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Le Magasin d’antiquités/Tome 2/50

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Traduction par Alfred Des Essarts.
Hachette (2p. 100-109).



CHAPITRE XIII.


D’ordinaire, les discussions conjugales ont lieu entre les parties intéressées sous la forme d’un dialogue auquel la dame prend part au moins pour la moitié. Chez M. et mistress Quilp cependant il y avait, sous ce rapport, exception à la règle générale. Les observations réciproques se réduisaient à un long monologue du mari ; peut-être la femme trouvait-elle à y introduire quelques courtes supplications, mais qui ne s’étendaient pas au delà d’une syllabe jetée à intervalles éloignés, d’une voix basse et soumise. Dans la circonstance présente, mistress Quilp dut attendre longtemps avant de risquer même cette humble défense ; revenue de son évanouissement, elle s’assit en silence, et tout en pleurant écouta avec docilité les reproches de son seigneur et maître.

Ces reproches, M. Quilp les proférait avec tant de volubilité et de violence et en tordant tellement ses membres et sa figure, que sa femme, tout accoutumée qu’elle était à l’attitude de son mari dans ces scènes d’intérieur, se sentit épouvantée et presque hors d’elle. Mais le rhum de la Jamaïque et la satisfaction d’avoir causé un tel mécompte refroidirent par degrés l’emportement de M. Quilp ; et du paroxysme ardent et sauvage auquel elle s’était élevée, sa fureur descendit lentement à un état goguenard de raillerie joviale où elle ne s’épargna pas.

« Ainsi, dit Quilp, vous pensiez que j’étais mort et parti pour toujours ? Vous croyiez être veuve, hein ?… Ah ! ah ! ah ! coquine que vous êtes !

— Vraiment, Quilp, répondit-elle, je suis très-fâchée…

— Qui en doute ? s’écria le nain. Vous très-fâchée ! Assurément vous l’êtes. Qui doute que vous soyez très-fâchée ?

— Je ne suis pas fâchée que vous soyez revenu à la maison, vivant et bien portant ; mais je suis fâchée d’avoir été amenée à concevoir l’idée de votre mort. Je me réjouis de vous voir, Quilp ; vrai, je m’en réjouis. »

En réalité, mistress Quilp semblait beaucoup plus contente de revoir son mari qu’on n’eût pu s’y attendre, et elle lui témoigna pour son heureux retour un intérêt sur lequel, tout bien considéré, il n’eût pas dû compter. Cependant Quilp ne s’en montra pas autrement ému, si ce n’est qu’il venait lui faire claquer ses doigts tout près des yeux avec des grimaces de triomphe et de dérision.

« Comment avez-vous pu aller si loin sans me dire un mot ou me donner de vos nouvelles ? demanda la pauvre petite femme en sanglotant. Comment avez-vous pu être si cruel, Quilp ?

— Comment j’ai pu être si cruel, si cruel ? s’écria le nain. Parce que c’était mon idée. C’est encore mon idée. Je serai cruel si cela me plaît. Je vais repartir.

— Oh ! non.

— Si fait. Je vais repartir. Je sors d’ici à l’instant. Mon projet est de m’en aller vivre là où la fantaisie m’en prendra, à mon débarcadère, à mon comptoir, et de faire le garçon. Vous étiez veuve par anticipation… Goddam ! eh bien ! moi, je vais, à partir d’aujourd’hui, me faire célibataire.

— Vous ne parlez pas sérieusement, Quilp !… dit la jeune femme en pleurant.

— Je vous dis, ajouta le nain s’exaltant à l’idée de son projet, que je vivrai en garçon, en vrai sans-souci ; j’aurai à mon comptoir mon logement de garçon, et approchez-en si vous l’osez. Ne vous imaginez pas que je ne pourrai point fondre sur vous à des heures inattendues ; car je vous épierai, j’irai et viendrai comme une taupe ou une belette. Tom Scott !… Où est-il, ce Tom Scott ?

