Le Livre d’esquisses/John Bull

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Traduction par Théodore Lefebvre .
Le Livre d’esquissesPoulet-Malassis (pp. 317-328).


Un vieux conte, sorti d’un vieux crâne chenu,
D’un bon vieux gentleman au large revenu,
Qui tenait comme un roi sa maison moyen âge ;
Avait, pour soulager l’indigent au passage,
Un antique portier ; une chambre où les ans
Avaient accumulé de vieux livres savants ;
Et puis un chapelain bien vieux, bien respectable,
Que son aspect déjà rendait reconnaissable ;
Office à demi-porte, oscillant sur ses gonds ;
Vieille cuisine avec cinq, six chefs vieux barbons.
Vieilles rimes.


Il n’est pas de genre de plaisanterie où les Anglais excellent davantage que dans celui qui consiste à charger, à donner de burlesques appellations, des sobriquets. C’est ainsi qu’ils ont bizarrement désigné, non pas seulement des individus, mais des nations ; et dans le plaisir qu’ils éprouvent à lancer un bon mot, ils ne se sont même pas épargnés eux-mêmes. On pourrait croire qu’en se personnifiant elle-même une nation serait portée à peindre quelque chose de grand, d’héroïque et d’imposant ; mais c’est un trait caractéristique de la tournure d’esprit particulière des Anglais et de leur amour pour ce qui est rond, plaisant et familier, qu’ils ont incarné leurs bizarreries nationales dans un robuste et corpulent vieux drille au chapeau à trois cornes, au gilet rouge, à la culotte de peau, et au solide gourdin de chêne. Ils ont pris un singulier plaisir à faire montre de leurs faibles les plus secrets sous un jour comique ; et ils ont été si heureux dans leur portraiture, qu’il n’est peut-être pas d’être réel plus absolument présent à l’esprit public que cet excentrique personnage : John Bull.

Peut-être la perpétuelle contemplation du caractère dont on les revêtait a-t-elle contribué à le fixer sur la nation et à donner de la réalité à ce qui d’abord pouvait, en grande partie, avoir été tracé d’imagination. Les hommes sont portés à s’approprier les singularités qui leur sont continuellement attribuées. En Angleterre, les classes inférieures semblent merveilleusement captivées par le beau idéal qu’elles se sont formé de John Bull, et s’efforcent d’atteindre à l’immense caricature qu’elles ont continuellement devant les yeux. Malheureusement ils font quelquefois de leur fameux bullisme une excuse pour leurs préjugés ou leur rudesse ; et cela je l’ai spécialement remarqué parmi ces vrais amis du foyer et ces naïfs enfants du sol qui n’ont jamais, dans le cours de leurs migrations, cessé d’entendre le son des cloches de l’église de l’Arc. S’il se trouve que l’un d’eux est un peu libre dans son langage, enclin à laisser échapper d’impertinentes vérités, il avoue qu’il est un vrai John Bull, et qu’il dit toujours ce qu’il pense. Si de temps à autre il se laisse aller à un violent accès de colère à propos de rien, il vous fera observer que John Bull est un vieux bonhomme très-irascible, mais qu’aussi sa fureur se calme au bout d’un instant, et qu’il n’a pas pour deux liards de méchanceté. S’il fait preuve de rudesse de goût et d’insensibilité pour les raffinements étrangers, il rend grâce au ciel de son ignorance — il est un honnête John Bull, et n’a nul goût pour la friperie et les babioles. Son penchant même à se faire attraper par les étrangers, et à payer d’une façon extravagante pour des absurdités, prend son excuse sous le manteau de la munificence — car John est toujours plus généreux que sage.

C’est ainsi que, sous le nom de John Bull, il s’arrangera de manière à transformer chaque faute en mérite, et s’accusera franchement lui-même d’être le plus honnête garçon qui soit au monde.

