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Le Magasin d’antiquités/Tome 2/46

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Traduction par Alfred Des Essarts.
Hachette (2p. 67-77).



CHAPITRE IX.


C’était le pauvre maître d’école ; oui, le pauvre maître d’école en personne. À peine moins ému et moins surpris par la vue de l’enfant que celle-ci n’avait éprouvé de surprise et d’émotion en le reconnaissant, il garda un moment le silence, confondu par cette apparition inattendue, sans trouver même la présence d’esprit nécessaire pour relever Nelly étendue à terre.

Mais revenant bientôt à lui-même, il jeta livre et bâton ; et s’agenouillant auprès de l’enfant, il essaya avec les simples moyens qu’il pouvait avoir en son pouvoir de lui rendre l’usage de ses sens, tandis que le grand-père, debout devant lui et incapable d’agir, se tordait les mains et suppliait sa petite-fille avec toutes les expressions de la plus vive tendresse de lui parler, ne fût-ce que pour lui dire un mot.

« Elle est presque épuisée de fatigue, dit le maître d’école, en examinant le visage de Nelly. Vous avez trop présumé de ses forces, mon ami.

— Elle se meurt de besoin ! répondit le vieillard. Jusqu’à ce moment je ne me doutais pas qu’elle fût si faible et si malade. »

Le maître d’école, jetant sur lui un regard moitié de reproche, moitié de compassion, prit l’enfant dans ses bras ; puis invitant le vieillard à ramasser le petit panier et à le suivre, il emporta Nelly de son pas le plus rapide.

Il y avait en vue une modeste auberge, vers laquelle, selon toute apparence, l’instituteur se dirigeait quand il avait été surpris d’une manière si inattendue. Ce fut de ce côté qu’il courut avec son fardeau inerte ; il entra à la hâte dans la cuisine, et invoquant pour l’amour de Dieu l’assistance des gens qui se trouvaient là, il déposa Nelly sur une chaise devant le feu.

La compagnie, qui s’était levée en désordre à l’approche du maître d’école, fit ce qu’on a l’habitude de faire en pareille circonstance. Chacun ou chacune indiquait son remède, que personne n’apportait ; chacun criait qu’il fallait donner plus d’air, et en même temps on avait soin de raréfier l’air qu’il y avait dans la salle en formant un cercle pressé autour de l’objet de cette sympathie, et tous s’étonnaient que personne n’eût fait ce que nul d’entre eux n’avait l’idée de faire.

Cependant l’hôtesse, plus alerte, plus active qu’aucun des assistants, et qui avait compris aussi plus vite les causes de l’accident, ne tarda pas à revenir avec un peu d’eau chaude mêlée d’eau-de-vie. Elle était suivie de sa servante qui portait du vinaigre, de la corne de cerf, des sels odorants et autres ingrédients propres à restaurer les forces. Ces secours, administrés à propos, mirent l’enfant en état de remercier d’une voix faible et de tendre sa main au pauvre maître d’école, qui se tenait tout près d’elle, l’anxiété peinte dans tous ses traits. Sans laisser Nelly prononcer un mot de plus ou remuer seulement un doigt, les femmes aussitôt la portèrent au lit ; puis après l’avoir chaudement couverte, après lui avoir bassiné les pieds qu’elles enveloppèrent de flanelle, elles dépêchèrent un exprès chez le docteur.

Le docteur, gentleman au nez rubicond, porteur d’un gros paquet de breloques qui dansaient au-dessous de son gilet de satin noir à côtes, arriva en toute hâte, s’assit près du lit où était la pauvre Nelly, tira sa montre et tâta le pouls de la malade. Puis il regarda sa langue, tâta de nouveau son pouls, et après toutes ces formalités il jeta un coup d’œil comme au hasard sur le verre à moitié vidé.

« Je lui donnerais de temps en temps, dit-il enfin, une cuillerée d’eau-de-vie chaude mêlée avec de l’eau.

— Eh bien, c’est justement ce que nous avons fait, monsieur ! dit l’hôtesse enchantée.

— Je voudrais aussi, dit d’un ton d’oracle le docteur, qui en montant l’escalier avait frôlé la bassinoire, je voudrais aussi qu’on lui fit prendre un bain de pieds, qu’ensuite on les lui enveloppât de flanelle. Je lui donnerais encore, ajouta-t-il avec une solennité croissante, quelque chose de léger pour son souper, une aile de poulet rôti, par exemple.

