Le Mécanisme de la Vie moderne/10

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Le Mécanisme de la Vie moderne
Revue des Deux Mondes4e période, tome 138 (p. 790-820).
Le Mécanisme de la vie moderne


X. LA SOIE [1]


Qui ne sait faire la part du superflu dans le plus humble des budgets populaires n’est pas digne de traiter les questions sociales. C’est pourquoi nous donnerons à la soie, dans cette série d’études, le pas sur la laine et sur le coton. La beauté des tissus formés de la bave d’un petit insecte n’est point ce qui nous attire. Quelle chose unique pourtant que ces étoffes sensuelles, — caresse pour le toucher, joie pour le regard, — qui font boire à nos yeux les plus chatoyantes apparences de la nature, traduites par la navette, dans leurs « grands façonnés », leurs « armures » brochées, lamées avec science, ou leurs ciselures de velours !

Mais nos pères ont connu tout cela. Dans son âge aristocratique la soie fut ouvrée par une élite d’artistes, et par une élite aussi, une élite de riches, elle fut portée. Elle s’est faite peuple aujourd’hui ; et à la femme, qui ne vit pas seulement de pain mais aussi de toilette, la démocratisation de la « robe de soie », ce symbole antique d’opulence, procure l’illusion d’une similitude de costume, — grande douceur pour la moitié féminine du genre humain. — L’imagination, qui tour à tour nous ravit et nous désole, multiplie bien au-delà de sa valeur l’importance de ces rapprochemens possibles ou de ces dissemblances forcées dans le vêtement des diverses classes. Et comme l’amour-propre du grand nombre souffre, plus que de raison peut-être, de cette barrière brutale qui catégorise extérieurement les créatures suivant l’aspect d’une jupe ou d’un manteau,) de même la possession d’une étoffe réputée inaccessible, le port d’un tissu longtemps privilégié, berce délicieusement la vanité native de chacun et flatte la tendance à l’uniformité, rêve des foules contemporaines.

Encore quelques pas, il est vrai, et la « vanité de la soie » aura vécu, lorsque sa vulgarisation sera complète et qu’elle aura conquis les filles des champs, comme elle a pénétré la petite bourgeoisie des villes. Nos descendais connaîtront alors la réalité des bergères de Florian, et ils se moqueront de nous qui nous étions moqués d’elles. Je voyais de ma fenêtre, l’été dernier, l’herbe secouée sur la prairie par des faneuses, ayant des rubans de soie sur leur chapeau de paille et une ceinture de soie au corsage. Ces paysannes, nanties de souliers et de bas blancs, eussent été saluées comme des demoiselles par leurs arrière-grand’mères.

Quant à l’uniformité des textiles soyeux, on comprend bien qu’elle est fort relative, puisqu’il existe des soies depuis 500 francs jusqu’à 0 fr. 50 le mètre. Ce qui séduit la masse, ce n’est pas la richesse intrinsèque de l’étoffe ; c’est l’idée traditionnelle de luxe qui s’y attache et la participation idéale à des jouissances jusqu’ici défendues par leur prix.


I

Dans les soies à bon marché entre pour peu de chose l’apport de ce ver domestique, que l’on élève et nourrit jusqu’au moment où, suspendu à une branche de bruyère, il file soigneusement son propre tombeau, ce cocon fragile dont il ne sortira pas vivant. Les innombrables et mystérieux produits dont « se charge » la grège, à la teinture, constituent une bonne part du tissu ; ou bien le fabricant marie aux soies de l’Asie le coton de l’Amérique. Car la matière première est éminemment cosmopolite ; c’est par le travail que l’étoffe devient française. La production des soies, y compris les déchets les plus grossiers, longtemps inutilisés, et dont notre siècle a appris à se servir, est estimée sur la surface du globe à 42 millions de kilos ; dans lesquels la part de la Chine, leur première patrie, ressort à 19 millions et celle de la France à 1 million 300 000 kilos seulement. Ces milliards de mètres de fils soyeux demeuraient naguère en leur lieu d’origine ; aujourd’hui encore ils ne voyagent pas tous. L’Extrême-Orient, — Chine, Japon, Indo-Chine ou Indes anglaises, — l’Asie centrale ou la Turquie, conservent pour leur usage la majeure partie de leur récolte. L’Europe, au contraire, et l’Amérique consomment beaucoup plus qu’elles ne produisent.

La France en particulier, dont on a vu le chiffre modeste dans la création des filés, importe près de 12 millions de kilogrammes, la moitié environ de ce que le commerce déplace chaque année dans le monde. A la vérité elle ne les emploie pas tous. A côté de l’industrie de la soie, qui transforme le fil en tissu, fonctionne sur notre territoire un trafic très vaste, qui alimente les fabriques de Suisse, d’Allemagne, de Russie ou d’Amérique. Lyon en est le siège. Non que l’existence de ce marché international soit le résultat forcé du voisinage des grandes manufactures lyonnaises. L’institution en est relativement récente ; il y a trente ans à peine, la presque totalité des soies asiatiques expédiées en Europe était débarquée à Londres ; elle vient maintenant de Yokohama, de Canton ou de Shangaï à Lyon.

L’ « Union des marchands de soie » comprend en cette ville 08 sociétaires, en majorité Français, mélangés d’Italiens, d’Espagnols et d’Orientaux, par les mains de qui passent annuellement ces milliers de balles de « grèges », fils qui viennent d’être tirés du cocon, provenant des contrées les plus diverses. Les chefs des puissantes maisons qui ont à notre profit dépossédé l’Angleterre de ce négoce exotique, n’ont pas seulement à se défendre contre leurs rivaux de Milan et de Zurich, favorisés par le percement du Saint-Gothard, par la création de la malle allemande entre Gênes et l’Orient, et convoitant à leur tour l’héritage de Lyon ; ils ont à lutter contre les risques inhérens à une marchandise qui subit à la fois l’influence de la mode et celle de la récolte annuelle. Risques énormes, si l’on songe au prix élevé et aux fluctuations des cours.

Aussi faut-il voir comme on surveille cette soie dans les deux hémisphères ; comme les intéressés la suivent jour par jour dans son laborieux processus, depuis l’instant où la graine de vers est recueillie, jusqu’au moment où les filés nouveaux vont accroître les anciens stocks, les « existences » de l’an passé. C’est là un de ces objets d’intérêt universel, comme le sucre ou le blé, le pétrole, le coton, et tant d’autres, pour lesquels nos contemporains ont organisé un système d’investigation permanente que le négoce de jadis n’aurait pu réaliser. A côté des télégrammes qui édifient chacun sur le mouvement quotidien des entrepôts, sur les achats et les ventes des grosses places et le prix des sortes principales, figurent d’autres dépêches qui annoncent comment les vers à soie ont digéré la veille, signalent qu’au Japon ils mangent avec appétit ; qu’aux Indes ils semblent mélancoliques ; qu’en Italie les éducations se poursuivent régulièrement ; mais qu’en France on déplore quelques échecs à la « montée » dans les bruyères.

L’écoulement plus ou moins actif des étoffes fabriquées ne doit pas non plus être perdu de vue ; puisque c’est en définitive le caprice d’un groupe de Parisiennes jolies, combiné avec l’imagination affairée de quelques couturiers en vogue qui décideront si le sexe faible de cette planète sera, durant la saison prochaine, vêtu de satin, de taffetas et de gaze, au grand profit de l’industrie soyeuse, ou si, au contraire, il se couvrira de drap « amazone », de mohair, de vigogne, et même simplement de toile « sac à raisin ». De sorte que l’œil investigateur du marchand en gros doit embrasser, depuis l’insecte qui vient d’éclore en Chine jusqu’à la mode qui vient d’éclore dans la rue de la Paix.

Chaque année le syndicat publie, à l’usage de ses membres, une brochure contenant tous les renseignemens qu’il a pu recueillir et contrôler, sur le nombre des sériciculteurs, les quantités de graines mises à l’incubation et récoltées, le prix de vente des cocons, etc. Il est, de plus, entouré d’un ensemble d’institutions qui guident sa marche et l’éclairent : laboratoires d’études, bureaux de « décreusage » et de « titrage », services annexes de ce qu’on nomme la « Condition des soies ».

Dès 1750 on avait construit à Turin de vastes bâtimens, aux murs desquels s’étageaient des compartimens grillagés munis de cadenas. La soie, pesée à son entrée, l’était de nouveau à sa sortie ; et si, après son séjour dans ces salles chauffées à une température déterminée, elle n’avait perdu qu’un dixième de son poids, on disait : « Elle est dans de bonnes conditions. » De là ce terme technique qui désigne aujourd’hui l’opération du dosage aqueux des grèges mises en vente.

Quelques lectrices s’étonneront peut-être d’apprendre que leur robe, qui paraît sèche, contient un dixième d’eau. Cette eau, renfermée dans la soie, ne doit pas faire concevoir, aux femmes qui craignent l’humidité, l’idée de s’habiller exclusivement de laine ; car la laine est mouillée davantage encore. Elle sort de la filature avec 15 pour 100 de son poids en eau. Livrée au client, sous forme de vêtement, par le tailleur ou la couturière, elle conserve 13 pour 100 de liquide incorporé à l’étoffe, soit 3 pour 100 de plus que la soie. Pour dépouiller cette dernière de l’eau, qu’elle emprunte à l’atmosphère, il faut la placer dans une étuve chauffée à 115 degrés centigrades ; on s’assure ainsi, à la « Condition » de Lyon, de Paris ou d’ailleurs, que la proportion aqueuse admise par le commerce n’est pas dépassée. Les échantillons prélevés dans la balle, dont la pesanteur a été exactement déterminée, sortent de l’étuve au bout d’une demi-heure environ. Le poids sec, augmenté de 11 pour 100, représentant l’évaporation, constitue dès lors leur poids marchand.

Cette première vérification est suivie de l’essai, du titrage, qui fait connaître, en comparant la longueur des fils à leur poids, la force, « le numéro » de la soie. On dévide 20 échevettes de 500 mètres et leur lourdeur moyenne, en grammes, ou mieux en deniers (52 milligrammes), — car les unités antérieures au système métrique persistent, dans la langue des textiles, malgré toutes les révolutions, — constitue le « titre ». S’il s’agit de soies chinoises, médiocrement filées jusqu’ici, bien qu’elles s’améliorent chaque année, la pesanteur varie parfois, d’une échevette à l’autre, du simple au triple.