— Je suis ici, monsieur, cria le jeune garçon au moment où Quilp ouvrait la croisée.

— Attendez, chien que vous êtes !… Vous allez avoir à porter la valise d’un célibataire. Faites-moi ma malle, mistress Quilp. Frappez chez la chère vieille dame pour qu’elle vienne vous aider, frappez ferme. Holà ! holà ! »

En jetant ces exclamations, M. Quilp s’empara du tisonnier, et, courant vers la porte du cabinet où couchait la bonne dame, il y heurta violemment jusqu’à ce qu’elle s’éveillât dans une terreur inexprimable. Elle pensait pour le moins que son aimable gendre avait l’intention de la tuer, afin de lui faire expier la critique de ses jambes. Sous cette idée qui la dominait, elle ne fut pas plutôt éveillée, qu’elle se mit à jeter des cris perçants, et elle se fût précipitée par la fenêtre si sa fille ne s’était hâtée de la détromper en invoquant son assistance. Un peu rassurée en apprenant quel genre de service on attendait d’elle, mistress Jiniwin parut en camisole de flanelle. La mère et la fille, toutes deux tremblantes de peur et de froid, car la nuit était très-avancée, exécutèrent les ordres de M. Quilp en gardant un silence respectueux. L’excentrique gentleman eut soin de prolonger le plus possible ses préparatifs pour le plus grand bien des pauvres femmes ; il surveillait l’arrangement de sa garde-robe ; après y avoir ajouté, de ses propres mains, une assiette, un couteau, une fourchette, une cuiller, une tasse à thé avec la soucoupe et divers autres petits ustensiles de cette nature, il boucla les courroies de sa valise qu’il mit sur son épaule et sortit sans prononcer un mot, avec sa cave à liqueurs, qu’il n’avait pas déposée un seul instant, étroitement serrée sous son bras. En arrivant dans la rue, il remit le fardeau le plus lourd aux soins de Tom Scott, but une goutte à même la bouteille pour se donner du montant, et en ayant assené un bon coup sur la tête du jeune garçon comme pour lui donner un arrière-goût de la liqueur, le nain se rendit d’un pas rapide à son débarcadère, où il arriva entre trois et quatre heures du matin.

« Voilà un bon petit coin ! dit Quilp lorsqu’il eut gagné à tâtons sa baraque de bois et ouvert la porte avec une clef qu’il avait sur lui ; un bon petit coin ! … Vous m’éveillerez à huit heures, chien que vous êtes ! »

Sans autre adieu, sans autre explication, il saisit sa valise, ferma la porte sur son serviteur, grimpa sur son comptoir, et s’étant roulé comme un hérisson dans une vieille couverture de bateau, il ne tarda pas à s’endormir.

Le matin, à l’heure convenue, Tom Scott l’éveilla. Ce ne fut pas sans peine, après toutes les fatigues que le nain avait eues à supporter. Quilp lui ordonna de faire du feu sur la plage avec quelques débris de charpente vermoulue, et de lui préparer du café pour son déjeuner. En outre, afin de rendre son repas plus confortable, il remit au jeune garçon quelque menue monnaie pour servir à l’achat de petits pains chauds, de beurre, de sucre, de harengs de Yarmouth et autres articles de ménage ; si bien qu’au bout de peu d’instants s’élevait la fumée d’un déjeuner savoureux. Grâce à ces mots appétissants, le nain se régala à cœur joie ; et enchanté de cette façon de vivre libre et bohémienne, à laquelle il avait songé souvent et qui lui offrait, partout où il voudrait la mener, une douce indépendance de tous devoirs conjugaux et un bon moyen pour tenir mistress Quilp et sa mère dans un état continuel d’agitation et d’alarme, il s’occupa d’arranger sa retraite et de se la rendre commode et agréable.

Dans cette pensée, il se rendit à un marché voisin où l’on vendait des équipements maritimes ; il acheta un hamac d’occasion qu’il accrocha, comme l’eût fait un marin, au plafond du comptoir. Il fit placer aussi dans cette cabine moisie un vieux poêle de navire, avec un tuyau rouillé qui était destiné à conduire la fumée hors du toit ; et lorsqu’enfin toutes ces dispositions furent terminées, il contempla cet aménagement avec un ineffable plaisir.

