Le Livre des masques/Francis Poictevin

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Mercure de France (p. 166-172).


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FRANCIS POICTEVIN


Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie, c’est-à-dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive, qu’un fait n’est pas en soi plus intéressant qu’un autre fait et que seule importe « la manière de dire ».

Je me souviens de quelque chose dans ce goût rapporté par M. Sarcey, à propos du lamentable Murger : « About lui donna un sujet de roman ; il n’en fit rien : c’était décidément un paresseux. » Il est très difficile de persuader à de certains vieillards — vieux ou jeunes — qu’il n’y a pas de sujets  ; il n’y a, en littérature, qu’un sujet, celui qui écrit, et toute la littérature, c’est-à-dire toute la philosophie, peut surgir aussi bien à l’appel d’un chien écrasé qu’aux exclamations de Faust interpellant la Nature : « Où te saisir, ô Nature infinie ? Et vous, mamelles ? »

L’auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre, agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des chapitres coupés au hasard du tranche-lignes, insinuer en de faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire exprimer, par d’appréciables agenouillements sur les dalles d’une église connue, la vertu d’une croyance méconnue : en somme rédiger « le Roman du Mysticisme » et vulgariser pour les « journaux littéraires » la pratique de l’oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une popularité, qui certes lui manque, car si peu d’écrivains sont aussi estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l’artifice du style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu’il note les nuances d’une fleur, l’attitude d’une fillette, la grâce d’une madone ou la froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à coup sûr par cette préciosité même que d’aucuns, gauchement, lui reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle ; à l’écart des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l’auteur de Tout Bas œuvre, dirait-on, dans une cellule, une cellule idéale qu’il emporte en voyage, et là, debout, souvent à genoux, il épanche ses poèmes, ses prières, selon des phrases d’une musicalité unique d’orgue byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu d’âmes s’y trouvent d’accord. Musique de plain-chant grégorien, tel qu’on l’écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d’amour les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages de Presque, de chatoyante spiritualité, qu’en toute la littérature pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de protectrices et fructifères déductions, à l’auteur du Recordare sancta crucis, cette oraison : « Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la plus absorbée figure de l’éternelle substance, elle embaume de toutes les vertus ; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures. Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m’efforce, selon la parole de Jésus à la Samaritaine, à l’adoration en esprit et en vérité. » M. Poictevin est entré dans le « jardin de toutes les floraisons » que chanta saint Bonaventure,


(Crux deliciarum hortus
In quo florent omnia…)


et à genoux il a baisé le cœur des roses dont la roseur est faite de sang, — le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va, vers une paix « ecclésiale », à des messes de solitude, et l’une des grâces recueillies c’est l’imprégnement de son âme par la « lumière intérieure, claritas caritas ».

C’est un essentiel. Des phrases, oui ; mais les phrases ne sont encore que la parure et la pudeur de son art ; il a senti, songé ou pensé avant de dire ; surtout il a aimé : et telle de ses métaphores jaillit comme une éjaculation, comme un des « cris » de sainte Thérèse.

Visiblement, il s’efforce d’aller au fond, de pénétrer jusqu’au centre vital même d’une ombelle d’hortensia. Il cherche partout l’âme, — et la trouve. Nul n’est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M. Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une illusion, une fleur d’azalée ; ceci : « Une main de phtisique en l’angustie de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n’appréhende plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment revenue ? »

Oui, que c’est subtil ! — et pourquoi ne pas écrire « comme tout le monde » ?

Hélas ! cela lui est défendu, — parce qu’il est un mystique, parce qu’il sent entre l’homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce que, voilé de la douloureuse perfection d’une forme où la grâce se perle en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il n’a pas transcrites, n’osant pas, doutant d’avoir trouvé l’expression vraie, la seule, la très rare, l’inédite !

Tout en effet, dans une œuvre d’art devrait être inédit, — et même les mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations neuves, — et on regrette parfois d’avoir un alphabet connu de trop de demi-lettrés.

Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d’écriture, M. Francis Poictevin s’est peu à peu affiné jusqu’à l’immatérialisation. Et c’est là son génie, l’expression de l’immatériel et de l’inexprimable : il inventa le mysticisme du style.