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Le Médecin par occasion

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Le Médecin par occasion
Œuvres de Théâtre de M. BoissyVeuve DuchesneTome II (p. 151-236).


LE
MÉDECIN
PAR OCCASION,
COMÉDIE.

ACTEURS.


MONTVAL, Officier, cru Médecin sous le nom de M. Bromps.

LE BARON.

LA MARQUISE, sa Sœur, Veuve.

LUCILE, Fille du Baron.

CLÉON, Vieux garçon, ami du Baron.

LISETTE, Suivante attachée à Lucile.

CHAMPAGNE, valet de Montval.


La Scene est en Champagne, dans un Château, chez le Baron.


ACTE PREMIER.


Scène premiere.


CHAMPAGNE, seul.

Sous ce déguisement, en personne discrete,
Glissons-nous dans la Place, & parlons à Lisette.
Mon apparition vraiment la surprendra.
Elle me croit défunt, ses yeux… Mais la voilà.



Scène II.

CHAMPAGNE, LISETTE.


LISETTE.

Dites-moi, s’il vous plaît, mon ami, qui vous êtes,
Pour entrer librement ici comme vous faites.


CHAMPAGNE.

Ce droit-là m’est acquis, je vends sous le manteau
Tout ce qui dans Paris s’imprime de nouveau.
Je sai qu’à la compagne, on en est très-avide,
Pour combattre l’ennui, qui souvent y réside.
Je vais de Bourg en Bourg tout en me promenant,
Moins pour mon intérêt que pour l’amusement
Des gens d’esprit qui sont éloignés de la Ville,
Toujours à juste prix, j’aime à leur être utile.


LISETTE, à part.

Rien n’est plus obligeant. Plus je le vois de près,
Et plus ce drôle-là me rappelle les traits…


CHAMPAGNE.

Tout bas que dites-vous ?


LISETTE.

Tout bas que dites-vous ? Ma surprise est extrême,
C’est la voix de Champagne.


CHAMPAGNE.

C’est la voix de Champagne.Et c’est aussi lui-même.


LISETTE.

Tu n’es donc pas mort ?


CHAMPAGNE.

Tu n’es donc pas mort ? Non ; puisque je suis ici.
Je dois en être cru, quand je te parle ainsi.
Je reviens tout exprès pour essuyer tes larmes.

J’ai quitté sans retour le tumulte des armes
Pour prendre le parti des Belles-Lettres.


LISETTE.

Pour prendre le parti des Belles-Lettres.Toi !


CHAMPAGNE.

J’ai l’honneur d’y tenir par mon illustre emploi.


LISETTE.

Oui, comme le souffleur tient à la Comédie.


CHAMPAGNE.

Mon cher Maître, en mourant, m’a légué son génie,
En dépit des Pandours.


LISETTE.

En dépit des Pandours.Ils l’ont donc égorgé ?


CHAMPAGNE.

J’ai trompé seul leur rage, & ne l’ai point vengé.


LISETTE.

Jeune, plein de mérite, il est bien regrettable.
Lucile, qui l’adore, en est inconsolable.
Elle est, depuis six mois qu’elle le sait péri,
Occupée à pleurer cet amant si chéri.
La douleur qui l’accable est d’autant plus cruelle,
Que son secret n’est su que de moi seule & d’elle.


CHAMPAGNE.

Je la plains.


LISETTE.

Je la plains.Ce trépas entraînera le sien.
L’amour que j’ai pour elle est l’unique lien
Qui peut me retenir dans cette solitude,
Je lui préférerois le Couvent le plus rude.
On rit, on voit du moins des hommes au parloir,
Mais tout est morne ici du matin jusqu’au soir.
Ses parens en un mot deviennent si bizarres,
Que j’aimerois autant servir chez les Tartares.
Sa tante qui s’écoute, est malade en santé.
Elle ressent toujours quelque incommodité.
Aujourd’hui, c’est la tête, & demain la poitrine.
Mais son mal est au fond, l’ennui qui la domine.

Elle hait la campagne, & chérit le plaisir.


CHAMPAGNE.

Son Pere ?


LISETTE.

Son Pere ? C’est un homme étrange à définir.
Il étoit autrefois prévenant, doux, affable.
Il est présentement noir, brusque, inabordable ;
Je ne sai quel démon lui travaille l’esprit ;
Mais depuis quatre mois, tous les jours il maigrit.
Sa sœur n’y conçoit rien, & du mal qui le mine
Les Médecins eux-mêmes ignorent l’origine.
Il est vrai qu’en province ils sont très-ignorans.
Et Madame tout haut s’en plaint depuis long-tems.
Vive ceux de Paris, dont je l’entens sans cesse
Vanter le grand savoir avec la politesse.


CHAMPAGNE.

Oui, vraiment, ces Messieurs sont jolis maintenant !
S’ils dépêchent le monde, oh ! c’est en badinant.
Je ne m’étonne plus que tout Paris en use.
Leur art tue, il est vrai ; mais leur jargon amuse.
J’entrevois cependant, sans être Médecin,
Ce qui peut de ton maître exciter le chagrin.
Plusieurs Procès perdus ont épuisé sa bourse ;
Et voilà de son mal la véritable source.


LISETTE.

En ce cas, son état n’est pas désespéré.
Par son ami Cléon il sera réparé.
Aux Indes il a fait une fortune immense.
Il est même en chemin pour revenir en France.


CHAMPAGNE.

J’entends du bruit, on ouvre, & j’en frémis d’effroi.


LISETTE.

Ah ! C’est Monsieur qui vient, je tremble plus que toi.


CHAMPAGNE.

Où me cacher ! Où fuir !


LISETTE.

Où me cacher ! Où fuir ! Je ne sai, je suis morte.
De sa chambre aujourd’hui pourquoi faut-il qu’il sorte !



Scène III.

LE BARON, LISETTE, CHAMPAGNE.


LE BARON, au fond du théâtre.

Oui, ma sœur a raison, c’est trop vivre enterré.
La solitude aigrit le mal qui me consume.


LISETTE.

Mais son regard n’est pas si noir que de coutume.


LE BARON.

La lecture des Vers ne sert qu’à le nourrir.
Évitons désormais ce dangereux plaisir,
Et partons pour la chasse, afin de me distraire ;
Profitons du beau jour.


LISETTE.

Profitons du beau jour.Il ne saurait mieux faire.


LE BARON.

Allons.


CHAMPAGNE.

Allons.Ah ! plût au ciel, y fusses-tu déjà !


LE BARON, apercevant Champagne.

Que demande cet homme à qui tu parles-là ?
À quel titre, chez moi, vient-il de s’introduire ?


CHAMPAGNE.

Le desir de vous plaire est le seul qui m’attire ;
Si des écrits du tems vous êtes amateur,
Monsieur, j’en suis fourni.


LE BARON.

Monsieur, j’en suis fourni.Vous êtes Colporteur ?


CHAMPAGNE.

J’ai cette gloire-là.


LE BARON.

J’ai cette gloire-là.Vous osez me le dire ?


CHAMPAGNE.

Je croyois que les Vers…


LE BARON.

Je croyois que les Vers…Non, je n’en veux plus lire.


CHAMPAGNE.

J’en ai pourtant de beaux & qu’on approuve fort.


LE BARON.

Ce drôle est séduisant.


CHAMPAGNE.

Ce drôle est séduisant.Pour commencer d’abord,
Voulez-vous du permis ?


LE BARON.

Voulez-vous du permis ? Oui, lui seul peut me plaire.
L’esprit qui fait rougir excite ma colere.


CHAMPAGNE.

J’ai là dequoi choisir.


LE BARON.

J’ai là dequoi choisir.Je cede malgré moi.
Montrez-moi tous les Vers qu’on a faits pour le Roi.


CHAMPAGNE.

Monsieur, voici du tout un, volume très-ample.


LE BARON.

Grand Dieu ! quelle brochure ! ah ! plus je la contemple,
Plus j’admire en secret son énorme grosseur.


CHAMPAGNE.

On doit la respecter ; c’est l’ouvrage du cœur.


LISETTE.

Ainsi que vous, Monsieur, je demeure étonnée.


CHAMPAGNE.

Ce ne sont là pourtant que les Vers de l’année.


LISETTE.

Comme ils ont donné !


LE BARON.

Comme ils ont donné ! Trop.


LISETTE.

Comme ils ont donné ! Trop.Ils sont comme les vins ;
Plus ils sont abondans, Monsieur, moins ils sont fins.


CHAMPAGNE.

Oh ! la fécondité toujours est un mérite.


LE BARON.

C’est plutôt dans les vers un défaut qui m’irrite.


LISETTE.

Dès qu’ils parlent du Roi, je les trouve tous bons.


CHAMPAGNE.

De nos rimeurs françois ils prouvent dans le fonds
L’abondance du zele.


LE BARON.

L’abondance du zele.Ou plutôt leur disette.
Tout le monde est Auteur, personne n’est Poëte.
Et je voudrois, morbleu, qu’un Édit dans Paris
Eût arrêté d’abord ce déluge d’écrits.
(à part.)
J’en parle par dépit, & je creve de rage.


CHAMPAGNE.

La rigueur est trop grande.


LE BARON.

La rigueur est trop grande.Elle est juste, elle est sage.


CHAMPAGNE.

Monsieur…


LE BARON.

Monsieur…Retirez-vous, avec votre recueil.
De ma porte jamais ne regardez le seuil.
(à part.)
Avec plus de fureur, mon chagrin se rallume…


CHAMPAGNE, à part.

Il est fou…


LE BARON.

Il est fou…Revenez ; le prix de ce Volume ?


CHAMPAGNE.

Six francs, Monsieur.


LE BARON.

Six francs, Monsieur.Donnez, puisqu’il faut tout avoir,
Je l’achete six fois plus qu’il ne peut valoir,
Rentrons vîte, je brûle & frémis de le lire.


LISETTE.

Le voilà retombé dans son premier délire.



Scène IV.

LE BARON, CHAMPAGNE, LISETTE, LA MARQUISE.


LA MARQUISE.

Tout est prêt pour la chasse, il est tems de partir.


LE BARON.

Non, je rentre chez moi, pour ne plus en sortir.


LA MARQUISE.

D’où naît ce changement ?


LE BARON.

D’où naît ce changement ? Je ne rends point de compte.


LA MARQUISE.

Mais c’est pour redoubler l’ennui qui vous surmonte.
Votre sœur est en droit de vous représenter…


LE BARON.

Adieu. Tous les discours ne font que m’irriter :
Et quiconque viendra, je n’y suis pour personne.
Tout le monde est compris dans l’ordre que je donne.



Scène V.

LA MARQUISE, LISETTE, CHAMPAGNE, caché.


LA MARQUISE.

Je ne puis rien comprendre à ce mal singulier.
Je ne sais plus enfin quel remede essayer.
Si j’étois à Paris, je serois à la source.
Mais dans ce lieu désert, je n’ai nulle ressource.
Il étoit cependant plus calme ce matin.
Parles, qui peut avoir réveillé son chagrin ?
Le sais-tu ?


LISETTE.

Le sais-tu ? Comme vous, Madame, je l’ignore.


LA MARQUISE.

Pour surcroît de douleur, pour m’accabler encore,
Ma Niece est languissante, & cache aussi son mal.
Tout sert à m’affliger, Lisette, en général.
Ma santé s’affoiblit presque à chaque quart-d’heure.
Pour peu que cela dure, il faudra que j’en meure.
Quand on a le cœur bon, qu’on a des sentimens,
Le mal d’autrui nous tue, on ne vit pas long-temps.


LISETTE.

Parlez-moi des gens durs, il faut qu’on les assomme.
Vous avez par malheur l’ame d’un honnête homme.
Le retour de Cléon vous guérira tous trois.


LA MARQUISE.

Qu’il tarde à revenir ! Tu sais depuis un mois
Que je l’attens, Lisette, avec impatience.
J’ai mis dans son appui toute ma confiance.


LISETTE.

Le chemin de la mer n’est pas toujours aisé.


LA MARQUISE.

Lucile cette nuit a-t-elle reposé ?


LISETTE.

Point du tout, nous avons pleuré de compagnie.
Long-temps après l’aurore elle s’est assoupie.


LA MARQUISE.

J’ai trois maux à la fois ; ses tourmens inconnus,
(Elle tousse.)
Le chagrin du Baron, & ma toux par-dessus.
N’as-tu pas pénétré le sujet de sa peine ?


LISETTE.

Jusqu’ici ma recherche a toujours été vaine.


LA MARQUISE.

Je voudrois le savoir pour y remédier.
Près d’elle, de ce pas, je vais tout employer.
Mon amour tour à tour va du Pere à la Fille.
Et, sans l’être, je sens en mere de Famille.

(Elle s’en va.)



Scène VI.

LISETTE, CHAMPAGNE.


CHAMPAGNE.

Nous pouvons à présent sortir de notre coin.
Ton Maître extravagant, que j’aime à voir de loin,
Fait bien de s’enfermer, il mérite de l’être.
Quel diable de travers ! on n’y peut rien connoître.
Passe encor pour la Tante, elle a le cœur fort bon,
Et même de l’esprit au défaut de raison.


LISETTE.

Elle est folle par fois, mais lorsqu’elle s’égare,
Elle a dans une Femme, une qualité rare :
C’est de l’appercevoir, d’en convenir d’abord,
Et dans le même tems de réparer son tort.


CHAMPAGNE.

Il est grand, il est beau de manquer de la sorte.
Ne s’écarter jamais est d’une ame moins forte.


LISETTE.

On pourroit te surprendre. Adieu, retires-toi.
Tu n’as plus rien à dire.


CHAMPAGNE, l’arrêtant.

Tu n’as plus rien à dire.Attends, pardonnes-moi.
Il faut auparavant que je te désabuse.
Mon récit étoit faux ; je te demande excuse.
Mon Maître n’est pas mort.


LISETTE.

Mon Maître n’est pas mort.Pourquoi me l’avoir dit ?


