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Le Magasin d’antiquités/Tome 1/19

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Traduction par Alfred Des Essarts.
Hachette (1p. 157-168).



CHAPITRE XIX.


Le souper n’était pas achevé, lorsqu’arrivèrent aux Jolly-Sandboys deux nouveaux voyageurs amenés en ce lieu par le même motif que les autres : durant plusieurs heures, ils avaient été battus par la pluie, et ils étaient tout ruisselants d’eau. L’un d’eux était propriétaire d’un géant et d’une petite femme sans bras ni jambes, qui étaient partis en avant dans une lourde charrette ; l’autre était un gentleman silencieux qui gagnait son pain en faisant des tours de cartes, et qui s’était exercé à se défigurer en s’introduisant dans les yeux de petites losanges de plomb qu’il faisait descendre dans sa bouche, l’un des agréments de la profession qui lui servait de gagne-pain. Le premier de ces nouveaux venus se nommait Vuffin ; le second, sans doute, par une plaisante satire contre sa laideur, avait nom le beau William[1]. L’aubergiste se donna beaucoup de mouvement pour leur fournir tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, et bientôt, en effet, les deux voyageurs furent parfaitement à l’aise.

« Comment va le géant ? demanda Short, lorsqu’ils furent tous assis autour du feu en fumant.

— Un peu faible des jambes, répondit M. Vuffin ; je commence à craindre qu’il ne devienne cagneux.

— Ce serait bien désagréable, dit Short.

— Je crois bien, répéta M. Vuffin, l’œil fixé sur le feu. Si un géant vient à manquer par les jambes, le public n’en fait pas plus de cas que d’un trognon de chou.

— Que deviennent les géants hors de service ? demanda Short, se tournant vers lui après un moment de réflexion.

— On les repasse aux caravanes[2] pour servir les nains.

— Eh ! mais, ils doivent être d’un gros entretien quand ils ne sont plus bons à être montrés.

— Ça vaux mieux que de les laisser manger le pain de la paroisse ou courir les rues pour mendier ; et puis, qu’on s’habitue à rencontrer partout des géants, et personne ne payera plus pour en voir. Tenez, par exemple, les jambes de bois : s’il n’y avait qu’un homme qui eût une jambe de bois, quel trésor ce serait !

— C’est vrai ! c’est bien vrai ! s’écrièrent à la fois Short et l’aubergiste.

— Au lieu de cela, poursuivit M. Vuffin, vous n’avez qu’à annoncer une pièce de Shakespeare jouée uniquement par des jambes de bois, je parie que vous ne faites pas quinze sous.

— Ah ! certainement non, » dit Short. Et l’aubergiste fut du même avis.

M. Vuffin reprit, en agitant sa pipe de l’air d’un homme qui argumente :

« Ceci prouve qu’il est d’une bonne politique de laisser dans les caravanes les géants usés : ils y sont logés et nourris pour rien le reste de leur vie, et ils se trouvent fort heureux d’y être gardés. Il y avait un géant, un brun, qui laissa la caravane il y a un an et se mit à promener dans Londres des affiches de voitures, se louant à vil prix comme les balayeurs du coin des rues. Il est mort. Je ne fais d’insinuation contre qui que ce soit, ajouta solennellement M. Vuffin, mais il ruinait le commerce… et il est mort. »

L’aubergiste poussa un soupir en regardant le maître des chiens, qui secoua la tête en disant d’un air bourru qu’il se le rappelait bien.

« Je le sais, Jerry, dit M. Vuffin avec un ton pénétré, je sais que vous vous le rappelez, et l’opinion générale a été que le géant avait bien mérité son sort. Tenez ! je me rappelle le temps où le vieux Maunders avait quelque chose comme vingt-trois caravanes ; je me rappelle le temps où le vieux Maunders avait dans son cottage de Spa-Fields, pendant l’hiver et quand la saison des exhibitions était passée, huit nains mâles et femelles assis à table tous les jours et servis par huit vieux géants en habits verts, jupons à carreaux rouges, bas de coton bleus et souliers à recouvrement. Il y avait un nain plus âgé que les autres et très-méchant ; quand son géant n’allait pas assez vite à son gré, il lui enfonçait des épingles dans les mollets, ne pouvant pas atteindre plus haut. C’est un fait certain, le vieux Maunders me l’a conté lui-même.

— Et les nains, que deviennent-ils lorsqu’ils sont vieux ? demanda l’aubergiste.