Quelque peu ressemblant qu’ait pu, dans l’origine, être ce caractère, il s’est donc graduellement adapté à la nation, ou plutôt ils se sont adaptés l’un à l’autre ; et l’étranger qui désire étudier les particularités anglaises peut tirer de très-précieux renseignements des innombrables portraits de John Bull, tel qu’il est exposé aux vitrines des magasins de caricatures. Cependant il est du nombre de ces fréquents humoristes qui donnent continuellement le jour à de nouveaux portraits, et qui présentent autant d’aspects différents qu’ils changent de fois leur point de vue ; et quelque fréquemment qu’il ait été décrit, je ne puis résister à la tentation d’en donner une légère esquisse conforme à l’idée que j’en ai conçue.

John Bull, selon toute apparence, est un simple, un franc et positif garçon, avec beaucoup moins de poésie en lui que de prose riche. Il y a peu d’éléments romanesques dans sa nature, mais une forte dose de robuste sentiment naturel. Il excelle dans l'humour plus que dans l’esprit, est gaillard plutôt que gai, mélancolique plutôt que triste ; une larme va perler soudain à son œil, ou il va pousser un immense éclat de rire, à votre choix ; mais il hait le sentiment et n’a pas la moindre idée de la plaisanterie légère. C’est un bon compagnon, si vous lui permettez de se livrer à son humeur et de parler de lui ; et dans une querelle il mettra sa vie et sa bourse à la disposition d’un ami, quelque solidement qu’il puisse être étrillé.

À dire vrai, peut-être, sous ce rapport, est-il enclin à montrer un peu trop d’empressement. C’est un personnage d’une activité dévorante, qui ne pense pas seulement pour lui-même et sa famille, mais pour tout le pays d’alentour, et qui est très-généreusement disposé à se faire le champion de tout le monde. Il ne cesse d’offrir bénévolement ses services pour arranger les différends de ses voisins, et le prend très-mal s’ils entament quelque affaire d’importance sans lui demander son avis ; bien que rarement il se mêle de rendre quelque office amical de cette nature sans finir par être à couteaux tirés avec toutes les parties, et sans alors se plaindre amèrement de leur ingratitude. Il a malheureusement, pendant sa jeunesse, pris des leçons dans la noble science de l’escrime, et s’étant perfectionné dans l’usage de ses membres, de ses armes naturelles, étant passé maître pour la boxe et le maniement du bâton, il a, par suite, toujours eu depuis une vie agitée. Il ne peut entendre parler d’une querelle entre les plus éloignés de ses voisins qu’il ne se mette incontinent à jouer avec la tête de son bâton et à considérer si son intérêt ou son honneur n’exigent pas qu’il intervienne dans la dispute. Le fait est qu’il a si bien étendu ses relations d’amour-propre et de politique sur toute la contrée qu’aucun événement ne peut se produire sans porter atteinte, par quelque bout, à la trame légère de ses droits et de ses privilèges. Accroupi dans son petit domaine, avec ces filaments qui s’allongent au loin dans toutes les directions, il ressemble à une araignée colère, à la panse rebondie, qui a tissé sa toile dans toute la largeur d’une chambre, de telle sorte qu’une mouche ne peut bourdonner, ni la moindre bise souffler, sans troubler son repos et la faire sortir furieuse de son repaire.

Bien qu’au fond ce soit un vieux drille au cœur d’or et d’un excellent caractère, il n’en aime pas moins beaucoup à se trouver au milieu de la bataille. Mais c’est une de ses singularités qu’il ne trouve d’attrait que dans le début d’une querelle ; il marche toujours au combat avec ardeur, mais il en revient grommelant, même quand il est vainqueur ; et bien que personne ne guerroye avec plus d’obstination pour emporter d’assaut un point contesté, cependant lorsque la bataille est finie, et qu’on en vient à la réconciliation, il est tellement absorbé par les poignées de main, qu’il laissera son antagoniste empocher tout ce qui a fait le sujet de la dispute. Ce n’est donc pas tant alors qu’il combat qu’il doit se tenir sur ses gardes que lorsqu’ils deviennent amis. Il est difficile de lui faire, en employant la force, lâcher prise d’un farthing ; mais qu’on le mette en bonne humeur, et l’on pourra, de son consentement, lui enlever tout l’argent qu’il a dans sa poche. Il ressemble à un vaillant navire qui soutiendra sans en être affecté le plus terrible orage, mais qui jettera ses mâts par-dessus bord dans le calme plat qui lui aura succédé.