« Je me suis fait une habitation rustique, comme Robinson Crusoé, dit-il en lorgnant son œuvre ; j’ai choisi un lieu solitaire, retiré, espèce d’île déserte où je pourrai être en quelque sorte seul quand j’en aurai besoin, et à l’abri des yeux et des oreilles de tout espion. Personne près de moi, si ce n’est des rats, et les rats sont de bons compagnons, bien discrets. Je vais être au milieu de ce monde-là aussi heureux que le poisson dans l’eau. Pourtant je vais voir si je ne trouve pas un rat qui ressemble à Christophe, celui-là je l’empoisonnerai. Ah ! ah ! ah ! Mais songeons à nos affaires… les affaires !… Il ne faut pas que le plaisir fasse oublier les affaires, et voilà déjà la matinée avancée !… »

Il ordonna ensuite à Tom Scott d’attendre son retour et de ne point s’amuser à se tenir sur la tête, ou à faire des culbutes, ou à marcher sur les mains, sous peine de recevoir une ample correction ; puis il se jeta dans un bateau et traversa le fleuve. Arrivé à l’autre bord, il gagna à pied la maison de Bewis Marks, où M. Swiveller faisait son agréable résidence. Ce gentleman était justement seul à dîner dans son étude poudreuse.

« Dick, dit le nain en montrant sa tête à la porte, mon agneau, mon élève, la prunelle de mes yeux, holà ! hé !

— Tiens, c’est vous ? répondit M. Swiveller. Comment allez-vous ?

— Et comment va Richard ? comment va cette crème des clercs ?

— Une crème bien sure, monsieur, et qui commence à tourner à l’aigre.

— Qu’est-ce que c’est ? dit le nain en s’avançant. Sally aurait-elle été méchante ? De toutes les jeunes égrillardes de sa force, je n’en connais pas une comme elle, hé, Dick !

— Certainement non, répliqua M. Swiveller, continuant son repas avec une grande gravité ; elle n’a pas sa pareille. Sally est le sphinx de la vie domestique.

— Vous paraissez découragé ? dit Quilp en s’asseyant. Voyons, qu’y a-t-il ?

— Le droit ne me convient pas, répondit Richard. C’est trop aride ; et puis on est trop tenu. J’ai pensé plus d’une fois à me sauver.

— Bah ! dit le nain. Où iriez-vous, Dick ?

— Je l’ignore. Du côté de Highgate, je suppose. Peut-être les cloches sonneraient-elles : « Viens, Swiveller, lord maire de Londres. » Le prénom de Wittington était Dick, comme le mien, vous savez ? Seulement, je voudrais qu’on ne le donnât pas aussi à tous les chats. »

Quilp regarda son interlocuteur avec des yeux dilatés par une expression comique de curiosité, et il attendit patiemment que l’autre s’expliquât. Mais M. Swiveller ne paraissait nullement pressé de fournir des explications. Il dîna longuement en gardant un profond silence ; puis enfin il repoussa son assiette, se rejeta en arrière sur le dossier de sa chaise, se croisa les bras et se mit à contempler tristement le feu, où quelques bouts de cigares fumaient tout seuls pour leur propre compte, répandant une forte odeur de tabac.

« Peut-être accepteriez-vous un morceau de gâteau ? dit Richard se tournant enfin vers le nain. Il doit être de votre goût, puisque c’est votre œuvre.

— Que voulez-vous dire ? » demanda Quilp.

M. Swiveller répondit en tirant de sa poche un petit paquet graisseux qu’il ouvrit avec précaution, et il exhiba du papier d’enveloppe un morceau de plum-pudding très-indigeste, à en juger par l’apparence, et bordé d’une croûte de sucre épaisse au moins d’un pouce et demi.

