Le Livre des snobs/1

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche



CHAPITRE PREMIER.


Où l’on s’amuse et rit à l’endroit des Snobs.


On peut être Snob ou relativement ou positivement. Par Snobs positifs, j’entends ceux qui restent Snobs n’importe où ils se trouvent, qui ne cessent jamais de l’être du matin au soir, du berceau à la tombe, que la nature a faits Snobs par essence, tandis que d’autres ne font preuve de Snobisme que dans des cas particuliers ou en de certaines occurrences.

Comme exemple, je citerai un homme qui jadis commit devant moi une action aussi abominable que celle dont je viens de faire mon mea culpa au précédent chapitre, et par laquelle je me proposais de dégoûter de ma société le colonel Snobley ; je veux parler de l’usage que je fis de ma fourchette en guise de cure-dent. Cet homme donc étant à table avec moi au café de l’Europe, restaurant situé, comme chacun sait, en face du grand Opéra, et le seul où un gentleman qui se respecte puisse dîner à Naples, cet homme, dis-je, mangeait ses pois avec son couteau. Je m’étais tout d’abord épris de lui, après une rencontre dans le cratère du mont Vésuve ; nous avions été dévalisés de compagnie et mis à rançon par des brigands de la Calabre, ce qui n’a d’ailleurs aucun rapport avec le fait en question : j’avais pu, en ces circonstances, apprécier sa vive intelligence, la bonté de son cœur et la variété de ses connaissances, mais je ne l’avais point encore vu avec une assiette de pois devant lui ; et la manière dont il se comporta en leur présence me causa le plus violent chagrin.

Après un pareil acte de sa part, et cela dans un lieu public, il ne me restait qu’un parti à prendre, c’était de rompre nos rapports. Je chargeai un ami commun, l’honorable Polyathous, d’avertir ce gentleman, avec tous les ménagements possibles, que tout était fini entre nous, et que des faits regrettables, mais qui ne portaient en aucune manière atteinte à l’honneur de M. Marrowfat et à la considération que j’avais pour lui, m’obligeaient à renoncer à l’intimité qui s’était établie entre nous. En conséquence, nous étant rencontrés ce soir-là même au bal de la duchesse de Montefiasco, nous prîmes mutuellement congé l’un de l’autre.

Il ne fut bruit à Naples que de cette séparation de Damon et de Pythias ; Marrowfat m’avait plus d’une fois sauvé la vie : mais, en bonne conscience, qu’eût fait à ma place tout gentleman anglais ?

Cet excellent ami, en cette circonstance, avait agi en Snob relatif. Les personnes du plus haut rang chez tous les autres peuples pourront se servir de leur couteau de la façon dont je viens de parler, sans pour cela encourir le reproche de Snobisme. Montefiasco ne manquait jamais de gratter son assiette avec son couteau, et tous les autres princes de la même société d’en faire autant. J’ai vu à la table hospitalière de S.A.I. la grande-duchesse Stéphanie de Bade, qui est priée, si jamais ces humbles lignes viennent à frapper sa rétine impériale, de conserver un gracieux souvenir au plus dévoué de ses serviteurs ; j’ai vu, dis-je, la princesse héréditaire de Potztausend-Donnerverter, cette femme d’une beauté si pure, se servir de son couteau en guise de fourchette et de cuiller ; je l’ai vue prête à l’avaler, j’en atteste Jupin, ni plus ni moins que ce jongleur indien qui dévore des sabres. M’a-t-on vu sourciller ? Ma considération pour la princesse en a-t-elle diminué ? Non ! aimable Amalia. Jamais passion n’a été plus respectueuse et plus sincère que celle que cette dame a jetée dans mon cœur. Qu’elle était belle ! Puisse longtemps, bien longtemps encore, son couteau porter sa nourriture à ses lèvres, les plus roses et les plus souriantes que j’aie vues sur terre !

La cause de ma querelle avec Marrowfat resta ensevelie au fond de mon âme pendant quatre années entières. Nous nous rencontrions dans les palais aristocratiques de nos amis et de nos parents. Nous étions côte à côte dans les joies de la danse et du festin, mais toujours étrangers l’un à l’autre ; il semblait que tout fût fini entre nous : enfin arriva le 4 juin de l’an dernier.