CHAMPAGNE.

C’est par son ordre exprès, pour être mieux instruit,
Pour voir si sa mémoire à Lucile était chère,
Et s’il étoit pleuré d’une façon sincere.


LISETTE.

Tu n’en dois plus douter présentement.


CHAMPAGNE.

Tu n’en dois plus douter présentement.D’accord.
Aussi vais-je te faire un fidèle rapport.
Dans un détachement, Monsieur fit des merveilles,
Moi-même à deux Goujats je coupai les oreilles.
Tout plioit devant nous, lorsqu’un revers fatal
Renversa par malheur mon Maître de cheval.
L’ennemi, sans vouloir disputer la victoire,
Se saisit du butin & nous laissa la gloire,
Nous revenons vainqueurs, mais pâles & défaits ;
Toujours plus amoureux et plus gueux que jamais.


LISETTE

Pour ma chère Maîtresse, ah ! la bonne nouvelle !
Quelle sera sa joie ! elle seroit mortelle,
Si je l’en instruisois sans nul ménagement.
Je la dois à ce coup préparer sagement.
Mais, parles, en quel endroit as-tu laissé ton Maître.


CHAMPAGNE.

Dans la Forêt voisine. Avant que de paroître,
Il détache les siens en chef judicieux.
Je suis venu pour lui reconnoître les lieux.
Pour tromper les regards, j’ai pris cet équipage.


LISETTE.

Tu t’acquittes fort bien d’un pareil personnage.


CHAMPAGNE.

Mais je n’y suis pas neuf, & j’ai servi deux ans
Un Libraire, chez qui j’ai poli mes talens.
Ils ont avec succès paru même au spectacle,
Où j’ai crié souvent Zaïre, Inés, l’Oracle.
Mon Capitaine après a broché sur le tout ;
Il fait des vers lui-même, & m’a formé le goût.
De son bonheur présent je cours vîte l’instruire.


LISETTE.

Attends : mon embarras est comment l’introduire.
J’y voudrois réussir sans que l’on en sût rien.
Tout bien examiné, je n’y vois qu’un moyen.
Il a beaucoup d’esprit, & je suis informée
Qu’il sait infiniment pour un homme d’Armée.


CHAMPAGNE.

Il est riche en mérite, en science, en talent ;
Bref, nous avons de tout, excepté de l’argent.


LISETTE.

Je vais dire à Madame, elle y sera trompée,
Qu’il est un Médecin de Paris.


CHAMPAGNE.

Qu’il est un Médecin de Paris.Et d’épée.


LISETTE.

Ils peuvent la porter en Campagne.


CHAMPAGNE.

Ils peuvent la porter en campagne.À la Cour,
À la Ville, plus d’un l’arbore chaque jour.
Il est même par là digne qu’on le préfère.
On meurt avec honneur des mains d’un Militaire.


LISETTE.

Ton Maître, sous ce nom, sera reçu des mieux ;
Tout le monde a besoin de son aide en ces lieux.
La Tante est vaporeuse, & le Pere hipocondre.
Pour le mal de la Fille, oh ! j’ose bien répondre,
Que personne ne peut le guérir mieux que lui.
Il n’a qu’à se montrer devant elle aujourd’hui,
Il sera dissipé par sa seule présence,
Ce coup établira d’abord la confiance.
C’est le grand point, tous deux se verront sans danger.
Son amour à loisir pourra tout ménager.
Ses traits sont inconnus à toute la famille ;
Et, par un grand bonheur, il n’a vu que la Fille,
Quand j’étais avec elle en un Cloître éloigné.


CHAMPAGNE.

Je l’ai dans ce Couvent vingt fois accompagné.


LISETTE.

Je vais, pour un Docteur, l’annoncer à Madame,
Et de Lucile après je disposerai l’ame.


CHAMPAGNE.

Sa Tante a donc beaucoup d’autorité céans ?


LISETTE.

Oui, vraiment, la Marquise est veuve & sans enfans.
C’est elle qui soutient la maison de son frere,
Et que ton Maître ici doit gagner la premiere.
Va, cours le prévenir sur son emploi nouveau.

(Elle rentre.)



Scène VII.

CHAMPAGNE seul.

Nous serons installés bientôt dans ce Château.
Quand un Amant est pauvre, il a besoin de ruse ;
L’esprit est sa ressource, & l’amour son excuse.

ACTE II.


Scène premiere.


MONTVAL, CHAMPAGNE.


MONTVAL.

Jamais valet ne fut plus impatientant.


CHAMPAGNE.

Que votre amour est prompt !


MONTVAL.

Que votre amour est prompt ! Et que ton zele est lent !
Si je n’étois venu, tu m’aurois fait attendre
Jusqu’au soir dans le Bois.


CHAMPAGNE.

Jusqu’au soir dans le Bois.Avant que de m’y rendre,
J’ai cru, pour vous servir, devoir m’instruire au long.


MONTVAL.

Eh bien ! parles, as-tu vu Lisette ? Réponds donc.


CHAMPAGNE.

Oui, c’est elle qui m’a retenu plus d’une heure.


MONTVAL.

Que fait Lucile ? Dis ?


CHAMPAGNE.

Que fait Lucile ? Dis ? Nuit & jour elle pleure,
Depuis qu’elle vous croit descendu chez les morts.


MONTVAL

Je ne puis, à ces mots, retenir mes transports.
Le bruit de mon trépas est payé de ses larmes.
Que ce discours, Champagne, est pour moi plein de charmes !

Regretté de Lucile, honoré de ses pleurs
Ah ! j’oublie, ou plutôt je bénis mes malheurs ;
Et je cours…


CHAMPAGNE.

Et je cours…Modérez cette ardeur trop bouillante.
À sa Tante, avant tout, il faut qu’on vous présente,
Décoré, qui plus est, du nom de Médecin.


MONTVAL.

Tu te mocques de moi.


CHAMPAGNE.

Tu te mocques de moi.Non, rien n’est plus certain.
Ce n’est qu’à la faveur de ce nom respectable
Que vous pouvez entrer dans ce fort redoutable,
Et tromper les regards des parens soupçonneux.
Un Amant sans fortune est un monstre pour eux.
Son mérite ne sert qu’à redoubler leur crainte.


MONTVAL.

Je ne puis me résoudre à cette indigne feinte,
Et ma délicatesse…


CHAMPAGNE.

Et ma délicatesse…Oh ! pour la ménager,
Prenez la qualité d’un illustre étranger,
Qui pour son plaisir seul, & par goût pour la France,
Exerce dans Paris cette utile science.
Cela vous donnera, Monsieur, un grand vernis,
Et vous ne pouvez voir Lucile qu’à ce prix.


MONTVAL.

Il faut donc malgré moi vaincre ma répugnance.


CHAMPAGNE.

Préparez-vous, voilà sa Tante qui s’avance.
Lisette la conduit.


MONTVAL.

Lisette la conduit.Je tremble à son aspect.


CHAMPAGNE.

Cachez une frayeur qui vous rendroit suspect.
Prenez d’un Médecin le front inaltérable.



Scène II.

MONTVAL, LA MARQUISE, CHAMPAGNE, LISETTE.


LISETTE, montrant Montval.

Madame, le voilà.


LA MARQUISE.

Madame, le voilà.Lisette, il est aimable,
Et l’œil en sa faveur est d’abord prévenu ;
Mais il a l’air bien jeune.


LISETTE.

Mais il a l’air bien jeune.Il en est plus couru.


LA MARQUISE, à Montval.

Monsieur est de Paris ?


MONTVAL.

Monsieur est de Paris ?Non, Madame.


CHAMPAGNE.

Monsieur est de Paris ? Non, Madame.Mon Maître
Est un Noble Prussien, & Berlin l’a vu naître.
Mais il aime Paris par inclination,
Et parle bon François. Sa réputation
S’établit tous les jours sur tout parmi les femmes.
On l’appelle à la Cour le Médecin des Dames.


MONTVAL.

Je n’exerce cet art que dans un cas pressant.


CHAMPAGNE

Il guérit sans remede.


LISETTE.

Il guérit sans remede.Et sans prendre d’argent.


CHAMPAGNE, bas à Lisette.

Cet article est de trop. Nous n’avons pas le double.


LA MARQUISE.

C’est agir noblement. Mon estime redouble.
J’attends tout de votre art, & j’implore vos soins,
Mais je vous veux, Monsieur, consulter sans témoins.


MONTVAL, à Champagne.

Passez dans l’antichambre.


LA MARQUISE.

Passez dans l’antichambre.Éloignez-vous, Lisette.

(Lisette et Champagne sortent.)



Scène III.

LA MARQUISE, MONTVAL.


LA MARQUISE.

Rien n’est égal, Monsieur, à ma peine secrete.


MONTVAL.

Madame me paroît délicate à l’excès.


LA MARQUISE.

Oui, je le suis au point qu’on ne le fut jamais.
Car un rien m’incommode, & deux fois la semaine,
J’ai, sans compter ma toux, une horrible migraine,
Et des maux d’estomac qui m’attaquent le cœur.
L’anéantissement succede à la douleur.
Je suis dans des états si fâcheux & si rudes,
Des malaises si grands, & des inquiétudes ;
Oh ! Pour les concevoir, il faut les ressentir ;
Et ce sont de ces maux qu’on ne peut définir.


MONTVAL.

Le vôtre tient beaucoup de la vapeur, Madame.
Quand ce poison subtil s’est glissé dans une ame,
La dissipation peut seule l’en ôter.
Tous les autres secours ne font que l’irriter.

Quels sont vos goûts ? Le Jeu, les Fêtes, la Musique ?


LA MARQUISE.

Oui.


MONTVAL.

Oui.Suivez tour à tour le plaisir qui vous pique.
N’en épuisez aucun, mais effleurez-les tous.


LA MARQUISE.

Avec un Médecin aussi charmant que vous,
On est flatté, Monsieur, ravi d’être malade.


MONTVAL.

Sans doute vous aimez aussi la promenade ?


LA MARQUISE.

Fort, quand le jour est beau, que le monde est brillant.


MONTVAL.

La danse ?


LA MARQUISE.

La danse ? À la fureur.


MONTVAL.

La danse ? À la fureur.La Table ?


LA MARQUISE.

La danse ? À la fureur. La Table ? Infiniment.


MONTVAL.

Le spectacle ?


LA MARQUISE.

Le spectacle ? Beaucoup. Sur-tout la Tragédie.


MONTVAL.

Volez vîte à Paris, & vous serez guérie,
Son séjour est pour vous une nécessité,
Ses plaisirs variés vous rendront la santé,
Pourvu qu’incessamment l’un à l’autre succede.


LA MARQUISE.

Ah ! Monsieur, je le sens, il n’est que ce remede ;
Et personne avant vous n’avoit connu mon mal.
L’air de Paris pour moi vaut mieux que l’air natal.
Que ne puis-je demain suivre votre Ordonnance !
Mais un destin fatal fixe ici ma présence.
J’aime beaucoup mon frere, & ma niece encor plus.

Par leur état présent mes pas sont retenus.
Tous deux sont consumés d’une langueur obscure,
On en peut d’autant moins pénétrer la nature,
Qu’ils ne rompent jamais un silence fatal.


MONTVAL.

Mais leur tristesse a-t-elle un caractere égal ?


LA MARQUISE.

Non, elle est différente, autant qu’elle est profonde.
La douleur de mon frere est noire & toujours gronde.
Le chagrin de ma niece est plus attendrissant.
S’il éclate à nos yeux, ce n’est qu’en gémissant.
Dans son abbattement elle a même des charmes.
On se sent jusqu’au cœur pénétré de ses larmes.


MONTVAL.

Le seul récit sur moi produit le même effet.
J’ai peine à retenir les miennes en secret.
J’ai, quoique Médecin, l’ame infiniment tendre.
Mais pour vous consoler, je veux bien vous apprendre
Que déjà je démêle, & suis prêt à saisir
La cause de son mal.


LA MARQUISE.

La cause de son mal.Pourrez-vous l’en guérir ?


MONTVAL.

J’y compte, je puis même en faire la promesse,
Pourvu que vos bontés secondent mon adresse.
Madame, c’est de là que dépend le succès.
Me le promettez-vous ?


LA MARQUISE.

Me le promettez-vous ?Oui, je vous le promets.


MONTVAL.

Je n’en réponds au moins que sur votre parole :
Tenez-la bien ; mon art ne sera pas frivole.


LA MARQUISE.

Je donnerois mon sang pour conserver ses jours.
Parlez, que faut-il faire, & quel est le secours ?


MONTVAL.

Madame il n’est pas tems encor de vous le dire.
Je dois auparavant la voir seule & m’instruire
Par ses propres discours si j’ai bien rencontré.
Par ses regards encor je veux être éclairé ;
Et pour rendre aujourd’hui sa guérison plus sûre,
Je veux sur sa présence asseoir ma conjecture.


LA MARQUISE.

Je vous ménagerai près d’elle un entretien.
Et mon frere, Monsieur, vous ne m’en dites rien ?
Ce silence m’alarme, & fait mourir ma joie.


MONTVAL.

Pour en raisonner juste, il faut que je le voie.


LA MARQUISE.

C’est la difficulté. Sa chambre est comme un fort
Qu’on ne peut pénétrer par art ni par effort.
Vous êtes Étranger. Sur ce titre peut-être
Il sera moins sauvage, & voudra vous connoître.
Il a beaucoup d’égards à cette qualité.
Tout ce qui vient de loin est par lui respecté.
Ce passe-port lui seul peut vous ouvrir sa porte.


MONTVAL.

Que fait-il donc tout seul, renfermé de la sorte ?


LA MARQUISE.

Mais les trois quarts du temps il lit dans ses accès,
Il brouille du papier, qu’il met en pièce après.
Tantôt il est plongé dans une léthargie,
Et tantôt on diroit qu’il entre en frénésie.
Il menace tout haut, puis tout bas, il se plaint.


MONTVAL.