« Qu’est-ce que vous dites de cela ? demanda M. Swiveller.

— On dirait un gâteau de fiancée, répondit le nain en grimaçant.

— Et de qui croyez-vous que vienne ce gâteau ? demanda M. Swiveller qui s’en frottait le nez avec un calme effrayant. De qui ?

— Ne serait-ce pas…

— Oui, elle-même. Vous n’avez pas besoin de rappeler son nom. Ce nom, d’ailleurs, n’est plus le sien. Maintenant, son nom c’est Cheggs, Sophie Cheggs ! … Cependant je l’aimais.

Comme on peut aimer quand on n’a pas une jambe de bois,

et mon cœur,

Mon cœur est brisé d’amour pour

Sophie Cheggs ! … »

En adaptant ainsi selon sa fantaisie et pour les besoins de sa triste cause le refrain de la ballade populaire, il enveloppa de nouveau le morceau de gâteau, qu’il aplatit entre les paumes de ses mains, le remit dans sa poitrine, boutonna son habit pardessus, et croisa ses bras sur le tout.

« Maintenant, dit-il, j’espère que vous êtes content, monsieur ; j’espère que Fred aussi doit être content. Vous avez joué votre jeu dans mon malheur, et j’espère que vous serez satisfaits. C’est donc là le triomphe que je devais obtenir ? C’est comme dans la vieille contredanse, où il y a deux messieurs pour une dame seule. Vous savez, la dame choisit l’un et laisse l’autre, qui doit aller à cloche-pied faire tout seul la figure par derrière. Mais ce sont là les coups de la destinée, et la mienne ne fait que m’écraser sous ses pieds. »

Déguisant la joie secrète que lui causait la défaite de M. Swiveller, Daniel Quilp adopta le meilleur moyen de le calmer en tirant le cordon de la sonnette pour commander un extra de vin rosé (c’est-à-dire de ce qui représente ordinairement ce liquide). Il le versa gaiement et porta divers toasts dérisoires à Cheggs, et d’autres plus sérieux au bonheur des célibataires, en invitant M. Swiveller à lui faire raison. L’effet de ces toasts sur Richard, joint à la réflexion que nul homme ne peut lutter contre sa destinée, fut tel, qu’en très-peu de temps M. Swiveller sentit renaître son énergie et se trouva en état de donner au nain des détails sur la réception du gâteau qui, selon toute apparence, avait été apporté à Bewis Marks par les deux miss Wackles enpersonne, et remis à la porte de l’étude avec une foule de rires dont il ne partageait pas la joie.

« Ah ! dit Quilp, ce sera bientôt notre tour de rire. À propos, vous me parliez du jeune Trent… Où est-il ? »

M. Swiveller lui apprit que son honorable ami avait dernièrement accepté une position d’agent responsable dans une banque de jeu ambulante, et qu’en ce moment il était en train de faire une tournée pour les besoins de sa profession parmi les esprits aventureux de la Grande-Bretagne.

« C’est fâcheux, dit le nain, car j’étais venu tout exprès pour m’informer de lui près de vous. J’avais une idée, Dick. Votre ami d’en haut…

— Quel ami ?

— Celui du premier étage…

— Oui, eh bien ? …

— Votre ami du premier étage, Dick, doit connaître Trent ?

— Non, il ne le connaît pas, dit M. Swiveller en secouant la tête.

— Oui et non. Il est vrai qu’il ne l’a jamais vu, répliqua Daniel Quilp ; mais si nous les mettions en rapport, qui sait, Dick, si Fred, étant convenablement présenté, ne servirait pas les desseins du locataire tout aussi bien pour le moins que la petite Nelly et son grand-père ? Qui sait si la fortune de ce jeune homme, et par suite la vôtre, ne serait pas faite ?

— Eh bien, dit M. Swiveller, la vérité est qu’ils ont été mis en présence l’un de l’autre.

— Ils l’ont été ! … s’écria le nain attachant sur son interlocuteur un regard soupçonneux. Qui a fait cela ?

