Le Livre de Feridoun et de Minoutchehr/Préface

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PRÉFACE


La véritable poésie épique, toute historique et nationale, représente l’histoire d’un peuple telle que ce peuple lui-même l’a faite dans la tradition orale.

Les Persans sont plus riches en traditions épiques que la plupart des nations : la grandeur de leurs conquêtes, le sort varié de leur empire, la continuité de leurs guerres et la magnificence des monuments élevés par leurs anciens rois devaient laisser des traces nombreuses dans le souvenir d’un peuple dont l’imagination a toujours été avide de merveilleux.

Formée librement sous les anciennes dynasties, la tradition orale des Persans fut conservée par les Dihkans dans le temps de la décadence de l’empire sasanide. Les Dihkans, dont le nom signifie à la fois cultivateur et historien, formaient une classe de l’ancienne noblesse persane : c’étaient des chefs, des propriétaires de terres et de villages ; ils composaient une aristocratie territoriale qui sut garder, même sous le gouvernement des Arabes, son influence locale. Il était naturel que de telles familles conservassent avec un soin particulier les traditions et les souvenirs historiques de leurs localités et de leurs aïeux ; car une grande partie d’entre elles se rattachait aux anciennes maisons royales et princières de l’empire persan, dont les hauts faits fournissaient la matière de ces relations.

Le premier essai pour réunir ces traditions précieuses paraît avoir été fait au VIe siècle, sous les derniers Sasanides, par ordre de Nouschirwan, qui fit recueillir dans toutes les provinces de son empile les récits populaires concernant les anciens rois, et en fit déposer la collection dans sa bibliothèque. Ce travail fut repris sous le dernier roi de cette dynastie, Iezdedjird, qui chargea le Dihkan Danischwer, un des hommes de la cour de Madaïn les plus distingués par la naissance et le savoir, de mettre en ordre les matériaux recueillis par Nouschirwan, et de remplir les lacunes qu’ils offraient. Voici comment Firdousi rend compte de ce travail :

« Il y avait un livre des temps anciens dans lequel étaient écrites beaucoup d’histoires. Tous les Mobeds en possédaient chacun une partie, et chaque homme intelligent en portait un fragment avec lui. Or, il y avait un Pehlewan (chef militaire) d’une famille de Dihkans, brave et puissant, plein d’intelligence et très illustre, qui aimait à étudier les temps anciens et à recueillir les récits des temps passés. Il fit venir de chaque province un vieux Mobed, de ceux qui avaient rassemblé des parties de ce livre, et leur demanda l’origine des rois et des guerriers illustres, et la manière dont ceux-ci, au commencement, ordonnèrent le monde qu’ils nous ont laissé dans un état si misérable. Les grands récitèrent devant lui, l’un après l’autre, les traditions des rois et les vicissitudes du monde. Il écouta leurs discours et en composa un livre digne de renom ; c’est là le souvenir qu’il laissa parmi les hommes, et les grands et les petits célébrèrent ses louanges. »

L’ouvrage de Danischwer contenait l’histoire de la Perse depuis Kaïoumors jusqu’à Khosrou Parviz, et portait le titre de Khodaï-nameh ou Livre des Rois.

Survint, au VIIe siècle, la conquête de la Perse par les Arabes ; le recueil de Danischwer étant tombé entre les mains des vainqueurs parmi les trésors de Iezdedjird, il fut envoyé au khalife Omar qui voulut en prendre connaissance et en fit traduire quelques parties. Satisfait par cet aperçu, il ordonna que l’on en fît une traduction complète en arabe ; mais quand on en vint aux passages relatifs au culte du feu et à l’histoire de Zal et du Simurgh, le khalife, se rétractant, déclara que c’était un mélange de bon et de mauvais qu’il ne pouvait approuver. Le manuscrit fut, en conséquence, rejeté dans la masse du butin qui devait être distribué à l’armée arabe.

On retrouve le recueil de Danischwer en Perse dans la première moitié du IIe siècle de l’hégire, entre les mains d’Abdallah Ibn-al-Mokaffa, secrétaire du gouverneur de l'Irak, qui semble avoir passé sa vie à traduire en arabe un grand nombre d’ouvrages écrits en pehlewi — ancien dialecte officiel de la Perse, né du mélange des langues sémitique et persane — parmi lesquels le Khodaï-nameh. Cette traduction est malheureusement perdue.