À juger par ces traits je le croirois atteint
D’un mal contagieux qui court fort cette année.
Si chez lui cette fievre est bien enracinée,
Je la tiens incurable.


LA MARQUISE.

Je la tiens incurable.Ah ! Que dites-vous là ?


MONTVAL.

Soyez moins alarmée. On vit avec cela.
Ce poison répandu vient de la Capitale.


LA MARQUISE.

Et comment nommez-vous cette fievre fatale ?


MONTVAL.

C’est la Métromanie.


LA MARQUISE.

C’est la Métromanie.Ah ! Quel nom effrayant !
Il me fait frissonner.


MONTVAL.

Il me fait frissonner.On l’appelle autrement
La fureur de rimer, dont la France est saisie.
Depuis sept ou huit mois tout Paris versifie.


LA MARQUISE.

Ce n’est pas là son mal. J’aurois moins de frayeur.


MONTVAL.

N’a-t-il pas pour les Vers une certaine ardeur ?


LA MARQUISE.

Oui, mais s’il en faisoit, j’en saurois quelque chose,
Et je n’ai jamais vu de lui ni Vers ni Prose.
Un Auteur se trahit. S’il travaille en secret,
Il lit l’Ouvrage au moins à quelque ami discret.
Mais pour mon frere, il garde un silence modeste.


MONTVAL.

Qu’est-ce donc qu’il écrit ?


LA MARQUISE.

Qu’est-ce donc qu’il écrit ? Je ne sais, rien ne reste,
Nul vestige, nul trait de ce qu’il fait chez lui.
Plus que ma niece encore il m’étonne aujourd’hui.
Arrachez l’un et l’autre à leur mélancolie,
Une Sœur, une Tante ici vous en supplie,
C’est à leur salut seul que j’attache le mien,
Dès qu’ils seront guéris je me porterai bien.



Scène IV.

LA MARQUISE, MONTVAL, LISETTE.


LISETTE.

Madame, en ce moment, grande, grande nouvelle.
Si je vous interromps pardonnez à mon zele.
Cléon, de l’Amérique est enfin de retour.
Et vous l’allez revoir avant la fin du jour.
Vous n’en douterez plus en lisant cette Lettre,
Un courrier vous l’apporte.


LA MARQUISE, à Montval.

Un courrier vous l’apporte.Ah ! Daignez me permettre
De l’ouvrir devant vous, Monsieur, & de la voir.
C’est un ami parfait, son retour fait l’espoir
De toute ma maison : voilà son caractere.
Je reconnois les traits d’une main aussi chere.

(Elle lit.)

J’arrive enfin, Madame, & ma premiere attention est de vous en donner avis. Je pars de Marseille en même temps que ma Lettre, je vous prie de ne pas la lire au Baron votre frere, je veux avoir le plaisir de le surprendre. Est-il aussi triste qu’il l’étoit quand je suis parti ? Pour moi, je suis toujours gai à mon ordinaire, & je reviens exprès pour dissiper son chagrin & pour partager ma fortune avec lui. Eh ! Ma petite femme ; comment se porte-t-elle ?

(Elle s’interrompt.)

C’est ma Niece, Monsieur, qu’il appeloit ainsi,
Lucile avoit dix ans, quand il partit d’ici.
S’il savoit son état, sa douleur seroit vive.


LISETTE.

Monsieur l’en tirera.


MONTVAL.

Monsieur l’en tirera.Même avant qu’il arrive.


LA MARQUISE, reprend.

Eh ! ma petite femme, comment se porte-t-elle ? il me tarde de la voir & de l’embrasser. Elle doit être à present une beauté parfaite. Elle ne me reconnaîtra pas depuis dix ans, qu’elle ne m’a vu. Plus j’approche, & plus mon amitié s’augmente pour elle.

(Après avoir lu.)

Mon frere, pour le coup, va dérider son front,
Et ma niece rompra son silence profond.
Cléon, en arrivant, va les rendre accessibles,
Il vous en coûtera des efforts moins pénibles.
Vous pourrez, grace à, lui, leur parler & les voir.
Je vais tout ordonner pour le bien recevoir.
D’un devoir si pressant il faut que je m’acquitte,
Et vous m’excuserez, Monsieur, si je vous quitte.
Je reviendrai bientôt. Lisette, en attendant,
Vous conduirez Monsieur dans mon appartement.
Il s’y reposera.



Scène V.

MONTVAL, LISETTE.


LISETTE.

Il s’y reposera.Votre début m’enchante.
La Marquise de vous me paroît très-contente ;
Vous voilà Médecin.


MONTVAL.

Vous voilà Médecin.Oui, par occasion,
Lisette, ou si tu veux par conversation.


LISETTE.

Eh ! l’est-on autrement ? Soyez avec souplesse
Flatteur près de la Tante, & tendre avec la Niece,
Grave devant le Frere, & vous ferez du bruit.


MONTVAL.

Un autre soin, Lisette, occupe mon esprit.
Quel est donc ce Cléon, cet ami de ton Maître ?


LISETTE.

C’est un homme, Monsieur, excellent à connoître.
Riche, sur le retour, garçon & sans parens,
Il fait cas de l’esprit, il chérit les talens ;
Et dès qu’il vous verra, je gagerois ma vie
Qu’il va prendre pour vous une estime infinie ;
Avec lui fortement tâchez de vous lier.
Plût au ciel qu’il vous fît un jour son héritier !


MONTVAL.

Je crains qu’il ne me soit plus nuisible qu’utile,
Le grand empressement qu’il fait voir pour Lucile,
Alarme mon amour.


LISETTE.

Alarme mon amour.C’est un riche barbon.
Vous n’êtes par malheur qu’un cadet de maison.


MONTVAL.

J’hériterai peut-être.


LISETTE.

J’hériterai peut-être.Ah ! frivole espérance !
De quoi sert le savoir ? À quoi bon la naissance,
La figure, l’esprit, les graces, la vertu,
Quand tout cet assemblage est d’argent dépourvu ?


MONTVAL.

Un véritable amour, quand il est réciproque,
Sait suppléer à tout.


LISETTE.

Sait suppléer à tout.Discours dont on se moque.
Un amour mutuel, qui ne manque de rien,
Fait le bonheur parfait ; mais quand il est sans bien,
C’est le comble, monsieur, de toutes les misères.


MONTVAL.

Par tes réflexions, ah ! Tu me désesperes !


LISETTE.

Consolez-vous, Monsieur : car Lucile entre nous,
Est encor plus fidelle, ou plus folle que vous.
Pour elle franchement sa constance m’alarme.


MONTVAL.

Mon ardeur la mérite, & ce discours me charme.


LISETTE.

Elle renonce à tout, quand elle vous croit mort.
Quel sera de son cœur le noble & digne effort,
Sitôt qu’elle apprendra que vous êtes en vie !
Rien ne pourra la vaincre.


MONTVAL.

Rien ne pourra la vaincre.Ah ! Mon ame ravie
Sent renaître à présent le plus flatteur espoir.
Mon cœur vole vers elle & brûle de la voir.
Conduis-moi…


LISETTE.

Conduis-moi…Je ne puis, Monsieur.


MONTVAL.

Conduis-moi… Je ne puis, Monsieur.Je t’en conjure.


LISETTE.

Elle dort, vous savez qu’elle aime la peinture,
Et dessine aussi-bien que vous faites des vers.


MONTVAL.

Oui, je sai qu’elle unit tous les talens divers.


LISETTE.

Pour adoucir l’erreur dont son ame est frappée,
Elle est depuis huit jours constamment occupée
Du matin jusqu’au soir à faire le portrait…


MONTVAL.

Lisette, de qui donc ?


LISETTE

Lisette, de qui donc ? D’un très aimable objet.


MONTVAL.

Quel objet ? apprends-moi…


LISETTE.

Quel objet ? Apprends-moi…Monsieur, c’est de vous-même.


MONTVAL.

De moi !


LISETTE.

De moi !Jugez par là si Lucile vous aime.


MONTVAL.

Ah ! ce trait met le comble à mon ravissement.
Je cours à ses genoux…


LISETTE.

Je cours à ses genoux…Je vais auparavant
Savoir si la malade est à présent visible,
Et ménager près d’elle un instant si sensible,
De peur qu’en vous voyant un transport indiscret
N’aille de vos deux cœurs révéler le secret.


MONTVAL.

Nous serons sans témoins, ne crains rien s’il échappe ;
L’amant sera caché sous les traits d’Esculape.
Viens, partons, qu’au plus tôt j’aille remplir l’emploi
Le plus intéressant, & le plus doux pour moi.

ACTE III.


Scène premiere.


LA MARQUISE, CHAMPAGNE.


LA MARQUISE.

Approchez. Votre nom ?


CHAMPAGNE.

Approchez. Votre nom ? Madame, je m’appelle
Kolsquil, pour vous servir. Disposez de mon zele.


LA MARQUISE.

Votre Maître, parlez, comment se nomme-t-il ?


CHAMPAGNE.

C’est Monsieur… Monsieur Bromps.


LA MARQUISE.

C’est Monsieur… Monsieur Bromps.Allez vîte, Kolsquil,
Dites à Monsieur Bromps qu’il vienne en diligence,
Que le cas est pressant.


CHAMPAGNE.

Que le cas est pressant.J’y cours ; mais il s’avance.



Scène II.

MONTVAL, LA MARQUISE, CHAMPAGNE.


LA MARQUISE.

Ah ! mon cher Monsieur Bromps, à vous seul j’ai recours.
Et l’état de ma Niece a besoin de secours.
Elle vient de passer la nuit la plus horrible,
Et son pouls ce matin marche d’un pas terrible.
Sa pâleur a fait place au plus fort vermillon.
Surprise de la voir dans celle émotion,
Je lui dis, pour tâcher de la rendre tranquille,
Qu’il venait d’arriver un Médecin habile,
Et qu’elle se calmât… Mais à ce nom fatal,
Je la vois qui frémit & se trouve plus mal.
Cet accident m’étonne, autant qu’il m’inquiete.
Je viens de la laisser dans les bras de Lisette,
Qui m’a promis tout bas de calmer ses esprits
Et de la disposer à suivre vos avis.
J’attens tout de votre art & de votre sagesse.
Voyez-la sans tarder, Monsieur, le péril presse.


MONTVAL.

Je suis impatient, plus que vous, de la voir ;
Mais comme mon aspect pourroit trop l’émouvoir,
Par Lisette il est bon qu’elle soit prévenue ;
Elle aura moins de peine à soutenir ma vue.
Cette Fille est zélée, & nous avertira,
Quand il en sera temps… Madame, la voilà.



Scène III.

LA MARQUISE, MONTVAL, LISETTE.


LA MARQUISE.

Ma Niece, maintenant, comment se trouve-t-elle ?


LISETTE.

Elle est beaucoup plus calme, & j’ai fait dans mon zele,
Du Médecin Prussien, un portrait si flatteur,
Que l’estime chez elle a dissipé la peur.


LA MARQUISE.

Consent-elle à le voir ?


LISETTE.

Consent-elle à le voir ? Oui, mais comme elle est lasse
De rester dans sa chambre, & veut changer de place,
Elle consultera Monsieur dans ce Sallon.


LA MARQUISE.

J’y serai.


LISETTE.

J’y serai.Pardonnez, soit caprice ou raison,
Elle ne veut que moi pour toute compagnie,
Et ne peut qu’à monsieur dire sa maladie.


LA MARQUISE.

Elle est donc résolue à déclarer son mal ?


LISETTE.

Oui, la douleur la force à cet aveu fatal.
Daignez la laisser seule, elle vous en supplie.


LA MARQUISE.

Mais je ne conçois rien à cette fantaisie.


MONTVAL.

Avec moins de contrainte elle s’expliquera,
Et je ne répons point du succès sans cela.


LA MARQUISE.

La chose étant ainsi, Monsieur, je me retire,

Et de cet entretien je reviendrai m’instruire.


MONTVAL.

J’aurai bientôt l’honneur de vous en informer ;
Et sur l’événement vous pouvez vous calmer,
Il sera très-heureux, c’est moi qui vous le jure.


LA MARQUISE.

Je sors moins agitée, & ce mot me rassure.

(Elle sort.)



Scène IV.

MONTVAL, LISETTE.


LISETTE.

J’ai tenu ce propos, afin de l’écarter.
Lucile, à ce sujet, ne veut rien écouter,
Et de tout Médecin elle fuit la présence.


MONTVAL.

Mais tu sais que son mal est de ma compétence,
Tu devois l’éclaircir et détromper son cœur.


LISETTE.

Je l’ai tenté sans fruit. Son aveugle douleur,
Quoi que j’aie avancé, n’a pas voulu me croire.
Votre retour, Monsieur, lui paroît une histoire
Imaginée exprès pour calmer son esprit.
Un songe l’a beaucoup agitée cette nuit.


MONTVAL.

Je n’ai qu’à me montrer pour démentir ce songe,
La vérité d’abord détruira le mensonge.


LISETTE.

Ce moment est critique. Il vous sera plus doux,
Tout bien examiné, de le filer pour vous ;
Il seroit dangereux de le brusquer pour elle.
Monsieur, d’une façon plus sage & plus nouvelle,

Pourra, s’il le veut bien, en jouir par dégré.
Ce moyen par l’amour doit être préféré.


MONTVAL.

Quel est donc ce moyen ?


LISETTE.

Quel est donc ce moyen ? Je m’en vais vous l’apprendre.
Dans ce Sallon, Monsieur, Lucile va se rendre,
Pour y continuer votre portrait en grand.
Comme il fait plus obscur dans son appartement,
Cet endroit est toujours celui qu’elle préfere.
La peinture demande un beau jour qui l’éclaire.
Voilà son attelier qu’il faut ici dresser.
Voici votre portrait, & je vais le placer.
Mettez-vous là.


MONTVAL.

Mettez-vous là.Dis-moi, que prétend ta folie ?


LISETTE.