— Eh bien ! monsieur, s’écria l’hôtesse, voilà qui se trouve à merveille ; justement il y a un poulet qui rôtit en ce moment au feu de la cuisine. »

Et c’était vrai ; c’était un poulet commandé par le maître le maître d’école ; et il était présumable que le docteur, avant d’ordonner le poulet, en avait d’abord flairé l’odeur.

« Vous pourrez enfin, dit le docteur se levant avec gravité, lui donner un verre de vin de Porto chaud et épicé, si elle aime le vin.

— Et avec cela une rôtie ? insinua l’hôtesse.

— Hum ! dit le docteur, du ton d’un homme qui fait une grande concession… Et une rôtie de pain. Mais ayez bien soin, madame, qu’elle soit de pain, s’il vous plaît. »

Le docteur partit sur cette dernière recommandation prononcée lentement et d’un accent très-solennel, laissant tous les gens de la maison dans l’admiration de cette science profonde qui s’accordait si bien avec leur première inspiration. Chacun disait que c’était un docteur habile, qui savait très-bien connaître le tempérament des malades ; et, dans ce cas du moins, il faut admettre qu’il ne s’était peut-être pas trompé.

Tandis que son souper se préparait, l’enfant tomba dans un sommeil réparateur d’où l’on fut obligé de la tirer quand le repas fut prêt. Comme elle témoignait une grande anxiété en apprenant que son grand-père était en bas, et qu’elle était extrêmement troublée, à l’idée qu’il resterait séparé d’elle, le vieillard vint souper avec sa petite-fille. On fit encore, à sa demande, un lit au vieillard dans une chambre intérieure où il s’installa. Heureusement, cette chambre se trouvait communiquer avec celle de Nelly : l’enfant eut soin d’enfermer à clef son compagnon dès que l’hôtesse se fut retirée, et elle se mit au lit le cœur soulagé.

Le maître d’école resta longtemps à fumer sa pipe devant le feu de la cuisine. Chacun s’était retiré. Libre de méditer, il pensait, l’esprit rempli de satisfaction, à cette heureuse chance qui l’avait amené si à propos pour secourir l’enfant. Autant que possible, c’est-à-dire autant que le lui permettait sa simplicité naïve, il cherchait à échapper aux questions réitérées et subtiles de l’hôtesse, dont la curiosité n’était pas médiocrement éveillée à l’endroit de Nelly et de son histoire. Le pauvre maître d’école avait tellement le cœur sur la main, il était si peu au courant des subtilités et des feintes les plus vulgaires, que son interlocutrice n’eût pas manqué de réussir avec lui au bout de cinq minutes : mais il ignorait complètement ce que la bonne dame désirait connaître, et ne put par conséquent en dire davantage. Loin d’être satisfaite de cette réponse, qu’elle considérait comme un moyen ingénieux d’échapper à la question, l’hôtesse répliqua qu’il avait apparemment ses raisons pour se taire. « Dieu me garde, dit-elle, de scruter les affaires de mes pratiques ; ce ne sont pas mes affaires d’ailleurs, et j’en ai bien assez comme ça. C’est une simple question polie que je voulais faire, et certainement la question méritait une réponse polie. Ce n’est pas que je sois contrariée, oh ! point du tout, mais j’eusse mieux aimé que vous m’eussiez dit tout de suite qu’il ne vous convenait pas d’être plus communicatif ; au moins c’eût été clair et net. Cependant, je n’ai nullement sujet d’être blessée de votre réserve. Vous savez ce que vous avez à faire, et vous avez bien le droit de dire ce qu’il vous plaît, personne ne peut vous le contester, personne. Oh ! mon Dieu, non.

— Je vous affirme, ma bonne dame, répondit le brave maître d’école, que je vous ai dit l’exacte vérité. Comme j’espère être sauvé dans l’autre monde, je vous ai dit la vérité.

