Le Médecin du Lubéron

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Le Médecin du Lubéron
Autran



Je suivais, l’autre jour, la lisière des prés.
L’œil tourné vers nos bois par l’automne empourprés,
Recueillant pas à pas les douces harmonies
Que rend la fin d’octobre aux campagnes jaunies,
Voyant fuir les oiseaux en troupe à l’horizon,
Et la nuit approcher. — et tomber à foison
Des peupliers tremblans les feuilles détachées,
Qu’un faible vent de pluie à peiné avait touchées, -
J’allais, quand tout à coup s éleva lentement
Un sanglot dans les airs, un morne tintement :
Le glas des morts sonnait au clocher de Vitrolles ;
Et tandis qu’il sonnait, j’entendis ces paroles
Qu’échangeaient en chemin, dans le calme du soir.
Deux laboureurs menant leurs bœufs à l’abreuvoir :

« Eh bien ! mon vieux Simon, tu connais la nouvelle ?
— Oui : Dieu nous l’a repris. Son âme était trop belle !
— C’est demain qu’on l’enterre.

— Hélas ! nous y serons,
Jacques, tout le pays et tous les environs ! »

Je compris, à ces mots, l’irréparable perte.
Celui que réclamait déjà la fosse ouverte,
Homme qui fut marqué du sceau des plus parfaits,
Vingt ans sur nos vallons épancha ses bienfaits.
Un ange était en lui qui rayonnait sous l’homme.
Aillaud de Castelet, que tout pauvre ici nomme,
Etait un dernier fils des opulens seigneurs
Que jadis la contrée environnait d’honneurs.
On montre encore au loin les séculaires arbres,
Les étangs, les jardins, les châteaux de vieux marbres,
Qu’aux flancs du Luberon possédaient ses aïeux :
Matière à cent récits, chez nous, parmi les vieux.

Du patrimoine immense il n’hérita que l’ombre.
L’ouragan populaire aux ravages sans nombre,
Quand vint au jour l’enfant, avait passé par là.
N’importe, son esprit bientôt se révéla ;
Humble et doux, mais brûlé de la soif de connaître,
Science et charité pétrirent tout son être.
Au grand art d’Hippocrate excellemment instruit,
Sans peine, il eût conquis la fortune et le bruit ;
Paris le conviait à ses faveurs ; le sage
S’exila de Paris, préférant son village :
— D’un médecin de plus Paris n’a pas besoin,
Et Vitrolles, dit-il, Vitrolles n’en a point !

Dans ce hameau, perdu vers les gorges prochaines
Du Luberon sauvage aux flancs couverts de chênes,
Lui qu’invitait la gloire, il enfouit ses jours.
Et là, vingt ans entiers, homme de bon secours,
À toutes les douleurs il porta l’assistance.

Il ne connaissait pas de saison, de distance.
Jour et nuit, chevauchant par les sentiers du mont,
Il allait à Menerbe, à Loris, à Beaumont,
À Reillane, à Grambois, qui sur le roc se dresse,
Partout où l’appelait quelque voix de détresse :
Depuis que sa science et son âme avaient lui.
Le pays tout entier ne réclamait que lui.

Docteur infatigable, en route avant l’aurore,
Par nos âpres chemins je crois le voir encore.
Des plaines aux coteaux, de la montagne au val,
Il cheminait, courbé sur un maigre cheval
Qu’à son trot l’on eût dit brûlant du même zèle.
Deux sacoches « le cuir, qui pendaient à la selle,
Transportaient les juleps apprêtés de ses mains,
Les baumes indiqués pour tous les maux humains.
Je ne sais quel sourire illuminait sa bouche,
Si bon qu’à son aspect le mourant sur sa couche
Se relevait joyeux. Ainsi, toujours dispos,
De chaumière en chaumière il allait sans repos,
Bien souvent invoqué par le château lui-même,
Des pauvres avant tous ami tendre et suprême !
Ce n’est pas aux seuls maux des corps endoloris,
C’est aux chagrins des cœurs, aux besoins des esprits,
Qu’il versait à la fois les dons de sa science.
Les vieillards consultaient sa jeune expérience.
Des parens divisés il rattachait les nœuds ;
Il faisait deux amis de deux voisins haineux.
Nos villages n’ont pas une mère, une veuve,
Pas un être vivant, à qui dans son épreuve
Il n’ait rendu l’espoir. Au lit de l’indigent,
En dictant le remède il ajoutait l’argent.
Le salaire accepté d’une villa princière
Allait aux humbles seuils, offrande nourricière.
Que de touchans récits ne vous ferait-on pas
Des bienfaits que semait cet homme à chaque pas !
Chez le pauvre, où de tout la mémoire tient compte
Aux heures de loisir sans cesse on les raconte.

On rappelle qu’un jour, au plus fort de l’hiver,
Entrant chez un vieillard malade et peu couvert,
De sa propre dépouille il vêtit sa misère.
Et revint sans habit, ainsi qu’un pauvre hère ;
Qu’il rendit à la vie Arnoux, le bûcheron,
Qui, tombé d’un sapin, s’était brisé le front,
Et que, durant six mois, donnant somme après somme.
Le bon docteur nourrit cinq enfans de cet homme ;
Comment il racheta Valentin, le conscrit,
Dont la mère pleurait jusqu’à perdre l’esprit :
Comment, par sa douceur, il rapprocha deux frères
Désunis et plaidant pour intérêts contraires ;
Comment, une autre fois, près de Saint-Saturnin,
Le chasseur Amalbert, tout gonflé du venin
Qu’en lui d’un noir serpent avait mis la morsure,

Fut sur-le-champ guéri par sa pratique sûre ;
Comment il maria Catherine Dufour
Au jardinier Marcel, qui se mourait d’amour ; —
Et cent autres beaux traits encore, cent histoires
Qui jaillissent à flots de toutes les mémoires.

