Le Livre du Promeneur

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Le Livre du Promeneur
(extraits)
1854



LA MAIN D’ALEXANDRE[modifier]

L’approche de la mort nous fait prendre en pitié les grandeurs de la terre ; elle désabuse jusqu’à l’ambitieux. On dit que, se sentant mourir, Alexandre, qui se décernait tout vivant des hécatombes de peuples, qui s’en allait par l’univers avec sa meute de soldats à la chasse des sceptres et des couronnes, ordonna qu’on l’ensevelît la main hors de la fosse, afin que chaque passant pût, en voyant cette main vide, juger ce qu’il gardait de ses conquêtes, et ce qu’on emporte au tombeau des trésors de ce monde. Leçon perdue ! Nadir et Gengis Khan n’ont point passé par là. Un seul conquérant, celui qui se moque de tous les autres, le Temps seul a pu la voir et ne l’a point respectée. En s’en allant faucher Babel et autres chaumes de cette espèce, il a marché dessus.

16 février

LES HORLOGES[modifier]

Les sabliers nous avertissent que nous devenons tous ce qui compte nos instants. Les clepsydres nous disent qu’il n’y a pas dans ce monde une minute qui ne puisse être marquée par une larme, et que les générations qui se succèdent ne sont rien de plus que des gouttes d’eau qui tombent. Orateurs silencieux, les cadrans solaires nous mesurent avec l’ombre la durée de la lumière et nous répètent sans cesse que peine et plaisir, rien ne marche qui ne fasse partie de la mort. Les sabliers, les clepsydres, les cadrans solaires ne parlaient à la pensée qu’en s’adressant aux yeux. L’homme a trouvé que ce n’était point assez. Il a forcé l’oreille d’entendre et d’écouter la fuite du temps. Sans vouloir s’informer de ce qu’elles deviennent, il a mis des grelots au troupeau de ses heures, et, grâce à cette heureuse invention, il peut de moment en moment entendre sonner le glas d’une portion de sa vie.

6 décembre

LES CHEMINS DE FER[modifier]

Il m’est impossible de regarder sans une sorte de tristesse ces chemins merveilleux auxquels notre industrie semble donner des ailes. Je ne sais si c’est un progrès que de pouvoir fendre ainsi l’espace comme une flèche ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que cela me rend plus sensible la rapidité de la vie, qui, avant notre invention, l’était cependant bien assez. Ces rainures de fer où nous sommes forcés de courir sans dévier d’une ligne, emportés par une puissance aussi aveugle, presque aussi indomptable que la foudre, n’est-ce pas une image de cet implacable sort qui nous entraîne, et dont nous sommes les esclaves alors même que nous croyons les maîtriser ? On croit gagner du temps parce qu’on l’accélère. Mais ces voyages étourdissants ne font qu’abréger l’existence, qui n’est, elle, qu’une traversée. Ils ne permettent pas la mémoire, le seul moyen qu’ait l’homme d’allonger et de doubler ses jours. L’unique souvenir qu’ils nous laissent, c’est qu’on va vite. Aller vite, c’est mourir plus tôt.

18 décembre

LE PASSÉ[modifier]

On demande ce que deviennent les jours qui ne sont plus, et si c’est le cœur de l’homme qui leur sert de tombeau. Non, croyez-moi ; tout paraît mourir, mais rien ne meurt en effet ; hier existe encore, quoique vous ne le voyiez plus. Vos jours évanouis sont des absents qui ne reviennent pas, mais qui ne sont pas perdus. Ils ont, comme dans un sanctuaire, suspendu leurs images dans votre âme, et quand vous dormez, quand vous rêvez, ils viennent souvent s’y entretenir comme autrefois, et déranger la poussière qui couvre leurs portraits. Le passé vit toujours sous la neige des ans. C’est l’eau vive qui court toujours sous la carapace de glace, l’eau vive où serpentent, comme des flèches de pourpre et d’or, comme des grappes de pierreries voyageuses, comme des fleurs qui fuient et ne se fanent pas, mille nageurs silencieux qui sont les souvenirs.