Il aime assez à faire le magnifique au dehors ; à tirer une longue bourse, à disperser galamment son argent dans des paris de boxe, des courses de chevaux, des combats de coqs, et à porter la tête haute parmi les « gentlemen de la fantaisie » ; mais aussitôt après un de ces accès d’extravagance, il sera pris de violents transports d’économie, s’arrêtera court devant la plus minime dépense, dira, en homme désespéré, qu’il est ruiné, qu’il va tomber à la charge de la paroisse ; et, dans cette situation d’esprit, ne payera pas la moindre note de fournisseur sans une violente altercation. C’est, dans le fait, le payeur le plus exact et le plus mécontent qui soit au monde, tirant sa monnaie de la poche de son pantalon avec une répugnance infinie ; payant jusqu’au dernier farthing, mais accompagnant chaque guinée d’un grognement.

Tous ses beaux discours sur l’économie ne l’empêchent pas de traiter magnifiquement, et d’être un hôte très-hospitalier. Son économie est d’une espèce bizarre, son principal objet étant d’examiner comment il s’y prendra pour être extravagant ; et pendant un jour il se privera de bifteck et d’une pinte d’Oporto, afin de pouvoir rôtir un bœuf tout entier, mettre en perce une barrique d’ale, et traiter tous ses voisins le lendemain.

Son train de maison est énormément coûteux, non pas tant par suite de quelque grand luxe extérieur que par la grande consommation de bœuf substantiel et de pudding, le nombre considérable de serviteurs qu’il nourrit et habille, et sa singulière disposition à payer follement de petits services. C’est bien le maître le meilleur et le plus indulgent, et pourvu que ceux qui le servent s’accommodent à ses bizarreries, flattent de temps à autre sa vanité, et ne le volent pas trop ouvertement à son nez, ils peuvent le traire dans la perfection. Tout ce qui vit sur lui semble prospérer et engraisser. Ses domestiques sont bien payés, bien nourris, et n’ont pas grand’chose à faire. Ses chevaux sont gras et nonchalants, et se pavanent tranquillement devant sa voiture de cérémonie ; et les chiens du logis dorment d’un sommeil paisible auprès de la porte — c’est tout au plus s’ils aboieraient contre un malfaiteur.

Sa résidence de famille est un vieux manoir crénelé que la vieillesse a fait grisonner, et de l’aspect le plus vénérable, bien que le plus piteux. Il n’a point été construit sur un plan régulier, mais est une accumulation de parties érigées dans des goûts et des siècles divers. Le centre porte des traces évidentes de l’architecture saxonne, et est aussi solide que de lourdes pierres et du vieux chêne anglais peuvent le rendre. Comme tout ce qui reste de ce style, il est plein de passages sombres, de détours sans fin et de chambres ténébreuses ; et bien que ces dernières aient été partiellement éclairées de nos jours, cependant il y a nombre d’endroits où il vous faut aller à tâtons dans l’obscurité. De temps à autre on a fait des additions à la construction originale, et il s’est opéré de grands changements ; des tours avec leurs créneaux ont été élevées pendant les guerres et les troubles ; des ailes bâties en temps de paix ; et de petites constructions et des communs se sont casés d’après le caprice ou en vue de la commodité des différentes générations, jusqu’à ce qu’elle soit devenue l’un des plus spacieux, des plus inextricables logements qu’on puisse imaginer. Une aile tout entière est occupée par la chapelle de famille, vénérable édifice qui doit avoir été excessivement somptueux, et qui vraiment, malgré tout, bien qu’il ait été modifié, simplifié à diverses reprises, conserve encore un grand air de pompe religieuse. Au dedans, les murs en sont historiés des monuments des ancêtres de John ; et elle est chaudement garnie de moelleux coussins et de chaises bien doublées, où tels de sa famille qui ont du goût pour les offices peuvent s’assoupir à leur aise tout en s’acquittant de leurs devoirs de piété.