Cacher l’original derriere la copie.
Là, vous aurez, Monsieur, le plaisir ravissant
D’être devant Lucile invisible & présent,
De connoître son cœur par sa douleur profonde,
Et de vous voir pleurer des plus beaux yeux du monde.
Là, vous pourrez goûter l’enchantement nouveau
De voir sa main charmante animer le pinceau,
Vous donner sur la toile une seconde vie,
Y peindre, y caresser votre image chérie,
Sa bouche la baiser dans un tendre transport,
Et vous faire, vivant, jouir de votre mort.


MONTVAL.

J’envie à mon portrait cette faveur suprême,
Et j’aimerois bien mieux en profiter moi-même.


LISETTE.

Vous serez à portée, & ne vous fâchez pas.


MONTVAL.

Donnes-moi ce pinceau que ses doigts délicats
Ont conduit pour orner ma figure brillante :
Qu’en attendant j’y porte une levre pressante.


LISETTE.

Dans leurs façons d’agir, que les Amans sont fous !
À baiser ce pinceau, quel plaisir prenez-vous ?


MONTVAL.

L’objet qui l’a touché le rend cher à ma flamme,
J’en tiens un nouvel être, & lui dois une autre ame.
(Il regarde son portrait.)
De mes traits embellis, je demeure enchanté.
Que je me trouve beau ! c’est sans fatuité.
Dans mon portrait, au fond, ce n’est pas moi que j’aime,
C’est la main qui l’a fait, c’est Lucile elle-même.
Puis-je trop le chérir ? les graces & l’amour
Ont peint & retouché l’ouvrage tour à tour.


LISETTE.

Elle vient. Cachez-vous, goûtez en Amant tendre,
Avant que de la voir, la douceur de l’entendre.



Scène V.

LUCILE, LISETTE, MONTVAL, caché derrière son portrait.


LUCILE, à Lisette qui court au-devant d’elle.

Lisette, soutiens-moi, j’ai besoin de ton bras,
Je me sens déjà lasse, & n’ai fait que deux pas.


LISETTE.

Vous serez beaucoup mieux quand vous serez assise.


LUCILE.

Ah ! je suis mal par-tout. Rien ne me tranquillise ?
N’importe, donc, approche un peu ce fauteuil-là
Mettons-nous à l’ouvrage, il me délassera.
(Elle peint)
Cher Montval, attendant le bonheur de te suivre,
J’aime sur cette toile à te faire revivre :

Ton portrait est fidele, il est d’après mon cœur ;
Et c’est le seul plaisir qui flatte ma douleur.
Que ne peux-tu des lieux où repose ton ame,
Ah ! que ne peux-tu voir ces marques de ma flamme !
Que ne peux-tu porter tes regards jusqu’à moi,
Sentir ce que je sens, ce que je fais pour toi !
Dans mes justes regrets que ne peux-tu m’entendre !
Que n’es-tu le témoin de l’amour le plus tendre !


LISETTE.

Il l’est, Mademoiselle, il l’est dans cet instant.


MONTVAL, bas à Lisette, par un coin du portrait.

Je vais…


LISETTE, Bas à Montval.

Je vais…Non, cachez-vous.
Je vais… Non, cachez-vous.(À Lucile.)
Je vais… Non, cachez-vous.Il vous voit, vous entend,
Et ne perd pas un mot de tout ce que vous dites.


LUCILE, peignant toujours.

Loin d’apaiser par-là mon chagrin, tu l’irrites.
Il ne se repaît pas d’un discours aussi vain.


LISETTE.

Supposons un moment qu’il respirât enfin,
Qu’il parût devant vous.


LUCILE, interrompant son ouvrage.

Qu’il parût devant vous.Ah ! j’en mourrois de joie !
Mais ce n’est plus un bien que le Ciel me renvoie.
Pour jouir de sa vue & de son entretien,
Il ne me reste plus que ce foible moyen.
(Elle repeint.)
Ma main seule à mes yeux peut retracer ses charmes ;
Et sa perte à jamais fera couler mes larmes.


LISETTE.

Je vous l’ai déjà dit, votre Amant n’est pas mort :
Et si vous vouliez bien écouter mon rapport,
Je vous en convaincrois d’une façon si claire…


LUCILE.

Depuis six mois entiers tout m’a dit le contraire.
Un songe, encore un songe…


LISETTE.

Un songe, encore un songe…Ah ! le jour qui vous luit
Est fait pour dissiper les erreurs de la nuit.


LUCILE.

Ceux qu’on fait le matin sont toujours vrais, Lisette.
(Elle quitte le pinceau.)
J’ai vu, j’ai vu l’objet de ma douleur secrete,
Je l’ai vu tout sanglant qui s’avançoit vers moi,
Et me tendoit sa main pour recevoir ma foi ;
Il me la demandoit d’une bouche expirante,
Comme le juste prix de son ardeur constante.
Eu l’arrosant de pleurs, j’ai reçu cette main,
Et la mienne a lié mon sort à son destin.
J’ai juré de rester fidelle à sa mémoire ;
Je tiendrai mon serment, je m’en fais une gloire.
Pour le rendre immortel j’emploierai mon pinceau.
Je veux de ce portrait, je veux faire un tableau.
À côté de Montval je me peindrai moi-même,
Avec les attributs d’une Épouse qui l’aime.
D’un nœud fait par l’Amour, l’Hymen nous unira,
Et loin de le briser, la mort le serrera.
Pour remplir ce projet, dont mon ame est ravie,
Rendons, de mon Amant, la figure accomplie :
Donnons sans plus tarder à des traits si chéris,
Donnons toute leur grace & leur vrai coloris.

(Tandis qu’elle peint, Montval la regarde par-dessus son portrait, et Lisette lui fait signe de se cacher.)

LISETTE.

Déjà la ressemblance est à mon gré parfaite.


LUCILE

Tais-toi, ne parle pas, je crains d’être distraite :
Souvent à notre esprit un mot fait échapper
Le vrai qu’il saisissoit, & ne peut rattraper.
Voilà, voilà sa bouche, & son tendre sourire :
Voilà ses yeux, son air. Ah ! mon Amant respire !
C’est lui, je le revois, & j’embrasse Montval !


LISETTE, ôtant le portrait qui cache Montval.

Embrassez-le lui-même en propre original.


LUCILE, voyant Montval à ses genoux.

Où suis-je ? juste Ciel ! quel objet ! quelle vue !
La joie & la frayeur me tiennent suspendue.


MONTVAL.

Ah, Lucile !


LUCILE.

Ah, Lucile !Ah, Montval ! Est-ce vous que je vois ?
Est-ce vous que j’entens ?


MONTVAL.

Est-ce vous que j’entens ?Oui, reconnoissez-moi.


LUCILE.

Quoi ! vous êtes vivant ?


MONTVAL.

Quoi ! vous êtes vivant ?Oui, vivant & fidele.


LISETTE.

Pour convaincre vos yeux, touchez, Mademoiselle.


LUCILE.

Mes sens, de la douleur, passent rapidement
À l’excès de la joie & du ravissement.
Un moment arrêtez, souffrez que je respire :
Un si grand bien m’accable, & je ne puis rien dire.


MONTVAL.

Ô jour ! ô jour heureux ! ô moment enchanteur !
Qui répare trois ans de peine & de malheur !
Mon bonheur est si grand aussi bien que ma gloire,
Que j’en suis étonné, que j’ai peine à le croire :
Vous m’aimez !


LUCILE.

Vous m’aimez !Pour juger de ma sincere ardeur,
Regardez-moi, Montval, & voyez ma pâleur ;
Voyez le triste état où vous m’avez réduite :
Sur mon front abattu ma tendresse est écrite ;
Consultez ce Portrait, l’ouvrage de l’amour ;
Où vos traits et ma flamme éclatent tour à tour.
Interrogez les pleurs que je viens de répandre,

Le songe, le serment que vous venez d’entendre ;
Demandez à ces murs témoins de ma douleur,
Demandez à Lisette à qui j’ouvre mon cœur ;
Tout ici vous dira combien je vous adore,
Et ma bouche, tout haut, vous le répete encore.


MONTVAL.

Je n’ai plus de regret à tout mon sang versé ;
Tout ce que j’ai souffert est trop récompensé.
Tant de traits éclatans d’un amour véritable,
À mes yeux enchantés vous rendent adorable :
Je dois avec raison chérir ma fausse mort,
Et je voudrois subir encor le même sort,
S’il devoit m’attirer cette preuve sensible…


LUCILE.

Gardez-vous de former un souhait si terrible ;
Le bruit de ce trépas m’alloit priver du jour.
Que dis-je ? il l’avoit fait jusqu’à votre retour.
Du jour qu’on m’annonça cette fausse nouvelle,
Mes yeux s’étoient couverts d’une nuit éternelle.
J’avois cessé de vivre. À présent je vous vois,
Je renais, je respire une seconde fois :
Un seul de vos regards m’a promptement guérie,
Et c’est de cet instant que je date ma vie.


LISETTE.

Il est vrai que Monsieur est un grand Médecin.


LUCILE.

Mon cœur avait besoin de son art souverain.


MONTVAL.

Tel que vous me voyez, j’en possede le titre ;
Et des jours des mortels je suis ici l’arbitre.


LUCILE.

Vous êtes Médecin ?


MONTVAL.

Vous êtes Médecin ?Oui, je le suis pour vous.


LISETTE.

C’est lui qu’on a prié de vous tâter le pouls.
Je l’ai donné pour tel tantôt à la Marquise.


LUCILE.

A-t-il sa confiance ?


MONTVAL.

A-t-il sa confiance ?Elle m’est toute acquise.
Vous êtes ma malade : en cette qualité,
Je puis vous voir sans cesse en pleine liberté.


LUCILE.

Le moyen est charmant, mais puis-je bien le croire ?


MONTVAL.

Oui, cette cure-là va me combler de gloire.



Scène IV.

LUCILE, MONTVAL, LISETTE, CHAMPAGNE.


CHAMPAGNE.

Cléon, Mademoiselle, arrive en ce moment,
Et demande à vous voir avec empressement.


LISETTE.

Champagne a fort bien fait de venir nous l’apprendre ;
Cette brusque arrivée auroit pu nous surprendre.


CHAMPAGNE.

Mais, vraiment, la malade est en bonne santé ;
Les Médecins de Prusse ont de l’habileté.
La guérison est prompte.


LISETTE.

La guérison est prompte.Elle l’est trop peut-être,
Et je crains les soupçons qu’elle peut faire naître.
Pour donner à la chose un air de vérité,
Il faut qu’elle paraisse avoir moins de gaieté,
Et qu’elle joue encore un peu plus la malade.


MONTVAL.

Pour mieux accréditer ici ma mascarade,

Je vais, de mon côté, jouer le Charlatan :
Belle Lucile, il faut vous prêter à mon plan,
Et m’aider…


LUCILE.

Et m’aider…Volontiers. Que faut-il que je fasse ?
Parlez.


MONTVAL.

Parlez.Dans ce fauteuil remettez-vous de grace.
Sitôt que la Marquise & Cléon paroîtront,
Feignez d’être plongée en un sommeil profond.


CHAMPAGNE.

Vous pouvez tout risquer dans votre emploi sublime,
On a pour Monsieur Bromps une si haute estime,
Qu’en faveur de son nom tout passe…


LISETTE.

Qu’en faveur de son nom tout passe…Que dit-il ?
Monsieur Bromps !


CHAMPAGNE.

Monsieur Bromps !C’est mon maître, & moi je suis Kolsquil.
Un nom bien étranger rend plus considérable ;
Plus il est ostrogot, plus il est respectable.
Madame a fait tout haut votre éloge à Cléon ;
Tant mieux, la Médecine est un vrai pharaon ;
Pour y faire fortune, il faut qu’on y hazarde.


MONTVAL

On monte, dormez bien, le reste me regarde.



Scène VII.

LUCILE, MONTVAL, CLÉON, LISETTE, CHAMPAGNE.


CLÉON, au fond du théâtre.

Je veux rendre la joie à toute la maison,
Faire rire Lucile, égayer le Baron :
Mais je vois-là quelqu’un qui ressemble à Lisette.


LISETTE.

Oui, c’est elle, Monsieur, votre santé ?


CLÉON.

Oui, c’est elle, Monsieur, votre santé ?Parfaite.
Et celle de Lucile ?


LISETTE.

Et celle de Lucile ?Un peu mieux ce matin.
Vous la voyez qui dort. Voilà son Médecin.


CLÉON.

Mais pour une malade, elle est assez vermeille.


LISETTE.

Pardon, plus bas. Je crains que le bruit ne l’éveille.


MONTVAL.

Rien ne peut interrompre un sommeil si parfait ;
Il ne finira pas qu’il n’ait eu son effet.


CLÉON.

Durera-t-il long-tems ?


MONTVAL.

Durera-t-il long-tems ?Mais une heure & demie.


CLÉON.

Qu’elle est belle en dormant ! Et comme elle est grandie !
Plus je la vois de près, plus j’en suis enchanté :
Comment est-elle donc, lorsqu’elle est en santé ?
Elle charme les yeux, quand même elle repose.

Que sera-ce, éveillée ?


MONTVAL.

Que sera-ce, éveillée ?Éloignez-vous pour cause :
Il est très-dangereux d’en approcher si fort ;
Mon remede à présent fait son plus grand effort :
Vous prendriez son mal.


CLÉON.

Vous prendriez son mal.J’entens ce badinage.


MONTVAL.

D’honneur, il est mortel aux hommes de votre âge.


CLÉON.

J’en veux courir le risque, & si je ne craignois
D’éveiller la malade, ah ! je l’embrasserois !


MONTVAL.

Ne vous y jouez pas.


CLÉON.

Ne vous y jouez pas.Au péril de ma vie,
Et je brave la mort, quand elle est si jolie.
Mais de ce mal, Monsieur, que vous craignez pour nous,
Dites, n’avez-vous rien à redouter pour vous ?


MONTVAL.

J’ai des préservatifs, Monsieur, pour m’en défendre ;
Le mauvais air sur nous n’ose rien entreprendre :
Il attaque d’abord ceux qui viennent de loin.