— Plus un nain est vieux, plus il a de prix. Un nain aux cheveux gris et bien ridé ne peut plus être soupçonné de n’être qu’un enfant. Mais un géant faible sur ses jambes et qui ne se tient plus droit, gardez-le dans la caravane, mais ne le montrez plus, à aucun prix ! »

Tandis que M. Vuffin et ses deux amis fumaient leur pipe et trompaient le temps par cette conversation, le personnage silencieux assis à l’un des coins de la cheminée avalait ou semblait avaler une douzaine de petits sous, pour s’entretenir la main ; il tenait en équilibre une plume sur son nez, et se livrait à divers autres traits de dextérité sans accorder la moindre attention à la compagnie qui, de son côté, ne s’occupait pas davantage de lui. À la fin, Nelly, fatiguée, décida son grand-père à se retirer. Ils sortirent, laissant la compagnie assise autour du feu et les chiens endormis à quelque distance.

Après avoir souhaité le bonsoir au vieillard, Nelly venait de passer dans son misérable galetas ; mais à peine en avait-elle fermé la porte, qu’elle y entendit frapper à petits coups. Elle ouvrit et fut quelque peu surprise à la vue de M. Thomas Codlin qu’elle avait laissé en bas profondément endormi, au moins en apparence.

— Qu’y a-t-il ? demanda l’enfant.

— Rien, ma chère, répondit le visiteur. Je suis votre ami. Peut-être n’y aviez-vous pas songé ; mais c’est moi qui suis votre ami, et non pas lui.

— Qui, lui ?

— Short, ma chère. Je vous le dis, bien qu’il ait des façons câlines qui pourraient vous faire illusion ; c’est moi qui suis l’homme franc et loyal de l’association. J’ai le cœur sur la main. On ne le dirait pas, mais cela n’empêche pas que c’est la vérité. »

Nelly commençait à se sentir effrayée, en pensant que l’ale avait produit trop d’effet sur M. Codlin, et que les louanges qu’il s’accordait devaient être une conséquence de ses libations.

« Short, reprit le misanthrope, est sans doute très-bien et paraît affectueux, mais il exagère la chose ; moi, c’est bien différent. »

Certes, si M. Codlin avait un défaut, en fait de tendresse de cœur, c’était plutôt d’en manquer que d’en avoir à revendre, à en juger par ses manières. Mais Nelly était trop préoccupée pour dire ce qu’elle pensait à cet égard.

« Suivez mes conseils, reprit Codlin ; ne me demandez pas le pourquoi, mais croyez-moi : tant que vous voyagerez avec nous, tenez-vous le plus près possible de moi. Ne proposez point de nous quitter (pour quelque raison que ce soit), mais attachez-vous toujours à moi, et dites que je suis votre ami. Voulez-vous, ma chère, vous bien mettre cela dans l’esprit, et me promettre de dire toujours que c’était moi qui étais votre ami ?

— Le dire à qui et quand ? demanda naïvement l’enfant.

— Oh ! à personne en particulier, répondit Codlin, un peu déconcerté par cette question. Je désire seulement que, dans l’occasion, vous puissiez dire que je suis votre ami, et me rendre ce témoignage. Vous ne sauriez vous imaginer quel intérêt je vous porte. Pourquoi ne me conteriez-vous pas votre petite histoire, ce qui vous est arrivé à vous et au pauvre vieillard ? Je suis le meilleur conseiller que vous puissiez prendre, et vous m’inspirez tant d’intérêt ! … certainement bien plus qu’à Short. Il me semble qu’on monte l’escalier. Il n’est pas nécessaire que vous parliez à Short du petit entretien que nous avons eu ensemble. Bonsoir. Rappelez-vous votre véritable ami. C’est Codlin qui est votre ami, ce n’est pas Short. Short est bon enfant dans ce qu’il est ; mais votre véritable ami, c’est Codlin, et non pas Short. »

Appuyant cette protestation d’un grand nombre de regards affables et encourageants, et de gestes pleins d’ardeur amicale, Thomas Codlin se retira sur la pointe du pied, laissant l’enfant dans une profonde surprise. Nelly réfléchissait encore à cet étrange incident, quand les dalles de l’escalier vermoulu crièrent sous les pieds des autres voyageurs qui gagnaient leurs chambres. Lorsqu’ils furent tous passés et que le bruit qu’ils avaient fait se fut amorti, l’un d’eux revint sur ses pas, et, après quelque hésitation, après avoir tâtonné contre le mur comme s’il ignorait à quelle porte il devait frapper, il heurta à celle de Nelly.