27 janvier

LE VAISSEAU SPECTRE[modifier]

Tous les marins vous raconteront la légende du vaisseau-spectre, de ce vaisseau de brouillard, monté par des fantômes, qui apparaît à l’improviste sur les flots, comme aux limites de l’horizon le nuage cuivré où couve la tempête. La tempête éclate ! toutes vos voiles se serrent, mais lui ne cargue pas les siennes ; il semble que l’orage soit son élément. Vous voulez fuir ! Vous fuyez sans l’éviter. Quelque manœuvre que vous fassiez, le fatal navire est toujours là. Vous le voyez au nord ! Vous vous tournez vers le sud, et il vous fait face comme auparavant. À l’est, à l’ouest, il est toujours devant vous ; sa sinistre immobilité suit tous vos mouvements ; cette ombre ne vous quitte pas plus que la vôtre, et gouverne à la fois la mer et l’ouragan. De quel nom faut-il nommer ce vaisseau, qui ressemble au mal heur, et qui, présent partout, semble, impalpable qu’il est, tenir à lui seul tout l’océan ?

5 septembre

L’ÉTINCELLE ÉLECTRIQUE[modifier]

Lavoisier ne veut plus que l’eau soit un élément ; son art la décompose. L’eau visible renferme deux principes invisibles : deux gaz, dont l’un s’enflamme, dont l’autre accélère la combustion. Ainsi l’eau, qui rafraîchit et féconde, a pour principe ce qui brûle et ce qui dévore. Lavoisier, qui le prouve, a peine à le comprendre. Mais comment refaire le corps, après en avoir compris et séparé les substances ? L’étincelle électrique les touche, les enflamme, et l’eau coule de l’incendie. Il y a de même, au fond des âmes, je ne sais quels principes souverains qui, l’un de l’autre isolés, nous consument obscurément. Que l’étincelle électrique les frappe ! Ils s’enflamment, et la pensée jaillit, lumineuse, fluide, émule des fleuves et des torrents, rivale de la foudre qui l’enfante. Qui sait ! le chaos tout entier n’était peut‑être qu’un amas confus de gaz qui se mêlaient sans s’unir : et le monde, cette pensée en relief de Dieu, est peut‑être le résultat d’un coup de tonnerre. N’y a-t-il pas là de quoi faire éclater le cerveau ?

17 janvier.

LES BRUITS DE LA NUIT[modifier]

L’homme a beau s’insurger contre ses rêves, ses rêves sont plus forts que lui. Une impression qu’il ne peut ni maîtriser, ni comprendre, vient souvent contredire à l’improviste les plus hautes spéculations de son esprit, donner un démenti à ses plus intrépides négations. Quel hardi penseur n’a pas quelquefois, dans la nuit, entendu avec une sorte d’anxiété ces bruits mystérieux, qui semblent se donner rendez-vous dans l’ombre ? On dirait que quelque chose vit sourdement dans la matière, et prend, quand tout se tait, une voix pour nous parler : langage indéfinissable, imposant comme le silence, obscur comme les ténèbres. Message énigmatique de l’avenir ou du passé, il inquiète également la raison. Ce qui n’est plus nous effraye autant que ce qui n’est pas : c’est toujours l’inconnu.

27 février

LE NAVIRE GELÉ[modifier]

Des voyageurs racontent qu’au milieu des glaces arc­tiques, ils rencontrèrent un vieux navire gelé par les hivers. Ils pénétrèrent, avec une terreur mêlée de respect, dans cette nef vide et froide, où tout semblait métamorphosé par le temps : les voiles, les agrès, les cordages. Ils peignent, d’une manière grave et puissante, le spectacle qu’on apercevait du tillac, à travers les embrasures de neige qui formaient ses bastingages. Le navire était immobile, et l’on voyait au loin des Alpes vagabondes, qui se ruaient les unes contre les autres avec un bruit épouvantable. Je me suis souvent rappelé cette image, en entrant le soir dans une église, dans ces grands vaisseaux de pierre, à l’ancre au milieu des tempêtes et des roulis du monde, qui défient les orages de leurs mâts de granit et de leurs voiles de marbre; on se sent saisi d’une sorte d’effroi curieux, en songeant que cette barque pétrifiée a beau ne pas bouger des flots, elle vous conduit au port.