C’était chez sir George Golloper : il était placé à la droite, votre humble serviteur à la gauche de la ravissante lady Golloper. Des pois figuraient sur la table : c’était, je m’en souviens, autour de jeunes canetons. Un frisson parcourut tous mes membres quand je vis servir Marrowfat ; je détournai la tête, le cœur tout malade, craignant de voir le terrible couteau disparaître sous ses affreuses maxillaires.

Ô surprise, ô bonheur ! mon homme se servit de sa fourchette de la façon la plus catholique. Il laissa reposer sur la nappe l’acier tranchant qui nous avait jadis brouillés. Les vieux souvenirs se pressèrent alors en foule dans mon esprit ; je me rappelai ses anciens services, notre aventure avec les brigands, sa conduite de galant homme dans l’affaire de la comtesse Dei Spinachi, le prêt qu’il m’avait fait de 1700 livres. Je fus sur le point d’éclater en larmes de joie, et d’une voix tremblante d’émotion :

« George, mon garçon ! m’écriai-je, George Marrowfat, mon cher ami, un verre de vin ! »

La rougeur le gagna, e , remué jusqu’au fond des entrailles, George me répondit d’une voix presque aussi tremblante que la mienne :

« Eh bien, Franck, que voulez-vous ? du johanisberg ou du madère ? »

Je l’eusse pressé sur mon cœur si nous n’avions été en si nombreuse compagnie. Lady Golloper ne se doutait guère du motif de l’émotion qui envoya le canard que j’étais en train de découper se promener sur sa robe de satin rose. Cette excellente femme me pardonna ma maladresse, et le maître d’hôtel emporta l’oiseau.

Depuis lors nous fûmes avec George les meilleurs amis du monde. Il s’était à jamais, corrigé de cette détestable habitude qu’il avait contractée dans une pension de campagne où l’on cultivait les petits pois, et où l’on ne mangeait qu’avec des fourchettes à deux pointes. Un long séjour sur le continent, où l’usage des fourchettes à quatre dents est beaucoup plus répandu, avait pu seul le corriger de cette affreuse manie.

À ce point de vue, mais à ce point de vue seulement, je me déclare bien haut le sectateur de la fourchette d’argent[1], et si ce récit est capable d’arrêter quelqu’un de mes lecteurs, de l’engager à descendre en lui-même, à se poser cette question dans le calme de la méditation : « Ai-je ou non l’habitude de manger mes pois à la pointe de mon couteau ? » s’il envisage les catastrophes auxquelles l’exposerait, lui et sa famille, une obstination coupable dans cet abus, ces lignes n’auront point été écrites en vain ; et maintenant, sans me porter le moins du monde garant de la manière d’agir de mes confrères du Punch, j’ose me flatter que, pour ma part, on me tiendra pour incapable de rien faire en opposition avec les traditions reçues.

À ce propos, comme il est certains lecteurs dont les facultés compréhensives sont peut-être un peu dures, je ferai aussi bien de dire tout de suite la morale de ce que je viens de raconter. En deux mots, la voici ; la société ayant prescrit certains usages, les membres qui la composent sont tenus d’obéir à ses lois et de se conformer à ses préceptes du reste fort inoffensifs.

Si j’allais me présenter à l’Institut britannique et étranger (et le ciel me préserve d’en chercher le prétexte et d’en porter la livrée !), si j’allais à une de ses soirées en robe de, chambre et en pantoufles au lieu du costume obligé de tout honnête gentleman, à savoir les escarpins, le gilet brodé, le chapeau à claque, un jabot rapporté et une cravate qui vous étrangle, je ferais là une insulte à la société tout entière : ce serait manger mes pois avec mon couteau. Les portiers de l’Institut auraient donc raison de mettre à la porte quiconque se rendrait coupable d’un pareil outrage ; pousser à ce point le mépris de la société, c’est être Snob jusqu’à l’impénitence finale. La société a ses lois et son code à elle, ni plus ni moins que les gouvernements, et l’on doit s’y conformer, quand, d’autre part, on prétend faire son profit des règles établies pour le bien-être général.