« Qui est là ? dit l’enfant sans ouvrir.

— Moi, Short, répondit celui-ci en se penchant vers le trou de la serrure. Je voulais seulement vous prévenir, ma chère, que nous devons partir demain matin de très-bonne heure, parce que si nous ne prévenons les chiens et le faiseur de tours, les villages où nous passerons ne nous rapporteront pas un sou. Croyez-vous être debout assez tôt pour vous mettre en route avec nous ? Si vous voulez, je vous avertirai. »

L’enfant lui promit d’être prête, et lui ayant rendu son bonsoir, elle l’entendit s’éloigner. L’intérêt de ces deux hommes lui causait un certain déplaisir, surtout quand elle se rappelait leurs chuchotements dans la cuisine et le trouble qu’ils avaient prouvé en la voyant s’éveiller ; elle n’était donc pas sans songer avec méfiance qu’elle aurait pu rencontrer de meilleurs compagnons. Cependant, la fatigue finit par dominer la crainte, et elle ne tarda pas à s’endormir.

Dès le lendemain, au point du jour, Short remplit sa promesse ; il frappa doucement à la porte de Kelly, qu’il pria instamment de se lever tout de suite, attendu que le propriétaire des chiens ronflait encore, et qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour prendre une bonne avance à la fois sur lui et sur le sorcier, qui parlait tout haut en dormant, et qui, d’après ce qu’on avait pu lui entendre dire, semblait, dans ses rêves, tenir un âne en équilibre sur son nez. Nelly sortit immédiatement de son lit et éveilla son grand-père avec tant de diligence, qu’ils furent tous deux aussitôt prêts que Short lui-même, qui en témoigna toute sa satisfaction.

Après un déjeuner sans cérémonie, expédié à la hâte, et dont les principaux éléments furent du lard, du pain et de la bière, ils prirent congé de l’aubergiste et franchirent la porte des Jolly-Sandboys. La matinée était belle et chaude, le sol frais pour les pieds après la pluie de la veille, les haies plus gaies et plus vertes, l’air pur ; tout, en un mot, respirait la fraîcheur et la santé. Sous cette douce influence, les voyageurs marchaient d’un bon pas.

Ils n’étaient pas bien loin encore, lorsque l’enfant fut frappée de nouveau du changement de manières de M. Thomas Codlin, qui, au lieu de se traîner tout seul en grommelant, ainsi qu’il l’avait fait jusqu’alors, se tenait tout près d’elle, et, lorsqu’il saisissait l’occasion de la regarder à l’insu de son associé, l’avertissait, par certains signes à la dérobée, par certains mouvements de tête, de se défier de Short et de ne mettre sa confiance qu’en Codlin. Il ne se bornait pas aux regards et aux gestes ; car, lorsque Nelly et son grand-père marchaient auprès dudit Short, et que le petit homme parlait avec sa chaleur habituelle d’une quantité de sujets indifférents, Thomas Codlin témoignait sa jalousie et son déplaisir en suivant de près Nelly, à qui il administrait de temps en temps sur les chevilles, en manière d’avertissement, des coups fort peu agréables avec les pieds de son théâtre.

Toutes ces façons d’agir rendirent naturellement l’enfant plus prudente encore et plus réservée Bientôt elle remarqua que, toutes les fois qu’on s’arrêtait devant une taverne de village ou tout autre lieu pour y donner le spectacle, M. Codlin, tout en s’occupant de ses fonctions, tenait son regard soigneusement attaché sur elle et sur le vieillard ; ou bien, avec des démonstrations d’amitié et de respect, invitait ce dernier à s’appuyer sur son bras, et le surveillait ainsi de près jusqu’à ce que la représentation fût terminée et qu’on fût reparti. Short lui-même semblait changé à cet égard. Lui aussi, il avait l’air de mêler à son caractère ouvert le désir bien arrêté d’établir sur eux un système de surveillance. Toutes ces circonstances redoublèrent les soupçons de l’enfant et lui inspirèrent encore plus de défiance et d’anxiété.