Au IIIe siècle de l’hégire, Iacoub, fils de Leïs, le fondateur de la famille des Saffarides, quoique tout à fait étranger aux lettres, sentant l’avantage qu’il pouvait tirer des traditions nationales, se procura le recueil de Danischwer et ordonna à son vizir de traduire en persan ce que Danischwer avait écrit en pehlewi et d’y ajouter ce qui s’était conservé sur les temps écoulés entre Khosrou Parviz et Iezdedjird. L’ouvrage fut achevé l'an 260 de l’hégire.

La famille de Iacoub fils de Leïs, ne garda pas longtemps le pouvoir; vers la fin du IIIe siècle de l’hégire (an 291), ses possessions tombèrent entre les mains des Samanides, princes descendants de la famille des Sasanides. Cette nouvelle dynastie s’occupa avec ardeur des traditions persanes. Belami, vizir d’Abou-Salih Mansour le Samanide (350-365 de l’hégire), chargea le poëte Dakiki de mettre en vers la traduction de l’ouvrage de Danischwer.

La mort de Dakiki laissa l’entreprise inachevée et les Samanides n’eurent pas le temps de la reprendre, leur empire tomba quelques années plus tard et passa aux mains des Ghaznévides.

Le second roi de cette dynastie, Mahmoud, fils de Sebekteghin (387-421 de l’hégire, 997-1030 de J.-C), prince puissant et guerrier, avait, en son palais, une véritable académie : il s’y tenait tous les soirs une assemblée littéraire où les beaux esprits récitaient leurs vers et en discutaient le mérite en présence du roi. Mahmoud, comme ses prédécesseurs, s’intéressait avant tout aux poésies nationales. Son grand désir était d’en former une collection plus complète que celles des Sasanides et des Samanides. Il en recherchait partout les matériaux, également avide de livres et de traditions orales, de sorte que l’on ne pouvait mieux lui faire sa cour qu’en lui procurant les uns ou les autres. Ainsi, il reçut un volume contenant une partie du Seïr-al-Molouk d’Ibn-al-Mokaffa et s’empressa d’ouvrir une espèce de concours pour le faire mettre en vers. Peu à peu il parvint à réunir tous les documents qui existaient relatifs aux anciens rois de Perse.

Toutefois, il s’agissait de trouver un homme capable de les rédiger, assez lettré pour le goût raffiné d’un temps où la littérature était une mode et un art, et assez imbu de respect envers les traditions pour leur conserver leur caractère. Mahmoud chercha vainement cet homme pendant quelque temps. Une fois, il donna à chacun de ses poètes favoris, Ansari, Farroukhi, Zeïni, Asdjedi, Mandjeng Djeng-Zen, Kharremi et Termedi une histoire à mettre en vers, déclarant qu’il chargerait le vainqueur de la composition du grand poëme qu’il avait en vue. Entre temps, il pressait Amari d’entreprendre le travail. Ce poëte avait été d’abord attaché à l’émir Naser, frère du roi, puis au roi lui-même, qui avait pour lui la plus vive amitié et aimait surtout à l’avoir auprès de son lit après qu’il s’était couché, pour l’entendre conter. Ansari s’excusa sur le manque de temps, mais il proposa au roi un homme de ses amis qui avait toutes les qualités nécessaires, étant versé dans la tradition orale. Cet homme était Abou’lkasim Firdousi. Celui-ci conçut et exécuta le plan de réunir dans une épopée immense les traditions épiques de la Perse, depuis la plus haute antiquité jusqu’au temps de la destruction de l’empire par les musulmans.

Firdousi a reproduit exactement, telles qu’elles existaient sous les Sasanides, une partie des traditions nationales des Persans. L’immense succès qu’il obtint devait naturellement donner une importance littéraire inaccoutumée à toutes les traditions soit écrites, soit orales que les générations successives s’étaient transmises : Firdousi eut bientôt une foule d’imitateurs, comme tous les hommes qui touchent vivement et directement un sentiment national. Le Livre des Rois fut donc suivi d’un grand nombre de poëmes composés dans le même esprit et qui le complétèrent dans toutes ses parties. Puis vint, au VIe siècle de l’hégire, le roman historique qui conserva le cadre fourni par les poëtes épiques, en le remplissant, selon le goût du temps, de sentiments raffinés.

Mais la tradition allait s’affaiblissant sous le poids des ornements dont on la surchargeait. D’un autre côté, le peuple à qui les romans étaient inintelligibles, se créa le conte en prose dans lequel il accumula, autour des noms célébrés par l’épopée, toutes les fables qu’il avait l’habitude de raconter et qui étaient complètement étrangères à la tradition historique. Ainsi périt la tradition vivante et orale : mais la grande œuvre de Firdousi est restée et n’a jamais cessé d’être l’objet de l’admiration des savants et de la prédilection des peuples.