Mais ces irrégularités, corrigées en Europe par le travail d’ouvraison dont nous parlerons tout à l’heure, n’ont pas empoché les produits de l’Orient de prendre sur notre marché leur place, la première place. Sur 100 kilos qui arrivent à Lyon, 57 viennent directement de l’extrême Asie, — en majorité du Japon, — 17 sont expédiés d’Italie, 12 kilos seulement sont de provenance française. Le reste est tiré du Bengale, de Syrie, de Brousse ou d’ailleurs. Les approvisionnemens de nos manufactures viennent donc, pour près des neuf dixièmes, de l’étranger. Situation relativement nouvelle : à la fin de la Restauration, au lieu des 6 millions de kilos qu’elle importe aujourd’hui [2], la France n’en demandait an dehors que 250 000, sous Louis-Philippe 500 000, puis 1 million au début du second Empire et 3 millions en 1876. C’est à l’introduction de ces soies exotiques qu’est due la prospérité d’une de nos plus belles industries nationales ; c’est par elles qu’a pu s’accomplir l’évolution dans les prix qui a suscité un peuple de nouveaux acheteurs. En effet, tandis que nous allons chercher aux antipodes la plus grande partie des fils qui garniront nos métiers, une portion des soies originaires de France passent à l’étranger.

Ces « grèges » des Cévennes, les premières de toutes, qui n’ont de rivales nulle part comme nature et comme travail, deviennent par leur prix élevé des produits de luxe, dont l’emploi est réservé à un petit nombre d’étoffes de choix. Aujourd’hui que nos sortes indigènes sont cotées jusqu’à 45 francs le kilo, le « Lion d’Or » ou l’ « Éléphant jaune » du Céleste Empire descendent au-dessous de 30 francs. Depuis vingt-cinq ans les prix n’ont cessé de décroître ; ils sont inférieurs des deux tiers à ce qu’ils étaient au moment de la guerre franco-allemande, et cela malgré des fluctuations énormes de hausse et de baisse : un mouvement de folie faisait, en 1876, monter les cours pendant quelques mois de 200 pour 100 ; en 1893 une qualité moyenne de Languedoc, qui avait atteint 75 francs au 1er mai, ne valait plus que 43 francs au 31 décembre. Et nul ne pourrait affirmer que les générations futures ne verront pas, à des chiffres plus bas encore, ces filés jadis si précieux.

Outre les papillons domestiques, — aux amours desquels nous devons la peluche et le damas, et que nous ne laissons vivre à l’état de chenilles, après les avoir chauffés, soignés et tonifiés, lorsque leur constitution s’anémie, que juste autant de jours qu’il est nécessaire à nos besoins, — il existe, à l’état sauvage, en Afrique, en Asie, en Amérique, un nombre incalculable de lépidoptères fabricans de soie, vivant isolés ou en société. Il en existe dans les bois des environs de Paris et jusque sur certains arbres de nos boulevards. La presque totalité de leurs cocons, dont beaucoup ne sont pas dévidables, demeure à l’abandon sous les abris ou dans les poches, garnies d’une bourre épaisse, où ils ont été tissés. Il y a là peut-être une mine extrêmement riche, que le siècle prochain s’avisera d’exploiter. N’oublions pas que de nos jours, jusqu’à ce qu’on eût découvert le moyen de filer les déchets actuels, cette « schappe » était regardée comme absolument impropre au tissage, auquel elle fournit désormais le tiers de sa consommation annuelle.

Déjà l’ouvrage d’insectes à demi civilisés a fait son apparition en Europe, sous la forme de cette soie tussah, expédiée par les Indes et le nord de la Chine, où ces vers, plus sobres, moins exigeans que les pensionnaires des magnaneries, vivent comme ils peuvent sur des peupliers ou des chênes. Débarrassée par l’eau oxygénée de sa couleur ordinairement brune, la soie tussah reste plus grossière que l’autre et possède un aspect métallique d’un brillant particulier. On l’emploie surtout à la confection des velours.

Le ver classique du mûrier n’aura-t-il pas aussi d’autres rivaux que des congénères sans notoriété ? L’homme ne s’avise-t-il pas de se passer de lui et d’enfanter la soie tout seul ? Une société s’était fondée à Lyon, voici une douzaine d’années, ayant pour objet la transformation, par un procédé secret, d’un textile commun en « simili-soie » ; et ta conception d’un semblable projet parut alors tout à fait bouffonne. Cependant, dès 1889, la « soie artificielle » existait. Un ancien élève de l’Ecole polytechnique, gentilhomme doublé d’un savant, le comte de Chardonnet, imagina le succédané végétal, que les visiteurs de la dernière Exposition universelle ont vu faire sous leurs yeux. L’idée avait été entrevue par Réaumur, mais l’invention n’était pas moins neuve. Par un mélange d’acides sulfurique et nitrique, une vulgaire pâte de bois est transmuée en nitro-cellulose, laquelle à son tour est mise en dissolution dans un bain d’alcool et d’éther. On obtient ainsi un collodion épais, que filent des machines appropriées et qui se solidifie comme la soie au sortir de l’estomac des chenilles.

La soie « Chardonnet », une fois teinte et tissée, est douée des apparences de la véritable et même d’un éclat supérieur à celle-ci ; mais elle n’en possède pas toutes les qualités. On lui reprochait à son début d’être terriblement inflammable ; d’autre part, ces écheveaux, d’un si beau lustre lorsqu’ils étaient livrés au fabricant, se décomposaient au bout de très peu de temps, et tombaient en poussière en dégageant des vapeurs nitreuses. L’inventeur a remédié à ce défaut en « dénitrant » complètement son produit ; ses adversaires, — et je dois reconnaître qu’ils sont nombreux, — ont alors objecté que cette soie, une fois dénitrée, n’offrait plus de résistance ; qu’une robe de ce tissu, si elle venait à être mouillée, resterait dans la main. Mon ignorance personnelle m’empêche de prendre parti dans ce débat, et de dire si le contact de l’eau ou du feu peut être funeste à la « soie artificielle. » Quoique les nouveaux filés de bois n’arrivent pas jusqu’ici à un point de perfection qui rende leur concurrence redoutable pour la soie naturelle, ils trouvent déjà de nombreux débouchés comme passementeries ou étoffes de tenture. On s’en sert pour broder les tissus légers, les robes de bal ; enfin le tissage sur chaîne de lin ou de laine les rend susceptibles d’un utile emploi.


II

Ces tentatives ayant pour objet de réduire scientifiquement le coût de la soie — lorsqu’elle se vend 30 francs le kilo, — combien eussent-elles paru incroyablement exigeantes aux seigneurs et aux dames du XIVe siècle, qui trouvaient tout simple de payer 400 à 600 francs de notre monnaie pour un kilo de cette même marchandise ? Tels sont les chiffres que l’on rencontre couramment au moyen âge, à Paris ou en Flandres, en Saintonge ou en Savoie, qu’il s’agisse de soie « tannée », « coquette » ou« vermicelle », de soie à coudre ou à franges. S’il est question de « tixus » fabriqués, de « draps de soie », comme on disait, vendus au poids, le kilo de satin ou de velours coûtait (environ 900 francs d’aujourd’hui ; et l’on voit un « cendal vermeil » — sorte de taffetas — qualifié de « très riche » dans les comptes de la maison du roi en 1342, atteindre 1 400 francs.

C’était du reste le plus souvent sous forme d’étoffes que la soie arrivait en Occident. On ne la tissa guère en France jusqu’au règne de Louis XI, et on apprit à la tisser bien avant de savoir dévider les cocons ou élever les vers. Les romans du XIIIe siècle parlent bien de chevaliers captifs condamnés à ouvrer « au mieux qu’ils pouvaient » des « draps de soie à or battu » ; mais ces nobles et involontaires « canuts » ne furent pour rien dans la fondation de l’industrie soyeuse. Loin de remonter aux croisades, la « magniffacture » de Lyon, où la véritable noblesse descend surtout de la Croix-Rousse, fut inaugurée par des pauvres. Les premiers ouvriers français furent les « enfans de l’aumône », placés par le consulat, en qualité d’apprentis, chez les maîtres italiens que nos rois faisaient venir de Gênes, de Bologne, de Venise, ou que les guerres intestines de la péninsule proscrivaient de leur cité.

La soie dès lors commença à se répandre ; vers la fin du XVe siècle sa valeur diminue ; le kilo se vend de 300 à 400 francs sous Louis XII, de 200 à 300 francs sous Charles IX, chiffre où il demeure jusqu’au XVIIe siècle. Malgré le prix encore excessif de ces étoffes, — depuis 15 francs jusqu’à 120 francs le mètre, — voire à cause de ce prix, la classe aisée s’en montrait extrêmement friande, dans le Midi surtout. L’auteur d’une description de Lyon, en 1564, signale « l’abus des draps de soie, lequel j’ai vu si grand en cette ville que les tailleurs, dit-il, y étaient princes, tant étaient superflues les façons des habillemens. » Les ordonnances somptuaires du temps de la Ligue blâment cette « dissipation », avertissent les habitans « de se contenir chacun en son devoir et, considérant leurs qualités, de s’abstenir le plus possible de l’usage de la soie. » Mais on doit concéder une bonne dose d’exagération à ce rapport d’un fonctionnaire, écrivant en 1604 que « tout le monde a abandonné la laine pour la soie, jusques aux simples marchands, gens de pratique, ouvriers et artisans. » En un temps où le travailleur manuel gagnait moitié moins que de nos jours, il n’était pas en posture de s’offrir un costume qui valait dix fois plus cher qu’aujourd’hui. « Ouvriers » et « artisans » ont ici le sens d’ « industriels » et de « manufacturiers », dont ils étaient maintes fois l’équivalent au XVIIe siècle. Ce sont leurs femmes, les « artisanes », que le Parisien Bouchard, dans son voyage de 1630 à Lyon, nous montre « habillées de soie de diverses couleurs ; et, pour ce, s’appellent toutes mademoiselle ; car, passé Loire, on ne voit plus de bourgeoises. » Bourgeoises elles étaient pourtant, dans le langage actuel, et des plus huppées, les épouses de ces marchands qui dirigeaient sous Louis XIII la fabrication lyonnaise, « sans être assis sur le métier ni mener la navette. » De grands progrès avaient été réalisés depuis la Renaissance. La sériciculture était fondée. Acclimatés vers 1500 en Provence et Comtat-Venaissin, les mûriers s’étaient répandus peu à peu, et lorsque Sully plantait aux Tuileries ceux dont l’histoire a gardé souvenir, les municipalités de Languedoc en garnissaient depuis longtemps les allées de leurs promenades.