— Moi, dit Richard avec un peu de confusion. Ne vous ai-je pas conté cela la dernière fois que vous m’avez appelé de la rue en passant ?

— Vous savez bien que vous ne me l’avez pas conté.

— Je crois que vous avez raison, dit Richard. Non, je ne vous l’ai pas conté, je m’en souviens. Oh ! oui, je les ai mis un jour en présence. Ce fut sur la demande de Fred.

— Et qu’arriva-t-il ?

— Il arriva que mon ami, au lieu de fondre en larmes quand il apprit qui était Fred ; au lieu de l’embrasser tendrement et de lui dire : « Je suis ton grand-père ! » ou « ta grand’mère déguisée ! » comme nous nous y attendions pleinement, tomba dans un accès de fureur terrible, lui lança toutes sortes d’injures, et finit par lui dire que, si la petite Nell et le vieux gentleman avaient été réduits à la misère, c’était par sa faute. Il ne nous a pas seulement offert de nous rafraîchir, et… et, en un mot, il nous a mis à la porte de sa chambre plus vite que ça.

— C’est étrange, dit le nain réfléchissant.

— Oui, c’est ce que nous nous disions mutuellement, dit froidement M. Swiveller ; mais c’est parfaitement exact. »

Quilp fut complètement ébranlé par cette confidence, sur laquelle il réfléchit quelque temps dans un silence mystérieux. Souvent il levait les yeux sur le visage de Richard, et, d’un regard pénétrant, il en étudiait l’expression. Cependant, comme il n’y lut rien qui lui promît de plus amples détails ou qui pût lui donner des soupçons sur sa véracité ; et comme, d’autre part, M. Swiveller, livré à ses propres méditations, poussait de gros soupirs et s’enfonçait plus avant que jamais dans le triste chapitre du mariage de mistress Cheggs, le nain se hâta de rompre l’entretien et de s’éloigner, laissant à ses mélancoliques pensées le pauvre amant éconduit.

« Ils se sont vus ! se dit le nain tandis qu’il marchait seul le long des rues. Mon ami Swiveller a voulu négocier cette affaire par-dessus ma tête. Peu importe au fond, puisqu’il en a été pour ses frais ; mais c’est égal, l’intention y était. Je suis charmé qu’il ait perdu sa maîtresse. Ah ! ah ! ah ! l’imbécile ne se soustraira plus à ma direction. Je suis sûr de lui dans la maison où je l’ai placé ; je le trouverai toutes les fois que j’aurai besoin de lui pour mes desseins ; et, d’ailleurs, il est, sans le savoir, le meilleur espion de Brass, et quand il a bu, il dit tout ce qu’il sait. Vous m’êtes utile, Dick, et vous ne me coûtez rien que quelques rafraîchissements par-ci par-là. Il serait bien possible, monsieur Richard, qu’il convint à mes fins, pour me mettre en crédit auprès de l’étranger, de lui révéler avant peu vos projets sur l’enfant ; mais pour le moment et avec votre permission, nous resterons les meilleurs amis du monde. »

Tout en poursuivant le cours de ces pensées et se livrant le long de sa route au rêve ardent de ses intérêts particuliers, M. Quilp traversa de nouveau la Tamise et s’enferma dans son palais de garçon. Le poêle, récemment posé en ce lieu et d’où la fumée, au lieu de sortir par le toit, s’était répandue dans la chambre, rendait ce séjour un peu moins agréable peut-être que ne l’eussent désiré des gens plus délicats. Mais un pareil inconvénient, loin de dégoûter le nain de sa nouvelle demeure, ne lui en plaisait que davantage. Ainsi, après un dîner splendide qu’il avait fait venir du restaurant, il alluma sa pipe et fuma près de son poêle jusqu’au moment où il disparut dans un brouillard qui ne laissait voir que sa paire d’yeux rouges et enflammés et tout au plus, par moments, sa vague et sombre face, quand dans un violent accès de toux il déchirait le nuage de fumée et écartait les tourbillons qui obscurcissaient ses traits. Au milieu de cette atmosphère qui eût infailliblement suffoqué tout autre homme, le nain passa une soirée délicieuse : il se partagea tout le temps entre les douceurs de la pipe et celles de la cave à liqueurs. Parfois il se donnait le plaisir de pousser, en manière de chant, un hurlement mélodieux, qui n’offrait pas, du reste, la moindre ressemblance avec aucun morceau de musique, soit vocale soit instrumentale, que jamais compositeur humain ait été tenté d’inventer. Ce fut ainsi qu’il se récréa jusqu’à près de minuit, où il se mit dans son hamac avec la plus complète satisfaction.