Il en a coûté beaucoup d’argent à John pour soutenir cette chapelle ; mais il est inébranlable dans sa croyance, et dans son zèle se pique d’honneur, par suite de cette circonstance que maintes chapelles dissidentes se sont élevées dans son voisinage, et que plusieurs de ses voisins, avec lesquels il a eu des démêlés, sont d’enragés papistes.

Pour faire le service de la chapelle il entretient, à frais énormes, un pieux et révérend chapelain de famille. C’est un personnage très-instruit, ami du décorum, et un chrétien vraiment bien élevé, qui toujours appuie le vieux gentleman dans ses opinions, cligne discrètement de l’œil à ses petites peccadilles, réprimande les enfants lorsqu’ils sont mutins, et est d’une utilité grande pour exhorter les tenanciers à lire leur Bible, à dire leurs prières, et surtout à solder ponctuellement leurs fermages, et sans grommeler.

Les appartements de la famille sont d’un goût très-suranné, quelque peu lourds, et souvent incommodes, mais offrant l’imposante magnificence de l’ancien temps, garnis de tapisseries riches bien que fanées, d’un mobilier pesant et d’un attirail de vieille vaisselle massive superbe. Vastes cheminées, spacieuses cuisines, caves immenses, somptueuses salles de banquet, tout parle de la bruyante hospitalité des anciens jours, dont les réjouissances de la maison seigneuriale moderne ne sont qu’une ombre. Mais il y a des enfilades tout entières de chambres en apparence désertes et rongées par le temps, des tours et des tourelles chancelantes et qui menacent ruine ; de telle sorte que par les grands vents les personnes de la maison courent risque de les voir tomber sur leur tête.

On a maintes fois conseillé à John de faire examiner à fond ce vieux bâtiment, jeter bas quelques parties inutiles, et consolider le reste avec les matériaux ; mais le vieux gentleman se fâche tout rouge quand on aborde ce sujet. Il soutient que la maison est une excellente maison, — qu’elle est solide et à l’épreuve du mauvais temps, et que ce ne sont pas les orages qui l’ébranleront — qu’elle est restée debout pendant plusieurs centaines d’années, et que par conséquent il n’est pas probable qu’elle s’écroulera maintenant ; — que quant à ce qui est d’être incommode, sa famille est accoutumée à ces incommodités, et ne serait pas à son aise sans cela ; — que quant à l’énormité de sa masse et aux irrégularités de sa construction, cela résulte de ce qu’elle a mis des siècles à s’élever, et de ce qu’elle a été améliorée par la sagesse de chaque génération ; — qu’une vieille famille comme la sienne a besoin d’une vaste maison pour se loger. Des familles d’hier, des parvenus peuvent demeurer dans des villas modernes, dans des cases bien commodes ; mais une vieille famille anglaise doit habiter un vieux manoir anglais. Si vous lui signalez quelque partie du bâtiment comme superflue, il soutient qu’elle est essentielle pour la solidité ou l’ornement du reste et l’harmonie de l’ensemble, et prétend que les parties en sont de telle sorte enchâssées les unes dans les autres, que si l’on en jette une à bas on court risque d’avoir le tout sur les oreilles.

Le mot de l’énigme, c’est que John a une grande disposition à protéger et à patroniser. Il croit indispensable à la dignité d’une ancienne et honorable famille de donner de gros gages et de se laisser dévorer par ses domestiques ; c’est ainsi que, tant par vanité que par bonté d’âme, il se fait une loi de toujours abriter et entretenir ses vieux serviteurs.