Cependant ils approchaient de la ville où les courses devaient commencer le lendemain : ils n’en pouvaient douter ; car en passant à travers des troupes nombreuses de bohémiens et de vagabonds qui suivaient la même route dans la direction de la ville et sortaient de tous les chemins de traverse, de toutes les ruelles de la campagne, ils tombèrent au milieu d’une foule de gens, les uns voyageant dans des charrettes couvertes, les autres à cheval, ceux-ci sur des ânes, ceux-là chargés de lourds fardeaux, et tous tendant vers le même but. Les cabarets situés sur le bord de la route avaient cessé d’être vides et silencieux comme ceux qui se trouvaient plus éloignés ; maintenant il s’en échappait des cris tumultueux et des nuages de fumée ; à travers les fenêtres noires, on voyait des groupes de grosses faces rubicondes regarder sur la route. Sur chaque emplacement de terrain inculte ou communal, quelque jeu de hasard étalait son industrie bruyante et invitait les passants désœuvrés à s’arrêter pour tenter la chance ; la foule devenait de plus en plus compacte ; le pain d’épice doré exposait ses splendeurs à la poussière dans des baraques en toile ; et parfois une voiture à quatre chevaux, lancée au galop, passait rapidement en soulevant un nuage qui couvrait tout et laissait les gens ahuris et aveuglés par derrière.

Il était tard quand nos voyageurs arrivèrent à la ville même ; les derniers milles qu’ils avaient eus à faire avaient été longs et pénibles. Dans cette ville, tout était tumulte et confusion ; les rues étaient pleines de monde : on y pouvait distinguer bien des étrangers, aux regards curieux qu’ils jetaient autour d’eux, les cloches des églises faisaient retentir leur bruyant carillon ; les pavillons flottaient aux fenêtres et au sommet des toits. Dans les grandes cours d’auberge, les garçons couraient de tous côtés, se heurtant l’un l’autre ; les chevaux frappaient du pied sur les dalles raboteuses ; on entendait résonner les roues des voitures qu’on remisait ; et les fumets désagréables de nombreuses tables couvertes de dîneurs, apportaient à l’odorat leur lourde et tiède émanation. Dans de plus humbles auberges, les violons criards grinçaient, hors du ton et de la mesure, pour soutenir le pas vacillant des danseurs ; des hommes ivres, oubliant le refrain de leurs chansons, unissaient leurs voix dans un hurlement frénétique qui couvrait jusqu’au son des cloches, véritables sauvages qui ne demandaient qu’à boire ; devant les portes, stationnaient des groupes de flâneurs, pour voir danser quelque traîneuse et joindre le vacarme de leurs clameurs au flageolet aigu et au tambour assourdissant.

À travers cette scène de vertige, l’enfant, effrayée et dégoûtée de tout ce qu’elle voyait, entraînait son grand-père charmé ; elle serrait de près son guide ; elle tremblait d’être séparée du vieillard par la foule et d’avoir à retrouver son chemin toute seule. Grâce à leurs efforts pour se dégager du bruit et du mouvement, ils finirent par traverser les rues et arriver au champ de courses, lande ouverte, située sur une hauteur, à un bon mille des dernières limites de la ville.

Bien qu’il s’y trouvât quantité de gens encore, et pas des plus cossus ni des plus élégants, occupés à dresser des tentes en toute hâte, à enfoncer des pieux en terre, à courir de çà et de là, les pieds pleins de poussière, en poussant d’affreux jurons bien qu’il y eût là des enfants fatigués qu’on avait couchés sur des tas de paille entre les roues des charrettes, et qui pleuraient pour s’endormir ; sans compter de pauvres chevaux maigres et des ânes en liberté, paissant parmi les hommes et les femmes, parmi les pots et les chaudrons, parmi les feux à demi allumés et les bouts de chandelles qui brillaient et coulaient çà et là ; malgré tout cela, Nelly avait plaisir à sentir qu’elle n’était plus dans la ville, et respirait plus à l’aise. Après un souper chétif, dont les frais mirent si bas ses ressources, qu’il lui resta à peine quelques sous pour le déjeuner du lendemain, elle alla avec son grand-père chercher un peu de repos au coin d’une tente, où ils s’endormirent, malgré les bruyants préparatifs qu’on fit autour d’eux durant toute la nuit.

