Le Lorgnon/Ch. 11

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Chapitre X Le Lorgnon Chapitre XII



XI


On était au milieu de l’été, dans cette saison insupportable à Paris, où, sans nous rendre compte d’un instinct sanitaire qui nous guide, nous allons voir de préférence ceux de nos amis qui ont des jardins ; de même qu’en hiver les plus frileux sont ceux que nous soignons davantage.

On étouffe ce soir, disons-nous, comment n’y a-t-il pas à Paris des squares où l’on puisse respirer à son aise, sans être foulé comme aux Tuileries. Les gens qui ont un jardin dans leur maison sont bien heureux par ce temps-ci.

— Celui de madame une telle doit être charmant, dit un autre.

— Est-elle à Paris ?

— Oui, elle y reste encore quelques jours avec sa mère, qui est souffrante.

— Ah ! pauvre femme ; allons savoir de ses nouvelles.

— Et nous voilà bientôt dans un jardin charmant, entourés de fleurs, respirant un air pur, sans avoir fait d’autres frais que de demander à une de nos amies des nouvelles de sa santé.

C’est ainsi qu’Edgar se trouva chez une de ses parentes qui possédait, rue de Varenne, un des plus beaux jardins de Paris. La solitude de ce quartier était si grande cette année, qu’on s’y croyait presque à la campagne. Il était déjà nuit lorsqu’il arriva chez madame de Montbert ; les salons étaient éclairés, mais tout le monde était encore dans le jardin ; Edgar s’avança dans l’ombre, vers la maîtresse de la maison, causa un moment avec plusieurs de ses amis qu’il reconnut au son de leur voix ; puis, se rapprochant d’un cercle de femmes assises sous de hauts orangers, il se mêla à leur conversation.

De temps en temps il découvrait une personne de sa connaissance dans l’obscurité, aux lueurs incertaines que répandaient sur les gazons et à travers le feuillage, les lampes étincelantes du salon.

— Ah ! c’est vous ! s’écriait-il, et chacun riait de cette espèce de colin-maillard ; D’ailleurs cette conversation dans l’ombre, ces malices jetées dans la nuit, et que la physionomie ; ne confirmait point, ces plaisanteries anonymes, ces mystères de l’esprit avaient quelque chose de piquant qui amusait beaucoup M. de Lorville.

Une femme surtout avait attiré son attention par plusieurs mots spirituels dits avec grâce, par des observations fines et pleines de cette gaieté bienveillante qui dédaigne l’épigramme, que nourrit une imagination heureuse, et qui n’a pas besoin des saillies de la malice pour briller. Si l’on venait à parler de choses sérieuses, cette personne, qui paraissait pourtant fort jeune, lançait sans prétention des idées dont la justesse et la profondeur étonnaient, et tout cela avec une voix si douce et d’un accent de bonhomie qui enchantaient.

Cette femme, qu’Edgar ne pouvait voir, devait être jolie ; d’abord elle avait les attitudes à la fois nobles et paresseuses d’une personne qui se sait agréable, et qui n’a pas besoin de s’observer pour être bien, et de plus elle parlait de la beauté des autres femmes avec justice, sans envie, et comme ayant une part dont elle se contentait. Sa mise était celle d’une élégante : la jolie petite capote de moire blanche qui seule se distinguait dans l’obscurité, cachait entièrement son visage ; mais ses mouvemens gracieux, la manière indolente dont elle s’enveloppait dans son grand schall, sans égard pour ses manches garnies de dentelles qu’elle chiffonnait impitoyablement, toute cette nonchalance lui donnait un air de petite maîtresse parfaitement en harmonie avec la grâce et le laisser-aller de son esprit.

Edgar attendait avec impatience que l’on rentrât dans le salon pour voir cette beauté mystérieuse, qui piquait si vivement sa curiosité. Il aurait bien voulu demander son nom, mais il ne l’osait déjà plus, car cette femme qu’il était sûr de n’avoir jamais rencontrée, lui parlait comme à une ancienne connaissance, et l’on se serait moqué de lui s’il avait paru ignorer qui elle était.

Enfin la maîtresse de la maison eut froid ; elle prétendit que le brouillard tombait et qu’il fallait retourner dans le salon. Chacun se leva, les femmes passèrent les premières, M. de Lorville les suivit avec empressement ; mais lorsqu’il chercha parmi elles la petite capote blanche qui seule l’occupait, il se trouva qu’elle avait disparu. On entendit le bruit d’une voiture qui sortait de la cour de l’hôtel, et la maîtresse de la maison revint en disant :

— Elle nous a quittées ce soir de bien bonne heure.

— Qu’elle est aimable, dit un homme qui se trouvait là ; elle est ravissante, et il est impossible d’avoir plus d’esprit.

Ensuite on parla d’autre chose ; et Edgar, plein de dépit, n’osant, par orgueil, paraître ignorer, le nom d’une femme si à la mode, et dont la réputation d’esprit paraissait si bien établie, se retira chez lui encore plus irrité que la veille, et convaincu que le destin le condamnait à ne jamais aimer, puisqu’il se plaisait ainsi à déconcerter toutes ses espérances d’amour.




Chapitre X Le Lorgnon Chapitre XII