Le premier son qui, le matin, vint frapper ses oreilles, tandis qu’il avait encore les yeux à demi fermés et que, se trouvant d’une façon si inaccoutumée tout près du plafond, il éprouvait la vague idée qu’il pouvait bien avoir été métamorphosé en mouche à viande dans le cours de la nuit, le premier son qu’il entendit fut le bruit d’une personne qui se lamentait et sanglotait dans la chambre. Il se pencha avec curiosité vers le bord de son hamac et aperçut mistress Quilp. D’abord il la contempla quelques instants en silence, puis la fit tressaillir violemment par ce cri soudain :

« Holà !

— Ah ! Quilp, dit vivement la pauvre petite femme en levant ses yeux, quelle peur vous m’avez faite !

— Tant mieux, coquine que vous êtes ! répliqua le nain. Qu’est-ce que vous venez chercher ici ? Vous venez voir si je ne suis pas mort, n’est-il pas vrai ?

— Oh ! je vous en prie, revenez à la maison, revenez à la maison, dit mistress Quilp avec des sanglots ; nous ne le ferons plus jamais, Quilp ; et après tout, ce n’était qu’une méprise qui provenait de notre anxiété.

— De votre anxiété ! dit le nain en grimaçant. Oui, oui, je connais ça, vous voulez dire de votre impatience de me voir mort. Je reviendrai à la maison quand il me plaira, je vous le déclare. Je reviendrai à la maison et m’en irai quand il me plaira. Je serai comme un feu follet, tantôt ici, tantôt là, voltigeant toujours autour de vous, les yeux fixés sur vous au moment vous m’attendrez le moins, et vous tenant dans un état continuel d’inquiétude et d’irritation. Voulez-vous bien sortir ?… »

Mistress Quilp n’osa que faire un geste de supplication.

« Je vous dis que non, reprit le nain. Non ! si vous vous permettez de venir ici de nouveau, à moins que ce ne soit sur mon invitation, je lâcherai dans mon terrain des chiens de garde qui hurleront après vous et vous mordront. Je dresserai des chausse-trappes adroitement dissimulées, des pièges à femmes. Je sèmerai des pièces d’artifice qui feront explosion quand vous poserez le pied sur les mèches et qui vous feront sauter en mille petits morceaux. Voulez-vous bien sortir ?…

— Pardonnez-moi. Revenez à la maison, dit la jeune femme d’un accent pénétré.

— Non-on-on-on-on ! hurla Quilp. Non, pas avant que ce soit mon bon plaisir ; et alors je reviendrai aussi souvent que cela me conviendra, et je ne rendrai compte à personne de mes allées et venues. Vous voyez la porte ?… Voulez-vous bien sortir ! »

Ce dernier ordre, M. Quilp le prononça d’une voix si énergique et, en outre, il l’accompagna d’un geste si violent qui marquait son intention de s’élancer hors de son hamac, et, tout coiffé de nuit qu’il était, de reconduire sa femme chez elle à travers les rues, qu’elle s’enfuit rapide comme une flèche. Son digne seigneur et maître tendit le cou et les yeux jusqu’à ce qu’elle eût franchi le terrain du débarcadère ; et alors, charmé d’avoir eu cette occasion d’établir son droit et de poser en fait l’inviolabilité de son manoir, il partit d’un immense éclat de rire, puis s’abandonna derechef au sommeil.