La conséquence en est que, comme bien d’autres vénérables résidences de famille, son manoir est embarrassé par de vieux valets qu’il ne peut renvoyer et un vieux style qu’il ne peut répudier. Son logis ressemble à un grand hôpital d’invalides, et n’est pas avec toute son étendue le moins du monde trop vaste pour ses habitants. Pas un recoin, pas une encoignure qui ne soit utile à loger quelque inutile personnage. On voit des groupes de vieux mangeurs de bœuf, pensionnaires goutteux, héros retraités de la beurrerie et des offices, s’appuyer nonchalamment contre ses murs, se traîner le long de ses pelouses, sommeiller sous ses arbres, ou se chauffer au soleil sur les bancs devant ses portes. Les communs regorgent de ces surnuméraires et de leurs familles ; car ils sont merveilleusement prolifiques, et, quand ils viennent à mourir, ne manquent pas de laisser à John un legs de bouches affamées à remplir. On ne peut diriger une pioche contre la tour la plus ruinée, la plus vermoulue, que ne surgisse tout à coup dé quelque crevasse ou de quelque meurtrière la tête grise de quelque parasite suranné qui a vécu toute sa vie aux dépens de John, et qui pousse un long cri de détresse : on renverse le toit qui abritait la tête d’un vieux serviteur de la famille. Ceci est un appel auquel l’honnête cœur de John n’a jamais pu résister ; de sorte qu’un homme qui a fidèlement mangé son bœuf et son pudding toute sa vie est sûr d’avoir pour récompense la pipe et le grand pot de bière dans ses vieux jours.

De même, une grande partie de son parc est transformée en enclos ; c’est là que ses coursiers hors de service sont rendus à la liberté pour y paître tranquillement pendant le reste de leur existence, — noble exemple de souvenir reconnaissant que pourraient, sans déshonneur aucun, imiter ses voisins. C’est une de ses grandes jouissances que de les montrer du doigt à ceux qui le visitent, de s’appesantir sur leurs bonnes qualités, de porter aux nues leurs services passés, et de se vanter d’une façon quelque peu emphatique des périlleuses aventures et des hardis exploits au travers desquels ils l’ont porté.

Parfois il lui arrive de pousser la vénération pour les usages de famille et les charges de famille à un point excentrique. Son manoir est infesté par des bandes de bohémiens ; mais il ne souffrira pas qu’on les expulse, parce qu’ils ont depuis un temps immémorial infesté cette demeure, commis un braconnage organisé sur toutes les générations de la famille. À peine laissera-t—il élaguer une branche sèche sur les grands arbres qui entourent la maison, de peur que cela ne dérange les grolles qui y ont couvé pendant des siècles. Des hiboux ont pris possession du colombier, mais ce sont des hiboux héréditaires, il ne faut pas les troubler. Les hirondelles ont presque bouché toutes les cheminées avec leurs nids ; les martinets bâtissent dans toutes les frises et les corniches ; les corneilles voltigent autour des tourelles, et perchent sur toutes les girouettes ; et l’on voit dans tous les coins de la maison de vieux rats à tête grise qui sortent audacieusement de leurs trous, et y rentrent, en plein jour. Bref, John a un tel respect pour tout ce qui est resté longtemps dans la famille, qu’il ne veut même pas entendre parler de réformer des abus, ces abus étant de bons vieux abus de famille.