Bien que les « baux à lever soie » et l’élève du ver se fussent multipliés parallèlement, les besoins de la France continuaient à dépasser sa production, soit en filés, soit en étoiles. A ceux qui le déploraient, sous Richelieu, et qui demandaient à l’Etat d’entraver ces arrivages par clos droits prohibitifs, les « marchands-merciers » de Paris, principaux importateurs, ripostaient : « Il faut considérer la Providence de Dieu qui veut que tout le monde vive et que nous ne nous pussions passer les uns des autres. » Ces commerçans alléguaient que nous n’étions pas capables de rivaliser avec les Italiens, qu’une expérience venait d’être tentée par le feu roi, « qui avait fait venir les ouvriers d’Italie en France, où nous n’avions pu obtenir d’eux rien d’égal à ce qu’ils faisaient dans leur pays. » Les efforts de nos compatriotes donnaient toutefois à ce découragement un sérieux démenti. Dans le centre, Tours, dont les compagnons travaillaient à cette époque nombreux et habiles, vendait aux Espagnols — ces rois de la mode sous Olivarès — les pannes magnifiques où les hidalgos de marque taillaient leurs manteaux. Au sud-est, les territoires baignés par le Rhône et conglomérés un moment, par les bizarreries féodales, en une nation factice : le royaume d’Arles, se constituaient en un « royaume de la soie », avec Lyon pour capitale. Création artificielle aussi, née du génie des habitans.

Assise à la porte du Midi, bien qu’enveloppée pendant une partie de l’année de brouillards légendaires, resserrée en une étroite presqu’île, où la Saône fainéante se traîne mollement vers le Rhône, fleuve de vertige et de désordre, la cité lyonnaise apparaît comme un nid de contrastes, entre Fourvières et la Croix-Rousse, la pyramide religieuse et la ruche industrielle, la montagne qui prie et la montagne qui peine, placées toutes deux front contre front dans les reliefs du paysage. Les indigènes, avec leur activité contemplative, race du nord égarée dans le sud, ont doucement capté cette industrie méridionale, et l’ont marquée peu à peu si fortement de leur empreinte, que nul de leurs rivaux dans le monde n’a su depuis trois siècles leur enlever le premier rang.

Au temps où tout nous venait d’Italie, l’esprit, les bijoux, les opéras, les beaux tableaux et les belles filles, au temps où Polichinelle même passait les monts, Lyon, qui donnait le jour au camarade français Guignol, maître railleur plus profond que l’autre, était, en fait d’industrie, moins original. Il copiait. Encore l’accusait-on, comme il vient d’être dit, de copier mal. Mais, quoique ses 300 « veloutiers » ou « taffetatiers » de 1575 se bornassent à reproduire servilement les étoffes italiennes, — damas de Lucques, gros de Naples, taffetas de Florence ou velours de Gênes, — si l’on compare, des dernières années du XVe siècle aux premières du XVIIe, les quantités de ces tissus coûteux importés du dehors, il est évident que leur part dans la consommation nationale a décru d’une date à l’autre. La grande « vuidange d’or et d’argent » que ce goût dispendieux, dont Louis XI se chagrinait si fort, occasionnait à ses sujets, avait seulement doublé jusqu’à Henri IV, — de 18 à 36 millions de notre monnaie, — tandis que l’usage de la soie, répandu dans toute une classe nouvelle, avait grandi bien davantage.

Le goût français s’était formé ; la cour fastueuse des Valois, passionnée pour tout ce qui raffinait l’existence, pour toutes les manifestations de la beauté, ne fut pas étrangère à ce mouvement. La séduisante Marguerite de France, sa belle-sœur Catherine de Médicis, « qui s’habillait superbement, au dire de Brantôme, et avait toujours quelque nouvelle et gentille invention », peuvent compter parmi les initiatrices de l’élégance parisienne. Sous ces influences l’art du tissage grandissait lentement chez nous, et contractait avec l’industrie cette alliance étroite qui devait être proclamée beaucoup plus tard. La technique de l’étoffe, ces innombrables combinaisons des fils que l’on nomme l’ « armure », l’ornementation et les effets optiques du coloris, la hauteur du style, c’est par-là que Lyon a conquis au XVIIe siècle sa souveraineté soyeuse.

Un élève de Lebrun, le peintre Jean Revel, après avoir découvert avec les « points rentrés » des transitions de nuances et des gradations inconnues avant lui, transporte sur les tissus des parterres entiers dans le Marché de Paris et l’Ile de Cythère. Sous Louis XV, à la correction majestueuse succède le faire aisé, la fantaisie aimable, qui donnent un cachet de distinction aux caprices même dépravés de la mode. Ces navires aux mâtures fleuries, ballottés sur des flots de corail et de nacre, ces entrelacs de branchages peuplés de personnages et d’animaux fantastiques, ces chinoiseries mises en honneur par la marquise de Pompadour, montrent avec quelle fertilité inventive des dessinateurs comme Douait ou Pillement excellèrent à approprier l’inspiration aux tyrannies éphémères de la clientèle. Avec Gally Gallien, avec Philippe de la Salle, dont les conceptions hardies resteront l’expression la plus vraie de ce genre de décoration, nos fabricans reviennent aux grandes traditions artistiques. Philippe de la Salle, dessinateur et mécanicien, perfectionna le métier au moyen duquel il fraya une route nouvelle, par des nuances mélangées résultant de la multiplication des « lacs », — fils superposés à la trame principale.

On vit alors sur les étoiles des paysages où les lointains habilement placés faisaient illusion, on y vit des fruits charnus, poudrés d’une semence de vie, des fleurs de structure incomparable, irréelles, creuses avec des lèvres dentelées, entr’ouvertes et tentantes à la main, qui semblent évaporer autour d’elles l’essence de leur corps odorant. C’est à l’étude passionnée de la nature, où se trouve la source de tout renouvellement, que ces « Raphaël de la mode », ainsi qu’on les appela, ont demandé le secret de compositions comme le Panier fleuri, les Perdrix ou la Jardinière. Par leur caractère d’absolue perfection, des lambeaux de soie tissée à cette époque possèdent la valeur de véritables reliques d’art, que les collections publiques se disputent de nos jours. Ce « haut façonné », dont la « grande fabrique » lyonnaise était parvenue à acquérir la maîtrise, lui avait valu la suprématie ; c’était elle qui meublait les palais de l’Europe. Elle apparaissait à son apogée, entre les Italiens au déclin et les concurrences modernes au début.

Sous le premier Empire, les tissus prennent cet aspect de somptuosité froide, en honneur dans la société militaire. La Restauration, avec des artistes moins connus, commence à perdre de vue le rôle décoratif de la soie. L’initiative fait défaut et la décadence rapidement s’accentue. Rien de plus offensant pour le sens commun, avec lequel le goût entretient parenté, que des bouquets touffus, modelés sous un jour de convention, lorsque cette série de tableaux apparaissaient sur les robes du temps de Louis-Philippe, dont les mille plans et plis brisaient la perspective et dénaturaient les formes. La femme, avec le sens pénétrant de ce qui la pare, s’aperçut de ces erreurs et fit appel au costumier et à la couturière pour les combattre. C’est alors que ces artistes d’un nouveau genre ont remplacé par des nœuds de rubans, des galons, de la dentelle et toutes sortes d’ingénieuses manipulations du tissu, l’arabesque légère et toute la flore de fantaisie que le dessinateur ne savait plus y jeter. Le « façonné » disparut ainsi vers 1860, et pendant son éclipse d’une quinzaine d’années l’industrie de la soie se transformait radicalement, aussi bien dans ses procédés mécaniques que dans ses produits et dans la matière première qu’elle mettait en œuvre.


III

Ce n’est pas en effet la baisse de la soie brute qui, à elle seule, aurait permis d’offrir à la consommation les étoffes à bon marché d’aujourd’hui. Cette baisse était, jusqu’à un certain point, compensée par la hausse générale des salaires en ce siècle. Or, dans le prix du mètre, il entre beaucoup plus de salaires que de soie. Sur les 380 millions de francs que valent les tissus fabriqués à Lyon chaque année, il n’y a pas plus de 112 millions consacrés à l’achat des 3 600 000 kilos de grèges. Tout le reste, sauf quelques millions absorbés par le coton et la laine, représente les journées de 300 000 travailleurs des deux sexes et les profits des patrons.

Pour atteindre le résultat actuel il a fallu que le fil, livré par le moulinier, fût enflé par la teinture, ou tissé à moins de frais, sur des métiers perfectionnés, avec des textiles inférieurs qui lui prêtent leur force et empruntent son éclat. La liste des progrès réalisés serait incomplète, si l’on ne suivait la soie que depuis sa livraison au marchand par le filateur. Il faut remonter plus haut que le cocon, plus loin que le ver, jusqu’à l’œuf.

