabes par ses rugissements, et jeta le désarroi parmi les chevaux. Oumar en saisit deux qui avaient rompu leur longe. Un coup de sifflet signala la réussite de l’entreprise. Malheureusement, les pirates l’entendirent aussi bien que moi ; deux d’entre eux sautèrent en selle pour rejoindre mon compagnon qui galopait déjà. D’un coup de feu, j’arrêtai un des coursiers ; le grondement de Saïd fit rebrousser chemin à l’autre.

Oumar me montra deux magnifiques bêtes, qu’il entrava, car la présence de Saïd les faisait ruer et s’ébrouer de terreur, ce qui nous convainquit que nous n’avions repris aucune des montures déjà habituées à la présence du lion.

La nuit était éclatante et douce. La lueur des étoiles permettait de voir confusément toute chose. Malgré notre angoisse, je goûtai le charme divin de l’heure, je me retrouvai une âme d’Européen contemplateur. Douloureuse antithèse, cette lutte féroce, cette humanité si dure et si sauvage, et ce grand ciel évoquant tous les beaux rêves de ma race.

Je ne pense pas qu’Oumar songeât à rien de semblable. L’Oriental, dans lequel nous avons vu un contemplateur, ne pense pas. Il laisse entrer la voix obscure des choses ; il limite son rêve au lieu de l’agrandir, il accroche son espérance à quelques grosses réalités, et s’efforce de demeurer imperturbable.

Au loin, les forêts barraient d’un trait onduleux la ligne de l’horizon, des dattiers découpaient sur la nuit des silhouettes d’encre. Les moindres choses tremblaient dans le mystère, dans la poésie des pénombres.