Le Mangeur de poudre/06

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A. DEGORCE-CADOT (p. 113-124).



CHAPITRE VI


RETROUVÉE!


Pendant que s’accomplissaient les événements qui viennent d’être rapportés, Charles Dudley accompagné d’un missionnaire qui devait procéder à la célébration de leur mariage, arrivait au Cottage, plein de joie, d’amour et d’espérance.

Inquiet de n’y apercevoir aucune lumière et de n’y entendre aucun bruit, si ce n’est une sorte de plainte sourde et étouffée, il courut avec précipitation jusqu’à la porte d’entrée.

La, il trouva Caton en pleurs, poussant les gémissements qu’on entendait au loin.

— Qu’y a-t-il donc, Caton demanda Dudley d’une voix inquiète.

— Oh-o-o ! sanglota le nègre tout en parlant d’une manière inintelligible. Est-ce vous, massa Dudley ! Oh-o-o ! miss Lucy ! miss Lucy ! disparue pour toujours disparue pour toujours !

— Grand Dieu que me dis-tu là ?

Et Charles parcourut fiévreusement la maison : il n’y trouva qu’un silence désolé.

— Caton ! au nom du ciel ! Caton ! explique-moi donc ce qui est arrivé ! cria le jeune homme en secouant avec impatience le nègre qui continuait à pleurer.

— Oh ! massa Dudley ! miss Lucy à été emmenée ! Ned Overton est venu par ici. En m’en allant au village, je l’ai vu qui sortait avec une femme ; il me semblait que c’était la jeune Miss. J’en suis sûr maintenant.

L’affreuse lumière éclata sur Dudley comme une bombe ; avant même que le nègre eût terminé ses incohérentes réponses, le jeune homme sautait en selle, piquait des deux, et disparaissait sans entendre les exclamations du missionnaire stupéfait.

Au bas de la colline il rencontra le colporteur :

— Holà ! Dodge ! lui cria-t-il de loin avez-vous rencontré Ned Overton par ici ?

Le colporteur, toujours prêt à entrer en conversation, arrêta sa Rossinante :

— Tiens ! c’est vous, squire Dudley ! bien le bonjour ! Est-ce qu’il vous est arrivé quelque chose ?

— Ah répondez-moi donc Nathan Dodge, fit Dudley d’un ton colère avez-vous aperçu Overton ?

— Oui, ma foi ! je parierais bien que c’était lui. Sans pouvoir l’affirmer… je suppose fortement. Mais oui ! c’était bien lui

— Avait-il une femme sur son cheval avec lui ?

— Oui… je ne pourrais dire… Je penserais plutôt qu’il avait… Mais si ! c’était bien une femme. C’est prodigieux ! A-t-il fait quelque sottise ! A-t-il… ? A-t-il… ?

Dudley était déjà bien loin avant que l’honnête Dodge eût cessé de parler. Celui-ci, tout gonflé des questions qu’il n’avait pu faire, flairant aussi quelque événement mystérieux, hâta le pas pour se rendre au village, espérant trouver quelque éclaircissement au Club des curieux. Peu à peu le tintement de ses clochettes s’affaiblit, puis s’effaça ; la forêt redevint solitaire et silencieuse comme auparavant.

Un moment Dudley fut indécis sur la direction qu’il devait prendre : car il était resté dans la persuasion que le chasseur partait pour le Canada. Au bout de quelques instants, une sorte d’inspiration le convainquit que ce prétendu voyage n’était qu’un grossier mensonge, mis en avant par Overton pour cacher ses criminels projets et en faciliter l’exécution.

Dudley poussa donc son cheval sur les bords de la rivière, prêtant une oreille inquiète au moindre murmure soulevé dans la forêt.

Lorsqu’il eût fait ainsi près d’un mille, il tressaillit en entendant une voix étouffée et faible comme un murmure. Elle paraissait sortir du sein des eaux. Aussitôt il s’orienta de son mieux et marchant doucement, dans le plus profond silence, il arriva jusque sur le sable qui formait les basses rives du fleuve.

Là, il fut un instant sans rien entendre ; le clapotis des eaux couvrait tous les murmures de la solitude. Alors il jeta dans toutes les directions des regards perçants : rien n’apparaissait à ses yeux. Par moments il lui semblait distinguer une plainte mourante. Mais ce son fugitif s’évanouissait aussitôt, comme entraîné par le vaste courant du fleuve.

Dudley fut sur le point de traverser l’Ohio ; mais une prompte réflexion le retint : il aurait été impossible au meilleur cheval de traverser avec deux cavaliers ces eaux larges et profondes ; Overton ne pouvait avoir tenté cette entreprise désespérée.

Dudley, dans son angoisse, ne savait plus quel parti prendre ; il se disposait à quitter la rivière pour aller battre les autres parages de la forêt, lorsqu’un dernier cri plus lamentable parvint à ses oreilles.

Cette fois la direction était moins incertaine, Dudley courut en avant. À peine avait-il fait quelques centaines de pas, qu’il découvrit sur la terre humide des empreintes de pieds.

— Ah ! se dit-il avec un frémissement de tigre, voilà la trace j’approche de la tanière.

Et il s’avança courbé, rampant comme une panthère, le couteau aux dents, sa carabine à la main.