26 janvier

LE VISITEUR NOCTURNE[modifier]

C’était l’automne, la nuit. Le vent sifflait dans les arbres dépouillés du bois, et miaulait le long des bergeries, comme s’il eût voulu, pour se réchauffer, partager la litière des moutons. La pluie fouettait avec rage les vitraux de ma chaumière, et comme irritée de la trouver fermée. Assis près du feu, j’écrivais à la lueur de ma lampe mes souvenirs ou mes rêves, ce que j’ai vu ou ce que j’aurais voulu voir ; et, tout en m’occupant du passé, je l’oubliais. Le travail est un dieu qui nous permet de changer de monde. Un autre bruit que celui de l’orage me ramena bientôt sur la terre. J’entendis bien distinctement frapper à ma porte. J’ouvris, et je ne vis personne. Je me remis à ma place et je repris ma plume. Mais je n’étais plus seul. Un hôte que je n’avais pas vu était entré, un hôte bien connu qui ne souffre pas qu’on l’oublie, qui venait voir si j’étais tranquille, ou si je pensais à lui : c’était le chagrin.

PROMÉTHÉE[modifier]

Dieu venait de créer l’univers, non pas seulement cette humble et petite planète que nous trouvons si grande, mais ces milliers d’astres qui nagent dans l’espace, provinces flottantes de l’infini, dont il est le centre et le monarque. Il venait d’enfanter tous les mondes, et il s’était contenté de donner à chacun d’eux un roi pour le représenter. Prométhée fut celui de la terre : esprit immortel qui pouvait, au moins par la pensée, converser avec l’Être suprême, qui pouvait vivre heureux, ou seul, comme son maître. L’ambitieux n’eut pas foi dans ce bonheur, qui n’avait qu’un témoin ; et, croyant l’embellir, il s’imagina de vouloir peupler son royaume. D’une main insensée il pétrit de la glaise à son image, et fut quérir au ciel du feu pour l’animer. La glaise s’anima. Imprégnée du fluide sacré, la nouvelle créature eut le pouvoir de créer à son tour. Le prodige changea de forme en se multipliant, de vivantes statues germèrent et grandirent, comme les arbres des forêts, sur tous les points du globe, et c’est ainsi qu’il y eut des hommes. L’admirable larcin qu’a fait là Prométhée, et quel triste chef-d’œuvre a produit sa démence ! Dieu n’eût pas été Dieu, s’il eût souffert tranquillement cette flagrante usurpation de son génie. Voler les droits d’un père, c’est presque un parricide, et il a puni, comme un meurtre, cette insolence de création qui empiétait sur la sienne, qui semblait, en l’imitant, contredire sa puissance. Il a cloué son arrogant émule sur le front du Caucase ; il a fixé au foie de l’éternel moribond un vautour acharné qui ressuscite ce qu’il ronge. On n’a pas vu la victime, mais elle y est toujours, et l’on entend ses cris ; on les entend partout, par-delà même les barrières du monde. Les tourmens de celui-ci sont la leçon des autres. Le Titan vit toujours, et il vivra tant que son déplorable ouvrage subsistera sur la terre. Le supplice est sans doute atroce, mais il est égal à la faute. Père de l’homme, il l’est de ses passions et de ses vices. La famille de nos crimes est sa postérité. Auteur imprévoyant des misères terrestres, il en est aussi le symbole. Garrotté comme nous dans la vie, il se tord comme nous dans ses chaînes, sous l’ongle qui l’écorche, sous le bec qui le mord. Il palpite, il rugit, il se convulse comme nous dans les angoisses ; il résume dans ses tortures les tortures de l’humanité ; c’est juste. Qu’il pleure ou qu’il rugisse, ce n’est pas moi qui le plaindrai, ce n’est pas moi qui courrai les montagnes pour découvrir le patient, pour le détacher de sa mort, ou alléger son agonie. Et à quoi bon d’ailleurs cette audace de charité ? Il n’y a et il ne peut y avoir de rédemption pour lui que le trépas universel. Si le vautour manquait, tout ce qui vit prendrait sa place. Que la vengeance, au reste, se rassure ! Les flèches d’Hercule sont fabuleuses, et le vautour est immortel. Le bourreau du Caucase, c’est le malheur de l’homme.