LISETTE.

Pour moi je ne crains rien pourvu que votre soin,
Comme on doit l’espérer, si cela continue,
Nous la rende bientôt telle que je l’ai vue.


CLÉON.

Qu’on me la donne à moi telle que je la vois,
Je m’en contenterai, je suis de bonne foi.


MONTVAL.

Ah ! Quel feu surprenant dans vos yeux étincelle !
Votre cœur est frappé d’une atteinte mortelle.


CLÉON.

Monsieur le Médecin, vous êtes connoisseur.


MONTVAL.

Je me connois surtout aux mouvemens du cœur,
Et c’est à les régler que mon art s’étudie.
La Médecine vraie est la Philosophie :
Il faut, des passions, arrêter le progrès ;
La mauvaise santé provient de leur excès.
C’est la sagesse en tout, Monsieur, qui fait la bonne.


CLÉON.

C’est le tempérament plutôt qui nous la donne.
L’honnête-homme a souvent quelque incommodité,
Et je vois des coquins qui crevent de santé.


LISETTE.

Trop de vertu maigrit.


MONTVAL.

Trop de vertu maigrit.Tout excès est contraire,
Même celui du bien ; mais il ne regne guere,
Et dans l’ordre commun le mal & la douleur
Vient du déréglement de l’esprit ou du cœur ;
Des souffrances du corps, l’ame est toujours la source,
Il faut les chercher-là pour arrêter leur course.
Ses travers, ses erreurs, produisent le chagrin ;
C’est lui qui, de la fievre, allume le levain,
Qui calcine le sang jusque dans les arteres,
Met la bile en fureur, & brûle les visceres :
Quand l’ame est en santé, le corps se porte bien,
Si-tôt qu’elle est malade, il ne profite en rien.


LISETTE

Je l’éprouve souvent, rien n’est plus véritable ;
Monsieur Bromps est vraiment un homme incomparable.



Scène VIII.

LA MARQUISE, LUCILE, MONTVAL, CLÉON, LISETTE, CHAMPAGNE.


LA MARQUISE, à Cléon.

Pardon si je vous ai laissé pour un moment ;
Mais ma niece repose ; ah ! l’heureux changement !
Dans les bras du sommeil elle semble renaître.
La fraîcheur, sur son teint, commence à reparoître ;
Le mal peut-être encor forme ce coloris.


MONTVAL.

Non, c’est un élixir qui fait à ses esprits
Puiser dans le repos une nouvelle vie.


LA MARQUISE.

Que ne vous dois-je pas ! Heureuse léthargie !


CLÉON.

Vous aviez pour Lucile alarmé ma pitié.
Mais, Madame, à présent je suis moins effrayé.
Ou bien si je le suis, c’est moi seul qu’il faut plaindre,
Et sa beauté qui dort n’en est pas moins à craindre.


LA MARQUISE.

Si vous aviez, Monsieur, vu tantôt son état,
Il vous eût pénétré. (Se tournant vers Lisette.)
Il vous eût pénétré. Vois-tu cet incarnat ?
Lisette, qu’en dis-tu ?


LISETTE.

Lisette, qu’en dis-tu ?J’admire.


LA MARQUISE.

Lisette, qu’en dis-tu ? J’admire.Ah ! le grand homme !


LISETTE.

Il n’a pas son égal de Paris jusqu’à Rome.


LA MARQUISE.

Mais c’est miraculeux.


CLÉON.

Mais c’est miraculeux.La voilà qui sourit :
Quelque songe amusant lui réjouit l’esprit.


MONTVAL.

Madame, à son réveil elle ira mieux encore ;
J’en réponds maintenant. Chaque instant fait éclorre
Sur sa joue émaillée une nouvelle fleur ;
De sa convalescence elle est l’avant-coureur.


LA MARQUISE.

Ah ! Monsieur, au plutôt achevez le miracle :
Vous avez surmonté déja le grand obstacle.


MONTVAL.

Patience, un moment, le réveil n’est pas loin.


LA MARQUISE.

Pressez-le, & sans tarder, que j’en sois le témoin ;
Que je puisse embrasser une niece si chere :
Ma tendresse est égale à l’amour d’une mere,
Mon cœur vole déja.


MONTVAL.

Mon cœur vole déja.Vous me l’ordonnez, soit.
Je n’ai qu’à lui serrer le bout du petit doigt.


LUCILE, feignant de s’éveiller.

Ah ! je respire enfin ; que je suis soulagée ;
Du poids qui m’accabloit je me sens dégagée :
Je n’ai plus aucun mal. Lisette !


LISETTE.

Je n’ai plus aucun mal. Lisette !Me voilà.


LUCILE.

Il me tarde de voir ma tante, avertis-la.


LA MARQUISE.

Tu me vois devant toi ; tournes vers moi ta vue.


LUCILE

Ah ! ma tante !


LA MARQUISE.

Ah ! ma tante !Ah ! ma niece, ah ! tu m’es donc rendue ?
Je ne te perdrai point.


LUCILE.

Je ne te perdrai point.Non, je vis maintenant,
Et c’est pour vous aimer encor plus tendrement.


LISETTE.

Elle ne fut jamais plus fraîche, & plus jolie.


LA MARQUISE.

Que j’aime à la voir telle, & que je suis ravie !
(À Montval.)
C’est à votre art divin que je dois ce bonheur.


LUCILE.

Nous le devons, ma tante, embrasser de bon cœur.

(Elles l’embrassent.)

CLÉON.

Permettez qu’à mon tour je vous marque mon zele,
Et le plaisir que j’ai de vous revoir si belle.


LUCILE.

Excusez-moi, Monsieur, je ne vous connois pas.


CLÉON.

Je vous ai mille fois portée entre mes bras.


LA MARQUISE.

C’est Cléon.


LUCILE.

C’est Cléon.Pardonnez à mon impolitesse,
N’imputez cet oubli qu’à ma seule jeunesse,
Quand vous êtes parti, je n’étois qu’un enfant.


CLÉON.

Puisque je vous embrasse, oh ! je suis trop content.


LA MARQUISE.

Venez vous présenter au Baron l’un & l’autre,
Sa gaieté va renaître à l’aspect de la vôtre.


LUCILE, à Montval qui lui donne la main.

Ne m’abandonnez pas, venez, mon Médecin.


LA MARQUISE.

Oui, sans votre secours, notre effort seroit vain.
Songez qu’après la fille il faut guérir le père.


MONTVAL.

Madame, je m’en fais un devoir nécessaire.



Scène IX.

LISETTE, CHAMPAGNE.


CHAMPAGNE.

Dans ces heureux instans chacun s’embrasse ici,
Lisette, trouve bon que je t’embrasse aussi.


LISETTE.

La santé de Lucile excuse cette ivresse,
Et pour te refuser, j’aime trop ma Maîtresse.


CHAMPAGNE, en l’embrassant.

De sa convalescence, oh ! je suis très-joyeux,
Et je sens à présent que je m’en porte mieux.


ACTE IV.


Scène premiere.


LE BARON, seul, rêvant dans un fauteuil, une plume à la main, le coude appuyé sur un Bureau, qui est devant lui.

Devois-je t’acheter, ô fatale brochure !
Non, rien n’est comparable au tourment que j’endure ;
Et mon esprit, malgré les efforts que je fais,
Est toujours en travail, & n’enfante jamais.



Scène II.

LE BARON, MONTVAL, CHAMPAGNE.


MONTVAL, au fond du théâtre.

Nous avons pris tous quatre une peine inutile,
Nous n’avons pas trouvé le pere de Lucile.


CHAMPAGNE.

Monsieur, le voilà seul. Parlons bas, il écrit.


MONTVAL.

Il se plaint, écoutons. J’en ferai mon profit.


LE BARON.

Riche Auteur de Mérope, ah ! je te porte envie.
Les bons Vers sans efforts coulent de ton génie,
Et je ne puis avoir dans mes vœux impuissans,

Même la faculté d’en faire de méchans.
La nature aujourd’hui n’est pas en tout avare,
L’Art des Vers est commun, si le génie est rare.
Je ne demande au Ciel pour unique présent,
Que la fécondité des rimeurs d’à présent.
On ne peut pas former un souhait plus modeste ;
Qu’il m’accorde la rime, & garde tout le reste.
Que je fasse des Vers, n’importe qu’ils soient plats.
Mais j’ai beau le prier, il ne m’écoute pas.


MONTVAL.

Bon, voilà qui m’apprend au vrai sa maladie.


CHAMPAGNE.

Le genre en est plaisant ; permettez que j’en rie.
Ah ! la rime le tient. Je plains son embarras,
Car je me suis trouvé quelquefois dans le cas.


LE BARON.

J’ai beau ronger mes doigts, j’ai beau même les mordre,
Raturer, déchirer, mettre tout en désordre,
Renverser & briser les meubles innocens,
Et pour trouver la rime, écraser le bon sens ;
Je n’en ai pour tout prix que la douleur secrete
D’extravaguer beaucoup sans devenir Poëte.
Ô Ciel ! Puisque de toi je ne puis obtenir
Le pouvoir de rimer, ôtes-m’en le desir,
Ce desir malheureux qui sans fruit me consume.


CHAMPAGNE.

Éloignons-nous, je crains sa fureur qui s’allume.


LE BARON.

Ma raison ce matin l’avoit su réprimer,
Ce funeste recueil vient de le rallumer,
Grands & petits, la Cour, la Ville, & la Province,
Toute la France enfin a rimé pour son Prince ;
Malheureux ! Moi tout seul, pour lui je n’ai rien fait,
Moi, qui suis dans le cœur, son plus zélé sujet !
Depuis huit mois entiers que cette ardeur m’agite,
Je n’ai pu mettre au jour un seul quatrain de suite,

Et les Vers que je fais sont tous estropiés ;
L’un est court d’une jambe, & l’autre a quinze pieds.
Telle est la cruauté de ma barbare Étoile,
Aux yeux de tous encore il faut que je la voile.
Je ne puis dans ma peine avoir un confident,
Et je suis obligé de m’enterrer vivant,
Dans la peur que quelqu’un ne pénetre ma honte.
Un mal si ridicule, & qu’aucun frein ne dompte,
Me peint tous les objets des plus noires couleurs.
Il me plonge aujourd’hui dans de telles fureurs,
Que je suis sur le point de me battre moi-même,
Et malheur mille fois, dans mon dépit extrême,
Malheur aux importuns qui se présenteront !

(Il se lève en fureur.)

CHAMPAGNE.

Ce ne sera pas moi : des sots s’y frotteront.


MONTVAL, l’arrêtant.

Demeures. Ce n’est-là qu’un transport poétique.


CHAMPAGNE.

On ne badine pas avec un frénétique.


MONTVAL.

Le voilà qui se calme.

(Le baron se remet sur son siège et rêve de nouveau.)

CHAMPAGNE.

Le voilà qui se calme.Ah ! je tremble toujours ;
Lisette heureusement vient à notre secours.



Scène III.

LE BARON, MONTVAL, CHAMPAGNE, LISETTE, qui fait signe en entrant à Montval et à Champagne de s’éloigner.


LISETTE, au baron.

Monsieur…


LE BARON.

Monsieur…Qui parle-là ?


LISETTE.

Monsieur…Qui parle-là ? C’est votre humble servante.
Madame, qui vous cherche est très-impatiente.
Un fameux Médecin…


LE BARON.

Un fameux Médecin…Qu’on me laisse en repos ;
Je ne suis point malade, il vient mal à propos.


LISETTE.

Il a ressuscité votre fille expirante,
La nouvelle partout…


LE BARON.

La nouvelle partout…Nouvelle extravagante !
Et ce Médecin-là n’a jamais existé.


LISETTE.

Pour convaincre vos yeux de sa réalité,
Il va se présenter.


LE BARON.

Il va se présenter.Non, non, je l’en dispense.
J’honore ses pareils, mais je fuis leur présence.


LISETTE.

Oh ! C’est un médecin comme on n’en a point vu,
Vous l’aimeriez, Monsieur, s’il vous était connu.
Il joint au grand savoir tous les talents aimables ;
Il fait des Vers…


LE BARON.

Il fait des Vers…Des Vers !


LISETTE.

Il fait des Vers…Des Vers ! Il en fait d’admirables.
Il traite en Gentilhomme, & sans rien exiger,
Poli comme un François, quoiqu’il soit Étranger.


LE BARON.

Quoi ! c’est un Étranger ?


LISETTE.

Quoi ! c’est un Étranger ? Oui, Monsieur.


LE BARON.

Quoi ! c’est un Étranger ? Oui, Monsieur.Qu’il paroisse.
Je lui dois des égards & de la politesse.


LISETTE.

Je vous annonce encor votre meilleur ami,
Et je vais l’informer que vous êtes ici.


LE BARON.

D’ami ! je n’en ai point. Ne prens pas cette peine.


LISETTE.

Cléon l’est à bon titre, & permettez qu’il vienne.


LE BARON.

Il est de retour !


LISETTE.

Il est de retour ! Oui.


LE BARON.

Il est de retour ! Oui.Je dois le prévenir.


LISETTE.

Attendez-le plutôt, je sors pour l’avertir.
Voilà cet homme illustre à qui rien ne ressemble,
Voyez-le en attendant, & raisonnez ensemble.

(Elle sort.)



Scène IV.

LE BARON, MONTVAL.


MONTVAL.

Monsieur, comme Étranger, je parois devant vous,
Prévenu des bontés que vous avez pour nous.


LE BARON.

Oui, je fais cas, Monsieur, des Étrangers célebres.


MONTVAL.

Mon nom fût-il caché, Monsieur, dans les ténebres,
L’honneur que je reçois suffiroit aujourd’hui
Pour répandre du jour & du lustre sur lui.
Les Gens de Lettres sont dans votre estime encore,
Et c’est la qualité dont sur-tout je m’honore ;
Je la préfere à tout.


LE BARON.