Tout à coup la voix s’éleva à côté de lui ; il la reconnut c’était celle de sa chère fiancée.

D’un bond il fut au pied de l’arbre creux.

— Lucy ! chère ! me voilà ! criait-il en arrachant impétueusement la barricade de broussailles.

Au bout d’une demi seconde, les liens de la jeune captive étaient tranchés ; elle tombait dans les bras de Dudley et reposait sa tête sur son épaule eu versant de chaudes larmes de joie.

— Charles dit-elle enfin, en relevant son visage pâle ; ah ! Charles, quelle terrible nuit est-ce là le rêve heureux que nous avions fait ?

Puis elle se remit à pleurer et chancela sur ses jambes meurtries.

— Plus de craintes ! ma bien-aimée ! ma gentille Lucy ! répondit Charles en l’asseyant doucement sur la mousse : les projets de ce scélérat sont déjoués. Je suis là, moi, pour vous défendre. Venez, regagnons notre maison ou le bon missionnaire nous attend avec votre oncle.

— Je suis dans une mortelle inquiétude à son égard. L’avez-vous vu ? l’avez-vous entendu !

— Non, bien chère Lucy. Mais que redoutez-vous ?

— Je crains quelque autre catastrophe, Charles ! mon oncle s’était mis à la poursuite d’Overton. J’ai entendu, il me semble, deux voix irritées ; puis une lutte ; puis… un cri affreux, un râlement, la clameur déchirante d’un mourant ! Charles ! peut-être ne reverrons-nous pas mon oncle. Hélas ! il est mort en combattant pour moi !

Dudley garda un triste et sombre silence, sans oser l’avouer, il partageait toutes les craintes de la jeune fille.

Néanmoins, lorsqu’après avoir amèrement pleuré elle parut reprendre quelques forces, il s’efforça tendrement de dissiper ses sinistres appréhensions et lui conseilla de revenir au cottage, où sans doute se trouverait M. Sedley.

Mais la courageuse enfant ne voulut point songer au retour :

— Cherchons mon bon oncle, dit-elle il est peut-être loin de nous, gisant dans le bois, blessé, perdant tout son sang, mourant faute de soins.

— Cherchons ma bien-aimée, avait répondu Charles.

Et tous deux passèrent un temps considérable à fouiller les broussailles, appelant, écoutant, tressaillant au moindre bruit, et cherchant encore.

Enfin, las et découragés, ils reprirent le chemin du cottage ; ils y trouvèrent seulement le missionnaire qui avait attendu avec une curiosité inquiète l’issue de cet événement étrange.

Presque au même instant M. Sedley arriva pâle, épuisé, les vêtements en désordre, se soutenant à peine.

Lucy se jeta tendrement dans les bras tremblants que lui tendait le vieillard. Leur émotion était si grande qu’ils ne purent prononcer une parole.

Après être restés longtemps embrassée tous deux se séparèrent ; Sediey, pour s’asseoir devant la table, sur laquelle il appuya sa tête vacillante ; Lucy, pour se rapprocher de Dudley.

À ce moment arriva Caton. Quand il aperçut sa jeune maitresse, ce fut un vrai délire : il embrassa les pieds, les mains, les vêtements de la jeune fille, sauta en l’air, se roula par terre poussa des cris joyeux, bredouilla toute espèce de mots inintelligibles, et finit par se coucher sur le seuil de la porte, comme un chien fidèle, pour garder la maison.

Ces démonstrations bizarres du brave nègre ranimèrent un peu les esprits abattus, en les égayant un peu.

Dudley profita de ce moment favorable pour solliciter doucement Lucy de conclure leur mariage.

— Le vieux missionnaire ici présent, ajouta-il, est venu pour bénir notre union. Ne retardons pas notre bonheur commun ; ne différons pas ce moment désiré par moi, où je serai hautement, ouvertement, votre protecteur.

Mais quelques instances que pût faire le jeune homme, Lucy ne se décidait point.

— Non, mon ami, répondit-elle ; non, pas aujourd’hui. Ne confions pas à cette nuit terrible les premiers moments de notre existence commune. Ce serait la commencer sous de tristes et menaçants auspices. D’ailleurs, poursuivit-elle, en lui montrant Sedley affaissé sur la table, est-ce le moment de songer à la joie, quand notre pauvre oncle paraît aussi souffrant.

Dudley n’osa insister après avoir reçu, au travers d’un doux sourire, l’assurance que ses vœux seraient très prochainement accomplis, il se retira avec le missionnaire, laissant à regret cette maison solitaire défendue seulement par un vieillard épuisé et une frêle jeune fille.

Bientôt toutes les lumières s’éteignirent au cottage : Lucy et son oncle se livrèrent au repos dont ils avaient tant besoin ; Caton commença, sur sa couche de paille dans l’écurie, un concert aussi sonore que peu harmonieux, sans pour cela être troublé dans son sommeil.

Une heure plus tard, une forme humaine se montra à la porte qui venait de tourner sans bruit sur ses gonds ; cette ombre silencieuse se glissa dans l’ombre projetée par le toit, fit le tour du jardin, entra dans l’écurie par une porte de derrière ; au bout de quelques instants, le même fantôme reparut emmenant avec lui un cheval, le conduisit lentement et avec précaution hors de l’enclos, puis se mit en selle et gagna les noires profondeurs de la forêt.