Je ne puis souffrir la préoccupation d’eux-mêmes qu’ont certaines gens, et j’ai une aversion profonde pour les éloges qu’on décerne à sa petite personne ; et cependant je ne puis me dispenser de rapporter ici une circonstance qui jettera un jour heureux sur le point que nous traitons, et où je crois avoir fait preuve d’une prudence consommée.

Il y a quelques années de cela, j’étais à Constantinople, chargé d’une mission délicate. Entre nous, les Russes ne jouaient pas franc jeu, et notre gouvernement avait senti la nécessité d’un envoyé extraordinaire. Leckerbiss, pacha de Roumélie, alors ministre des affaires étrangères, donna un dîner diplomatique à son palais d’été de Buyuk-déré ; j’étais à la gauche du ministre, et l’agent russe, le comte de Didloff, à la droite. Didloff était un petit-maître que l’odeur d’une rose faisait tomber en pâmoison. Par trois fois, il avait tenté de me faire assassiner dans le cours des négociations ; mais, comme cela devait être, nous étions en public les meilleurs amis du monde, et nous échangions les saluts les plus tendres et les plus gracieux.

Le ministre est, ou plutôt était, car le cordon de soie a eu raison de lui, l’un des soutiens du vieux parti turc. Nous mangions avec nos doigts, et nous nous servions de tartines de pain en guise d’assiettes. La seule dérogation qu’il se permit à ses principes était en faveur de nos vins d’Europe, auxquels il s’adonnait avec une prédilection bien marquée. À table, il tenait de l’ogre. Parmi les plats, on en distinguait un de très-grande dimension qui, placé devant lui, contenait un agneau dans sa laine, farci de pruneaux, d’ail, d’assa-fœtida, de poivre long, et autres condiments de même genre ; ce qui formait le plus horrible mélange que l’on pût imaginer pour l’odorat et le goût. Le ministre mangea avec férocité, et, d’après la mode orientale, insista pour servir lui-même ses amis de droite et de gauche. Ayant donc choisi un morceau particulièrement épicé, il voulut le porter de sa propre main à la bouche de ses convives.

Je n’oublierai jamais la mine que fit le pauvre Didloff lorsque Son Excellence, après avoir pétri en boulettes une portion fort respectable du susdit ragoût, et laissant échap- per les exclamations « Buk buk ! » (ce qui veut dire en turc : Bon, très-bon), finit par lui administrer cette affreuse pilule. Quand il la sentit à ses lèvres, les yeux du Russe sortaient de leur orbite ; il l’avala avec des contorsions de possédé, et, saisissant au hasard une bouteille qu’il prit pour du sauterne, et qui était de l’eau-de-vie de Cognac, il la but presque tout d’un trait avant de s’apercevoir de son erreur. C’est ce qui l’acheva. On l’enleva presque mort de la salle du festin, et on alla le mettre au frais sur une terrasse du Bosphore.

Lorsque ce fut mon tour, j’avalai la boulette avec un sourire sur la figure, tout en donnant au diable, mais en arabe, l’Excellence qui me l’offrait. Puis je passai ma langue sur mes lèvres avec l’épanouissement de la satisfaction, et lorsqu’on servit le plat suivant, j’exécutai moi-même une boulette avec une telle dextérité, et je la plongeai avec tant de grâce dans la bouche du vieux ministre, que dès ce moment son cœur me fut gagné. La Russie tomba en disgrâce, et l’on signa le traité de Kabobanople. Quant à Didloff, ce fut pour lui l’arrêt suprême. On le rappela à Saint-Pétersbourg, et sir Roderic Murchison l’a vu travaillant aux mines de l’Oural sous le n° 3967.

Ai-je besoin de vous dire la morale de cette histoire ? C’est que dans la société il y a une foule de choses désagréables qu’il nous faut avaler le sourire sur les lèvres.








  1. En Angleterre, dans les basses classes, on ne fait usage que de fourchettes de fer à manche de bois et à deux pointes. Ce n’est que parmi les gens d’une condition aisée que l’on se sert de fourchettes d’argent à quatre dents. Or, comme il est fort difficile de manger des petits pois avec une fourchette à deux dents, on a recours au couteau, ce qui est plus commode, mais moins propre. (Note du traducteur.)