Depuis quarante ans la sériciculture française a soutenu des luttes héroïques ; c’est miracle qu’elle ait surmonté les difficultés sans nombre qui l’ont accablée, dans une région et durant une période où les mêmes agriculteurs, après avoir âprement défendu leurs magnaneries, devaient abandonner leur garance et se voyaient abandonnés par leurs vignes. Pendant la première moitié du siècle, la production des cocons avait sextuplé en France, et 6 millions de pieds de mûriers avaient été plantés. Sur la foi de praticiens autorisés, démontrant que la rigueur du climat n’est pas un obstacle à l’élève du ver, on en avait acclimaté jusque dans la Somme ou le Morbihan, et l’exposition parisienne de 1834 contenait des soies récoltées en Seine-et-Oise. Mais peu après on vit diminuer progressivement le rendement des « graines », — nom que leur ressemblance avec les grains de millet a valu aux œufs, — et celui des cocons à la filature. Etait-ce que la sériciculture ne se prête pas à une production intensive, et que, pour accroître les profits, on avait multiplié les éducations à l’excès ? Etait-ce que des croisemens de hasard, pendant de longues années, avaient dépouillé l’ancienne race nationale de ses qualités primitives ?

Impuissans contre cet affaiblissement subit et mystérieux, nos éleveurs demandent alors des graines à l’Italie, à l’Espagne, puis à la Turquie et aux provinces Danubiennes, dont ils repoussaient naguère les produits comme inférieurs. Toutes sont mauvaises, toutes sont malades et, de 1850 à 1864, l’épidémie va croissant. Le découragement s’empare des agriculteurs : au prix excessif atteint par l’once de graines, en regard de la récolte minime qu’on en peut espérer, l’opération devient ruineuse. Ils y renoncent ; et les mûriers, dont les feuilles par-là même ne trouvent plus à se vendre, les mûriers, « arbres d’or, au dire des Chinois, arbres doués de la bénédiction de Dieu », auxquels, vingt ans avant, nos compatriotes eussent volontiers prodigué des noms aussi tendres, sont jugés indignes d’occuper la terre. On les arrache en masse.

La production française, qui avait été de 2 millions de kilos, tombe à 308 000 au milieu du second Empire. Les « graineurs », commerçans improvisés à la recherche de semences saines, avaient apporté du Japon, par la voie de Sibérie, des œufs qui semblaient donner de bons résultats, mais dont l’exportation était interdite sous peine de mort. Lorsque l’empire du Soleil Levant fut ouvert en 1865, l’Europe, au lieu de 30 000 cartons de graines qu’elle en avait tirés l’année précédente, lui en acheta aussitôt cent fois plus et se crut sauvée. Hélas ! les vers japonais ne tardent pas à être frappés de dégénérescence, et la sériciculture cette fois passait pour à jamais compromise, — lorsque surgit l’immortelle découverte de Pasteur.

On apprit que l’insecte souffrait de différentes infirmités : maladies de peau ou d’estomac, celle-ci causée par une alimentation mauvaise, — et après avoir soigné les vers il fallut soigner les mûriers. Mais la plus grave de ces affections, la pébrine, résultait d’un microbe enfermé dans l’œuf, qui naissait avec le ver, grandissait en lui et le tuait. Ce fut donc par la sélection des semences que s’opéra la régénération de la race. Une industrie nouvelle, le grainage, eut pour objet de livrer des œufs provenant de sujets agiles, vigoureux, montés avec prestesse à la bruyère et dont l’estomac, soumis à une analyse microscopique, avait été reconnu dénué de germes malsains. Cette méthode, appliquée d’abord aux papillons des deux sexes, puis aux femelles seulement, — il fut constaté que les mâles, dans l’acte de la génération, ne pouvaient transmettre le microbe, — a donné des résultats surprenans. Nos départemens du Midi, loin de demeurer tributaires de l’étranger pour leurs magnaneries, approvisionnèrent un moment toute l’Europe ; le Japon même achète de ces graines françaises, dont la production a plus que doublé depuis dix ans.

C’est que la semence sélectionnée est beaucoup plus profitable que l’ancienne. Une once d’œufs, qui fournissait autrefois 18 kilos de cocons, en donne aujourd’hui 44, et le rendement s’est élevé, dans l’Aude, jusqu’à 62 kilogrammes. Pour faire tisser ces 44 kilos de cocons, par les 39 000 vers que représentent 2a grammes de semence, il a fallu les soins minutieux de l’éducateur et une nourriture assez abondante : près de 700 kilos de feuilles de mûrier ont été absorbés par ces chenilles pendant les 35 jours qui séparent le moment de leur éclosion de celui où elles se décident à travailler. Dans les six premiers jours elles occupent un mètre carré de surface et mangent 3 kilos de feuillage ; dans les neuf derniers elles en mangent 550 kilos et couvrent une superficie de 60 mètres carrés.

Bien que l’insecte passe pour difficile et même exclusif, en fait d’alimens, il s’accommode à peu près de toutes sortes de verdures — on en a élevé avec la dépouille du tilleul ou du bouleau, du lilas ou du cerisier ; on a réussi même avec des pampres de salsifis. — Seulement il ne veut pas que l’on change son ordinaire ; le mûrier même fût-il substitué au salsifis, pendant l’engraissement, le ver, plutôt que d’y toucher, se laisserait mourir de faim. Si l’on persiste jusqu’ici à servir à ces chenilles des feuilles de mûrier plutôt que d’autres arbres, c’est que la soie obtenue avec les premières est de qualité très supérieure. Aussi ce feuillage précieux se vend-il cher : jusqu’à 20 francs le quintal en certaines années. Les 130 francs que le sériciculteur doit débourser de ce chef, ajoutés aux 7 francs que lui coûte l’once de graines, absorbent en ce cas la plus grande partie des 160 francs, que peuvent atteindre, en moyenne, les 44 kilos de cocons récoltés.

Avec le « tirage » de la soie, vient la besogne manufacturière, Le fil, commencé par l’insecte, doit être achevé par l’homme. Partout, sauf en Chine, où une superstition singulière veut qu’ils soient filés à l’état vivant, les cocons, aussitôt détachés de la branche, passent à l’ « étouffage ». Pour enlever à la chrysalide toute velléité de prendre son vol en crevant son étui, qu’elle endommagerait ainsi de la manière la plus fâcheuse, elle est asphyxiée méthodiquement par la vapeur, et son enveloppe se dessèche dans des greniers jusqu’à l’envoi à la filature. Jadis chaque éleveur dévidait lui-même sa soie, vaille que vaille, comme font encore les Orientaux, et souvent il opérait mal. Le brin du cocon est, on le sait, beaucoup plus fragile que le plus grêle de tous nos fils ; il faudrait, pour le tisser à l’état natif, des métiers magiques et des doigts de fée.

Aussi déroule-t-on à la fois quatre cocons. L’on croise ensemble les quatre fils pour former la soie grège du commerce. Depuis 1805, où la machine fut employée à ce travail, des inventions de toutes sortes ont constamment perfectionné l’outillage. La rustique marmite d’eau chaude, dans laquelle le paysan du siècle dernier plongeait ses cocons pour les cuire, les battre, les « débayer », afin d’en faciliter le tirage, est remplacée par des centaines de bassines dont chacune file « à quatre bouts », c’est-à-dire que seize cocons y sont dévidés à la fois. Grâce à la division de la besogne, chaque ouvrière, au lieu de 125 grammes de soie classique, arrive à en produire 450 grammes par jour. Les Américains, après avoir découvert un système électrique qui donnait des filés plus beaux, ont dû y renoncer parce qu’il énervait la soie ; elle perdait son élasticité. Les effets de la température au contraire, la composition chimique de l’eau de lavage, pour réaliser telle ou telle qualité, ont été définis et appliqués avec succès.

Malgré ces efforts, malgré les 4 millions de subvention payés par l’Etat à cette industrie agricole, elle demeure précaire. Le progrès se propage très vite et dans tous les pays. Nos soies françaises risquent ainsi de perdre, dans un avenir peu éloigné, la supériorité qu’une ouvraison plus parfaite leur assurait sur les marchés du globe.

La grège ne peut être employée telle qu’à un certain nombre de tissus : les « teints en pièces » ; pour tous les autres elle doit recevoir une façon nouvelle, le « moulinage ». S’il s’agit d’obtenir l’ « organsin », fil de chaîne, auquel on demande plus de solidité, on fait subir à la soie une torsion de 600 tours par mètre ; elle le raccourcit et le renforce ; puis on accouple et l’on tord deux fils en un seul. Quoiqu’il représente ainsi huit fils de cocon groupés, l’organsin semble fort mince ; il est moitié plus fin que la soie à coudre. Le fil de trame, ne passant que par une moindre torsion, est plus ténu encore. Le rôle du moulinier acquiert toute son importance lorsqu’il corrige les imperfections des soies lointaines, directement venues, par le paquebot des Messageries, du foyer de la famille chinoise sur les « tavelles » compliquées de l’Occident.


IV

Ces écheveaux, régularisés, fortifiés par le moulinage, franchissent une dernière étape : la teinture. Voici une branche toute neuve de l’industrie soyeuse, j’entends toute renouvelée en ce siècle. Elle a fait des merveilles et pourtant on en dit grand mal. On reproche à ces merveilles d’être éphémères, de sacrifier la solidité à la quantité et de n’atteindre le charme qu’aux dépens de la durée. De ce côté faible du luxe économique faut-il vraiment gémir si fort ? Cette rançon du bon marché s’impose à nombre de produits modernes, pour satisfaire le public de plus en plus vaste qui « veut faire bonne chère avec peu d’argent. » Je ne plaide pas ici la cause de la « camelote » ; elle n’a pas besoin d’avocat, et si elle avait besoin d’un poète :

Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ?…

pourraient dire les teinturiers. Qu’importe, si un attrait nouveau est offert, une satisfaction présente possédée par les êtres d’un jour que nous sommes, à qui elle procurera un quart d’heure, voire une minute de plaisir, que le coloris délicieux de ce ruban de satin, de cette blouse de taffetas ou de ce nœud de velours soit voué à un effacement précoce ? Sont-ils donc construits pour l’éternité ?

L’usine de teinture ne travaille que sur commande. Les « mateaux », unités commerciales qui comprennent quatre écheveaux ou « pantines », divisés en plusieurs « flottes », lui sont remis par le fabricant avec un morceau d’étoffe ou de frange de la teinte à obtenir. Les « flottes », pendues à de petits bâtons, sont d’abord immergées dans des « barques », baignoires d’eau bouillante, où est dissous du savon de Marseille en quantité égale au quart du poids des filés. C’est la « cuite » ou « décreusage », qui dépouille la soie de ses impuretés, la blanchit et lui donne tout son brillant, mais lui fait perdre beaucoup de sa pesanteur : le cinquième pour celle de Chine, le quart pour celle de France.