Je la préfere à tout.Avec juste raison :
Moi-même je voudrois en mériter le nom ;
Il releve toujours l’éclat de la naissance,
Malgré l’erreur commune.


MONTVAL.

Malgré l’erreur commune.Elle n’est plus en France.
Tout le monde, à présent, y pense comme vous ;
Les Arts y sont chéris & cultivés de tous :
Le Seigneur le premier sait en donner l’exemple ;
L’Hôtel du Financier est devenu leur Temple ;
Lui-même il est Mécène & Virgile à la fois,
Et chaque état changé n’est plus tel qu’autrefois :
L’esprit a répandu par-tout la politesse,
Le jeune Militaire a pris l’air de sagesse :
Au spectacle, à l’étude, il donne son loisir,
Et consulte le goût même au sein du plaisir.


LE BARON.

Oh ! pour le coup, Monsieur, votre pinceau nous flatte,
Et c’est un beau portrait que la vérité gâte.
Pour les Auteurs en France on a trop de mépris :
On l’étend sans nul choix sur les plus applaudis,
Eux qui mériteroient l’estime la plus haute.


MONTVAL.

S’ils y sont méprisés, c’est souvent par leur faute :
Ils font tout ce qui sert à les humilier ;
Le plus vil Artisan éleve son métier :
L’Auteur seul a la rage, ou plutôt la bassesse,
De rendre ridicule un talent qu’il professe ;
Et si sur le Théâtre il met un bel-esprit,
C’est pour le dégrader, jusque dans son habit,
Par mille traits usés, dont la redite assomme,
Qui font rire le sot, & rougir l’honnête homme.
À ternir ses rivaux appliquant ses efforts,
Il s’avilit lui-même, & flétrit tout le corps.


LE BARON.

Pour réhabiliter ce corps que je révere,
Je voudrois qu’on en fît un exemple sévere.


MONTVAL.

À ce noble courroux, qui trahit votre cœur,
Je juge qu’en secret, vous en êtes, Monsieur.


LE BARON.

Plût au Ciel qu’il fût vrai, comme je le desire !
Je ne sentirois pas l’horreur qui me déchire.
Mais j’en dis trop, Monsieur.


MONTVAL.

Mais j’en dis trop, Monsieur.J’en dévoile encor plus.
Je vois de votre mal le principe confus.


LE BARON.

Vous voyez le principe !


MONTVAL.

Vous voyez le principe !Oui, mon œil le démêle,
Et j’ai pris dans mon art une route nouvelle.
Je suis le Médecin du cœur & de l’esprit,

Et c’est en conversant que mon art les guérit.
Soit dans leur mouvemens, soit dans leur fantaisie,
Je les suis pas à pas, & je les étudie.
Un coup d’œil me suffit pour y voir leur tourment ;
Par exemple, j’ai lu le vôtre en un moment.
Pour vous prouver, d’un mot, que j’ai su le connoître,
Vous brûlez d’être Auteur, & vous ne pouvez l’être.
Cette inutile ardeur vous tourmente l’esprit,
Et c’est elle en secret, Monsieur, qui vous maigrit.


LE BARON.

Je ne puis, à ces mots, que rougir & me taire.
Pour vous désavouer, je suis né trop sincere :
Votre savoir m’étonne, & confond ma raison.
Je passe de l’estime à l’admiration.
Vous n’êtes pas un homme, il faut être un génie,
Pour avoir pénétré ma secrete manie.
Jugez présentement, jugez de bonne foi,
S’il est quelqu’un au monde à plaindre autant que moi.
Si ma peine était sue, ah ! j’en mourrois de honte.
Tout ce que je demande, & sur lequel je compte,
Gardez bien mon secret, & déplorez mon sort.


MONTVAL.

Je veux, & puis pour vous faire un plus grand effort,
Tout singulier qu’il est, ce mal qui vous transporte,
Je prétens le guérir, ou pallier de sorte
Que vous recouvrerez la joie & la santé ;
Je répons du remede & de sa sûreté.


LE BARON.

Vous me rendrez Poëte ! ô Ciel ! puis-je le croire ?


MONTVAL.

Vous en aurez le titre.


LE BARON.

Vous en aurez le titre.Il suffit pour ma gloire :
Ah ! je voudrois avoir au Théatre un succès,
Et m’entendre applaudir, lorsque je paroîtrois ;
Je crois déja m’y voir, et mon ame est charmée ;

Je suis, je suis égal au Général d’Armée
Qui revient triomphant.


MONTVAL.

Qui revient triomphant.Je puis vous y servir.


LE BARON.

Doucement, vous m’allez étouffer de plaisir.


MONTVAL.

Pour modérer, Monsieur, cette joie excessive,
Songez que vous devez craindre l’alternative.
Le Général d’Armée est quelquefois battu.


LE BARON.

Oh ! l’exemple console, Annibal fut vaincu.


MONTVAL.

Monsieur, à ce prix-là, soyez sûr de la chose.


LE BARON.

Faites-moi vîte Auteur, & ne fût-ce qu’en prose.


MONTVAL.

Vous l’allez être en vers, en voici le brevet :
Adoptez cet écrit sous le sceau du secret ;
Nul autre que nous deux ne saura ce mystere.


LE BARON.

Quoi ! des enfans d’autrui je serai donc le pere !


MONTVAL.

Consolez-vous, Monsieur, nombre de beaux-esprits
Ressemblent sur ce point à beaucoup de maris.


LE BARON.

Mais c’est un vol secret qui tient de l’imposture.


MONTVAL.

Non, il ne blesse pas les lois de la droiture.


LE BARON.

On trompe en se parant d’un habit emprunté.


MONTVAL.

Eh ! qui brille aujourd’hui de sa propre clarté ?
Le monde n’offre aux yeux qu’une fausse lumiere ;
Et tout est charlatan, ou tout est plagiaire.
Comme chaque talent, songez que chaque état,
D’une main inconnue, emprunte son éclat.

Un Grand doit son esprit à son seul Secrétaire,
Le Robin au Palais, & l’Orateur, en Chaire,
Ne débitent souvent que ce qu’un autre écrit.
Le Marchand vend pour sien ce qu’il prend à crédit ;
L’Homme d’intrigue usurpe & vole au vrai génie
La gloire d’un projet, que son art s’approprie ;
Depuis l’Homme de Cour jusques à l’Artisan,
Tout trompe, tout est Geai sous les plumes du Paon.


LE BARON.

Je me rens, ce discours leve enfin mon scrupule,
Je puis me dire Auteur, sans être ridicule.
Vous me rendez la vie en cet heureux instant.
Vous faites plus, votre art me tire du néant.
Vous me créez Poëte, & je vous dois ma gloire.
Vous consacrez mon nom au Temple de Mémoire.


MONTVAL.

Je voudrois que mes Vers fussent tels dans le fonds.


LE BARON.

Moi, sans les avoir vus, je maintiens qu’ils sont bons.
J’irai les réciter avec la même ivresse
Que si j’étois l’auteur en effet de la Piece.


MONTVAL.

Mais vous l’êtes aussi. Ne l’oubliez plus.


LE BARON.

Mais vous l’êtes aussi. Ne l’oubliez plus.Non.
Lisez-les moi d’abord, pour me donner le ton.


MONTVAL, lit.

VERS AU ROI.

Grand roi, pardonne à mon silence,
Il prouve mon respect autant que ma prudence ;
Et le grand nombre auroit dû m’imiter ;
Tous ont le front de te chanter,
Mais aucun n’a l’art de te peindre :
C’est cet écueil fatal, c’est cet exemple à craindre

Qui m’a retenu malgré moi :
Les Alexandres, les Achiles,
N’ont rien de commun avec toi.
À quoi bon te prêter en peintres mal-habiles
Les traits d’autrui rebattus tant de fois.
Ta valeur qui t’est propre, a pour soi la justice ;
Que dans la vérité leur pinceau la saisisse,
Et l’offre pour modele à tous les autres Rois.
L’humanité dans tes pareils si rare,
Te suit par-tout jusques dans les combats,
Ce n’est pas pour jouir d’un triomphe barbare
Qu’au plus fort du danger ton cœur conduit tes pas.
C’est pour y ménager le sang de tes soldats,
Dont tu sais que le Ciel veut que tu sois avare :
Voilà comme un vrai Roi doit être courageux.
Pourquoi, dans les tems fabuleux,
Pour le louer, faut-il donc qu’on s’égare ?
Notre Histoire présente aux yeux
Un parallele moins bizarre ;
Et c’est à tes propres aïeux
Qu’il est juste qu’on te compare.
Pour te peindre il ne faut qu’un seul trait ressemblant,
Ton Aïeul fit des Rois, & soutint leur puissance ;
Tu fais des Empereurs, & tu prens leur défense.
Pere du Peuple ensemble & Conquérant,
Tu joins, malgré l’effort de l’Autriche jalouse,
La gloire de Louis le Grand
À la bonté de Louis Douze.



LE BARON.

J’adopte ces Vers-là. C’est peu de la santé,
Je suis sûr à présent de l’immortalité ;
Je les vais, de ce pas, envoyer au Mercure.


MONTVAL.

Pour l’immortalité cette voie est peu sûre,
Ce qui me flatte, moi, qui juge en Médecin,
C’est votre état présent. Vous avez l’air serein,
Le teint clair, dans votre œil la vivacité brille.


LE BARON.

Oui, je vais me montrer aux yeux de ma famille ;
Tout le monde sera bien étonné, je croi.



Scène V.

LE BARON, MONTVAL, LA MARQUISE.


LE BARON.

Approchez-vous, Marquise, & considérez-moi,
Comment me trouvez-vous ?


LA MARQUISE.

Comment me trouvez-vous ?Je vous trouve à merveille ;
Mes yeux sont enchantés ; je doute si je veille,
Je ne vous ai pas vu si frais depuis long-temps ;
Vous avez tout au moins rajeuni de dix ans.


LE BARON.

De cet homme divin, c’est l’ouvrage admirable,
Sa façon de guérir doit paroître incroyable,
D’autant mieux qu’elle n’est que l’opération
D’une heure tout au plus de conversation.


LA MARQUISE.

Rien n’est plus surprenant, mais puis-je être éclaircie,
Du sujet qui causoit votre mélancolie ?


LE BARON

La chose est à présent inutile à savoir :
Suffit qu’il m’a purgé de tout mon chagrin noir,
J’ai l’esprit gai, content ; j’ai l’ame satisfaite :
C’est assez pour jouir d’une santé parfaite.
Je voudrois que ma fille…


LA MARQUISE

Je voudrois que ma fille…Elle est guérie aussi.


LE BARON.

Je suis impatient de la voir.


LA MARQUISE.

Je suis impatient de la voir.La voici.



Scène VI.

LE BARON, MONTVAL, LA MARQUISE, LUCILE, LISETTE.


LE BARON.

Ma fille, comme moi te voilà rétablie ;
En voyant ta santé, la mienne est raffermie.


LUCILE.

À mon bonheur, mon pere, il ne manque plus rien.


LE BARON.

Dans ton Libérateur, tu vois aussi le mien.
Pour combler les bienfaits que le destin m’envoie,
Cléon vient partager & redoubler ma joie.
Quel plaisir !



Scène VII.

LE BARON, MONTVAL, LA MARQUISE, LUCILE, LISETTE, CLÉON.


CLÉON

Quel plaisir !Cher Baron, j’arrive exprès pour vous.


LE BARON.

Je ne puis vous revoir dans un moment plus doux ;
Mon rétablissement, & celui de ma fille,
Marquent votre retour au sein de ma famille.

(Montrant Montval.)
Monsieur en est l’auteur. Vous voyez aujourd’hui
Dans Lucile & dans moi deux miracles de lui,
Nous étions…


CLÉON.

Nous étions…J’en sai plus qu’on ne peut m’en apprendre.
Après ce que j’ai vu, rien ne peut me surprendre.


MONTVAL.

Si vous vouliez, Monsieur, croire aussi mes avis,
Vos maux, comme les leurs, seroient bientôt guéris.
Plus que vous ne croyez je puis vous être utile.


CLÉON.

Non ; quoique vous soyez un Médecin habile,
J’ai résolu pour moi d’en choisir un meilleur.


MONTVAL.

Vous me surprenez fort. Eh ! qui donc ?


CLÉON.

Vous me surprenez fort. Eh ! qui donc ? C’est Monsieur.


LE BARON.

Oh ! s’il dépend de moi, la guérison est sûre.


CLÉON.

Ce discours m’encourage, & m’est d’un bon augure ;
Puisqu’il faut sans détour vous révéler mon mal,
Apprenez qu’aujourd’hui dans ce sallon fatal,
Je l’ai pris en voyant votre fille endormie :
Sa beauté m’a frappé d’abord quoiqu’assoupie :
Elle s’est réveillée ; un regard enchanteur
Vient d’enfoncer le trait jusqu’au fond de mon cœur.
La langueur de ses yeux a passé dans mon ame ;
L’Amour à soixante ans m’a fait sentir sa flamme ;
Pour la premiere fois, je soupire en un mot ;
Mais je soupire au point que je meurs comme un sot
De ce feu violent qui vient de me surprendre,
Si je n’obtiens de vous la qualité de gendre ;
C’est le remede seul qui peut sauver mes jours,
Et c’est de votre main que j’attends ce secours ;
Votre sœur m’a flatté que j’y pourrois prétendre,

Et pour vouloir ma mort votre fille est trop tendre.
Vous gardez le silence, & vous m’étonnez tous.


LE BARON.

Je le garde de joie, & ma fille est à vous.


LISETTE, à part.

Voilà le Médecin réduit à l’agonie.


CLÉON.

Mon âme est transportée.


LE BARON.

Mon âme est transportée.Et la mienne est ravie.


MONTVAL, d’un air troublé au Baron.

Vous lui donnez Lucile ?


LE BARON.

