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Le Lion de l’Atlas, le Bédoin et la Mer

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Le Lion de l’Atlas, le Bédoin et la Mer
Revue des Deux Mondes, période initialetome 15 (p. 696-697).


RIMES.




LE LION DE L’ATLAS.


Dans l’Atlas, — je ne sais si cette histoire est vraie, —
Il existe, dit-on, de vastes blocs de craie,
Mornes escarpemens par le soleil brûlés ;
Sur leurs flancs, les ravins font des pus de suaire ;
A leur base s’étend un immense ossuaire
De carcasses à jour et de crânes pelés ;

Car le lion rusé, pour attirer le pâtre,
Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre,
Contre le roc blafard frotte son mufle roux.
Fauve comédien, il farde sa crinière,
Et, s’inondant à flots de la pâle poussière,
Se revêt de blancheur ainsi que d’un bournous !

Puis, au bord du chemin, il rampe, il se lamente,
Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante,
Comme un homme blessé qui demande secours.
Croyant voir un mourant se tordre sur la roche,
A pas précipités, le voyageur s’approche
Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.

Quand il est assez près, la main se change en griffe,
Un long rugissement suit la plainte apocryphe,
Et vingt crocs dans ses chairs enfoncent leurs poignards.
— N’as-tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes,
De voir tes grands lions, jadis si magnanimes,
Descendre maintenant à des tours de renards ?


LE BÉDOUIN ET LA MER.


Pour la première fois voyant la mer à Bone,
Un Bédouin du désert venu d’El Kantara
Comparait cet azur à l’immensité jaune
Que piquent de points blancs Tuggurt et Biskara,

Et disait étonné devant l’humide plaine :
Cet espace sans borne, est-ce un Sahara bleu,
Plongé comme l’on fait d’un vêtement de laine
Dans la cuve du ciel par un teinturier dieu ?

Puis, s’approchant du bord où, lasses de leurs luttes,
Les vagues retombant sur le sable poli,
Comme un chapiteau grec contournaient leurs volutes
Et d’un feston d’argent s’ourlaient à chaque pli :

— C’est de l’eau ! cria-t-il, qui jamais l’eût pu croire ?
Ici, là-bas, plus loin, de l’eau, toujours, encor !
Toutes les soifs du monde y trouveraient à boire
Sans rien diminuer du transparent trésor,

Quand même le chameau tendant son col d’autruche,
La cavale dans l’auge enfonçant ses naseaux,
Et la vierge noyant les flancs blonds de sa cruche,
Puiseraient à la fois au saphir de ses eaux ! –

Et le Bédouin ravi voulut tremper sa lèvre
Dans le cristal salé de la coupe des mers.
— C’était trop beau, dit-il, d’un tel bien Dieu nous sèvre,
Et ces flots sont trop purs pour n’être pas amers.

Théophile Gautier.