Veut-on éviter cette perte aux fils de trame, aux « souples » en langue technique, dont on exige moins d’éclat ? On se contente de leur enlever le ton grège ou jaunâtre en les soumettant à la fumée de soufre dans une chambre close. L’action de ces vapeurs sulfureuses, répétée jusqu’à douze fois, tient lieu de teinture aux soies à employer blanches ; elle leur donne le ton et la transparence de la nacre. Souvent aussi, pour colorer les filés en blanc, on les plonge directement dans un bain de bleu et de rouge, dont l’association engendre du violet. Celui-ci, luttant avec le jaune naturel de la soie, l’amène doucement à la blancheur requise.

Une heure ou une heure et demie est en effet nécessaire pour fixer la matière colorante, pour en imprégner également chacun de ces fils que l’on promène par poignées, dans des cuvettes oblongues, d’une façon assez primitive. De temps à autre l’ouvrier cesse de remuer ses bâtonnets et « donne un coup de cheville », c’est-à-dire qu’il retire une échevette et la sèche, en la tordant avec force, pour s’assurer de la nuance et voir s’il est bien « dans l’esprit de l’échantillon. » A la fin de l’opération la soie est lavée, avivée dans une eau acide, qui rend indissoluble l’union du fil et du colorant, de cette bave de chenille et de cette huile de charbon, puisque toutes nos couleurs sont maintenant extraites de la houille.

Le reproche, fait de nos jours aux étoffes de n’être pas « bon teint », ne date pas d’hier. Je remarque dans des édits royaux vieux de deux siècles et demi — ils remontent à Louis XIII — des doléances très amères sur les couleurs dégénérées des teinturiers, que le gouvernement d’alors accusait de gâter les textiles par leurs « mauvaises drogues ». Pour mettre fin à ce dévergondage l’État donnait la liste des « bonnes et loyales teintures » et des « fausses et défendues ». Parmi les premières, le pastel était une des plus recommandées ; l’indigo au contraire était honni, proscrit et, comme les prohibitions légales ne suffisaient pas, semble-t-il, à arrêter l’essor de cet « anil » ou « bois d’Inde », des pénalités draconiennes furent organisées contre les introducteurs ou « receleurs ». N’empêche que l’indigo détrôna cet antique pastel dont la France avait longtemps pourvu l’Europe, dont le trafic était un des plus notables du Midi, — un marchand de pastel avait, sur la demande de Charles-Quint, cautionné la rançon de François Ier, — et à qui l’on réservait toujours, en temps de guerre, un traitement de faveur. Une lutte semblable, poursuivie plus tard entre la garance et la cochenille, se termina à l’avantage de cette dernière.

Sous Napoléon Ier, grâce au blocus continental, pastel et garance revirent quelques beaux jours ; puis disparurent à nouveau ainsi que l’indigo et la cochenille leurs vainqueurs, ainsi que les extraits de bois, de lichens et l’ensemble des colorans végétaux, devant l’arc-en-ciel que les chimistes tiraient à vil prix du charbon. On ne connaissait guère, avant 18o0, d’autres couleurs à base minérale que le bleu Raymond, sorti du cyanure de fer. L’acide picrique, première application des jus de houille, remonte à 1847. Douze ans après, une expérience de laboratoire lit apparaître un liquide rouge, légèrement vineux, dont on ne sut tout d’abord que faire. Cette substance de hasard, accueillie avec indifférence, était la fuchsine, base de la plupart des couleurs futures.

Chaque année vit éclore désormais une| combinaison nouvelle : de la coraline — acide rosalique — procédèrent un nouveau jaune et un nouveau rouge. La réaction de la coraline sur l’aniline enfanta un bleu : l’azuline ; un violet inédit fut le fruit de l’alliance de l’aniline avec la fuchsine. Par des accouplemens, des croisemens multipliés de ces divers produits on se procura la viridine, ou vert lumière, la safranine, le bleu de Lyon, enfin une palette inépuisable de nuances pures ou rabattues. Durant cette période où triomphaient précisément les étoffes unies, le teinturier, devenu chimiste, remplaça le dessinateur. Sa fertilité inventive ne connut pas de limites ; ses mélanges et ses manipulations savantes ont créé des couleurs « à pelletée », suivant l’expression d’un ouvrier de la partie.

M. Chevreul passe pour avoir doté les Gobelins de 1 440 couleurs. Un industriel de Saint-Etienne a constitué une carte d’échantillon de quatre mille nuances ; et la réalisation de ce tour de force n’a rien d’invraisemblable pour qui voit ce que l’on nomme à Lyon une ombrée, vrai soleil de feu d’artifice à rayons éclatans et fondus, représentation synthétique de tout ce que le mot « couleur » peut suggérer à l’humanité. Les tonalités innombrables, inouïes, que la nature invente sans cesse en se jouant dans les cieux ou sur les mers, dont elle couvre les plantes, dont elle habille les bêtes, sont ici notées, figées, classées, sans qu’il soit possible à l’œil d’en discerner jamais davantage. Il n’est pas un rose, pas un bleu, pas un vert, que ce dictionnaire ait omis de reproduire, depuis les plus rudes jusqu’aux plus tendres. Fractionnée à l’infini, la gamme de chaque teinte monte et descend, avec des transitions si douces qu’elles paraissent insensibles. Si Peau d’Ane sortait des limbes poétiques pour entrer dans notre réalité désenchantée, elle pourrait aisément suivre les conseils de sa marraine la fée des Lilas, et se procurer des robes couleur du jour, de la lune et du soleil. Nos teinturiers ont mis, à volonté, tout cela dans leurs alambics, et leurs trouvailles sont si ingénieuses que l’on oublie combien elles sont fugitives.

Des sept patriarches du coloris, groupés dans le spectre solaire, sont issus, comme d’ancêtres prolifiques, des genres, des espèces, des familles de modulations nuancées. La famille des héliotropes par exemple, qui fait partie de la tribu des violets, se partage en trente-deux variétés, et chacune de ces trente-deux variétés d’héliotropes est à son tour subdivisée en six tons, d’une intensité dégradée, formant ce qu’on appelle un « camaïeu ». Les noms d’autrefois ne suffisent plus pour distinguer les individus qui composent ce peuple de couleurs. Nul n’a le loisir de leur chercher des appellations pittoresques ou triviales, comme « Espagnol malade » ou « Fille émue » au XVIIe siècle, comme « bleu-Maric-Louise » ou « caca-du-roi-de-Rome » sous Napoléon. On les baptise au hasard « Roméo, Inquisiteur, Corinthe, Ortolan, Neptune, Menelick, Créole, Ninon, Phénix, Météore, Isly, etc. » Chaque année le syndicat des teinturiers dresse une collection nouvelle, s’attachant de préférence à une branche originale, tantôt les « beiges », tantôt les « Louis XV ». Cent soixante kilos de soie sont déchiquetés à cet effet ; et, parmi ces miettes de fils multicolores, méthodiquement collées dans un album, les commissionnaires de Paris, qui décident de la mode, choisissent les cinq ou six nuances destinées à « faire la campagne prochaine. »

En même temps que la teinture, on donne divers apprêts aux fils ; ceux que l’on réserve pour la « moire antique » sont passés par des sels d’alumine, afin d’acquérir du « mou », du moelleux, facilitant leur écrasement sous la calandre lorsque le moireur fera son dessin. Autre besogne importante de l’usine : la « charge » de la soie par addition de matières variées. Elle consiste en des passages alternatifs au bichlorure d’étain et au phosphate de soude, mélangé de gélatine, que l’on répète plus ou moins suivant le grossissement à obtenir. Un des élémens ordinaires de la charge est le sucre, dans la proportion d’une livre par kilo de soie. Les étoffes, dont les fils avaient été sucrés ainsi par le séjour dans le sirop, offraient au début cet inconvénient que la moindre goutte d’eau tombée sur une robe faisait tache ; le sucre, en se dissolvant, formait une auréole indélébile. On a remédié à ce défaut en recouvrant le tissu d’une solution de paraffine qui l’empêche de fondre. L’opération se termine par un bain gras, à base d’huile, et par une immersion dans un liquide au goût prononcé de citron.

Ainsi condimentée et convenablement cuisinée, la soie, vue au microscope, peut ressembler à l’un de ces cigares emmanchés dans une paille que les Italiens nomment des virginia. La charge représente le tabac, le fil tient lieu de paille ; il n’est plus qu’un support, lorsque les matières ajoutées forment 400 pour 100 de son poids, comme il est d’usage pour la passementerie, notamment pour les franges. Les tissus d’un prix moyen sont chargés simplement au double ; le teinturier reçoit du fabricant 100 kilos de soie grège et lui rend 200 kilos de soie prête à être tissée. A mesure que le prix de l’étoffe augmente, les corps étrangers y tiennent moins de place ; ils disparaissent totalement aux environs de 20 francs le mètre.

Ces alliages d’ailleurs n’ont pas indistinctement les effets désastreux que l’on serait porté à se figurer ; les soies noires ou sombres, que l’on épaissit avec des produits végétaux, — cachou, noix de galle, extrait de châtaignier — gagnent à la fois en qualité et en quantité, parce que ces tannins protègent le fil. Au contraire les étoffes claires que, faute d’un meilleur procédé connu, on doit charger métalliquement, risquent de tomber en poussière au bout d’une dizaine d’années, parce que l’élément chimique attaque et ronge le fil auquel il est incorporé.

La soie teinte et chargée est jetée tout humide dans une « essoreuse », tournant avec une rapidité vertigineuse, qui la dessèche en quelques minutes. Elle sort de cette turbine, dure comme un morceau de bois, pour se rendre à la « chevilleuse », dont la torsion énergique lui rend sa souplesse ; et, comme elle demeure néanmoins crépeuse et froissée, un dernier mécanisme, l’ « étireuse », a pour mission de la lisser et de l’allonger.

