Le Livre des masques/Gustave Kahn

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Mercure de France (p. 242-247).


Gustave Kahn by Vallotton.jpg


GUSTAVE KAHN


Domaine de Fée, un Cantique des cantiques récité par une voix seule, très douce et très amoureuse, dans un décor verlainen, — ô éternel Verlaine !


Ô bel avril épanoui,
Qu’importe ta chanson franche,
Tes lilas blancs, tes aubépines et l’or fleuri
De ton soleil par les branches,
Si loin de moi la bien-aimée
Dans les brumes du nord est restée.


Voilà le ton. C’est très simple, très délicat, très pur et parfois biblique :


J’étais allé jusqu’au fond du jardin,
Quand dans la nuit une invisible main
Me terrassa plus forte que moi —
Une voix me dit : C’est pour ta joie.

Dilectus meus descendit in hortum… mais ici le poète, aussi chaste, est moins sensuel : l’oriental a revêtu comme un surplis une âme d’Occident, et s’il cultive encore des lys dans son jardin clos, des grands lys blancs, il s’est instruit au plaisir de s’en aller, par de secrets sentiers connus des fées « qui rient sans bruit dans la forêt », cueillir les liserons, les genêts,


Et les fleurettes aventurières le long des haies.


Ce poème de xxiv feuillets est sans doute le plus délicieux livret de vers d’amour qui nous fut donné depuis les Fêtes Galantes et avec les Chansons d’amant les seuls vers peut-être de ces dernières années où le sentiment ose s’avouer en toute candeur, avec la grâce parfaite et touchante de la divine sincérité. S’il reste encore, en quelques-unes des pages, un peu de rhétorique, c’est que M. Kahn, même aux pieds de la Sulamite, n’a pas renoncé à nous surprendre par une adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s’il traite parfois la langue française en tyran, c’est qu’elle a toujours eu pour lui des complaisances d’esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant à tels mots des significations trop d’à côté, pliant les phrases à une syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui sont pas exclusivement personnelles ; il n’emprunte à nul sa science du rythme et sa maîtrise à manier le vers rénové.

M. Kahn fut-il le premier ? À qui doit-on le vers libre ? À Rimbaud, dont les Illuminations parurent dans la Vogue en 1886, à Laforgue qui à la même époque, dans la même précieuse petite revue — que dirigeait M. Kahn — publiait Légende et Solo de lune, et, enfin, à M. Kahn lui-même ; dès lors il écrivait :


Voici l’allégresse des âmes d’automne,
La ville s’évapore en illusions proches,
Voici se voiler de violet et d’orange les porches
De la nuit sans lune
Princesse, qu’as-tu fait de ta tiare orfévrée ?


— , et surtout à Walt Whitman, dont on commençait alors à goûter la licence majestueuse.

Cette minuscule Vogue, qui, aujourd’hui, se vend au prix des parchemins à miniatures, qu’elle fut lue sous les galeries de l’Odéon, et avec quelle joie ! par de timides jeunes gens enivrés, de l’odeur de nouveau qui sortait des pâles petites pages !

Le dernier recueil de M. Kahn, la Pluie et le Beau temps, n’a pas modifié l’opinion que l’on a de son talent et de son originalité : il y demeure égal à lui-même avec ses deux tendances, ici moins bien d’accord, au sentiment et au pittoresque, très visibles si l’on compare avec Image, si dolent cantique,


Ô Jésus couronné de ronces,
Qui saigne en tous cœurs meurtris,


le Dialogue de Zélande,


Bonjour mynher, bonjour myffrau,


joli et doux comme telle vieille estampe d’almanach. Voici, dans le ton moyen, un lied qui est vraiment sans défaut :


L’heure du nuage blanc s’est fondue sur la plaine
En reflets de sang, en flocons de laine,
Ô bruyères roses, ô ciel couleur de sang.

L’heure du nuage d’or a pâli sur la plaine,
Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine,
Ô bruyères mauves — ô ciel couleur de sang.

L’heure du nuage d’or a crevé sur la plaine,
Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine,
Ô bruyères rouges — ô ciel couleur de sang.


L’heure du nuage d’or a passé sur la plaine
Éphémèrement : sa splendeur est lointaine.
Ô bruyère d’or — ô ciel couleur de sang.


Des mots, des mots ! Sans doute, mais bien choisis et mêlés avec art. M. Kahn est avant tout un artiste : il est quelquefois davantage.