Et maintenant, le temps approchait où ils allaient être forcés de mendier leur pain. Dès le lever du soleil, Nelly sortit de la tente et se rendit dans les champs voisins, où elle cueillit des roses sauvages et d’autres petites fleurs, se proposant d’en faire des bouquets qu’elle offrirait aux dames en voiture, quand le beau monde arriverait. Sa pensée n’était pas non plus inactive pendant que sa main travaillait ainsi. Lorsqu’elle fut de retour et se fut assise près du vieillard dans le coin de la tente, à arranger ses fleurs en bouquet, elle profita de ce que les deux hommes dormaient encore à l’extrémité opposée, tira son grand-père par la manche, le regarda doucement, et lui dit à voix basse :

« Grand-papa, ne tournez pas les yeux vers les gens dont je vais vous parler, et n’ayez l’air de vous occuper que de ce que je fais en ce moment. Que me disiez-vous avant notre départ de la vieille maison ? Que si l’on savait ce que nous allions faire, on dirait que vous étiez fou, et que l’on nous séparerait ? »

Le vieillard se tourna vers elle avec une expression de terreur hagarde ; mais elle le contint par un regard, et le priant de tenir les fleurs pendant qu’elle les attacherait, elle ajouta en approchant ses lèvres de l’oreille de son grand-père :

« C’était là ce que vous me disiez, je le sais. Vous n’avez pas besoin de parler. Je m’en souviens bien, et je ne pouvais pas l’oublier. Mon grand-papa, ces hommes soupçonnent que nous avons secrètement quitté notre famille, ils projettent de nous livrer secrètement à quelque magistrat, pour nous faire renvoyer d’où nous venons. Si votre main tremble ainsi, nous ne pourrons jamais leur échapper ; mais si vous voulez seulement vous tenir tranquille, nous y réussirons aisément.

— Comment cela ? murmura le vieillard. Chère Nell, comment cela ? Ils m’enfermeront dans un cachot de pierre, noir et froid ; ils m’enchaîneront à la muraille, ô ma Nell ! ils me fouetteront jusqu’au sang, et ne me laisseront plus jamais te voir !

— Voilà que vous tremblez encore ! dit l’enfant. Tenez-vous auprès de moi toute la journée. Ne faites pas attention à eux ; ne les regardez pas, ne regardez que moi. Je trouverai un moment favorable pour nous échapper. Quand je le ferai, imitez-moi ; ne dites pas un mot, ne vous arrêtez pas un instant… Chut !… c’est assez !

— Ho ! hé ! qu’est-ce que vous faites donc, ma chère ? » dit M Codlin soulevant sa tête et bâillant.

Puis, remarquant que son associé était encore endormi, il ajouta vivement et à voix basse :

« C’est Codlin qui est votre ami, et non pas Short, souvenez-vous-en.

— Je fais quelques bouquets, répondit l’enfant ; j’essayerai de les vendre pendant les trois jours de courses. En voulez-vous un ? Bien entendu que c’est un petit cadeau que je vous offre. »

M. Codlin se disposait à se lever pour recevoir le bouquet, mais Nelly s’élança vers lui et le lui mit dans la main. Il le plaça à sa boutonnière avec un air de satisfaction remarquable pour un misanthrope, et, lançant un coup d’œil de défi et de triomphe à Short qui ne s’en doutait guère, il dit en s’étendant de nouveau :

« C’est Tom Codlin qui est votre ami, goddam ! »

Dès que la matinée fut un peu avancée, les tentes prirent un aspect plus gai et plus brillant ; de longues files d’équipages roulèrent doucement sur le gazon. Des hommes qui avaient passé toute la nuit en blouse, avec des guêtres de cuir, se montrèrent en vestes de soie avec des chapeaux à plumes, dans leur rôle de jongleurs ou de saltimbanques ; ou en livrée superbe, comme les domestiques doucereux attachés aux maisons de jeu ; ou enfin, avec d’honnêtes costumes de bons fermiers, pour amorcer le public et l’entraîner aux jeux illicites. De jeunes bohémiennes aux yeux noirs, coiffées de mouchoirs aux couleurs écarlate, se répandaient partout pour dire la bonne aventure, et de pauvres femmes maigres et pâles erraient sur les pas des ventriloques et des sorciers leurs compères, comptant d’un regard avide les pièces de dix sous avant même qu’elles fussent gagnées. Il y avait entre les ânes, les chariots et les chevaux, autant d’enfants entassés que l’étroit espace pouvait en contenir, et ils étaient tous sales et pauvres ; quant à ceux qu’on n’avait pu y laisser, ils couraient à droite et à gauche dans les endroits où il y avait le plus de monde, se faufilaient entre les jambes des promeneurs, entre les roues des voitures, et jusque sous les pieds des chevaux, sans qu’il leur arrivât le moindre accident. Les chiens dansants, les faiseurs de tours montés sur des échelles, la naine et le géant, et toutes les autres merveilles flanquées d’orgues et d’orchestres sans nombre, sortaient des trous et des recoins où ils avaient passé la nuit, et florissaient en plein soleil.