Vous lui donnez Lucile ? Oui, vos soins généreux
Ne pouvoient me la rendre en un temps plus heureux,
Et je veux dès ce soir que leur noce soit faite.
Je vous prierai, Monsieur, pour la rendre parfaite,
Comme en tout vous avez un goût supérieur,
D’en vouloir bien vous-même être l’ordonnateur.


LUCILE.

Ce soir !


CLÉON.

Ce soir !Belle Lucile, oui, vraiment, ce soir même.
Vous ne sauriez trop tôt faire mon bien suprême :
Jugez de mon amour par mes soins empressés.
Votre tante, informée, a dû… vous pâlissez.
Vous trouveriez-vous mal ?


LUCILE

Vous trouveriez-vous mal ?Oui, soutiens-moi, Lisette.

(Elle se laisse aller sur un fauteuil.)

MONTVAL, à Cléon.

Votre ardeur, pour le coup, Monsieur, est peu discrete ;
À peine je l’arrache au danger le plus grand,
Et vous lui proposez un nœud si surprenant ;
Qui plus est, dans une heure on veut qu’il s’exécute :
Voilà qui lui peut seul causer une rechûte :
Ce sont là de ces coups où l’on ne s’attend pas ;

Les révolutions qui se font dans ce cas,
Ébranlent tous les sens, & sont des plus à craindre.


LA MARQUISE.

Monsieur, secourez-la.


MONTVAL.

Monsieur, secourez-la.Mais à parler sans feindre,
Mon embarras est grand. Il me faut tout mon art
Pour la bien rétablir.


CLÉON.

Pour la bien rétablir.Les filles la plupart,
À l’aspect d’un époux qui s’offre, & qui s’empresse,
Font paroître leur joie, & non pas leur tristesse.


MONTVAL.

Il faut, Monsieur, il faut, dans ces occasions,
Considérer les tems, & les positions :
Éloignez-vous de grace & les uns & les autres.


LE BARON.

Oui, sortons. Nos secours, Monsieur, nuiroient aux vôtres.


LA MARQUISE.

Je vous la recommande.


LISETTE.

Je vous la recommande.Elle est en bonnes mains.


CLÉON, à Montval.

Monsieur…


MONTVAL, avec colere.

Monsieur…Votre présence est tout ce que je crains.
Sortez.

(Cléon sort avec la marquise et le baron.)



Scène VIII.

MONTVAL, LUCILE, LISETTE.


LISETTE.

Sortez.Votre courroux est plaisant.


MONTVAL.

Sortez. Votre courroux est plaisant.Il est juste.


LISETTE.

Oui. Voilà pour tuer le corps le plus robuste.
(À Lucile.)
Vous avez bien joué l’évanouissement.


LUCILE.

Oui ; car je l’ai joué très-naturellement ;
Contre de tels revers on manque de constance.


MONTVAL.

Comme vous, j’ai pensé tomber en défaillance.


LUCILE.

Quel remede employer ? Et que deviendrons-nous ?


MONTVAL.

Je suis, de ce malheur, plus étourdi que vous.



Scène IX.

MONTVAL, LUCILE, LISETTE, CHAMPAGNE.


CHAMPAGNE, à Montval.

Descendez au plutôt, Monsieur, on vous demande.


MONTVAL.

Eh, qui donc ?


CHAMPAGNE.

Eh, qui donc ? Tout le monde ; & la foule est si grande,
Que la cour du Château ne peut la contenir.
Le public n’attend pas. Hâtez-vous de venir.


MONTVAL.

Es-tu fou ? quel public ?


CHAMPAGNE.

Es-tu fou ? quel public ? Le public de Champagne.
C’est peu que votre nom vole dans la Campagne,
De Creteil jusqu’à Troie il vient d’être porté ;
On vient vous consulter ici de tout côté.


MONTVAL.

La chose est ridicule.


LISETTE.

La chose est ridicule.Elle est des plus plaisantes.


CHAMPAGNE.

Comment, elle est pour vous, Monsieur, des plus brillantes.
À leurs empressemens venez vous présenter.


MONTVAL.

Va leur parler toi-même, & me représenter.


CHAMPAGNE.

Je pourrai faire face aux manans du Village,
Mais les honnêtes-gens qui sont du voisinage,

Parmi lesquels on voit Comtesses & Marquis,
Veulent votre présence, ainsi que vos avis :
Si vous ne répondez à leur ardeur extrême,
Ils viendront jusqu’ici vous relancer eux-mêmes.


MONTVAL.

J’enrage.


LUCILE.

J’enrage.Paroissez, vous les charmerez tous.


LISETTE.

Nos Docteurs à la mode en savent moins que vous.


MONTVAL.

Je ne suis Médecin que pour votre famille.


LISETTE.

Votre Art est pour le pere, & vos soins pour la fille.


LUCILE.

Par-là, de mes parens vous aurez mieux le cœur,
Et l’estime publique affermira la leur.


LISETTE.

La fortune vous rit, saisissez-la bien vîte,
Profitez de la vogue, elle aide le mérite.


LUCILE.

Oui, tenez le destin, s’il vous trompe, en tout cas,
Soyez sûr que mon cœur ne vous trahira pas.


MONTVAL.

Devant Lisette, ici, daignez donc me promettre,
D’accomplir malgré tout votre songe à la lettre.


LUCILE.

Je jure d’être à vous, ou de n’être qu’à moi ;
Me punisse le Ciel, si je trahis ma foi.


MONTVAL.

Après un tel serment, ma gloire est infaillible ;
Et pour vous mériter tout me sera possible ;
Vous m’en tiendrez compte.


LUCILE.

Vous m’en tiendrez compte.Oui.


MONTVAL.

Vous m’en tiendrez compte. Oui.Je vole à mon Emploi.
Amour, tu m’en paieras, je l’exerce pour toi.


ACTE V.


Scène premiere.


CHAMPAGNE, LISETTE.


CHAMPAGNE.

Un moment, laisses-moi, laisses que je respire ;
Je suis gonflé d’orgueil, & je creve de rire :
Monsieur Bromps a bien fait des dupes aujourd’hui ;
Je l’ai bien secondé, j’ai trompé d’après lui ;
Et de la Faculté tu vois un nouveau membre.


LISETTE.

Toi, tu n’es tout au plus qu’un Docteur d’antichambre.


CHAMPAGNE.

Là, par bonté pour toi, je veux bien m’arrêter.
Hem, comment va ce pouls ? J’ai droit de le tâter ;
Je suis le Médecin de toutes les soubrettes,
Et singuliérement je m’attache aux Lisettes.


LISETTE.

Va, je me porte bien, & tu n’es qu’un nigaud.


CHAMPAGNE

Eh ! ce sont-là pour moi les malades qu’il faut.
Mais tu me connois trop, sans cela mon audace
T’eût subjuguée ici comme la populace.


LISETTE.

L’opinion peut tout sur l’homme prévenu.


CHAMPAGNE.

Je ne le croirois pas si je ne l’avais vu ;
Ah ! que la renommée est une belle chose !

Et qu’au Public crédule aisément on impose !
Dès qu’elle est favorable, elle met en crédit,
Et porte l’ignorant comme l’homme d’esprit.
Il faut un nom fameux pour éblouir le monde,
Et c’est sur le bonheur que son éclat se fonde.


LISETTE.

Oui, qui fait tous les jours la réputation,
Et même le talent ? mais c’est l’occasion ;
La faveur d’un instant ou d’une circonstance
Suffit pour l’établir ou lui donner naissance :
Ton Maître, dans le fond, mieux qu’un autre le peut ;
Quand on a de l’esprit, on est tout ce qu’on veut.


CHAMPAGNE.

Ce métier lui déplaît, la foule l’importune ;
Mais, s’il le vouloit bien, nous y ferions fortune.
En mon particulier, Lisette, à son insu,
J’ai là plus d’un Louis que j’ai déja reçu.


LISETTE.

Il devroit préférer la Médecine aux armes.


CHAMPAGNE.

Qu’oses-tu proposer ?


LISETTE.

Qu’oses-tu proposer ? À tort tu te gendarmes.


CHAMPAGNE.

Des Guerriers tels que nous devenir Médecins !
Abuser à la fois & tuer les humains !


LISETTE.

On les tue à la guerre.


CHAMPAGNE.

On les tue à la guerre.Oh ! c’est sans perfidie,
En attaquant leurs jours, on expose sa vie.
Si nous les égorgeons, c’est du moins noblement.


LISETTE.

Ils n’en sont pas moins morts, un Médecin souvent
Les guérit par hazard, il en fera de même.


CHAMPAGNE.

Notre délicatesse est là-dessus extrême ;

Son succès cependant à tel point est porté,
Qu’il attache à son char tout le sexe enchanté,
Et c’est à qui l’aura. J’en ai vu trois ou quatre,
Qui pour se l’arracher sont prêtes à se battre :
Une femme titrée, & fiere de son rang,
Est la plus acharnée, & veut tout mettre à sang.



Scène II.

LUCILE, LISETTE, CHAMPAGNE.


LUCILE.

Il faut que pour le coup Montval m’ait oubliée ;
Il tarde trop long-tems, & j’en suis effrayée.


CHAMPAGNE.

Il est, Mademoiselle, arrêté malgré lui,
Et cent fois plus que vous il en sent de l’ennui.

(Il sort.)



Scène III.

LUCILE, LISETTE, LA MARQUISE.


LA MARQUISE, à Lucile.

Je te cherche partout, ta santé m’inquiete,
Elle paroît meilleure, & j’en suis satisfaite.


LUCILE.

Elle vous le paroît, mais elle ne l’est point.


LA MARQUISE.

Ton visage me rend tranquille sur ce point.
Un autre soin m’agite. Apprends que la Comtesse
Prétend nous enlever ton Médecin, ma niece.


LISETTE.

Ah ! quelle perfidie !


LUCILE.

Ah ! quelle perfidie ! Il faut l’en empêcher.


LA MARQUISE.

La ligue est générale, on veut nous l’arracher.
Toutes les femmes ont de l’amour pour cet homme :
Moi-même, au fond du cœur, je lui donne la pomme ;
Si je faisois un choix, il tomberoit sur lui.


LUCILE.

Ah, vous convenez donc qu’on doit le priser ?


LA MARQUISE.

Ah, vous convenez donc qu’on doit le priser ? Oui.
Sa figure prévient, & son savoir étonne.
C’est un je ne sai quoi dans toute sa personne,
Qui donne de la grace au moindre mot qu’il dit.
Avec moins de mérite on nous tourne l’esprit,
Dès qu’on est à la mode, on devient notre idole ;
La plus sage y succombe, ainsi que la plus folle.
L’exemple entraîne tout, il est contagieux,
Et l’éclat de la vogue éblouit tous les yeux.


LUCILE.

Quand on l’aime, on ne fait que lui rendre justice ;
Mais ce n’est pas un droit pour qu’on nous le ravisse.
La Comtesse le peut consulter en ces lieux.


LA MARQUISE.

La perfide aujourd’hui, pour se l’attacher mieux,
Veut lui faire épouser une veuve opulente,
Qui n’est jeune ni vieille, & qu’on dit sa parente.


LUCILE

Mais rien n’est plus affreux. Que dit-il à cela ?


LA MARQUISE.

Mais il la remercie.


LUCILE.

Mais il la remercie.Il y consentira.


LA MARQUISE.

Je ne sais ; la Comtesse est au fond si pressante,
Que je crains qu’il ne cede à sa poursuite ardente.


LUCILE.

Ma tante, agissez donc pour détourner ce coup.


LA MARQUISE.

Vraiment, si je pouvois…


LUCILE.

Vraiment, si je pouvois…Vous y pouvez beaucoup.


LA MARQUISE.

La santé du logis s’y trouve intéressée,
Et c’est un procédé dont je suis offensée.


LUCILE.

J’en suis outrée ; il est tout des plus violens.
Vient-on dans les Maisons pour enlever les gens,
Dans le tems que leur art nous est si salutaire,
Quand notre vie y tient par un nœud nécessaire ?
Nous retomberons tous dès qu’il sera parti.
C’est un assassinat digne d’être puni.


LISETTE, à la Marquise.

Votre niece a raison, j’approuve sa colere ;
C’est vous couper la gorge.


LA MARQUISE.

C’est vous couper la gorge.Oui, nous devons tout faire
Pour fixer près de nous notre aimable Prussien.
Cherchons toutes les trois un prompt & sûr moyen.


LUCILE.

Il vous seroit aisé, si vous vouliez, ma tante,
De le lier ici d’une façon constante.


LA MARQUISE.

Apprens-moi donc comment j’y pourrai réussir ?


LUCILE.

Je crains…


LA MARQUISE.

Je crains…Tu ne dois pas ni craindre, ni rougir ;
Il me tarde déjà d’exécuter la chose.
Parle donc, qui t’arrête ?


LUCILE.

Parle donc, qui t’arrête ? Excusez-moi, je n’ose.


LA MARQUISE.

Pourquoi cette pudeur & cet embarras-là ?


LUCILE.

Lisette, qui le sait, pour moi vous l’apprendra ;
Je la laisse avec vous, pour qu’elle vous le dise.

(Elle sort.)



Scène IV.

LA MARQUISE, LISETTE.


LISETTE.

Madame, puisqu’il faut que je vous en instruise,
Le moyen d’arrêter ce grand homme chez vous,
Est de vous l’attacher par un nœud des plus doux ;
Et puisqu’on lui propose ailleurs un mariage,
Vous lui pouvez offrir ici même avantage.


LA MARQUISE.

Cet expédient-là n’est pas si mal trouvé.


LISETTE.

Cet hymen est sortable, il doit être approuvé.
Votre nièce craignoit…


LA MARQUISE.

Votre nièce craignoit…Elle avait tort, Lisette.
Si je me détermine à ce qu’elle souhaite,
C’est pour ma guérison, moins que pour sa santé ;
Il est vrai que j’y vois de la difficulté ;
Mais pour elle il n’est rien que mon cœur n’applanisse ;
Laissez-moi seule ici, pour que j’y réfléchisse.
Ne dis rien à ma niece encor sur ce parti ;
J’irai l’en informer quand je l’aurai choisi.