LA MER MORTE[modifier]

Le lac Asphaltite s’étend dans un pays nu, sauvage, couturé par d’anciens cataclysmes. Ses flots sont transparens, mais lourds : le vent ne peut pas les soulever. Ils sont si amers, que rien ne peut y vivre, pas même une herbe ; si tranquilles, qu’on appelle cet étang la mer Morte. C’est un cadavre d’océan qui n’a pas de quoi nourrir un ver. L’air qui l’environne est infect : des bouffées de vapeurs et de fumée s’échappent parfois de ses ondes, et des feux souterrains en crevassent de temps en temps les berges. Quand le soleil s’y penche, et qu’on regarde au fond, on y aperçoit des temples, des palais, des idoles, mais en ruines, comme tout ce qui se cache dans les tombeaux : gravas empoisonnés d’un turbulent empire, démolitions immobiles qui dorment dans un sépulcre aride. Tout cela ressemble beaucoup au cœur de l’homme, quand, après l’orage ou l’éruption des passions, l’indifférence s’y est couchée comme un lac. Ses flots sont lourds et amers, et rien n’y peut plus vivre. Quelques souvenirs tourbillonnent parfois à sa surface, et quelques rêves d’un vieil incendie viennent, jusque sur nos fronts, rouvrir ou plisser nos cicatrices. Cette mer apathique est un désert transparent. Quand on regarde au fond, on y découvre aussi des autels, des trépieds, des statues, mais brisés ; des décombres de dieux qui n’ont plus forme humaine. Il ne sont pourtant pas tout-à-fait morts ; le cœur de l’homme est le seul cimetière qui ne soit pas un champ de repos.

L’AMOUR[modifier]

Ce n’est pas à vingt ans, quand l’espérance est toute en fleurs, que l’amour jette ses plus doux parfums. Ce n’est pas quand le cœur bouillonne de jeunesse que l’amour est le plus fervent. A cet âge, on rencontre et l’on ne choisit pas. C’est quand les nuages de l’expérience commencent à se gripper sur le front, c’est quand l’horizon du monde nous paraît froid et brumeux, c’est quand on se détache de tout ce qui nous délaisse, que le cœur, s’il s’allume, doit brûler de tous ses feux. Toutes nos affections éparpillées se ramassent alors pour n’en faire qu’une seule. On aime de tous les goûts qu’on a perdus ; on aime de tout ce qu’on n’aime plus.

L’âge des passions, comme on a coutume de l’appeler, n’est que l’âge des fantaisies ; c’est celui des maîtresses et non pas de l’amour. On s’y trompe souvent ; mais ne confondons pas le plaisir et le bonheur ; quoique frères, ils ne sont pas toujours parens. On se lasse bien vite des jouissances, elles voltigent dans notre air et n’y planent jamais. L’amour, quand il est vrai, n’a pas le vol si rapide ; il ne s’en va pas comme les amis du printemps ; il ne s’en va pas comme le printemps lui-même, hirondelle plus inconstante que celles qu’il nous ramène. L’hirondelle, à son tour, nous quitte avec les fleure ; lui, demeure toujours. Quand son rosier s’effeuille, il ne va pas, comme elle, en chercher un qui s’épanouit.

L’amour n’est point une de ces va peurs légères qui s’enflamment l’été dans nos prairies, qui sautillent devant nous dans l’herbe, pour égarer nos pas en fascinant nos yeux ; un de ces météores passagers, qui jaillit en bouquets de feu dans nos fêtes, qui nous illumine une seconde, et ne laisse après lui qu’une fumée noire, une fumée qui épaissit l’ombre où nous rentrons. Semblable à la lampe de l’Eskimaux, qui scintille sous sa hutte de neige, l’amour, quand tout est froid et pâle autour de nous, luit doucement dans le cœur qui parait glacé.

Il brille sous le givre... Hélas ! ne peut-on rien commencer dans ce monde qui ne finisse tristement ? Faut-il toujours qu’une larme vienne mouiller nos sourires ? Quand la sérénité interroge, faut-il que l’amertume réponde ? Hélas ! il n’est que trop vrai, quand la vie a jeté tous ses frimas sur nous, l’amour, comme une lampe, brûle encore sous les neiges du cœur. Mais, si l’image est juste, elle n’est pas complète. La lumière n’est pas toujours paisible. Elle jette souvent une clarté qui dévore, et le dernier flambeau qu’on allume détruit, goutte à goutte, le pauvre temple qu’il éclaire.