Un jour enfin, — c’était en septembre dernier,
Par un temps déjà froid, — la femme d’un meunier
Entra chez lui. — Monsieur, vous me voyez, dit-elle,
L’esprit tout occupé d’une crainte mortelle.
On m’apprend que mon fils, mon beau petit Gilbert,
Chez Marthe, sa nourrice, a depuis peu, souffert.
J’irais, je volerais, hélas ! vers ma chère âme ;
Mais c’est à Mont-Furon qu’habite cette femme,
Et vous savez, monsieur, que, lui-même alité,
Mon mari tout un jour ne peut être quitté.

— Eh bien ! ce cher enfant, j’irai le voir moi-même.
Aujourd’hui justement, il fait un temps que j’aime,
Répondit le docteur, et je pars ce matin.

Il partit en effet pour le hameau lointain.
À travers la montagne inculte, âpre, sauvage,
Il fallait accomplir un pénible voyage ;
Il le fit. À son but parvenu vers le soir,
Ce que virent ses yeux était bien triste à voir.
Cloaque où dès le seuil le dégoût se hérisse
Est le vrai nom du lieu qu’habitait la nourrice.
Maigre, pâle, chétif, nu comme un vermisseau,
Sur un tas d’herbe humide, à défaut de berceau,
Ce nourrisson criait d’une voix gémissante.
La femme tout le jour était restée absente.
Dans sa masure sombre elle rentrait enfin,
Image aux traits hideux du vice et de la faim.

Aillaud n’hésite point. À la nourrice amére
Il enlève l’enfant pour le rendre à sa mère,
Lui donne pour asile un pli de son manteau.
Et, montant à cheval, il repart aussitôt.

De la nuit cependant les ombres survenues
Tombaient, et l’horizon roulait d’épaisses nues.
Le saint docteur, veillant au fardeau précieux,
N’avait pas fait le quart du chemin, quand des cieux
La rafale à grand bruit soudain précipitée
Fondit sur la montagne ardue, inhabitée.
Assailli par l’orage, où se mettre à couvert ?
Où chercher un abri ? Le farouche désert
N’en présentait aucun. Partout la roche aride,
Partout la nuit opaque et le gouffre et le vide.
Aux lueurs de l’éclair qui d’instant en instant
Incendiait les cieux, le cheval hésitant
Interrompait sa marche au bord des ravins sombres.
Les loups des alentours hurlaient au sein des ombres.
Dans ce noir Luberon chargé d’antiques bois,

Le tonnerre et les vents mugissaient à la fois.
Le ciel y ruisselait, immense cataracte.
Quelle vie à cette heure en fût sortie intacte ?
De lui-même oublieux pourtant, le médecin
Ne songeait qu’au dépôt serré contre son sein,
Au jeune ange battu par la fortune adverse.
Pour mieux le garantir du vent et de l’averse,
Il s’était de sa cape en chemin dépouillé,
Si bien que le petit fut à peine mouillé.
Mais lui, quand du voyage il atteignit le terme,
Quand, brisé, les habits collés à l’épidéme,
Il eut rendu l’enfant à son berceau natal,
Il se sentit dès lors atteint du coup fatal.
À quarante ans, un mal enflammait sa poitrine,
Plus fort que sa vigueur, plus fort que sa doctrine.
— Seigneur, dit-il. Seigneur ! du pays que j’aimais,
De tous mes chers cliens prenez soin désormais !…

Tel était l’homme saint et digne d’auréoles
Que pleurait l’autre soir la cloche de Vitrolles.
Tandis qu’elle pleurait : — Ah ! me dis-je tout bas,
Au convoi de demain je ne manquerai pas ;
Il faut que la contrée y coure tout entière.
Et de pieux honneurs couronne cette bière.
Grande âme que l’amour brûlait divinement,
Austère sacrifice, éternel dévoûment,
Secourable sciences aux humbles répandue,
Une palme, à la fin, vous est certes bien due.
Dans ce malheureux siècle, où j’ai vu de mes yeux
Tant de plats histrions, de vils ambitieux
Gorgés d’encens stupide et de gloire bouffonne,
Seuls, hélas ! nos martyrs seraient-ils sans couronne ?

Voilà que, dans la nuit, un orage nouveau
Éclate, et que le ciel se fond encore en eau.
Triste et rude saison ! Des bassins de la nue,
L’averse, au jour suivant, ruisselait continue ;
Les chemins n’offraient plus que torrens débordés ;
L’obstacle était partout dans les champs inondés.
L’homme qui, de sa vie écartant la louange,
Poursuivit quarante ans la mission de l’ange,
Dans le funèbre enclos, au retour de la nuit,
Fut humblement porté, sans cortège, sans bruit.
À peine deux voisins, un laboureur, un pâtre,
Virent-ils sur le corps le sol trempé s’abattre.


AUTRAN.

Novembre 1853.




LE CHEVALIER CESAR DE SALUCES.

Au milieu de cette lutte d’ambitions et de vanités dans laquelle se dépensent de nos jours tant de facultés précieuses, et d’où sortent tant de réputations usurpées, les existences qui se dévouent silencieusement au bien pour