Bien que ces divers engins aient leur importance, la teinture n’en reste pas moins, au point de vue des moteurs, fort en retard. Sa main-d’œuvre ne diffère pas à Lyon, pour colorer les premières étoffes du monde, de ce qu’elle est en Turquie pour les bordures de burnous des Arabes du désert. Il existe cependant en Amérique, en Allemagne et en Suisse, des machines à vapeur et à bras qui économisent les trois quarts du prix de façon. Ces appareils imitent automatiquement les mouvemens usités en teinturerie et les exécutent avec une rapidité très supérieure à celle d’ouvriers manœuvrant philosophiquement des kyrielles de bâtonnets. Le plus curieux est que l’inventeur n’est autre qu’un Français, un Lyonnais de vieille souche, M. César Corron, à qui sa ville natale est déjà redevable de plusieurs perfectionnemens. Ainsi que beaucoup de ses devanciers, celui-ci voit les usines étrangères profiter avant les nôtres de sa découverte.
V

A l’industrie du tissage aussi l’on n’a pas ménagé les critiques sur son indolence à suivre les progrès réalisés ailleurs. De tous les textiles, la soie est arrivée la dernière à la fabrication mécanique, et la France en particulier n’a pas mis au début grand enthousiasme à l’adoption du matériel nouveau. Pour juger s’il y a faute, et à qui elle incombe, on doit envisager l’organisation séculaire de ce que nos pères appelaient l’ « art et artifice des draps de soie. »

Le fabricant de Lyon avait ceci de particulier qu’il ne fabriquait rien. Il n’avait ni métiers, ni marchandises, mais exécutait des commandes à ses risques et périls, achetait la soie, la faisait teindre, puis tisser par un canut. Il échappait ainsi aux dangers que court l’industriel : capital englouti dans les immobilisations, production outrée d’une manufacture forcée de marcher sans cesse, sous peine d’être dévorée par des frais généraux constans. Son bénéfice personnel pouvait être modique, ou même nul, si le client d’une part et le façonnier de l’autre l’avaient serré tous deux un peu trop fort ; toutefois il succombait rarement.

Le canut, lui, était un de ces patrons-ouvriers comme il en existe encore des millions dans toute la petite industrie. Il faisait une pièce de soie comme le menuisier fait une armoire ou le cordonnier des bottines. Nous trouvons naturel que ces derniers continuent, dans leur boutique, l’exercice d’une profession, menacée du reste par la concurrence des usines de meubles et de chaussures. Ce qui singularisait le chef d’atelier lyonnais, c’est qu’il représentait l’ancienne forme d’activité manuelle dans une branche — les tissus — où elle a depuis longtemps disparu. Ce manufacturier minuscule passait avec le « fabricant » un contrat à prix débattu, et abandonnait la moitié de ce prix aux « compagnons » qui concouraient à l’accomplissement de la tâche. Possédant souvent plusieurs métiers en marche, cet aristocrate de la classe ouvrière surveillait plus qu’il ne travaillait de ses mains. Il se trouvait prélever ainsi, sur ses collaborateurs, 50 pour 100 de la valeur des façons pour le simple usage du local et de l’outillage peu coûteux qu’il fournissait. Si un patron louait des métiers à ce taux, on considérerait avec raison ses exigences comme intolérables.

Aussi est-ce la misère de cet ouvrier d’ouvrier, et la constitution vicieuse de cette hiérarchie d’intermédiaires qui ont causé les insurrections répétées dont la seconde ville de France a été le théâtre depuis le commencement du siècle. La fixité des prix de façon n’a pas amené de moindres discordes. « Si le salaire avait besoin d’une justification, c’est dans l’industrie lyonnaise qu’il la trouverait », a dit très justement M. Aynard, député du Rhône et président de la chambre de commerce, qui connaît à merveille ses compatriotes. Le socialisme dit au prolétaire de prendre la machine ; à Lyon le tisseur la possède, mais sur lui retombe le risque des fluctuations et du chômage, et il en est accablé.

Le compagnon délicat qui tisse mélancoliquement des choses brillantes, manque d’ouvrage cent jours par an en moyenne et, quand il travaille, il ne gagne pas autant que le robuste maçon qui ne met en œuvre que ses muscles. Le canut ne voudrait pas cependant abdiquer la liberté dont il jouit. Il n’est point ouvrier d’usine, et s’en vante ; c’est une sorte d’artiste maître de son modeste atelier. Il aime mieux traiter avec le patron de puissance à puissance que de goûter une sécurité enrégimentée. L’indépendance est forcément périlleuse ; il doit épouser les chances bonnes et mauvaises, et le fabricant, qui n’a aucune obligation précise envers lui, l’emploie ou le délaisse comme un stock flottant de bras, selon l’état des affaires.

Cette organisation défectueuse, dont je parle au présent, ne sera bientôt plus du reste qu’un souvenir, entretenu par l’intérêt des fabricans, par l’amour-propre des tisseurs et aussi par la variété infinie d’étoffes qu’embrasse cette manufacture, — depuis le velours épais jusqu’à la gaze impalpable, — par leur changement incessant, par le petit nombre de pièces sur lesquelles portait chaque commande, le système antique a dû céder devant les exigences du bon marché. La poursuite ardente du « plus grand produit par le moindre effort », — formule qui gouverne le siècle, — a d’abord éparpillé dans les champs la majeure partie des métiers urbains.

Associé à une besogne rurale, le tissage supporte mieux les intermittences qui le ruinaient en ville. Le fait mérite d’être noté de progrès industriels, agissant au rebours de la dépopulation des campagnes que généralement on leur impute et ayant pour effet, non d’enlever des bras à l’agriculture, mais de lui en procurer et de l’enrichir. On constatait, au dernier concours régional de Lyon, que cette dispersion des ouvriers de la soie avait été, par les ressources qu’elle apporte dans les fermes, l’une des causes de l’amélioration des terres de la vallée du Rhône. En 1848, il y avait encore 60 000 métiers on ville, contre 5 000 disséminés dans les cantons du département. Il ne reste aujourd’hui à Lyon que 10 000 métiers, mais on en compte 55 000 au dehors dans un rayon de 80 kilomètres.

En même temps que cette industrie émigré de la cité au village, elle passe des hommes aux femmes. La navette n’est-elle pas le lot naturel des faibles ; surtout depuis que les perfectionnemens apportés à l’outillage l’ont rendu accessible à leur sexe ? Le tissage mécanique enfin, pour lequel on a mis à profit, sur bien des points, les forces des torrens et rivières dans les 210 établissemens où il fonctionne, accapare peu à peu le plus gros de la production. Il faisait battre 6 000 métiers en 1873 ; il dispose maintenant de 25 000 dont chacun équivaut à trois métiers à la main. Ces instrumens marchent pour l’ « article de fond », pour le « placard », c’est-à-dire qu’ils ne dépendent pas de la commande, mais qu’ils la devancent ou la provoquent. Le plus grand nombre des nouvelles usines n’appartient pas jusqu’ici à ces fabricans sans fabrique dont il était question plus haut ; les quatre cinquièmes d’entre elles sont la propriété d’entrepreneurs de tissage à façon.

Il ne semble pas toutefois que cette interposition étrange d’un bureau lyonnais entre le négociant de Paris et l’industriel de Vizille, de Saint-Pierre-d’Albigny ou de Tarare, puisse se prolonger longtemps. L’acheteur et le manufacturier auront un égal intérêt à s’aboucher directement l’un avec l’autre ; celui-ci pour augmenter son bénéfice, celui-là pour réduire son prix de revient. Cette entente supprimera le marchand urbain ou le forcera à fabriquer par lui-même. Et l’on remarquera que cette simplification de rouages parasites aura pour conséquence : de multiplier les risques du patron capitaliste au moment précis où ses bénéfices diminuent et d’assurer à la main-d’œuvre une rémunération meilleure et moins aléatoire. Nous avons ou, dans de précédentes études, l’occasion de saisir sur le vif le mécanisme de ce mouvement universel que la force des choses accomplit en faveur des salariés. L’on en voit ici un échantillon assez piquant parce que les intéressés ont tout fait pour le combattre. Si l’on avait tenté, il y a vingt ans, d’installer une usine de tissage mécanique à la Croix-Rousse, les ouvriers ameutés l’auraient très probablement détruite.

Elle y existe maintenant. L’un de ces anciens et puissans seigneurs du commerce de la soie, M. Gindre, homme fort avisé, qu’une juste appréciation des nécessités présentes a guidé dans son entreprise, a élevé, dans l’enceinte même de Lyon, une usine qui occupe 500 ouvrières et 20 ouvriers seulement, « gareurs » pour la plupart, c’est-à-dire surveillant une dizaine de métiers chacun. La soie arrivée eu écheveaux y est d’abord roulée en petites bobines qui se placent côte à côte, au nombre de 200, sur l’ourdissoir où commence la préparation de la pièce. Cette pièce a tantôt 50, tantôt 100 ou 150 mètres de long ; elle a généralement 0m, 52, de large et le nombre des fils de chaîne qui seront juxtaposés dans cet espace minime de 0m, 52, varie de 4 000 à 10 000.

Ces chiffres pris pour base, et rapprochés du rendement moyen des cocons, nous apprennent qu’un mètre courant de tissu — chaîne et trame — correspond à 60 ou 150 cocons, suivant que l’étoffe est légère ou forte ; si bien qu’une de vos robes, mesdames, si elle est en soie pure, représente, pour les 12 ou 14 mètres qu’elle absorbe, le travail de 1 300 vers consciencieux. A mesure que les 200 bobines dévident lentement leurs fils qui, maintenus entre les dents du peigne, s’alignent sur un large rouleau, l’ouvrière enlève au passage les « bouchons », nœuds et grosseurs diverses qui formeraient des « crapauds » et dérangeraient l’harmonie du tissu, L’instrument est muni d’un timbre qui sonne aussitôt que le dévidage atteint la longueur de la pièce projetée. Les 200 fils sont alors coupés, le rouleau se déplace et 200 autres viennent se ranger à côté d’eux. A la fin de l’opération les 4 000 fils, beaucoup plus au large sur les premiers rouleaux qu’ils ne le seront dans l’étoffe, doivent se serrer pour n’occuper sur une seconde machine que les 52 centimètres prescrits. C’est le « pliage », à la suite duquel les fils sont portés au « métier à remettre ».