LE CADRAN SOLAIRE.[modifier]

Dans ce parc en décret, où n’entre plus que la tristesse, voyez-vous, sur cette colonne vermoulue, ce cadran dont la mousse a rongé les chiffres ? Le lierre l’aura pris pour quelque cippe tumulaire, tant il l’entoure de son deuil. Il ne s’est pas beaucoup trompé. Quel est le monument d ici-bas, qui ne puisse passer pour un tombeau ?

L’ombre comme autrefois s’y promène, et, sans que rien les précise, y marque encore les heures : les heures, qu’elle avait coutume de marquer, quand la science, le luxe ou la paresse venaient régler sur son passage les travaux, les concerts, les festins ou les danses du jour. L’homme orgueilleux rattache l’humble cours de sa vie au cours alter du soleil ; mais ce n’est pas la lumière, c’est l’ombre qui lui sert de compas.

N’est-ce pas celle du temps, qui descend et qui flotte sur ce disque échancré ; le temps, puissance occulte et sans voix, qui se fait un sépulcre de ses temples, qui sème l’herbe sur sa mémoire, qui s’enveloppe, a chaque pas qu’il fait, de l’oubli qu’il épar- pille, qui fait litière de ruines, sans jamais s’y coucher, et ne marche qu’en se dévorant ?

Cette impalpable et noire aiguille, dont la course rapide et lente passe et repasse sur ce plateau, sur cet autel désert qui voit croître et périr tout ce qui l’environne, n’est-ce pas la faux même du Dieu dont le monde est vassal ? Une ombre, seulement pour nos yeux ; mais une ombre terrible qui, dans sa fuite taciturne, met tout de niveau sous le ciel, rayant de la nature ce qui la dépare ou l’embellit, moissonnant jusqu’au pieux et vert linceul dont la terre veut voiler ses pertes ou ses cicatrices.

Qui pourrait épuiser le cercle de pensées que le silencieux fantôme imprime sur ce marbre mort, dont il a déchiqueté les caractères, dont il a, pour ainsi dire, arraché la langue, sans lui retirer pourtant la parole ? Que de leçons vivantes, que personne lit plus, et qui, quoique effacées, restent toujours lisibles !

Et ce n’est pas uniquement sur ce morceau de pierre égrénée par l’âge, que le spectre du temps, ou celui de son glaive, écrit la trace de son vol ; il l’écrit sur le front des cités qui croulent ou qui s’élèvent, sur leurs faces de granit ou d’airain, sur le chêne qu’il ébranche, sur l’hysope qui se fane, sur l’homme qui tombe, en calculant ce qu’il dure.

La nature tout entière est un cadran solaire, où le doigt qui dit l’heure tourne sans s’arrêter. La seule différence avec nos joujoux de jardins, c’est que l’aiguille ici fait du bruit en tournant ; c’est qu’un timbre résonne derrière les nombres qu’elle indique ; c’est que la table horaire frissonne et retentit sous l’ombre qui l’effleure, comme nos ponts de fer sous le pied des chevaux ; c’est que le cadran parle à chaque heure qui passe. Sa voix, c’est la chute d’un empire ou d’un géant, le canon d’appel d’un navire qui sombre, le cri de mort d’un aigle encagé par des rustres.

Qu’importe au reste ce fracas ? Qu’il y ait ou n’y ait pas de sonnerie à notre horloge, n’est-ce pas une pensée qui nous terrasse, de voir que, à quelque époque de la vie qu’on se prenne, ce soit toujours une négation, et, si ce n’est la nuit, son image qui mesure les enjambées du temps ? En vérité, nous n’avons pas besoin d’appeler, comme en Égypte, la mort dans nos banquets. Convive inamovible, elle y assiste malgré nous, criant toujours à nos oreilles quelque impitoyable axiome de la Bible, ce livre qui a tant d’échos dans l’univers quand il parle de vanité !