Toutes ces bizarreries et ces habitudes ont déplorablement concouru à mettre à sec la bourse du vieux gentilhomme ; et comme il se pique de ponctualité en matière d’argent, et désire conserver son crédit dans le voisinage, il s’est trouvé fort embarrassé pour remplir ses engagements. Cet embarras s’est encore accru par suite des altercations, des scènes qui se produisent continuellement dans sa famille. Ses enfants ont embrassé différentes carrières ; ils ont des manières de voir différentes ; et comme on leur a toujours permis d’exprimer franchement leur opinion, ils ne faillent pas à exercer très-bruyamment ce privilège dans le présent état de ses affaires. Les uns se font les champions de l’honneur de la famille, et sont d’avis que l’antique habitation doit être entretenue dans toute sa splendeur, quoi qu’il en puisse coûter ; les autres, plus prudents et plus judicieux, supplient le vieux gentleman de retrancher un peu de ses dépenses et de mettre tout son système d’organisation domestique sur un pied plus modeste. Il a, c’est vrai, parfois semblé d’humeur à prêter l’oreille à leurs avis, mais leur conseil salutaire a complètement été mis en déroute par l’impétueuse conduite de l’un de ses enfants. Celui-ci est un garçon bruyant, un écervelé, de mœurs assez basses, qui néglige ses affaires pour fréquenter les tavernes, — est l’orateur des clubs de village, et l’oracle suprême parmi les plus pauvres fermiers de son père. Il n’entend pas plutôt quelqu’un de ses frères parler de réforme ou de diminution de dépense qu’il prend aussitôt la balle au bond, leur enlève les paroles de la bouche, et demande à grands cris un bouleversement général. Sa langue une fois partie, rien ne peut l’arrêter. Il ne cesse d’arpenter la chambre, tempête, querelle le vieillard sur ses habitudes dissipatrices, tourne en ridicule ses goûts et ses idées, insiste pour qu’il mette les vieux serviteurs à la porte, donne aux chiens de chasse les chevaux hors de service, envoie promener le gras chapelain et prenne à sa place un prédicateur ambulant ; — que dis-je ? il voudrait que l’antique demeure fut entièrement rasée au niveau du sol, et qu’une autre, tout simplement de brique et de mortier, s’élevât au même endroit. Il se déchaîne contre toutes les réjouissances sympathiques et les fêtes de famille, et s’esquive en grommelant pour aller au café toutes les fois qu’un équipage s’arrête devant la porte. Bien que constamment à se plaindre du vide de sa bourse, il ne se fait pas scrupule de dépenser tout son argent de poche dans ces réunions de taverne, et même se fait ouvrir des comptes pour le liquide au-dessus duquel il moralise sur l’extravagance de son père.

On s’imaginera aisément combien une telle opposition s’accorde peu avec le caractère irascible du vieux cavalier. Il est devenu si irritable, par suite de contradictions incessantes, que le seul mot d’économie ou de réforme est le signal d’une dispute entre lui et l’oracle de taverne. Comme ce dernier est trop grand garçon, trop intraitable pour la discipline paternelle, ayant, avec l’âge, perdu toute crainte du bâton, ils se font dans des scènes fréquentes une guerre de mots, lesquels vont parfois si loin, que John est obligé d’appeler à l’aide son fils Tom, officier qui a servi sur le continent, mais qui vit maintenant à la maison, en demi-solde. Celui-ci ne manque jamais de se ranger du côté du vieux gentilhomme, qu’il ait tort ou raison ; n’aime rien tant qu’une vie bruyante et joyeuse, et est tout prêt, sur un clin d’œil ou un signe de tête, à dégainer et à brandir son sabre au-dessus de la tête de l’orateur, s’il s’avise de s’insurger contre l’autorité paternelle.

Ces dissensions domestiques se sont, suivant l’usage, répandues au dehors, et sont un merveilleux aliment de scandale dans le voisinage de John. Les gens commencent à prendre un air grave, et secouent la tête si l’on vient à parler de ses affaires. Tous ils « espèrent que sa position n’est pas aussi critique qu’on la représente ; mais pour que les propres enfants d’un homme en arrivent à se déchaîner contre son extravagance, il faut que les choses aillent bien mal. Ils entendent dire qu’il a des hypothèques par-dessus les oreilles et est continuellement en pourparler avec des usuriers. C’est assurément un vieux gentleman très-libéral, mais ils craignent qu’il n’ait vécu trop vite ; à vrai dire, ils n’ont jamais su qu’il fût résulté rien de bon de cette passion pour la chasse, les courses de chevaux, les fêtes bruyantes et les luttes de boxeurs. Bref, le domaine de M. Bull est un très-beau domaine, et est resté longtemps dans la famille ; mais, malgré tout cela, ils ont vu maints domaines plus beaux encore aboutir au marteau du commissaire-priseur.

Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est l’effet que ces embarras pécuniaires et ces discordes intestines ont eu sur le pauvre homme lui-même. Au lieu de cet abdomen si gaillard et si rond, de ce visage propret et vermeil, qu’il avait coutume d’exposer aux regards, il est depuis peu devenu aussi ridé, aussi racorni qu’une pomme mordue par la gelée. Son gilet écarlate à galons d’or, qui se gonflait si crânement dans ces jours prospères où il filait sous le vent, maintenant retombe tristement autour de lui comme la grande voile par une bonace. Sa culotte de cuir est pleine de rides et de plis, et l’on voit qu’elle a beaucoup à faire pour soutenir les bottes qui bâillent de chaque côté de ses jambes autrefois respectables.