— Eh bien alors, je crois que vous parlez sérieusement, dit l’hôtesse reprenant sa bonne humeur, et je regrette de vous avoir tourmenté. Mais, vous savez, la curiosité est le défaut de notre sexe. Voilà l’affaire. »

L’hôtelier se gratta la tête, comme s’il pensait que l’autre sexe n’était pas non plus à l’abri de ce défaut ; mais il n’eut pas le temps de donner carrière à la sienne, le maître d’école ayant repris ainsi la parole :

« Vous m’interrogeriez durant six heures de suite, que je ne vous en voudrais pas pour cela, et je vous répondrais aussi patiemment que le mérite la bonté que vous avez montrée ce soir. En attendant, veuillez avoir bien soin d’elle demain matin, et faites-moi savoir de bonne heure comment elle va ; il est entendu que je payerai pour nous trois. »

On se sépara donc en d’excellents termes, surtout d’après l’effet de ces dernières paroles ; le maître d’école alla se mettre au lit, tandis que l’aubergiste et sa femme en faisaient autant.

Le rapport du matin fut que l’enfant allait mieux, mais qu’elle était extrêmement faible, qu’il lui faudrait au moins un jour de repos et une alimentation prudente avant qu’elle pût continuer son voyage. Le maître d’école reçut cette communication avec une parfaite tranquillité, disant qu’il avait bien un jour, deux jours même à consacrer à Nelly, et qu’il attendrait. Comme la malade devait se lever le soir, il se promit de lui faire visite dans sa chambre à une heure fixée, et, sortant avec son livre, il ne revint qu’à l’heure dite.

Nelly ne put s’empêcher de pleurer quand ils furent seuls ensemble. De son côté, à la vue de ce visage pâle, de ces traits bouleversés, le pauvre maître d’école versa lui-même quelques larmes tout en prouvant, par d’excellentes raisons tirées de la philosophie, que c’était un véritable enfantillage, et que rien n’était plus facile que de s’en empêcher, quand on voulait.

« Ce qui me rend malheureuse, même au milieu de vos bontés, dit l’enfant, c’est de penser que nous pouvons être une charge pour vous. Comment vous remercier ? Si je ne vous avais pas rencontré si loin de votre maison, je serais morte ; et lui, il serait resté seul.

— Ne parlons pas de mort, dit le maître d’école ; et quant à une charge, sachez que j’ai fait fortune depuis la nuit que vous avez passée dans mon cottage.

— Vraiment ? s’écria l’enfant avec joie.

— Oh ! oui, répondit son ami. J’ai été nommé clerc et maître d’école d’un village loin d’ici, et bien plus loin encore de mon ancien séjour, comme vous pouvez le supposer ; j’aurai huit cent soixante-quinze francs par an ! … Huit cent soixante-quinze francs !

— Oh, que j’en suis contente ! dit l’enfant ; que j’en suis contente !

— Je me rends actuellement à ma nouvelle résidence, reprit le maître d’école. On m’a alloué des frais de diligence… des frais de diligence sur l’impériale pour toute ma route. Dieu merci, l’on ne me refuse rien. Mais, comme l’époque où je suis attendu dans mon nouveau domicile me laisse un ample loisir, je me suis déterminé à faire le voyage à pied. Quel bonheur que j’aie eu cette idée !

— Et nous donc, quel bonheur pour nous !

— Oui, oui, dit le maître d’école qui ne tenait pas sur sa chaise, c’est la vérité. Mais vous, où alliez-vous ainsi ? D’où venez-vous ? Qu’avez-vous fait depuis que vous m’avez quitté ? Qu’aviez-vous fait auparavant ? Racontez-le-moi, voyons, racontez-le-moi. Je connais peu le monde ; et peut-être seriez-vous plus en état de m’en apprendre là-dessus que moi de vous en rien dire ; mais je suis la sincérité même, et j’ai des raisons, es raisons, vous ne l’avez pas oublié, pour vous aimer. Depuis ce temps, il m’a semblé que mon amour pour celui qui est mort s’était transporté sur vous qui vous êtes tenue près de son lit. Si, ajouta-t-il en élevant son regard vers le ciel, c’est cette belle âme que j’ai tant pleurée, qui renaît en vous de ses cendres mortelles, puisse sa paix descendre sur moi en retour de ma tendresse et de ma compassion pour le pauvre enfant ! »