Pour que la chaîne s’unisse à la trame, pour que les fils, lancés par la « canette » au travers du tissu en formation, passent tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de chacun des fils tendus en long, l’ouvrière dispose ces derniers de manière que le mouvement du métier tisseur fasse, à tout coup de trame, monter alternativement une partie d’entre eux et descendre l’autre. Elle introduit, un par un, les fils dans des « mailles, » sortes d’anneaux de ficelle, suspendus à des bandes de bois que l’on appelle « lices ». S’il s’agit d’un taffetas, ou autre pièce très simple, dont les fils s’entrecroisent régulièrement, deux « lices » sont suffisantes : la première portera, sur ses 2 000 ficelles, les premier, troisième, cinquième fils, etc. ; tandis qu’entre les 2 000 mailles de la seconde seront enfilés les deuxième, quatrième, sixième fils, et ainsi de suite.

Mais ce tissage rudimentaire est très rare dans l’industrie soyeuse, dont les « armures », — le jeu infiniment varié des fils dans leur contexture intime, en long et en large, — constituent l’originalité. Pour le satin, par exemple, il faut huit « lices » au lieu de deux ; parce qu’à chaque passage de la navette 7 fils sur 8 s’abaissent, le huitième seulement se lève pour former un « liage », C’est précisément l’invisibilité de la trame à l’endroit du tissu, où elle ne paraît que tous les huit coups, qui donne à l’œil la sensation glacée du « satin ».

La main-d’œuvre préalable du « métier à remettre » consistera donc ici à intercaler successivement les premier, neuvième, dix-septième fils dans une lice, les deuxième, dixième, dix-huitième dans une autre, etc. ; opération compliquée et fort longue, on le conçoit. Pour éviter de la recommencer trop souvent, on préparera à la fois plusieurs pièces, en tordant, sans le nouer, le bout final de chacun des fils de la chaîne amorcée sur le « remisse », avec le bout initial d’autres fils qui s’engageront à leur suite dans les mailles. Une ouvrière habile arrive à tordre ainsi 5 ou 6 000 fils par jour.

Après cette mise en train laborieuse, le tissage proprement dit ne semble qu’un jeu. Le métier fait mouvoir, avec une vitesse prudemment réglée, ses articulations délicates. La navette légère, sous l’action des pédales, glisse et court de droite à gauche et de gauche à droite, laissant derrière elle en se dévidant cet imperceptible sillon de soie qui forme la trame, aussitôt emprisonné dans l’embrassement des fils de chaîne, évoluant sur leurs lices que sollicitent des leviers. La « canette », petite bobine placée dans la navette, est-elle épuisée ? l’instrument s’arrête de lui-même et une autre la remplace. Le métier mécanique tisse environ 10 mètres par jour, et il suffit d’une femme pour veiller à la marche de deux de ces outils perfectionnés que la Suisse nous envoie.

Au sortir du métier les étoffes reçoivent des façons accessoires : certaines vont s’égaliser sur des lames de métal coupant, qui les serrent et leur donnent la souplesse ; c’est le « polissage ». D’autres sont soumises au « flambage », par un mélange d’air et de gaz, à la dose de 1 000 mètres cubes à l’heure, pour se dépouiller de leur duvet. Le satin blanc passe trois fois au feu, sur des rouleaux que longe une rampe allumée. Le tout se termine par le « pincetage », où une machine à épiler arrache les fils qui dépasseraient à l’envers du tissu, et par le « dégraissage » des tissus clairs, afin d’enlever les taches survenues encours de fabrication. Nombreux sont les apprêts dont la soie est susceptible, pour augmenter sa grâce ou sa force, sa douceur ou sa « main », voire pour pallier sa misère. Chaque pays a ses procédés, soit que l’on pare la chaîne avec de la poudre de riz, comme en Chine, soit que l’on se serve de gomme pour les tissus achevés, comme en Angleterre, On appela « pluie de diamans » une nouveauté qui fit rage quelque temps et qui n’était autre que la projection, par un système ingénieux, de gouttelettes d’un produit vulgaire. Le tissage mécanique aborde de préférence les articles unis, d’une vente courante, ce qu’en langage de comptoir on nomme « des sortes suivies ». Une seule usine, dans l’Isère, à la Tour-du-Pin, s’adonne au « grand façonné », jusqu’ici l’apanage de ces ateliers retranchés sur le plateau de la Croix-Rousse, dont il ne restera guère dans dix ans, car il ne s’y fait plus un seul apprenti. Le domaine de la manufacture, au contraire, s’étendra forcément aux nouveautés de luxe, et déjà son influence est appréciable dans les prix auxquels ils sont descendus : il n’y a pas longtemps que tel satin damassé noir, coté maintenant 4 fr. 25 le mètre dans les magasins de détail, à Paris, s’y vendait 10 francs et que tel lamé pour robe de bal, offert à 12 fr. 50, ne s’obtenait pas à moins de 35 francs. Un brocart, qui eût coûté jadis 100 francs le mètre, en coûte aujourd’hui 25.


VI

Les économies de main-d’œuvre, sur ces dernières catégories, pourraient même être plus importantes, si l’on tirait de chaque dessin un bon nombre d’exemplaires. Mais il en est de la soierie comme de la littérature ; les progrès de l’instruction ont augmenté le débit des journaux et des romans beaucoup plus que celui des livres de science. Le grand public orne sa personne comme il meuble son esprit… au meilleur marché et à la vapeur. La fabrication des qualités communes ou ordinaires s’est par suite bien plus développée que celle des tissus de valeur.

Les grands magasins qui, par des commandes puissantes et par une engageante publicité, portant tous les semestres sur quatre ou cinq articles écoulés à prix de revient, ont développé le goût de la soie, fournissent la preuve de cette vulgarisation. Au Louvre, la moyenne, pour les 18 millions de francs vendus aux rayons soyeux, ressort à 3 fr. 50 le mètre. C’est que, contre un mètre à 18 francs, il s’en écoulera vingt à 2 francs. A côté des 3 millions et demi de kilos de soie, que la fabrique lyonnaise consomme chaque année, se placent 2 millions et demi de kilos de laine ou de coton qui, mariés avec eux, font le meilleur ménage du monde.

Nul ne trouve plus à cette mésalliance « déshonneur et scandale », comme au XVIe siècle, où les consuls faisaient saisir des velours ainsi adultérés. Les fabricans de 1896 n’auraient garde de se plaindre au gouvernement, ainsi que leurs prédécesseurs, en 1809, de ce qu’il sort de leurs maisons des « produits indignes », des « marchandises abjectes, que les ateliers de Suisse, d’Italie et d’Allemagne ne voudraient pas avoir manufacturés. » Bien au contraire ; le développement de ces « merveilleux glacés » à 1 fr. 90, de ces « polonaises » à 1 fr. 45, de ces satins à 0 fr. 95 et au-dessous, que M. Permezel — l’un des créateurs du genre — expédie par monceaux sur les côtes d’Afrique, est indispensable, non seulement pour maintenir nos exportations, mais pour empêcher même le marché national de nous être ravi par la concurrence étrangère. Un cabaretier de Saint-Mandé, après avoir fait emplette pour sa fille d’un coupon de popeline — dont le nom désigne justement un composé laine et soie — vint le lendemain, furieux, redemander son argent, sous prétexte que le tissu n’était pas de soie pure. Le cas est rare toutefois ; l’acheteur est assez intelligent pour savoir qu’on ne le trompe point.

Il comprend que la proportion de soie augmente ou diminue selon le prix de l’article : un satin tramé coton par exemple contient encore moitié de soie ; le rapport des deux textiles se modifie, suivant le but à atteindre, à l’avantage du coton qui forme les trois quarts, les 7 huitièmes et jusqu’aux dix-neuf vingtièmes du tissu, lequel ne conserve plus de la soierie que le mirage, une sorte de vernis fragile. On va plus loin encore : il existe une méthode de soiage qui crée des guenilles brillantes en précipitant, au moyen d’un acide, sur des jutes ou d’humbles madapolams, une solution de soie liquéfiée dans l’ammoniure de cuivre.

La fabrication des soies mélangées était de 23 millions de francs, il y a un demi-siècle ; elle se chiffre à l’heure actuelle par 151 millions ; les deux cinquièmes de la production lyonnaise en valeur, les trois quarts en quantité de mètres. A ce chiffre s’ajoute l’appoint de la région du nord, de Roubaix en particulier, où cette spécialité prospère. Une partie de ces marchandises constitue ce qu’on appelle le « teint en pièces », dont les fils sont tissés avant la teinture. A ces types nouveaux pas n’est besoin de préparations coûteuses : par le gaufrage ils acquièrent une épaisseur factice ; par l’impression ils sont revêtus en quelques instans de la couleur et du dessin et rivalisent, comme aspect, avec les plus beaux brochés.

Qu’on n’aille pas croire pour cela à l’abandon des luxueux produits de jadis. Une série de maisons, uniquement occupées de créer des modèles inédits, tiennent la tête de l’industrie soyeuse. Quelle fécondité artistique il leur a fallu déployer pour conserver la primauté, un total nous l’apprendra : le conseil des prud’hommes a, depuis 1813, enregistré 110 000 vignettes ou dispositions nouvelles. Ces inventions, prises en bloc, sont médiocrement lucratives. Elles ne réussissent pas toutes, bien entendu, et celles dont la mode s’empare, ou n’ont qu’une vogue éphémère, ou, si leur succès paraît durable, sont copiées dans tout l’univers. Le négociant qui les a suggérées, qui le premier les a mises au jour, en profite toutefois d’une manière indirecte : son renom s’accroît sur le marché, la clientèle des couturiers de marque vient à lui et lui achète, en même temps que la nouveauté qui sert d’appât, les genres unis, les doublures, les « fonds de jupe », tout ce qui forme le courant usuel et permet d’atteindre le gros chiffre d’affaires.