Au milieu de ce brouhaha, Short prit énergiquement son parti. Il sonna de sa trompette de cuivre, et fit retentir bruyamment l’appel de Polichinelle. Derrière lui venait Thomas Codlin portant le théâtre comme de coutume, les yeux fixés sur Nelly et son grand-père, qui marchaient à l’arrière-garde.

L’enfant tenait à la main son panier plein de fleurs, et temps en temps elle s’arrêtait, d’un air timide et modeste, pour offrir ses bouquets aux personnes qui se trouvaient dans les belles voitures. Mais, hélas ! il y avait là bien des mendiants plus hardis qu’elle, des bohémiennes qui prédisaient des maris, et une foule d’autres vagabonds experts dans cette industrie ; et, bien que plusieurs dames eussent souri gracieusement en refusant les bouquets par un mouvement de tête, bien que d’autres eussent dit aux messieurs assis devant elles : « Voyez quelle jolie figure ! » elles laissaient passer la jolie figure, et ne s’inquiétaient pas de savoir si Nelly se mourait de faim et de fatigue.

Il n’y eut qu’une dame qui sembla comprendre Nelly. Elle était assise seule dans un riche équipage, tandis que deux jeunes gens en brillant costume, qui venaient de descendre de la voiture, parlaient et riaient très-haut à peu de distance, et ne songeaient certes pas à l’enfant. Près de là se trouvaient bien d’autres belles dames ; mais elles tournaient le dos à Nelly, ou portaient ailleurs leurs regards, assez probablement sur les deux jeunes élégants, et nulle ne faisait attention à la jeune fille. Mais la dame dont nous avons parlé repoussa une bohémienne qui offrait de lui dire sa bonne aventure, en répondant qu’on la lui avait dite déjà, et qu’elle en avait pour plusieurs années ; puis appelant Nelly et lui prenant un bouquet, elle lui mit quelque argent dans sa main qui tremblait, et lui recommanda de retourner chez elle et d’y rester, dans l’intérêt de son salut et de son honneur.

Plus d’une fois, Codlin, Short et leurs compagnons passèrent entre les longues, longues files de la multitude, voyant tout, excepté la seule chose qu’il y eût à voir, la course des chevaux Lorsque la cloche sonna pour donner le signal d’évacuer le champ de courses, ils revinrent se reposer parmi les charrettes et les ânes, attendant que la grande chaleur fût passée, pour se montrer de nouveau. Polichinelle avait, à maintes reprises, déployé tout l’éclat de sa belle humeur ; mais durant chacune des représentations, l’œil de Thomas Codlin était resté fixé sur Nelly et le vieillard, et tenter de fuir sans être aperçus, eût été chose impraticable.

Enfin, au moment où le jour tombait, M. Codlin dressa le théâtre dans un bon endroit, et les spectateurs furent bientôt sous le charme. L’enfant, assise à coté du vieillard, trouvait en elle-même bien étrange que les chevaux, ces honnêtes créatures, semblassent faire autant de vagabonds de tous les gens qu’ils attiraient, lorsqu’un rire éclatant, produit sans doute par quelque saillie improvisée de M. Short, quelque allusion ingénieuse à la fête du jour, tira Nelly de ses réflexions, et lui fit jeter un regard autour d’elle.

S’il y avait possibilité de fuir sans être vus, c’était bien le moment. Short était en train de manier vigoureusement le bâton pour faire le moulinet et d’en cogner les figures de bois, dans la chaleur du combat, contre les parois du théâtre ; les spectateurs suivaient en riant ces évolutions, et M. Codlin lui-même se laissait aller à un sourire aussi laid que lui, tandis que son regard scrutateur épiait le mouvement des mains qui se plongeaient dans les poches des gilets et y cherchaient discrètement les pièces de dix sous. S’il y avait possibilité de fuir sans être vus, c’était bien le moment. Nelly et son grand-père saisirent l’occasion et s’enfuirent.

Ils se faufilèrent à travers les baraques, les voitures et la multitude, sans s’arrêter un instant pour retourner la tête. La cloche tintait, et le champ de courses était libre lorsqu’ils atteignirent la corde ; ils la franchirent sans prendre garde aux cris et aux réclamations qui s’élevaient de toutes parts contre la liberté qu’ils prenaient de violer la sainteté de cette barrière, et, gagnant d’un pas rapide le sommet de la colline, ils se trouvèrent en rase campagne.




  1. Sweet-William, œillet de poëte.
  2. Grands chariots couverts, à l’usage des saltimbanques