La franche et loyale amitié de l’honnête maître d’école, l’affectueuse chaleur de ses paroles et de ses gestes, l’accent de vérité qui animait son langage et son regard, inspirèrent à Nelly une confiance en lui que n’eussent jamais pu faire naître chez elle les plus subtils artifices de tromperie et de dissimulation. Elle lui confessa tout : qu’ils n’avaient ni ami ni parent ; qu’elle avait fui avec le vieillard pour le soustraire à la maison des fous et à toutes les tortures qu’il redoutait ; que maintenant elle fuyait de nouveau pour le sauver de lui-même ; et qu’elle cherchait un asile dans quelque pays écarté, aux mœurs primitives, où jamais ne se produisît la tentation devant laquelle il avait succombé, où les derniers chagrins, les amertumes qu’elle avait ressentis, ne pussent pas revenir l’éprouver encore.

Le maître d’école l’avait écoutée avec une profonde surprise. « Une enfant ! … pensait-il. Une enfant ! et avoir héroïquement persévéré à travers les épreuves et les périls, en butte à la misère et à la souffrance, soutenue qu’elle était seulement par une forte affection et par la conscience du devoir ! … Et cependant le monde est plein de ces traits d’héroïsme : ai-je besoin d’apprendre que les plus rudes comme les plus nobles épreuves sont celles que n’enregistre aucun souvenir humain, et qui sont supportées jour par jour avec une patience infatigable ? Ah ! je ne devrais pas être surpris d’entendre l’histoire de cette enfant ! »

Mais ne nous occupons pas de ce qu’il put penser ou dire. Il fut convenu que Nell et son grand-père accompagneraient le maître d’école jusqu’au village où il était attendu, et que ce dernier tâcherait de leur trouver quelque humble occupation qui pût les faire subsister. « Nous sommes sûrs de réussir, dit gaiement le maître d’école. La cause est trop bonne pour n’être pas gagnée. »

Ils se disposèrent à continuer leur voyage le lendemain soir. Une diligence, qui suivait justement le même chemin, devait s’arrêter à l’auberge pour changer de chevaux ; le cocher, moyennant une petite rétribution, donnerait à Nelly une place dans l’intérieur. Le marché fut promptement conclu à l’arrivée de la diligence ; puis la voiture repartit avec l’enfant confortablement installée parmi les paquets les moins durs, le grand-père et le maître d’école se mirent à côté du conducteur, tandis que l’hôtesse et tous les braves gens de l’auberge jetaient au vent leurs adieux et leurs souhaits affectueux.

Quelle douce, fastueuse et commode façon de voyager, que d’être couché à l’intérieur de cette montagne mollement agitée ; que d’ouïr le tintement des grelots des chevaux, le claquement du fouet que le cocher fait retentir de temps en temps, le grondement sourd des hautes et larges roues, le frôlement des harnais, l’affectueuse : bonne nuit ! des piétons qui dépassent les chevaux, lorsque l’attelage va au petit pas ! Le vague, même des idées n’est pas sans charme sous l’épaisse toiture qui semble faite pour protéger la rêverie indolente du voyageur jusqu’au moment où il s’endort ! Le sommeil aussi a ses charmes ; la tête balancée sur le coussin, le voyageur garde l’idée confuse qu’il avance, qu’il est transporté sans trouble ni fatigue, et perçoit tous ces bruits divers comme la musique d’un rêve qui amuse ses sens. Vient-il à s’éveiller doucement ? il se surprend à regarder à travers le rideau à moitié tiré et agité par le vent : son œil se lève vers le ciel brillant et froid où étincellent des étoiles innombrables, puis s’abaisse sur la lanterne du cocher, faible luminaire qui sautille et se balance, comme le feu follet des marais ; sur les côtés de la route, il passe en revue les arbres noirs et sévères ; en avant, c’est la route elle-même qui, longue et nue, s’étend, s’étend, s’étend, jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée brusquement par une montée rapide et escarpée, comme si au delà il n’y avait plus de route, mais seulement l’horizon. Et la halte à l’auberge où l’on va se restaurer ! Être bien accueilli, passer dans une bonne chambre où l’on trouve du feu et des lumières, bien clore ses yeux, et se rappeler, souvenir agréable, que la nuit était froide, se la figurer plus froide encore pour ajouter au bien-être qu’on éprouve à présent ! Quel délicieux voyage qu’un voyage en diligence !