(Lisette s’en va.)



Scène V.

LA MARQUISE, seule.

Ce lien, dans l’instant où Lucile est promise,
Où son Hymen s’apprête, où l’heure même est prise
Pour l’unir à Cléon dans cette même nuit,
Ne peut la regarder. C’est moi, sans contredit,
C’est moi seule qui dois, au défaut de ma niece,
Renverser ton projet, orgueilleuse Comtesse.
Et plutôt que ta main nous ôte notre bien,
Je m’unirai pour elle au Médecin Prussien.
Je me sacrifierai pour la santé commune.
Je puis lui présenter ma main & ma fortune,
Dans un jour où Cléon enrichit tous les miens.
Mon âge & mon esprit sont assortis aux siens ;
Il a près de trente ans, je n’en ai pas quarante ;
La veuve qu’on propose en doit avoir cinquante :
Elle est riche, dit-on, mais je le suis assez
Pour un cœur qui n’a pas les vœux intéressés.
Je suis sûre d’ailleurs, qu’il m’estime d’avance,
Et j’ose me flatter d’avoir la préférence.
Voilà mon parti pris ; mais la difficulté
Est d’en faire l’aveu sans blesser ma fierté.
Je le vois qui paroît, & je sens à sa vue
Une timidité qui m’étoit inconnue.



Scène VI.

LA MARQUISE, MONTVAL.


MONTVAL.

Je m’arrache à la fin à l’importunité.


LA MARQUISE.

Je vous fais compliment, & votre vanité
Doit se trouver, Monsieur, extrêmement contente.
La Comtesse vous offre une riche Parente.


MONTVAL.

L’honneur qu’elle me fait est peu flatteur pour moi.


LA MARQUISE.

Vous déguisez, Monsieur.


MONTVAL.

Vous déguisez, Monsieur.Je parle en bonne foi.


LA MARQUISE.

Vous partez cependant pour suivre la comtesse.


MONTVAL.

Moi, m’éloigner de vous ? moi, quitter votre niece ?


LA MARQUISE.

On vient de m’assurer que vous l’accompagniez.


MONTVAL.

Je ne pars pas, à moins que vous ne me chassiez.
Où pourrais-je être mieux qu’auprès de vous, Madame ?
Je vous suis attaché jusques au fond de l’âme.
Je voudrois me lier encore de plus près.
Je voudrois en ce lieu me fixer pour jamais,
Passer tous mes instants en votre compagnie,
Et conserver vos jours aux dépens de ma vie.


LA MARQUISE.

Quoi ! notre Médecin veut s’allier à nous ?


MONTVAL.

Oui, ma santé soupire après un nœud si doux.
Le Médecin se meurt, si son mal ne vous touche,
Et son bonheur dépend d’un mot de votre bouche.
Voyez à vos genoux tomber la Faculté.


LA MARQUISE.

Arrêtez, cet état blesse sa gravité.


MONTVAL.

Je ne puis prendre un air trop soumis & trop tendre,
J’ai besoin d’indulgence, & je vais vous surprendre.
Apprenez mon amour et mes vrais sentiments.


LA MARQUISE.

Épargnez-vous ce soin, Monsieur, je les entends,
Je vous dirai bien plus, je n’y suis pas contraire ;
Mais la décence veut que j’en parle à mon frere.
Adieu, vous n’aurez pas à languir bien du tems,
Nous allons, de concert, rendre vos vœux contens.

(Elle s’en va.)



Scène VII.

MONTVAL, seul.

Quel discours enchanteur ! Faut-il que je le croie ?
Je demeure interdit de plaisir & de joie !
Lucile, vos parens vont combler mon bonheur,
Et de tous vos appas je serai possesseur ;
Mon cœur rend, pour le coup, grâce à la Médecine,
Je vous dois à son art, je la tiens pour divine.



Scène VIII.

MONTVAL, CHAMPAGNE.


CHAMPAGNE.

Je n’en puis plus, monsieur, je rentre épouvanté,
Notre vie en ce lieu n’est pas en sûreté.


MONTVAL.

Pourquoi ?


CHAMPAGNE.

Pourquoi ? Fuyons, monsieur.


MONTVAL

Pourquoi ? Fuyons, monsieur.Quelle est cette folie ?


CHAMPAGNE.

On vous soupçonne ici de guérir par magie.


MONTVAL.

Quel conte !


CHAMPAGNE.

Quel conte ! C’est un fait que j’ai trop entendu,
Ce bruit dans tout le Bourg vient d’être répandu.
Voilà le sort qui suit la grande réussite,
On admire d’abord, on se déchaîne ensuite.


MONTVAL.

Ô le plaisant péril, pour en être effrayé !


CHAMPAGNE.

Je craindrois moins pour vous, mais j’en suis de moitié.
Comme à vingt pas d’ici je sifflois dans la rue,
Un manant dit tout bas, fixant sur moi sa vue,
Il appelle le diable, il faudroit le noyer :
Ou plutôt le rôtir, dit l’autre, il est Sorcier.
Je m’éloigne à ces mots ; leur troupe m’accompagne,
Ils alloient me saisir, c’étoit fait de Champagne,

Si la Comtesse alors, qui paroît à propos,
N’eût, avec tous ses gens, écarté ces marauds.
J’ai loué mille fois son heureuse rencontre,
Les femmes sont pour nous si les hommes sont contre.


MONTVAL.

Finis ce vain propos, vas, je n’ai pas le tems
De perdre à t’écouter de précieux instans,
Je les dois aux transports que mon bonheur m’inspire,
J’obtiens enfin Lucile, & je cours l’en instruire.


CHAMPAGNE.

Comment ! On vous l’accorde ?


MONTVAL.

Comment ! On vous l’accorde ? Oui, je vais l’épouser.


CHAMPAGNE.

Le sort vient jusques-là de vous favoriser !


MONTVAL.

Oui, juges de ma joie !


CHAMPAGNE.

Oui, juges de ma joie ! Ah ! mon cœur la partage.
Son pere vient. Son air est d’un heureux présage.



Scène IX.

LE BARON, MONTVAL, CHAMPAGNE.


LE BARON.

Je viens tout transporté. Ce que m’a dit ma sœur
Est-il bien vrai, parlez, mon cher Libérateur ?
Vous allez être à nous tout entier sans partage,
Je bénis le lien d’un si beau mariage.


MONTVAL.

Je dois remercier plutôt votre bonté.


LE BARON.

Nous ne vous perdons pas, & j’en suis enchanté.
Me voilà pour jamais revenu de ma crainte,
D’une vive douleur j’en avois l’ame atteinte,
Le Ciel vient pour nos jours de vous bien conseiller,
Vous serez à portée en tout tems d’y veiller.


MONTVAL.

J’en ferai ma premiere & ma plus chere étude,
J’écarterai de vous la moindre inquiétude.


LE BARON.

Poëte & médecin, que de ressource en vous !
Pouvons-nous faire un choix plus commode & plus doux ?
Vous rimerez pour moi pendant la matinée,
Et ma fille pourra vous voir l’après-dînée.
Le soir vous donnerez tous vos soins à ma sœur.
Pour toute ma maison quel plaisir ! quel bonheur !
Un nœud si fortuné ne peut trop tôt se faire ;
Et je brûle déjà de vous voir mon beau-frere.


MONTVAL, à part.

Qu’entens-je ? juste Ciel !



Scène X.

Le Baron, Montval, Champagne, Cléon


LE BARON.

Qu’entens-je ? juste Ciel ! Cher Cléon, savez-vous
La nouvelle faveur qui se répand sur nous ?
Monsieur s’allie à moi.


CLÉON.

Monsieur s’allie à moi.Votre sœur que je quitte,
Vient de m’en informer, & je vous félicite.
On nous attend tous trois, le Notaire est là-bas.


LE BARON.

Allons vîte. Au lieu d’un, il fera deux contrats.

(Il sort.)



Scène XI.

CLÉON, MONTVAL.


MONTVAL, à part.

Ne ménageons plus rien dans cet instant funeste,
Et risquons tout pour rompre un nœud que je déteste.

(Retenant Cléon qui s’en va.)

Arrêtez, votre état, Monsieur, me fait frémir.
Malgré vous-même enfin je veux vous secourir,
Je puis vous guérir seul du mal qui vous possede.


CLÉON.

L’amour m’en guérira, sans employer votre aide.


MONTVAL.

Gardez-vous de former un lien si fatal ;
Le remede cent fois est pire que le mal.


CLÉON.

C’est l’Amour qui l’ordonne, il sera salutaire.


MONTVAL.

Monsieur, encore un coup l’Amour vous est contraire.


CLÉON

Mais si l’on vous en croit, l’amour n’est jamais bon.


MONTVAL.

Je ne dis pas cela, c’est selon la saison.
Dans la jeunesse, il est, s’il faut ne vous rien taire,
Il est bon, excellent, qui plus est, nécessaire.
De vingt ans jusqu’à trente, il est un agrément,
Et même une vertu quand il est sentiment ;
Mais il ne convient pas que je vous dissimule
Qu’à soixante…


CLÉON.

Qu’à soixante…J’entends ; il est un ridicule.


MONTVAL.

Il deviendra funeste à vous non-seulement,
Mais à Lucile encore, ainsi qu’à son amant.


CLÉON.

Son amant !


MONTVAL.

Son amant ! Oui, monsieur, l’Amant le plus fidele.


CLÉON.

Le connoissez-vous ?


MONTVAL.

Le connoissez-vous ? Fort.


CLÉON.

Le connoissez-vous ? Fort.Lucile l’aime-t-elle ?


MONTVAL.

Puisqu’il faut vous l’apprendre, éperdument, Monsieur.


CLÉON

Chaque mot est un trait qui me perce le cœur.


MONTVAL.

Pardon, pour le guérir, il faut que je le blesse.


CLÉON.

Votre secours, Monsieur, est d’une étrange espece,
Et jamais…


MONTVAL.

Et jamais…Le remède est violent, d’accord.
Mais naturellement vous avez l’esprit fort.
Je risque sur un cœur aussi grand que le vôtre,
Ce que je n’oserois essayer sur un autre.
Sa générosité, du succès me répond.
Consultez-la, Monsieur, l’effet en sera prompt.
Courage, ce soupir m’est d’un flatteur augure.


CLÉON.

La vertu de Lucile après tout me rassure ;
Elle oubliera l’Amant.


MONTVAL.

Elle oubliera l’Amant.Non, ne l’espérez pas.

Son absence a pensé lui coûter le trépas.


CLÉON.

Que dois-je faire ? ô ciel !


MONTVAL.

Que dois-je faire ? ô ciel ! Suivre mon ordonnance ;
Prenez, Monsieur, prenez pour guide la prudence.
Signalez vos vertus par un effort nouveau ;
Étouffez sagement l’amour dans son berceau,
Et de deux vrais amans protégez la constance.
Je vous répons, Monsieur, de leur reconnoissance ;
Vous goûterez le bien de faire des heureux.
En est-il un plus grand pour un cœur généreux ?
Le bonheur qui suivra cette gloire infinie,
Va de dix ans au moins vous prolonger la vie.


CLÉON.

Je rougis…


MONTVAL.

Je rougis…Bon, tant mieux. Qui commence à rougir
Tout haut de sa foiblesse, est bien près d’en guérir.


CLÉON.

Je surmonte la mienne, & je sens qu’à mon âge
L’Amour est un écueil, & l’Hymen un naufrage.
Instruisez-en Lucile, & son amant aussi.


MONTVAL.

Il l’est déjà, Monsieur, vous le voyez ici.


CLÉON.

Comment ! seroit-ce vous ?


MONTVAL.

Comment ! seroit-ce vous ? Oui, mon ame ravie
Ne doit plus vous cacher mon état, ma patrie.
Je suis François, Monsieur, la guerre est mon métier,
Et j’ai, depuis quatre ans, l’honneur d’être Officier.
Montval est mon vrai nom. Tout le reste est l’ouvrage
D’un amour qui n’a pas la richesse en partage.



Scène derniere.

CLÉON, MONTVAL, LE BARON, LA MARQUISE, LUCILE.


CLÉON, au Baron, à la Marquise, & à Lucile.

Approchez tous les trois, venez, soyez témoins
Du prodige nouveau qu’ont opéré ses soins ;
Lucile n’a plus rien à craindre de ma flamme,
D’un amour ridicule il a purgé mon ame,
Nous voilà tous guéris par son Art souverain,
N’en soyez plus surpris, il n’est plus Médecin.


LE BARON.

Ma fille nous l’a dit, ma sœur est détrompée,
Et je suis enchanté qu’il soit homme d’épée.
Il est toujours Poëte, & c’est ce que je veux.


CLÉON.

Ils s’aiment ; permettez que je les rende heureux,
Ils auront tous mes biens.


LUCILE.

Ils auront tous mes biens.Quel bonheur !


MONTVAL.

Ils auront tous mes biens. Quel bonheur ! Quelle gloire !


LE BARON.

Ô générosité, qu’on aura peine à croire !


LA MARQUISE.

J’ai fait une méprise, & viens de m’égarer.
C’est peu de l’avouer, je veux la réparer.

(à Cléon.)

Votre exemple, Monsieur, est des plus héroïques.
Je le suis, ils seront mes héritiers uniques.


LE BARON, à Cléon.

Nous devons…


CLÉON.

Nous devons…Vous devez me faire compliment,
D’allier aujourd’hui ce qu’on joint rarement,
Et qu’on devroit toujours joindre par préférence.
J’unis le vrai mérite à la rare constance,
La gloire à la beauté, l’esprit aux sentimens,
Les graces au savoir, les vertus aux talens,
Puis-je de mes trésors faire un meilleur usage ?
(à Montval & à Lucile qu’il unit ensemble.)
Mes enfants, formez vîte un si bel assemblage.
Soyez riches tous deux par mes justes bienfaits.
Ce don vous manquoit seul, & vous voilà parfaits.