Hélas ! oui, nos plaisirs, nos gloires, nos exploits d’intelligence, ou nos prouesses de conquérans, tout cela n’est que vide, obscurité, poussière. Qu’est-ce que nos plus hautes idées, nos plus beaux rêves, nos plus beaux jours, les minutes même, où l’on compte se reposer du monde dans un ciel qui en dédommage ? du néant comme nous. Nos heures de joie, de renommée, de poésie, de regrets ou d’espérance, ne sont rien de plus peut-être que ce qui les marque... une ombre.

LE PAYS DES HEUREUX[modifier]

Les trois quarts de la vie se passent à chercher le bonheur ; et, quand on ne le cherche plus, on le rêve encore. On se crée, dans des contrées imaginaires, je ne sais quels vallons enchantés, où la terre est fertile et le ciel indulgent, où les mœurs sont pures, les esprits délicats, tous les cœurs satisfaits. Là, suivant son caprice, on se dresse une tente, une hutte, un palais ; et le château n’est pas commencé, le chalet n’est pas fini, qu’on le transporte ailleurs. Tout cela n’est que songe. On le découvrirait, ce magique Eldorado qu’on refait tous les jours, que l’on irait plus loin poursuivre son mirage. On le sait, et c’est à qui pourtant s’embarquera pour le trouver. Que de fois, moi qui vous parle, que de fois j’ai changé de climats, sans pouvoir me fixer nulle part, courant toujours après cette patrie du bonheur, qui fuyait sous mes pieds ! Je n’ai cru qu’une fois pouvoir y pénétrer. J’étais au moins sur ses frontières.

Il y a de cela bien long-temps : j’essayais pour la première fois de ma liberté, et j’apprenais mon métier de poète, en faisant celui de pèlerin, n’ayant pas la moindre lyre dans mon sac, et portant dans mon cœur un faisceau d’espérances, que je ne croyais pas facile à dénouer. Je m’étais égaré au milieu des Alpes, et je me trouvais dans une petite vallée si riante, que, si j’essayais de vous la peindre, vous crieriez tous que c’est un site fantastique. Ce qui me charmait surtout, c’était le frémissement argenté d’un ruisseau, qui roulait à petits plis ses cascades dans la mousse et les fleurs, et qui sortait, à mes pieds, d’un rocher enveloppé de viorne et de clématite. Si pur à sa naissance, qu’il doit être beau plus loin, et que les prés qu’il arrose seront frais et parfumés, quand son cours sera plus libre et sa couche plus large ! Voilà bien, pensai-je, le guide harmonieux que je dois suivre pour aller au pays que je cherche, au pays des heureux ! et je me mis en marche pour y arriver avec lui. Je ne marchai pas long-temps. A quelques pas de sa source, le ruisseau tombait dans un abîme dont aucun œil humain ne pourrait voir le fond. S’y perdait il tout entier, ou reparaissait-il au-delà dans quelque vallon plus riche que le paysage où j’étais ? c’est ce que je ne saurais vous dire. Il fallait franchir le gouffre pour le savoir, et je suis resté sur le bord.

LA GLACE DU VIEUX CHÂTEAU[modifier]