On repart : d’abord on est frais et alerte, puis on tombe d’assoupissement. On est tiré de son profond sommeil, lorsque la malle-poste vient à passer bruyamment, telle qu’une comète dans l’espace, avec ses lanternes brillantes, avec le galop sonore de ses chevaux, avec l’apparition du conducteur qui derrière se tient debout pour garder ses pieds chauds, et du gentleman au bonnet fourré qui ouvre ses yeux et jette autour de lui des regards d’étonnement. On s’arrête au tourniquet : précisément le gardien de la barrière s’est mis au lit. On frappe à la porte jusqu’à ce que l’homme ait répondu par un grognement sourd, du fond de ses couvertures dans sa petite chambre d’en haut où brûle une faible lumière, et qu’il descende, avec son bonnet de nuit et grelottant, ouvrir la barrière toute grande, en maudissant toutes les voitures qui se présentent autrement que pendant le jour. D’autres tableaux vont se succéder : c’est l’espace de temps rapide et froid qui sépare la nuit du matin ; c’est la bande lointaine de lumière qui s’élargit et s’étend sans cesse en tournant du gris au blanc, du blanc au jaune, et du jaune au rouge pourpre ; c’est la renaissance du jour avec sa gaieté, avec la vie qu’il répand ; ce sont les hommes et les chevaux à la charrue, les oiseaux dans les arbres et sur les baies, et, dans les champs déserts, les jeunes garçons effrayant les oiseaux avec leurs crécelles pour protéger les grains.

On arrive à une ville : là, c’est la foule affairée qui se presse au marché ; ce sont les petites charrettes et les voitures légères rangées tout autour d’une cour d’auberge ; des marchands debout sur le seuil de leur porte ; des maquignons qui font courir leurs chevaux d’un bout de la rue à l’autre pour tenter les chalands ; des porcs qui se vautrent en grognant dans le ruisseau, ou qui cheminent avec de longues cordes attachées à leurs pieds, se ruant contre les brillantes boutiques des apothicaires d’où ils sont chassés à coups de balai par les garçons ; la diligence, qui a roulé toute la nuit, changeant de chevaux au relais ; les voyageurs ennuyés, refroidis, laids, de mauvaise humeur, avec des cheveux qui semblent avoir pris en une nuit une crue de trois mois ; le conducteur au contraire, frais comme s’il sortait d’une boite, et magnifique par comparaison… Que d’agitation ! que de choses en mouvement ! quelle variété d’incidents dans un voyage aussi délicieux qu’un voyage en diligence !

De temps en temps, Nelly marchait l’espace d’un mille ou deux, après avoir fait monter son grand-père dans l’intérieur de la voiture ; parfois même elle obtenait du maître d’école qu’il prit sa place et se reposât. Elle continua de voyager ainsi heureusement, jusqu’à une grande ville où la diligence s’arrêta et où ils passèrent la nuit. Ils laissèrent de côté une vaste église. Les rues offraient grand nombre de maisons bâties en une espèce de terre ou de plâtre avec quantité de poutres noires qui se croisaient en tous sens : ces maisons donnaient à la ville un air d’antiquité remarquable. Les portes étaient basses et cintrées ; quelques-unes même étaient des porches en chêne, garnis de bancs d’étrange forme, où jadis les habitants étaient venus se reposer par un soir d’été. Les croisées à losanges présentaient de tout petits carreaux de vitre taillés en diamant qui semblaient cligner de l’œil en regardant les passants, comme s’ils avaient la vue affaiblie. Depuis longtemps, ils étaient à l’abri de la fumée et de la vapeur des manufactures : à peine, en effet, y avait-il une ou deux fabriques dans des endroits écartés, dans les champs, par exemple, où une usine desséchait tout l’espace situé autour d’elle, comme une montagne de feu. Au sortir de cette ville, les voyageurs entrèrent de nouveau dans la campagne, et commencèrent à approcher du terme de leur course.

Le but n’était pas cependant si près, que Nelly et ses deux compagnons n’eussent à passer encore une nuit en route : ce n’était pas, il est vrai, rigoureusement indispensable ; mais à quelques milles de son village, le maître d’école, tourmenté par le sentiment de la dignité de ses nouvelles fonctions de clerc, ne voulut pas faire son entrée avec des souliers poudreux et une toilette qui se ressentait du désordre d’un voyage.