Dans sa gestation inquiète, enfiévrée, d’effets inimaginés jusque-là, d’attributs, de nuances, de grains non essayés encore, le marchand de soieries, guidé par une longue école de l’œil, est aussi servi par le hasard. Telle innovation heureuse n’a eu d’autre cause qu’une erreur commise dans le tissage, une fine rayure dans un satin uni provenant de l’écartement des peignes à la fabrication. On reproduisit avec soin ce défaut, devenu un charme, et l’étoffe, grâce à lui, fit son chemin dans le monde, comme ces acteurs aimés du public qu’un vice de prononciation fait acclamer pendant trente années.

Une farce traditionnelle entre commis de la soierie, dans la capitale, consistait à envoyer les débutans — les « bistos » — demander la « presse à velours », chez un confrère qui, entrant aussitôt dans la plaisanterie, déclarait l’avoir prêtée à une maison éloignée, dont il donnait l’adresse. Si bien que le néophyte se promenait, pendant une journée, à la poursuite de cet accessoire analogue, au civil, à ce qu’était le « parapluie de l’escouade », que les anciens facétieux envoient quérir par les recrues chez le sergent-major. Cet outil, jugé d’une absurdité exquise, n’en est pas moins devenu une réalité, il y a cinq ou six ans, par suite de la mauvaise humeur d’un employé des postes, ou de la médiocre qualité d’une encre à tampon. Un échantillon de velours, adressé de Lyon à un négociant de la rue du Quatre-Septembre, s’était trouvé, en cours de route, victime du timbre à date, apposé sur lui avec une telle force et une insistance si répétée, que son poil en était, par places, tout couché. A l’ouverture de son courrier, le destinataire s’avisa que cet écrasement était d’un effet heureux et original. Il chercha à aplatir, méthodiquement cette fois, quelques-uns de ses velours avec un fer à repasser. Les résultats furent mauvais ; chaque coup de fer laissant une trace, le miroitage était inégal. Après trois mois de tâtonnemens, pendant lesquels on avait, reconnu la nécessité d’un instrument spécial, la « presse à velours » était inaugurée. Les premières pièces de l’article nouveau, baptisé velours-miroir à cause de ses reflets, furent enlevées en quelques heures. En peu d’années il s’en vendit pour 2 millions de francs ; le fabricant y gagna une fortune. C’était pourtant un simple velours de soie, cylindre après avoir été « dérompu » par des passages alternatifs à la chaleur et à l’humidité. Le tout était d’avoir l’idée et de l’exploiter vite.

Pour les commandes qu’il fait ainsi, à ses risques et périls, d’étoffes qui lui sont exclusivement réservées, le négociant de luxe tient à conserver une avance minimum de cinq ou six mois sur ses concurrens ; aussi fait-il travailler à Lyon dans le plus grand secret. Il s’attache surtout à décourager les imitations par des nouveautés qui, séduisantes en soie pure, seront laides avec trame de coton. Entreprise difficile ! Au début de la « saison d’hiver », c’est-à-dire au mois de juin, date de départ des voyageurs de commerce pour l’Amérique, la place de Paris est sondée, explorée en un tour de main par les « échantillonneurs ».

On nomme ainsi les individus dont le rôle consiste à acheter quelques mètres de tous les articles nouvellement inventés, et à les envoyer, découpés en petits morceaux, aux maisons anglaises, américaines et allemandes qui ont contracté avec eux un abonnement à ce sujet. Ces courtiers, dont les services sont largement rémunérés par leurs correspondans, n’hésitent pas à payer fort cher les petites quantités qu’on leur vend à contrecœur, quoique avec un bénéfice énorme. Parfois même les concurrens pratiquent l’espionnage jusque sur les métiers, où ils cherchent à dérober des échantillons. Aussi la diffusion de chaque article se produit-elle très vite. Et, tandis qu’il se fait 300 mètres de l’original, il s’en fait 20 000 de l’imitation à prix réduit que des magasins de moindre envergure livrent à des cliens plus modestes. C’est là une des causes de la variation rapide des modes ; — l’élite se dégoûtant de l’étoffe nouvelle aussitôt qu’elle est devenue banale et la remplaçant par une autre, un peu différente, qui sera rare pour un temps.

Il y a deux ans apparurent les « impressions sur chaîne. » Leur effet atténué, d’une indécision voulue, s’obtenait par un premier tissage très lâche, permettant seulement à l’imprimeur de maintenir la chaîne sous sa machine. Après quoi la trame provisoire était enlevée, et la chaîne décorée repassait au métier pour s’allier définitivement à une trame unie. Ce procédé était à peine en faveur depuis dix mois que l’offre dépassait la demande ; la baisse survenait, chacun prenait peur, soldait ses stocks à perte, et la fabrication cessait. Aussi est-ce une règle commerciale de faire subir à tout article de fantaisie 50 pour 100 de rabais dans l’inventaire. N’empêche que les grands industriels de Lyon entretiennent des cabinets de dessin, où cinq et six artistes travaillent pour eux à l’année, sans parler des esquisses payées à l’occasion 150 ou 200 francs aux dessinateurs du dehors. Cette esquisse, échelon initial du « façonné » est « mise en carte », autrement dit reproduite à la taille qu’elle aura dans le tissu, sur un papier finement quadrillé, dont chaque carreau d’un millimètre représente un fil. Cette précision est nécessaire pour que le « liseur » puisse piquer mathématiquement les cartons du métier Jacquard.

Avec le métier ordinaire, décrit plus haut, on peut varier singulièrement l’ordonnance générale des étoffes ; on peut, en multipliant les navettes, obtenir ces soies « caméléon », dont la trame est formée par des fils de toute couleur zébrant, l’un après l’autre, une chaîne unie. Mais, pour incorporer dans une étoffe la plus insignifiante fleurette, il faut qu’à chaque point tissé se présentent, en chiffres perpétuellement inégaux, les fils nuancés dont la juxtaposition constituera la tige, les pétales, le calice de cette fleur. Et pour faire venir ces fils, — ces « lacs, » disaient nos pères, — qui ne s’offraient pas d’eux-mêmes, on devait les attirer. Le « tireur de lacs », aide nécessaire du tisseur, était à son tour guidé dans sa besogne par un enfant qui chantait du matin au soir, d’une voix monotone, le mouvement des navettes, 1 bleu, 2 rouges, 1 vert, etc.

Depuis l’invention de Jacquard, les fils entrent en scène et jouent leur rôle, au moment et en nombre voulus. Ils arrivent en long, si le dessin se fait par la chaîne, en large, s’il se fait par la trame, comme celui des damas, où ce que l’on aperçoit en positif à l’endroit du tissu, ressort en négatif à l’envers. C’est que, dans la Jacquard, les « lices », porteuses des fils, reçoivent, par un mouvement de décliquetage, l’impulsion d’autant d’aiguilles. Les pointes de ces aiguilles sont frôlées par des cartons, percés de trous, qui tournent sur un cylindre. Rencontrent-elles les trous, elles y entrent et appellent ainsi les fils au travail. Sont-elles arrêtées par une partie pleine, elles restent immobiles. C’est par un procédé du même genre que l’on joue à la mécanique des airs sur le piano ; et c’est un peu suivant le même principe que les opéras se laissent moudre par les orgues de Barbarie.

Les cartons, pour bien commander les aiguilles, doivent être préparés à leur office. Du piquage préliminaire des trous dépend tout le tissage ; la faute du « liseur », s’il se trompait, serait irréparable. Celui-ci effectue son tricotage des cartons grâce à la machine Verdot, appareil composé de 1 344 ficelles, armées de crochets et munies de contrepoids, qui permet d’obtenir 1 344 jeux différens de fils. Les ficelles, ou cordes de semple, sont pour lui les touches d’un gigantesque clavier, qu’il fait mouvoir suivant les indications du dessin, comme l’exécutant d’un morceau traduit en sons les notes gravées sur une page de musique.

A cette différence presque la traduction du dessin est beaucoup plus longue. Chacune de ces bandes de carton, successivement trouées, n’équivalant qu’à un coup de trame sur le métier, il en faut au moins un millier pour une étoffe de robe à petits ornemens, et 2 000 environ pour les décors d’ameublement d’une dimension de vingt centimètres. A mesure que le croquis prend de l’ampleur, le nombre des cartons augmente ; il s’est élevé à 37 000 pour tel façonné exceptionnel, qui avait la taille d’un tableau véritable et dont l’établissement a coûté 10 000 francs. Un pareil chiffre est rare ; ceux de 2 000 et 4 000 francs le sont beaucoup moins, et ces frais doivent se répartir sur un petit nombre de pièces. Si le velours frappé, autrement dit imprimé, vaut 5 francs le mètre, lorsque le velours « de Gênes », dont les fleurs ont jusqu’à trente nuances diverses, vaut 35 francs, c’est que le montage du métier capable de tisser le second exige à lui seul quinze jours de travail.

Ces produits aristocratiques, la gloire de l’industrie lyonnaise, ont naturellement une vente restreinte, mais ils ne sont pas en décadence. Le tissu le plus cher dont j’ai relevé le prix, depuis le moyen âge jusqu’à nos jours, parmi des centaines d’étoffes portées par les princes, les souverains, les privilégiés de sept siècles, est un drap d’or que le roi Louis XIV paya, — en monnaie actuelle, — 414 francs le mètre, pour y couper une robe de chambre, en 1670. L’été dernier on m’a montré à Lyon un lampas fond blanc, orné de fleurs, d’oiseaux et de feuillages en relief, commandé par l’impératrice d’Allemagne qui se proposait d’abord d’en faire un costume et l’utilisera simplement en rideau. Il coûte 600 francs le mètre, et la façon seule vaut plus de 100 francs.

Mais il est aussi des soieries à 1 fr. 50. Elles sont moins belles ; elles font plus d’heureux. Aux moralistes qui jugeraient la soie moins utile que la laine, qui même l’estimeraient assez superflue, il n’y aurait guère de paradoxe à répondre que les choses auxquelles les femmes tiennent le plus sont précisément celles qui ne leur servent à rien.


Vte G. D’AVENEL.

  1. Voyez la Revue du 1er juin 1896.
  2. Le chiffre s’applique aux « fils de soie » seulement ; il est apporté, presque en égale quantité, des « déchets de soie « qui sont l’objet de manipulations spéciales.