Au lieu de marcher fièrement, comme par le passé, son chapeau à trois cornes sur l’oreille, de brandir son bâton et de le faire descendre à chaque instant avec un bruit sec sur le sol, de regarder chacun bravement au visage et de fredonner un lambeau d’air à reprises ou une chanson à boire, il suit maintenant son chemin en sifflant à part lui d’un air pensif, la tête penchée vers la terre, son bâton relevé sous son bras, et les mains enfoncées jusqu’au fond des poches de son haut de chausses, qui sont manifestement vides.

Telle est à présent la condition de l’honnête John Bull ; et pourtant, malgré tout cela, le cœur du vieux drille est aussi ferme, aussi hardi que jamais. Vous échappe-t-il la moindre expression de sympathie ou d’intérêt, il prend feu tout d’abord, jure qu’il est le plus riche et le plus solide gaillard de la contrée, parle de consacrer de grosses sommes à l’embellissement de sa maison ou à l’achat d’un autre domaine, et d’un air rodomont, serrant fortement son bâton, appelle de tous ses vœux un nouvel assaut au brin d’estoc.

Bien qu’il puisse y avoir dans tout ceci quelque chose d’assez bizarre, j’avoue cependant que je ne puis envisager la situation de John sans un vif sentiment d’intérêt. Avec toutes ses humeurs fantasques et ses préjugés enracinés, c’est un vieux bonhomme au cœur d’or. Peut-être n’est-il pas aussi merveilleusement beau garçon qu’il le croit lui-même ; mais il est au moins deux fois aussi bon que ses voisins le représentent. Ses vertus sont toutes à lui, toutes simples, familières et naïves. Ses défauts mêmes empruntent quelque chose à la richesse de ses bonnes qualités. Son extravagance sent sa générosité, son humeur querelleuse son courage, sa crédulité sa franche bonne foi, sa vanité son légitime orgueil, et sa rudesse sa sincérité. Elles sont toutes le trop plein d’une belle et généreuse nature. Rude au dehors, mais sain et vigoureux au dedans, il ressemble à son vieux chêne, dont l’écorce a les excroissances en proportion de la grosseur du tronc, et dont les branches font entendre, par le moindre orage, un gémissement et un murmure effrayants, à raison même de leur ampleur et du luxe de leur feuillage. Il y a quelque chose aussi, dans l’aspect de sa vieille résidence de famille, qui est extrêmement poétique et pittoresque ; et aussi longtemps qu’on pourra la rendre confortablement habitable, je tremblerais presque d’y voir toucher, dans le conflit actuel des goûts et des opinions. Quelques-uns de ses conseillers sont assurément de bons architectes, qui pourraient être utiles ; mais beaucoup, je le crains, sont de purs niveleurs, qui, lorsqu’ils auraient une fois obtenu de battre de leurs pioches ce vénérable édifice, ne s’arrêteraient point avant qu’ils l’eussent jeté bas et se fussent peut-être ensevelis eux-mêmes sous les décombres. Tout ce que je souhaite, c’est que les embarras présents de John puissent lui apprendre à être plus circonspect à l’avenir. Puisse-t-il cesser de se troubler l’esprit des affaires des autres, abandonner ses infructueux efforts pour faire du bien à ses voisins et donner la paix et le bonheur au monde, à grand renfort de bâton ; rester tranquillement chez lui, arriver petit à petit à réparer sa maison ; cultiver son riche domaine selon sa fantaisie ; être économe de son revenu — s’il le juge à propos ; faire rentrer dans le devoir ses enfants indisciplinés — s’il le peut ; renouveler les scènes joyeuses de l’antique prospérité ; et jouir longtemps, sur son sol héréditaire, d’une verte, honorable et rieuse vieillesse.