Ce fut par une belle et lumineuse matinée d’automne qu’ils arrivèrent au lieu où le maître d’école était attendu. Ils s’arrêtèrent pour en contempler les beautés.

« Voyez ! s’écria-t-il d’une voix émue et rempli de joie, voici l’église ; et ce vieux bâtiment tout près de l’église est la maison d’école, je le parierais. Huit cent soixante-quinze francs par an dans ce charmant endroit ! »

Ils admiraient le vieux porche à la teinte grise, les meneaux des fenêtres, les vénérables pierres sépulcrales qui se dessinaient sur la verdure du cimetière, l’ancienne tour, le coq qui la dominait ; les toits de chaume bruni du cottage, de la grange et du château, sortant du sein des arbres ; le cours d’eau qu’un moulin faisait bouillonner à quelque distance, et au loin les cimes bleuâtres des monts du pays de Galles. Quel but ravissant pour toutes les peines dans lesquelles l’enfant s’était consumée à traverser les fétides et noirs repaires du travail ! Sur son lit de cendres et parmi tant d’horreurs infectes, c’était le mirage de ces campagnes, si beau qu’il fût dans son esprit, à peine égal à la douce réalité, qu’elle avait toujours eu présent à l’imagination. Ces visions avaient semblé se perdre ensuite dans une lointaine et sombre atmosphère, à mesure que l’espérance de les atteindre reculait aussi : mais plus elles semblaient reculer, plus Nelly était obstinée à les poursuivre de toute l’ardeur de ses désirs.

« Il faut que je vous laisse quelques minutes, dit le maître d’école rompant enfin le silence d’extase où les tenait leur joie. J’ai une lettre à présenter, des renseignements à demander, vous comprenez. Où vous retrouverai-je ? À cette petite auberge que je vois là-bas ?

— Permettez-nous d’attendre ici, dit Nell. La porte est ouverte. Nous nous asseyerons sous le porche de l’église jusqu’à ce que vous soyez de retour.

— C’est un excellent endroit, » dit le maître d’école en les y conduisant.

Il se débarrassa de sa valise, la plaça sur le banc de pierre et ajouta :

« Soyez sûrs que je reviendrai avec de bonnes nouvelles et que je ne serai pas longtemps absent. »

Là-dessus, l’heureux maître d’école tira une paire de gants tout battant neufs qu’il avait, durant le voyage, portés dans sa poche en un petit paquet, et il s’éloigna rapidement, plein d’ardeur et de vivacité.

Du porche où elle était restée, l’enfant le suivit des yeux jusqu’au moment où le feuillage l’eut dérobé à sa vue ; et alors elle pénétra doucement dans le vieux cimetière, qui était si paisible et si grave, que le simple frôlement de la robe de Nelly sur les feuilles tombées qui jonchaient les allées et amortissaient le bruit des pas semblait une violation de son silence respectable. C’était un lieu antique et fait pour des histoires de revenants. Il y avait bien des siècles que l’église avait été construite ; jadis elle dépendait d’un monastère y attenant ; car des arcades en ruine, des restes de fenêtres ogivales et des fragments de murs noircis étaient encore debout, tandis que d’autres parties du vieux bâtiment qui avaient croulé, étaient maintenant confondues avec la terre du cimetière et recouvertes d’herbe comme si elles aussi réclamaient un tombeau et cherchaient à mêler leurs cendres à la poussière des hommes. Près de ces pierres tumulaires des années défuntes, au milieu de ces ruines, qu’on avait dans les derniers temps cherché à rendre habitables, on voyait deux petits corps de logis avec des croisées disjointes et des portes de chêne ; ils étaient dans le plus mauvais état, vides et désolés.

C’est sur ces misérables débris que l’attention de l’enfant se fixa exclusivement. Elle ne savait pas elle-même pourquoi. L’église, les ruines, les tombes antiques avaient bien un droit au moins égal aux méditations d’une étrangère : mais du moment où ses yeux eurent d’abord aperçu ces maisons, Nelly ne vit plus autre chose. Même lorsqu’elle eut fait le tour de l’enceinte et que, revenue au porche, elle s’y assit pensive en attendant leur ami, même alors elle choisit une place d’où elle pût regarder encore les deux maisons, attirée en quelque sorte vers cet endroit par une fascination invincible.