Plus d’échos dans ces ruines pour les cris joyeux du chasseur, pour les fanfares de la danse, pour les chants vineux du banquet, pour l’agaçant boléro, l’ondoyante barcarole, ou la musique pâmée d’Italie ! plus d’échos pour les propos d’amour, pour le murmure des baisers dans l’ombre ou le frissonnement complice des rideaux, le vol furtif des pas qu’on aime sur le cèdre endormi des parquets, ou le bruit perfide et tremblant des verrous ! Tout a fui de ces débris. Il n’y a de vivant, dans les tours qui se meurent, que le corbeau qui en porte le deuil, que l’orfraie qui en tinte le glas, les chauves-souris qui s’y croisent comme des flocons de suie ballottés par le vent, ou le chevreuil devenu hardi, qui regarde, le matin, dans la forêt, aux fenêtres brisées des balcons. Plus de meubles, de candélabres, de statues dans les salles ! plus rien qui sente l’homme ! De longues toiles d’araignées, déchirées par la bise ou la poussière des plafonds qui tombent, ont succédé de toutes parts aux grappes découpées des lustres, et, le long des murailles dégarnies, quelques taches verdâtres, quelques plaques d’une mousse humide, rem- placent les peintures élégantes des vieux maîtres de Flandre ou d’Allemagne, les soyeuses arabesques brodées par l’aiguille des châtelaines, les pieux émaux de Byzance, ou les trophées d’armes de nos pères. Seul témoin d’une antique splendeur, une glace fêlée et ternie par les ans surmonte encore, dans ce palais vermoulu, les restes d’un foyer depuis longtemps éteint. Elle n’a rien gardé des tableaux qui s’y sont reproduits, des regards, des sourires, des parures ou des larmes qui l’ont consultée. Tout a passé sur elle sans y laisser plus de traces que l’ombre volante d’un nuage sur l’herbe qu’elle effleure. Elle a tout oublié ; mais elle parle encore de tout au pèlerin qui l’interroge. Le poète rêve à côté d’elle comme auprès d’une source vide, dont il entend, dans son esprit, gazouiller les ondes disparues. Quel changement, mon Dieu ! depuis le jour où Venise l’envoya dans ces murs ! Au lieu de ces richesses dont elle doublait l’éclat, du luxe coquet de la gaieté dont elle répétait les images, ce n’est plus que le ravage et la désolation qui s’y mirent. Seulement, le soir, à travers les combles entr’ouverts, ou les cassures des vitraux, malgré le voile trouble et poudreux qui la recouvre, elle réfléchit, avec le deuil d’alentour, la pâleur voyageuse de la lune, et les astres immobiles. Ce sont comme les rayons d’une lampe, qui pénètrent dans les fissures d’un tombeau, pour n’y éclairer que des cendres. Moi je ressemble. dans mon abandon, à ce vieux castel Page:Le Fèvre-Deumier - Le Livre du promeneur ou Les mois et les jours, 1854.djvu/185

LES ÉTOILES QUI FILENT[modifier]

Lorsqu’on voit, dans les nuits chaudes, filer à l’horizon ces légers éclairs, qu’on prend pour des étoiles détachées du ciel, on se dit souvent que, à la suite d’un beau jour, ainsi passent nos illusions, ou s’évaporent nos espérances ; comparaisons frivoles qui ne sont justes que sur un point. Ces volans météores fuient, il est vrai, aussi vite que nos joies ; mais ils éclairent, en fuyant, les ténèbres qu’ils traversent. Nos illusions, à nous, n’éclairent rien en nous quittant. Le firmament reste peuplé d’astres inextinguibles, quand le jour a fini d’y secouer les dernières étincelles de sa torche ; mais au ciel de la pensée, dont les espérances sont les étoiles, que reste-t-il, quand elles nous ont dit adieu ? Il demeure désert ; il est aride et sombre.

La science a poursuivi, dans leur chute, ces flocons lumineux, qu’elle appelle bolides, et qui viennent, à heure fixe, s’égarer dans notre atmosphère. Je sais ce qu’elle en dit ; mais nos impressions d’enfance sont plus fortes que ses raisons ; et pour moi, pour le peuple, pour la rêverie, que la science dédaigne au lieu de l’observer, le météore a gardé son nom. Quand ces flèches de feu semblent tomber du ciel, ce ne sont pas pour nous des bolides qui passent, ce sont des étoiles qui filent. O science, laisse-moi, laisse-moi cette nuit pour rêver ! Nos songes quelquefois valent bien tes vérités, et je donnerais souvent tous tes calculs pour une image.

Dites ! n’est-il pas vrai, mes frères, que l’ame habite une bien triste thébaïde, quand nos désirs s’évanouissent, quand il n’y a plus, dans notre vie nuageuse, de constellations qui l’éclairent ! Nous avons tous notre été, sillonné d’illusions qui nous éblouissent ; il est fini quand elles s’éteignent ; celui de la terre ne l’est pas quand ses météores disparaissent. Nous, il ne faut quelquefois qu’une heure pour dépeupler notre firmament, et alors oh ! alors l’hiver est à jamais sur nous, nos nuits sont noires et glacées, et il n’y a plus qu’une lueur qui puisse en dissiper les ombres ; c’est le cierge qu’on allume aux chevets des mourans. C’est le seul flambeau d’espérance qui dure un peu long-temps, la seule de nos étoiles qui ne file pas aussi vite que les autres. C’est la dernière, et souvent on ne la voit pas.